LES NUITS DU BOULEVARD ITALIEN
Mœurs îiocturnes contemporaines.
Premier volume.
Chap. I.
Vn beau commencement.
On a prétendu, — on a affirmé, — on a écrit, — on a imprimé que Frédéric Soulié, cet homme d'un si immense et si âpre génie, celte vivante incarnation de la forme dramatique dans le roman, — ne faisait jamais de plan avant d'écrire.
Ceci voudrait dire qu'il commençait un livre au hasard, — se racontant à lui-même une histoire étrange dont il ne connaissait d'avance ni les péripéties ni le dénoûmenl, et que son imagination prodigieuse lui permettait de faire circuler ses personnages, sans les égarer
jamais, dans l'inextricable lal»yrinlhe d'une intrigue infiniment compliquée, cl de les sortir sains et saufs de toutes les situations où il les précipitait.
Nous avouons que les Mémoires du Diable^ s'ils ont été composés de celte façon, nous paraissent une œuvre bien autrement étonnante que les pyramides d'Egypte, et le dernier mot de l'imagination humaine, aussi féconde, alors, aussi créatrice que celle invisible puissance qui préside aux destinées du monde.
Quel que soit le fondement de ce bruit relatif à la façon de travailler du grand homme mort trop jeune, Ernest connaissait celle assertion plus ou moins fondée, il y ajoutait la foi la plus explicite, et voulait avoir au moins ce rapport avec l'auteur de la Confession générale et de Huit jours au château.
C'est-à-dire qu'il se promettait bien de travailler toujours au hasard, — ne sachant jamais, ni où il se proposait d'arriver, ni par où il lui faudrait passer pour atteindre son but.
En conséquence, comme la veille il prit la plume, et commença en ces termes :
« C'était par une belle nuit du mois de juillet.
» Il était tout près de deux heures du matin.
» Les clartés de la lune et les feux du gaz répandaient sur les boulevards de Paris des lueurs molles et blanchâtres qui permettaient de distinguer les objets aussi bien qu'en plein jour.
» Le boulevard des Italiens était à peu près désert.
» Torloni et le Café de Paris venaient de fermer.
» A travers les vitrages des cabinets particuliers de la Maison Dorée on voyait se profiler de joyeuses silhouettes.
» Quelques promeneurs attardés continuaient cependant à fouler l'asphalte, de la semelle de leurs bottes vernies.
» Ces promeneurs, tout en fumant leurs panalellas et en tordant les crocs de leurs moustaches, parlaient de politique, d'intrigues amoureuses ou de reports à la bourse.
» Un petit nombre de voilures, sillonnant rapidement la chaussée, passaient avec leurs doubles lanternes et devenaient d'instant en instant plus rares.
» Trois personnages, qui ne quittaient point cet espace compris entre la rue Lafitte et la rue du Helder, méritaient de fixer plus particulièrement l'attention.
» C'étaient trois hommes.
» L'un de ces trois hommes avait une apparence étrange et une allure des plus bizarres.
» Il était très-grand et déjà cassé.
» Ses cheveux, grisonnants, en désordre, et mêlés de mèches complètement blanches, s'échappaient de dessous un vieux bonnet de police.
» Ses épaules se voûtaient.
» Il portail une antique redingote, d'une couleur in-
définissable, remplie de Irous et diaprée de pièces de toutes les nuances.
» Celle redingote se boulonnait jusqu'au cou, sans doute afin de cacher l'absence du linge.
» Un pantalon de gros drap, malgré la chaleur, déchiqueté et effrangé du bas, retenu par des ficelles au lieu de bretelles, complétait, avec des bottes éculées et dont les semelles étaient plus feuilletées que la galette du Gymnase, la toilette de cet individu.
» Sa figure s'accordait bien avec l'ignoble délabrement de son costume.
» Cette figure, salie, flétrie, ternie, bouffie, tirée, avachie, portail les traces honteuses de toutes les passions sales, — les slygraates ineffaçables du vice et de la débauche.
» Elle grimaçait sous des plaques cuivrées.
» Elle se marbrait de tons roux et de lefntes violacées.
» Chaque ride décelait quelque penchant bestial — il y avait une flétrissure dans chaque tache.
» Les yeux, cachés sous des paupières rouges et grimaçantes, exprimaient la lâcheté, l'àsluce, la duplicité.
» Les lèvres avachies et décolorées pendaient.
» Les dents manquaient presque toutes.
