‹ Sur SuzanneChapitre 2 sur 3 · LE CHATEAU DU DIABLE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DU DIABLE

— A la bonne heure !... — fil-il ensuite, — voilà ce qui peut s'appeler un litre!... c'est ronflant! — cela promet — d'ailleurs le mot diable porte bonheur et fait réussir, — on le dit et je le crois.

« Mon sujet est tout trouvé — la scène se passera dans un vieux château, au fond duquel, autrefois, il s'est commis quelque crime épouvantable, et qui, depuis celle époque, passe pour appartenir au diable.

» Je ferai raconter la légende du Château par une jeune fille, à un déjeuner dans la forêt — ce sera charmant.

» Quant à l'action elle me paraît facile à trouver : scènes de la vie de château — parties de chasse — types de Parisiens et de campagnards — une rivalité — un duel, cela ira tout seul et ce sera corsé. — Je commence, pour ne pas perdre l'inspiration... »

Et, en effet, le jeune homme reprit la plume et ii écrivit :

« Chapitre premier. »

— Je laisse le litre du chapitre en blanc — dit-il — je le mettrai plus tard, quand je saurai ce qu'il doit y avoir dans le chapitre.

Puis ii se mil sérieusement à l'œuvre et, sans trop tl'hésilation, il commença ainsi :

- il) —

« Trois heures sonuaienlà l'Iiorloge du cliâleau.

» La journée élail belle — il faisait chaud, et Ton n'enlendail d'autre bruit dans le parc que le cri monotone des grillons amoureux.

» Deux hommes s'avançaient le long de l'avenue qui conduisait au château.

» Ils étaient à cheval , et d'apparence et d'âge différents.

» L'un, était vieux.

» L'autre, jeune.

» Le vieux montait un cheval noir de sang anglais.

» Le jeune montait une jument grise, de race arabe.

» Les deux chevaux offraient des types admirables de la beauté chevaline la plus pure et la plus complète.

» Le vieillard élail grand et ses cheveux avaient blanchi.

» Le jeune homme était de taille moyenne et pourvu d'une magnifique chevelure noire.

» Le premier s'appelait le comte de Lisbel.

» Le second avait nom le marquis de Volbery.

» — Comte — dit le marquis — ce majestueux édi- Oce que nous voyons là, en face de nous, est-il le but de notre course ?

» — Oui, marquis — répondit le comte.

» — Ainsi, c'est là le Château du Diable?

» — Précisément.

» - Vous avez prévenu de notrearrivéc, j'imagiue?...

» — En douiez- vous?

» — Et vous êtes sur de la réception qai nous attend?...

» — Je suis certain qu'elle sera excellente.

» — Qui trouverons-nous au château?

» — D'abord la maîtresse de la maison... la veuve du vicomte de Longpré — la charmante Isnabelle...

» — Est-elle aussi ravissante que l'affirme le briii public?

» — Plus encore.

» — Jeune?

» — Vingt et un ans.

» — Grande, ou petite?

» — De moyenne taille.

» — Brune, ou blonde?

» — Blonde, avec des yeux noirs.

» — Bonne?

» — Comme un ange.

» — Coquette?

» — Comme une femme.

» — Spirituelle?

» — Comme un démon.

» — El riche?

» — Deux cent mille livres de rente.

» — - Et, dans tout cela, aucune exagération?

» — Aucune.

» — Sérieusement?

» — Parole d'honneur!

» — Ah ç.h, mais, c'esl donc une merveille que celle vicomtesse ?

» — Pardicii, si c'est une merveille!... je le crois bien!... une huitième merveille du monde, qui n'a qu'à le vouloir pour faire oublier les sept autres...

» — Quel enthousiasme, comte!...

» — Marquis, il est sincère.

» — Depuis que la vicomtesse est veuve, elle doit être assiégée de prétendants à sa main?...

» — Assiégée est le mot — elle ne sait auquel entendre. — Aussi, nous trouverons nombreuse compagnie au château.

» — Ceci me ramène à la question que je vous faisais loul à l'heure...

» — Laquelle?