» Cet homme affreux , traînait bruyamment sur l'asphalte une lourde canne, retenue à son poignet par une petite corde de cuir tressé.
» Il fumait une courte pipe, noire et juteuse, du fourneau de laquelle s'échappait, à chaque bouffée, une horrible odeur de culot.
» Il marchait tout seul , — rasant la muraille, — et, tantôt il précipitait son pas, — tantôt il le ralentissait outre mesure.
» Chose bizarre!...
y> En ce moment un observateur familiarisé avec les bagnes aurait remarqué que l'inconnu que nous venons de décrire traînait la jambe à la façon des forçais à qui l'habitude de tirer le boulet a communiqué un lie nerveux qui ne disparaît jamais complètement.
» Les deux autres personnages qui nous occupent étaient deux jeunes gens appartenant évidemment, sinon à la classe aristocratique, peut-être, du moins, à coup sûr, à la classe riche de la société.
» L'un était un peu plus âgé que l'autre.
» Le premier pouvait avoir trente ans.
» Le second n'en avait guère que vingt-quatre.
» Le premier était très-grand, très-brun et vigoureusement constitué.
» Le second était petit, blond, mince et presque frêle.
» Leur toilette, à tous les deux, atteignait les limites de la plus excessive élégance.
» Leurs redingotes noires tombaient à merveille sur des pantalons blancs d'une coupe irréprochable.
» Le grand jeune homme brun se nommait Victor de Miromesnil.
» Le petit jeune homme blond se nommait Henri de Vcrneuil.
» Tous deux causaient avec une animation singulière.
— Ainsi, Victor, — disait M. de Verneuil, — vous n'êtes pas de mon avis?
» — Franchement, non.
» — Vous pensez que j'ai tort?
» — Cent fois, oui.
» — Et pourquoi??...
D — Parce que se battre pour si peu de chose est l'acte d'un fou!...
» — Si peu de chose!... avez-vous dit?
V — Et je le répète.
» — Vous n'y songez pas! ...
» — J'y songe au contraire, et beaucoup.
» — L'injure est mortelle!...
» — Elle n'existe pas.
» — Quoi, trahi?... trompé!... n'est-ce rien?...
» — Trahi!.,, trompé!... Par qui, s'il vous plaît?...
» — Par ce misérable, par ce M. de Sainte-Aldegonde!...
» — Eh ! non î...
» — Comment...
» — Comment vous aurait-il trompé?... il ne vous connaissait même point...
» — D'accord; mais, elle?...
» — Oh! elle, c'est autre chose... — de son côté il y a trahison en eiTet...
» — Vous en convenez?...
» — Parfailemeut.
»— Eh bien?...
» — Eh bien, c'est d'elle qu'il faut vous venger, puisque c'est d'elle que vous avez reçu l'injure...
f> — Mais vous savez bien, mon cher, qu'on ne se venge pas d'une femme...
» — D'accord !
» — Aussi est-ce à son complice que je veux demander raison...
» — Son complice est innocent de tout ceci comme l'enfant à naître, voici vingt fois que je vous le répèle, mais vous ne voulez pas le comprendre... — d'ailleurs j'ai un un autre motif...
» — Lequel?...
» — Je ne puis le dire.
» — Pourquoi ?
y> — C'est un secret.
» — Un secret qui a rapport à ce qui se passe?
» — Oui.
» — Un secret qui concerne Rodogune, M. de Sainl- Aldegonde, ou moi?...
» — Tous les trois.
» — Et vous ne voulez pas me le dire?...
» — Je ne le puis pas...
» — Alors — fît une voix rauque, en intervenant tout à coup dans le dialogue — alors, moi, je vais le faire...
» Les deux hommes se relournèrenl avec un étonnemenl facile à comprendre.
» Derrière eux ils aperçurent l'horrible vieillard vêtu de haillons donl nous avons tracé l'esquisse et qui, depuis quelques instants, avait cessé de longer les murailles pour s'approcher des jeunes gens et pour les suivre à un ou deux pas de dislance.
» Il se tenait debout et immobile.
» Sa main gauche faisait affecter à sa canne énorme la position d'un fusil au port d'arme.
» Il portait sa main droite à son bonnet de police graisseux, de façon à simuler le salut militaire.
V Sa lèvre pendante avait un sourire narquois et il exhalait une horrible odeur résultant de la combinaison des parfums de l'ail, de l'eau-de-vie et du tabac.