» — Je vous demandais avec qui nous allions nous rencontrer?

» — Mais avec la fleur des pois du monde élégant. — Voulez-vous que je cite les fioms?

» — Citez, comte, citez!... vous me ferez le plus grand plaisir...

1er, la plume cessa de courir sur le papier. Le jeune homme avait mis près de deux heures à écrire les quelques lignes que nous venons de reproduire

el il se sentait faligué outre mesure de ce Iravail sérieux et soutenu.

Il posa donc sa plume sur la table, el se mil à relire ce qu'il avait écrit.

A mesure qu'il avançait dans sa lecture, le vaniteux sourire de l'auteur content de lui-même se dessinait de plus en plus sur ses lèvres.

— Allons — murmura-l-il quand il eut achevé — la modestie est une sottise î... — Franchement ceci est fort bien !... Ce dialogue à la Dumas, haché menu comme chair à pâté , me paraît tourné fort cavalièrement — je n'ai qu'à continuer ainsi, et je crois qu'on pourra dire de moi, avec quelque justice :

» Ses pareils, à deux fois ne se font pas connaître,

» Et, pour leurs coups d'essais, veulent des coups de niaîlrc. »

» Je crois que ce début fera sensation — que l'opinion publique se préoccupera de mon Château du Diable el que les éditeurs de Paris ne larderont pas à savoir le chemin de ce logis î...

» Mais, pour aujourd'hui, j'en ai fait assez. — Il est d'une hygiène bien entendue d'entremêler dans une juste mesure le Iravail elles plaisirs.., — ïlabillons-nous el allons nous promener.

Ce qui fut dit, fui fait.

Notre jcuiic homme remplaça son négligé du malin

par une toilelle élégante — se chaussa de vernis — se ganta de frais — mil dans la poche de son gilel une demi-douzaine de pièces de cinq francs, et sortit, le chapeau sur l'oreille — le slick à la main — le lorgnon dans l'œil — le cigare aux lèvres, tout gonflé de ses succès futurs, de sa célébrité à venir — et, de la meilleure foi du monde, en passant sous la porte cochère de l'hôtel, il baissa la tète, de peur de se heurter le front au plein cintre de la voûte I

Ernest Pichat de la Ohevalière.

Piien n'est plus faliganl que d'employer sans cesse dans le récit ces mots, ou d'autres équivalents : le jeune homme — ' le personnage en question, etc.

Il est beaucoup plus simple et beaucoup plus facile d'appeler tout bonnement les gens parleur nom.

Mais, pour donner son nom à quelqu'un — eût dit M. de la Palisse, ou M. Joseph Prud'homme — il est indispensable desavoir comnienl ce quelqu'un s'appelle. Trois lignes d'esquisse biographique apprendront à

nos lecteurs quels éiaienl le nom et la posilion^sociâle de riiabilanl du premier étage de Vhôtel du Maroc.

Ernest Pichal de la Chevalière avait environ vingttrois ans et il appartenait ù une honorable famille du Poitou.

Le père d'Ernest s'était, pendant quarante ans de sa vie, nommé tout siinpiemenl M. Picliat.

Puis, un beau jour, après avoir signé le contrat d'acquisition du joli domaine de la Chevalière, charmante propriété, qui, bon an, mal an, rapportait deux mille écus en sac, M. Pichat fut pris de je ne sais trop quelles velléités nobiliaires.

Il se persuada à lui-même que trois cents ans de bonne bourgeoisie l'avaient de droit fait gentilhomme, et à son nom de propriétaire il ajouta le nom du domaine.

Ajoutons qu'aucun arrêt de la chancellerie n'intervint pour sanctionner cet anoblissement improvisé.

M. Pichat de la Chevalière avait quinze ou seize milles livres de renie environ , eldeux enfants, un fils et une fille.

Nous n'avons pas à nous occuper de cette dernière.

Ernest fui élevé dans le meilleur collège du département.

Il était assez travailleur et ne manquait pas d'intelligence, aussi ses progrès furent rapides, et, après chaque distribution de prix, il rentrait au logis paternel chargé d'une ample moisson de couronnes.