» — Est-ce à moi que vous avez quelque chose à dire, monsieur? — demanda brusquement Henri de Verneuil et faisant face à l'importun.
» — Oui, citoyen, à vous-même.
)' — Vous me connaissez donc?
». — Parfaitement.
» — Alors, parlez, et hâtez-vous. »
Ernest s'interrompit.
II avait fait grandement sa tâche, et quelques gouttes de sueur, perlant sur son front à la racine de ses cheveux, prouvaient que ce n'avait point été sans peine.
Comme la veille, il relut ce qu'il venait d'écrire.
Mais, ce jour-là, sa figure n'exprima point une simple satisfaction de lui-même.
Elle s'illumina, d'une façon irrécusable, des rayonnements de l'admiration et de l'enthousiasme.
I^e« crétins de letCrea.
Il est presque impossible qu'un très-jeune homme, auquel manque complètement l'expérience de la vie fasse un bon roman.
A vingt-deux ou vingt-trois ans on n'a vu le monde que dans les livres et à travers le prisme décevant de ses illusions.
On n'a pas eu le temps d'analyser le cœur humain, ni chez les autres, ni chez soi-même.
On n'a pu appliquer, ni aux caractères, ni aux mœurs,
celte patiente observation du naturaliste qui étudie les insectes, les papillons ou les coquillages.
On a lu beaucoup, mais on n'a rien vu — ou, du moins, presque rien, — aussi prend-on volontiers des réminiscences pour des créations.
On croit inventer — on se souvient.
La grande jeunesse, cependant, n'exclut point le talent, et il pourra se rencontrer dans l'œuvre d'un trèsjeune homme d'immenses qualités de style.
Mais, somme toute, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celte œuvre ne renfermera que des promesses brillantes — des germes heureux que l'avenir se chargera de faire éclore.
Veut-on un exemple éclatant?
Voyez Bug-Jargal et Han d^ Islande.
Certes, il y a dans ces deux livres des qualités immenses, mais, de là à Notre-Dame de Paris, quel pas de géant!...
Et cependant Victor Hugo, sublime à celte même époque dans les Odes et Ballades, était un enfant de génie, et, de plus, les deux romans dont nous venons de citer les titres étaient des récits pleins de faits, de brillantes descriptions, d'aventures attachantes, mais nullement des romans.
Certes, si le poëte des Orientales avait entrepris, à dix- huit ans, un livre comme le Père Goriot, ou comme Eugénie Grandet, il aurait été au-dessous de lui-même.
Ce qui n'empêche pas une foule de jeunes gens, à qui manquent non-seulemcnl le génie mais encore le talent, de se lancer en aveugles, dès leur premier pas, dans de prétendues peintures de mœurs, dans de soi-disant éludes de caractères.
Qu'en résulte-t-il? — Des œuvres informes qui, le plus souvent» meurent en portefeuille, sans avoir vécu, et qui, lorsque par hasard le grand jour de la publicité s'est levé pour elles, s'éteignent inconnues, comme si elles n'étaient point nées.
11 est un fait digne de remarque, c'est que, presque sans exception, tous ces jeunes esprits, trop tôt ambitieux des rayonnements de la gloriole littéraire — quoiqu'ils affichent de grandes prétentions à l'originalité — coulent leurs premières œuvres dans un moule parfaitement uniforme.
A prendre et à étudier ces in-octavos, recouverts en papier glacé d'uTi ton beurre frais, et signés de noms différents, on croirait voir une collection de gâteaux de Savoie échappés des mains du même pâtissier.
Tout est à peu près identique, jusqu'aux formules de début qui sont invariablement les mêmes et dont nous allons citer quelques-unes :
« Par une belle matinée du moins de juin 18**, une jeune femme, aux traits liers et distingués, vêtue avec la recherche la plus élégante, se promenait un livre à la main, dans l'une des allées de son parc... »
Ou bien :
« Trois heures de raprès-midi sonnaient à l'iiorloge du château — deux hommes, à cheval, s'avançaient le long de l'avenue qui conduisait à la grille du parc... »
Ou bien :
a C'était par une belle nuit du mois de juin — il était tout près de deux heures du matin... »
Ou bien :
« En l'an de grâce 18'*, le 13 octobre, à trois heures du soir, une chaise de poste, traînée par quatre vigoureux chevaux, roulait rapidement sur la route royale qui conduit d'Orléans à Blois... »
Beaucoup de jeunes écrivains rejettent avec dédain ces entrées en matière, qui leur semblent entachées de vulgarité, et abordent leur sujet d'une façon plus cavalière, ainsi qu'il suit, par exemple :
« — Ah! pardieu, mon cher, puisque le hasard nous rassemble, il fautque je te conte une aventure originale...