Ceci eut un résultai fâcheux.

Les louanges exagérées que recul Ernesl dans sa famille lui donnèrent une vanité excessive, cl de celle vanité découla la conviction qu'il obtiendrait toujours el en tout la première place, quelle que fût la chose qu'il voulûl bien se donner la peine d'entreprendre.

Seulement, quelle serait cette chose?

Ernest ne le savait pas encore ; aucune vocation irrésistible ne lui faisait sentir son éperon impérieux, pour le diriger vers tel côté plutôt que vers tel autre.

M. Pichal de la Chevalière avait un faible pour la magistrature.

Il parla d'envoyer Ernesl à Paris, faire son droit.

Paris exerce sur les jeunes gens une attraction magique. — Ernesl abonda dans le sens de son père, el par • lit pour la grande ville où il s'installa, rue de Seine, dans celle chambre que nous connaissons.

Nous n'avons point à raconter ici les folies d'une jeunesse orageuse — Ernesl se conduisit bien — suivit les cours de l'école — ne fit pas de dettes et n'eui point de maîtresse en titre.

Seulement il passa les deux tiers de ses journées dans des cabinets de leclure el la plupart de ses soirées au spectacle, et, cela, durant tout le cours de la première année.

Cet emploi de son temps fil éciore en lui, à l'endroit de la littérature contemporaine, une passion qu'il prit pour une vocation.

Romans, drames cl vaudevilles lui tournèrent la tête — il se dit qu'il était apte à faire tout cela, aussi bien el peut-être mieux que ceux dont c'était le métier.

Il rêva de devenir riche comme Scribe et célèbre comme Balzac.

Ces rêves dorés le berçaient doucement ù la fin de l'année scolaire.

il alla passer ses deux mois de vacances au manoir de la Chevalière et il essaya de s'ouvrir à son père au sujet de sa nouvelle façon d'envisager Pavenir.

Mais, dès les premiers mots, M. Pichal de la Chevalière l'arrêta.

Le bonhomme avait, à l'endroit de la littérature — el surtout de la littérature moderne, des idées fort arrêtées.

Il appelait les journalistes : follictdaires et les écrivains : gratte-papier.

Il n'avait jemais lu, dans toute sa vie, qu'un seul roman, les Épreuves du sentiment, par WM. d'Arnaud Baculard — (lequel, par exception, il proclamait grand homme) — et il se promeltail bien de ne jamais en lire un second.

— Si vous tenez tant à manier la plume, monsieur mon fi]s — dit-il — je ne m'y oppose point, mais que re soil pour écrire de bons plaidoyers, de bons réquisitoires... cela est honorable... cela est utile — mais, que vous composiez de plats feuilletons, comme on en met

au bas des journaux, ou des farces ridicules, comme on en représente à la comédie !... je n'y puis cônsenlir — il n'y a jamais eu dans notre famille de folliculaires ni de gratte-papier!... et, s'il plaît à Dieu, il n'y en aura jamais!... — c'est là un métier de grimaud, de croquant, de pied-plat!. ..ce n'est pas un métier de gentilhomme!...

— Permettez-moi de vous faire observer que la plus grande partie des écrivains de notre époque, au contraire, sont de fort bons gentilshommes, — répondit Ernest. ^

— Allons doncî...

— Voulez-vous que je cite?

— Citez.

— Eh bien, je commencerai par M. de Chateaubriand qui était vicomte — par M. de Lamartine qui est d'une vieille famille mâconnaise — Alexandre Dumas est marquis de la Pailleterie — Hugo est vicomte Hugo — et le comte Alfred de Vigny — et le vicomte d'Arlincourt, et RIM. Alfred et Paul de Musset, et...

Ernest cila encore une grande quantité de noms, jusques et y compris celui de M. Charles Paul de Kock, rejeton d'une antique souche hollandaise.

— Ah! bah! — se contenta de répondre M. Pichal de la Chevalière, voyant que, sur ces matières, il ne pouvait lutter d'érudition avec son fils — ah! bahî...

El il parla d'autre chose.

Ernest n'insista point, sembla renoncer à ses prajots liitéraires et revint à Paris.

Seuleir.eiit, celte année-là, ledroil fui mis absolumenl de côté.

Ernest ne songeail plus qu'à la gloire el ù la fortune qu'il allait conquérir à la pointe de sa plume, et au légitime orgueil avec lequel, élant passé à l'étal de grand homme, il pourrait dire à son père :

— Eli bien, vous voyez!... — heureusement que je ne vous ai pas écoulé!...

Telles étaient ses dispositions d'esprit, au moment où nous venons de le présenter à nos lecteurs

Enchanté d'avoir commencé d'une façon aussi brillante le premier chapitre du Château du Diable^ Ernesl résolut de ne se rien refuser pendant tout le reste de la journée.

Il s'arrangea donc de façon à se persuader qu'il agissait en véritable grand seigneur — en viveur liltéraire du plus haut renom.

D'abord il prit un coupé de régie à deux francs l'heure' et il cria au cocher, en véritable habitué de Madrid :

— Au bois, par l'avenue Dauphine...

A Madrid il se fil servir successivement un grog — un verre de porto et une bouteille d'ale.

Puis, tout en fumant des panatelias, il revint aux Champs-Elysées et, envoyant à droite et à gauche des

sourires el des œillades aux impures à la mode, qui passaient nonchalamment étendues sur les coussins de leurs Victorias, el qui ne le connaissaient point, il rêvait au moment bien proche où ces prêtresses de la Vénus moderne diraient en le voyant passer :

— C'est lui!... — lui dont le dernier roman m'a tant émue!... — lui dont le dernier drame m'a tant fait pleurer!... ah! s'il pouvait me regarder!... et, surtout, me remarquer!...

Et LUI, comme un sultan blasé au milieu de son harem, Il jetterait nonchalamment le mouchoir à la plus belle de ces odalisques parisiennes.

Après la promenade, vint le dîner.

Ernest s'attabla au café Riche et but assez de vin de Sainl-Peray frappé, pour se monter légèrement la tête.

Ensuite, enchanté de son dîner et de son estomac, il alla prendre un fauteuil d'orchestre à l'Opéra, et en donnant son billet au contrôle, il se dit que bientôt ce même contrôle le laisserait passer en s'inclinant el en disant :

— C'est M. de la Chevalière... — un grand homme!... — il a ses entrées...

On jouait LA PÉRI.

ÏI sembla à Ernest que toute la poésie de l'Orient entrait dans son cerveau par la double porte de ses yeux.

Un antre Roman.

Erncsl revint de l'Opéra à pied.

La nuil élail mngnifique — le grand homme en herbe avait la tête enflammée par les jupes transparentes et les poses voiuplueuses des nymphes de l'Opéra.

Il prit le plus long — il revint par le Pont-Neuf et s'arrêta au café d'Orsay, pour y savourer une seconde tasse de café — Ce puissant apéritif de V intelligence.

Une fois chez lui et déshabillé, il se mil en tête que l'inspiralion s'emparait de lui comme jadis l'oracle de Delphes prenait possession de la prêtresse.

— Sali s'assit donc devant son bureau et résolut de melire

au monde une fantaisie dans /a manière d'Alfred de

Musset.

Celte fantaisie, inspirée par les souvenirs de la soirée,

devait être en un no'ubre indéterminé de strophes, de

quatre vers chacune.

Après un prodigieux labeur, il vint à bout d'accoucher

des quatrains suivants :

Le ballet commençait — en leurs danses légère». Comme au lointain pays des chaudes bayadèrcs, Un essaim de Péris, vaporeux tourbillon, Passait et repassait, enivrant bataillon!...

Tous les regards suivaient leur jupon diaphane A leur beauté fringante en voyant un désir... Et l'archet bondissant, poudré de colophane, A les accompagner frissonnait de plaisir!..»

ni

Filles de l'Opéra — Péris — blanches aimées...

Ernest ne put aller plus loin — la veine lui faisait défaut — Pinspiralion (si inspiration il y a) s'était enfuie

à lire-d'aile -> la rime même, ce pont-aux-ânes des vaudevillistes en s âge, se montrait rebelle outre mesure.