» — Dont lu es le héros ?
» — Sans doute.
» — Et qui se passait?...
» — Hier au soir, au bal de l'Opéra... »
j) Le premier de ces deux interlocuteurs était un grand jeune homme, etc., etc.
Ou, encore :
« — Oh! laissez-moi, madame, vous dire à deux
genoux que je vous aime!... — Laissez-moi couvrir vos mains de neige de mes baisers de feu... — Laissez-moi plonger dans vos yeux mes regards enivrés — laissezmoi vous dire qu'en vous est ma joie, ma vie, mon amour, mon boniieur...
)) C'est dans un frais boudoir de la Chaussée-d'Anlin qu'un beau jeune homme, à demi agenouillé devant une femme jeune et charmante — murmurait ces ardentes paroles d'une voix basse et passionnée... »
On voit, par ces exemples, que notre jeune ami, Ernest Pichat de la Chevalière, restait avec soin dans les roules ballues et ne se risquait point dans le sentier chanceux des innovations dangereuses.
L'audace ne lui manquait point, cependant; le premier chapitre de ses Nuits du Boulevard Italien en est la preuve.
Nous douions fort qu'un romancier émdrite, vieilli dans les ficelles du métier, fût venu à bout de se tirer avec honneur des difficultés qu'Ernc^l se créait dès les premières pages.
Ainsi, ce secret que M. do Miromesnil refusait de dire à M. de Verneuil, et qui, cependant, pouvait et devait empêcher le duel de ce dernier avec un M. de Sainlc- Aldegonde, quel était-il ?
Ernest n'en savait pas le premier mot.
Et, celte subite intervention du vieillard déguenillé,
SOEUR Sl'ZANNE, l . i . 4-
propos de ce même secret — sur quoi la baser? — comment la justifier ?
Ernest ne s'en doutait pas davantage.
Mais il ne s'en inquiétait guère.
— Je trouverai tout cela — se disait-il — demain, en écrivant mon second chapitre...
Le lendemain arriva.
Ernest, plein de confiance, se mit à son bureau, comme la veille et comme l'avant-veille.
Mais, celte fois, il fallait créer quelque chose — inventer une combinaison quelconque.
Ernest resta complètement à court.
Son esprit ne trouva pas une idée !
Pas un mot ne vint au bout de sa plume!
Le jeune homme ne s'en prit point à lui-même — il n'en accusa que le sujet qu'il avait choisi — sujet — se dit-il — aride, ingrat, sans ressources !!..
Bref, le premier chapitre des études de mœurs nocturnes servit, feuillet après feuillet, à allumer les cigares du futur romancier.
Ernest, cependant, avait trop d'obstination naturelle, et une trop haute opinion de lui-même, pour se décourager et pour croire à son impuissance.
Il persista.
En quinze jours il commença une demi-douzaine de romans, qui, tous, s'arrêtent à la fin du premier chapitre.
— BS —
4« Les bracelets de la marquise.
2** L'amour d'une femme du monde.
Z^ Ces demoiselles de VOpéra.
Notons en passant, à propos de ce dernier litre, que jamais de sa vie Ernest n'avait mis le pied dans les coulisses de l'Académie royale de musique et qu'il ne savait pas le premier mot des mystères d'outre-loile. — Mais bah !
-4" Le quartier latin, ou les étudiants chez eux.
5" Les mémoires d'un petit coupé.
Ce livre, moderne réminiscence du Sophaùe Crébilion fils, alla, par exception, jusqu'au quatrième chapitre, — L-\ l'imagination de l'auteur se cabra et le Petit-Coupé ne put rouler plus longtemps.
6" Enfin — Comment meurent les femmes à Paris.
Hélas!... les femmes moururent, et le roman aussi, avant lu fin du dixième feuillet.
Ernest n'y comprenait rien.
Il relut une soixantaine de volumes, des derniers romans publiés par messieurs Cadot, Baudry et de Potter.
Il s'avoua à lui-même que ces productions étaient parfaitement insipides et qu'il serait vraiment désolé de produire quelque chose d'aussi médiocre.
— Évidemment — se dit-il — mon esprit se refuse à inventer de semblables platitudes... Attendons un peu... — Tinspiralion viendra !...