Ajoutons que le jeune Picliat de la Chevalière avait mis deux heures ei demie à amener à bien ces boutsrimes, de tout point dignes des improvisations poétique du très-célèbre M. de Pradel, et que six feuilles de grand papier écolier s'étaient usées dans les interminables corrections nécessitées par ce labeur.

Ernest était en nage, mais parfaitement content de lui.

Il se comparait bravement ù Lamartine pour la limpidité du style.

A Victor Hugo pour l'énergie et la justesse de l'expression, toujours hardie et pittoresque.

A Méry pour la facilité.

Une fois coiffé de cette triple couronne, tressée de ses propres mains, il se coucha et s'endormit.

Une fois endormi; il eut un rêve.

11 lui semblaqu'une fourmilière d'ouvrierS; aussi nombreuse que celle des bibliques travailleurs qui jadis édiflèrenl la tour de Babel, ce monument d'une démence orgueilleuse, travaillaient avec une activité fébrile à l'érection d'un panthéon nouveau.

Le gigantesque édifice s'élevait comme par magie.

Bientôt un dôme, auprès duquel celui de Saint-Pierre de Rome eût paru l'œuvre des pygmées, s'éleva bien audessus de la région des tempêtes, i)lus haut que les pics inaccessibles des Alpes et des Pyrénées.

Alors — spectacle étrange et sublime! — sous les voûtes béantes, sous les arceaux infinis du temple consacré au génie, défilèrent gravement, un à un, en bon ordre, les illustres demi -dieux du Panthéon Nadar.

Tous ils étaient là, ces grands hommes de plume, sublimes à force d'être grotesques.

Ils passaient lentement — silencieux et recueillis.

L'agent de la société des gens de lettres — le bon et excellent Godefroy — les suivait, portant sa caisse vide.

Quelques comparses littéraires charriaient sur des civières , que déguisaient des guirlandes de fleurs et de lauriers, les bustes marmoréens de bas-bleus en renom — compris et incompris.

Ils semblaient accablés du poids.

Les pas pressés de cette multitude grinçaient sur les dalles polies et faisaient retentir les échos du panthéon.

El la foule marchait toujours!... — (comme en son style inspiré, dirait Anicel Bourgeois.)

Une odeur d'encens montait vers les voûtes...

Un saint recueillement courbait toutes les têtes et faisait battre les cœurs. ..

El la foule marchait toujours !...

Enfin elle alleignil le sanctuaire.

Là, sur un piédestal de granit s'élevait une statue aussi haute que celle qu'un empereur, jadis, se fil tailler dans une montagne.

L'altitude de celle slalue élail fière el dominatrice.

— Ôà —

Un nuage voilail sa figure.

Les demi-dieux cliarivariques mirent un genou en terre et enlonnîTenl un caHliijue de circonstance (paroles de Scribe, musique d'Auljcr).

De leurs lèvres de marbre, les bustes des bas-bleus répétaient le refrain.

M. Godefroy battait la mesure sur sa caisse vide.

C'était grand comme l'immensité!!...

Soudain le voile nuageux qui cachait l'auguste visage du dieu, se releva comme se lève le rideau d'avanl-scèn? quand le régisseur a frappé les trois coups.

Ernest Piclial de la Chevalière poussa un grand cri!...

Il venait de se reconnaître 1...

Le Dieu — c'était lui !

îl est fort agréable, mais on ne peut pas plus fatigant de rêver qu'on est un peu Dieu.

Autant vaudrait un cauchemar.

Ernest, réveillé en sursaut par l'ovation archilriomphale dont il était le héros, eut loules les peines du monde à se rendormir.

Aussi ne se réveilla-l-il , le jour suivant, que vers midi.

Il se hâta de déjeuner — car l'appétit ^ chez lui, ne

perdait jamais ses droils — et il courut se mettre à la besogne.

D'abord il reprit les strophes inachevées.

Mais la rime était rebelle et les vers mettaient une incroyabie obstination à offrir deux ou trois pieds de trop.