Ernest allendil en elTel — mais rien ne vint.
— Attendons encore — pensa le jeune homme — en ce moment le ciel est brumeux, mais, derrière ces nuages, l'étoile est cachée... tôt ou lard elle brillera...
Un matin, Ernest, les deux coudes appuyés sur la balustrade de son balcon et le cigare aux lèvres, regardait les passants avec dislraciion en cherchant à entrevoir quelques rayonnements de l'éloile attendue.
Malgré celte préoccupation il remarqua une figure de connaissance.
C'était celle d'un étudiant en médecine, son compatriote, avec lequel il était assez lié et qu'il n'avait pas vu depuis longtemps.
Ce jeune homme, qui se nommait Paul Lascours, passait sans lever la tête.
— Hé! — dit Ernest — Hé! Paul..;
L'éludiant regarda d'où venait cet appel et fit à Ernest un signe amical.
D'un gesle rapide, Ernest l'engagea à monter.
Paul Lascours secoua la tête — sembla hésiter pendant une seconde , puis se décida et disparut sous In voûte de la porte cochère.
L'instant d'après il entrait dans la chambre d'Ernest.
Ce dernier, du premier coup d'œil, remarqua que la toilette de son ami était infiniment plus soignée et son
visage beaucoup plus pâle que lors de leur dernière entrevue.
Il semblait Irès-préoccupé, el celle préoccupation s'accordait mal avec son caractère infiniment gai d'habitude.
Les deux jeunes gens échangèrent une poignée de main.
— Comme lu passais fièrement ! — dit Ernest.
— Excuse-moi — j'étais distrait — je ne pensais plus que tu demeurais dans cet hôtel.
— Mais, quand je t'ai fait signe de monter, pourquoi ton hésitation?
— Parce que je n'ai qu'une seconde à le donner... tout au plus...
— Tu es donc bien pressé ?
— Oui.
— Ce n'est cependant pas l'heure des cours de l'école de médecine...
Paul fît un geste significatif.
Ce geste voulait dire :
— Eh!... je m'inquiète pas mal des cours!., de la médecine, el de l'école !
— Où allais-tu ? — reprit Ernest.
— Rue de la Bruyère — répondit Paul.
Vue pa««fon.
— Rue de la Bruyère — répéta Ernesl — le quailier esi significatif.
— En quoi?
— Tu vas chez une femme.
— C'est vrai.
— Ta maîtresse ?
— Pas encore.
— Un caprice?
— Non, mon cher, une passion.
— Vrai ?
— Parole d'honneur.
— C'est bizarre je ne l'aurais pas cru susceptible
de devenir amoureux.
— Pourquoi donc?
— Ah! une idée à moi.
— Eh bien! celle idée je la comprends, car, moi aussi, je la parlageais... mais c'est tout un roman que ce qui se passe.
— Un roman! — s'écria Ernesl, à qui ce mol faisait ilresser l'oreille, comme le son de la Irompelle fait hennir un cheval de bataille.
— Oui, un roman.
— Oh ! alors, raconte-le-moi.
— Et le temps, malheureux î... le temps...
— En quelques mots.
— Impossible !
— Cinq minutes...
— Pas seulement cinq secondes... je me sauYe.
— Quand tereverrai-je?
— Je n'en sais rien... quand lu voudras.
— Mais où?
— Ah! voilà...
— Chez loi?
— Je n'y suis jamais.
— Ici?
— C'est trop loin.
— Comment, trop loin!... — Tu demeures rue de l'Ancien ne-Comédie, à deux pas !
— C'esl-à-^dire que je suis censé y demeurer... pour jîia famille... mais j'ai pris un pied-à-lerre, faubourg Montmartre.
— Je comprends, — lu es introuvable.
— A peu près... — Mais, voyons, que fais-tu ce soir?
— Rien.
— Où dînes-tu?
— Je ne sais pas.
— Gela ne le dérange-t-il point de passer les ponts?
— En aucune façon.
— Alors trouve-toi à six heures moins cinq minutes au passage de l'Opéra, galerie de l'Horloge.
— Tu y viendras?
— Oui, et nous dînerons ensemble. — Cela le va-l-il?
— Parfaitement.
— Eh bien ! c'est convenu... au revoir...
Paul s'enfuit, et Ernest, qui se remit au balcon, le vit sauter dans un cabriolet de régie, sans doute afin de regagner le temps perdu.