Ernest laissa là la fantaisie, et songea à parachever le premier chapitre du Château du Diable.

Mais ce sujet dont il s'était si fort enthousiasmé la veille, lui parut, ce jour-là, singulièrement ingrat.

Que faire de bien neuf et de bien intéressant avec des personnages enfermés à la campagne dans un château?...

Où trouver la variété et le pittoresque nécessaires ?

D'ailleurs Ernest se souvint fort à propos qu'on avait joué à la Gaieté, avec un succès immense, une féerie intitulée les Châteaux du Diable.

Toute réflexion faite, ce titre déflorait le sien, attendu qu'il n'y avait guère entre eux que la différence du pluriel au singulier.

Et puis, comment lutter contre le souvenir de décorations splendides — de changements à vue merveilleux, et de vers tels que ceux-ci :

Et sur mon nez, vous voyez les lunettes, Qu'il inventa pour ses cooimodités !

O Clairville!...

— Bref, hier j'ai fait fausse voie — se dit Ernest —

mon œuvre quasi-fanlastique ne réussirait guère aujourd'hui...

« Ce qu'il faut au public d'aujourd'hui, c'est, avant tout, des éludes de mœurs parisiennes... — c'est Paris!...

» Tous les romans qui offrent de Paris et des Parisiens un tableau plus ou moins fidèle obtiennent un énorme succès...

> Voyez plutôt les Viveursde Paris, un livredonl je ne veux rien dire(car, entre confrères, il faut un peu decharité\mais qui, somme toute, n'a pour lui que son litre t.. .

» Et puis, dans Paris, ce panorama toujours mouvant, toujours changeant, que d'éludés nouvelles à faire I... que d'aperçus ingénieux et piquants!...

» Paris est comme ces mers des Indes, dont les sables recèlent des perles...

» Vingt plongeurs ont passé... — vingt plongeurs ont fait une riche récolte...

» Un plongeur plus habile arrive... — il trouve des trésors inconnus — il apporte des perles plus belles — — car la mer est inépuisable...

» PariS; c'est l'Océan ! — je serai le plongeur!...

» Paris ! quelle mine à exploiter !... Paris la ville des contrastes!... la babylone impure et la sainte Jérusalem!... — la cité des vertus et des vices!...

» Paris avec ses salons — avec ses bouges — avec ses duchesses au front d'ange et ses courtisanes au cœur de démon... — Paris oti l'opulence n'a pas de bornes!... oij

SOEUR SrZANNE, T. 4., 3

la misère n'a pas de limiles!... bohémiens de la haute sphère et bandils de bas étage!... vierges pures et filles perdues {...gentilshommes au fier blason et chevaliers du lansquenet — viveurs et lorelles ! — étudiants et grisellesî... — portiers, sénateurs et mouchards!... — Paris, enfin, Paris!...

» Mais, tout cela a été vu — tout cela a été dit — tout cela a été peint!...

» Hé! sans doute!

» Mais moi, — moi, l'homme de génie, — je verrai — je dirai — je peindrai autrement î...

» Le neuf!... — Qu'esl-ce que le neuf?...

I) Faire du nouveau avec le neuf, eh! pardieu!... où serait le mérite!... — Tout le monde en serait capable!...

» Mais, arriver, comme moi, le dernier, et faire oublier tous les autres, voilà ce que je veux!.., voilà ce qu'on verra!.., »

Ernest continua pendant assez longtemps ce dithyrambe assez semblable par plus d'un point à l'ode qu'Olympio adressait à Olympia.

Quand il fut enfin lassé de ce lyrisme effréné — quand il se fut suffisamment brisé l'encensoir en plein visage,

— l'excellent jeune homme se décida à commencer cette œuvre qui devait être la première pierre de son immortalité.

Mais cette fois, nous devons le dire, il y eut progrès,

— un progrès immense, — iuconleslable.

La veille, il lui avail fallu des médilalions sans fîn pour en arriver à trouver le Château du diable!

Ce malin-li^, dix minutes de réflexion lui suffirent pour écrire en haut d'une nouvelle feuille de papier ces quelques mots flamboyants :

Page 1