— Oui — pensa le jeune homme resté seul — c'est de l'amour! c'est une passion!... Je vais enfin pouvoir étudier sur le vif et daguerreotyper la naturel... Voilà ce qu'il me fallait!... Comment intitulerai-je mon roman?
A six heures moins cinq minutes, Ernest entrait dans la galerie de l'Horloge.
Six houres n'étaienl paseneore sonnées, lorsqu'il seniit un bras se passer sous le sien.
Ce bras apparienailà Paul.
— Tu vois que je n'étais pas en relard — dil Ernest.
— Bien. — Allons dîner.
— Où?
— Chez Vachelie. — Ce n'esl pas trop cher et la cuisine esl bonne, et puis je veux te faire goûter uu vieux vin de Tavel qui n'a pas son pareil à Paris.
— Allons.
Chemin faisant, Paul Ot entrer Ernest dans un café.
— Prenons de l'absinthe — dit-il.
— Mais, nous allons nous mettre à table à l'instant...
— Peu importe. — Nen prends pas si lu veux, moi, j'en ai l'habitude...
— Depuis peu de temps, alors, car, autrefois, je mesouvicns que tu ne pouvais pas la souffrir.
Paul ne répondit pas.
Il appela le garçon , et se fît verser dans une choppe à bière la valeur de Irois petits verres d'absinthe. Ernesl regardait avec épouvante.
— Tu vas boire cela ! — s'écria-t-il en voyant son compagnon faire, avec le plus grand sang-froid et goutte à goutte, le mélange de l'eau et de la liqueur, qui, du Ion verdàtre et transparent, passait rapidement au blanc laiteux et opaque.
— Sans doute...
— Il y a là de quoi le tuer!
— Allons donc !
— Mais, quand lu auras avalé cela, lu seras ivre à tomber sous la lable...
— Tu ne t'apercevras seulement pas que j'ai bu... — Tous les jours j'en consomme autant elquelquefois plus...
— L'absinlhe remplace pour moi l'opium et le hatchich.
— C'est un breuvage magique , un bienheureux poison qui luepeul-êlre (c'est un détail!) mais qui étourdit!. .. qui rend joyeux!...
El, tout en parlant ainsi, Paul buvait à petites gorgées le contenu de son verre.
— Qui étourdit! — qui rend joyeux!... — répéta Ernest. — Ah çà, lu as donc besoin de l'étourdir?
— Oui — répondit Paul d'une voix sourde.
— Tu es donc triste?
— - Oui.
— Mais, pourquoi?
— Ah! pourquoi? — s'écria Paul assez haut pour faire retourner tous les habitués du café — parce que je suis comme le roi Nabuchodonosor, changé en brute î... parce que je suis, ainsi que les compagnons d'Ulysse dans l'île de Circé, métamorphosé en pourceau.
— Toi?...
— Eh! oui, moi! pardieul... moi-même!
L'absinthe commençait à produire son effet sur le
cerveau de Paul, et il était évident qu'une certaine exaltation s'emparait de lui.
— Écoule — (lil-il à Ernest — voici que le lialchich opère... voici que je suis gai!... rends-moi un service.
— Lequel?
— Ne trouble point cet étal de béatitude, — ne me parle ni de moi, ni de rien de ce qui me concerne... — Nous causerons de mes affaires au dessert, si lu veux ; mais, maintenant, ne songeons qu'à bien dîner et à boire sec.
— Je veux tout ce que lu voudras... — répondit Ernest.
— A la bonne heure!... c'est parle'r, celaî... Tu es mon ami... mon véritable ami...
Paul el Ernest sortirent du café et arrivèrent au reslauranl Vachette qui est situé, comme chacun sait, au coin du faubourg Montmartre el du boulevard.
Chemin faisant, Paul avait péroré beaucoup el trèshaut. -- Évidemment, il élail plus i\rfc qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même; mais pourtant il ne perdait rien, ni de son intelligence ni de la lucidité de son esprit.
L'ivresse ne se manifestait chez lui que par l'extrême surexcitation du système nerveux.
— Un cabinet — dit-il au garçon qui le reçut sur le carré du premier éiage.
— Ces messieurs n'attendent personne?.*..
— Non. — Deux couverts.
— Ces messieurs désirent-ils que leur cabinet donne sur le boulevard?
— Oui.
— Alors, le numéro S.
Les jeunes gens enlrèrenl dans le cabinet en question.
Paul fil la carte, puis il appuya ses deux coudes sur la table el sa tête sur ses deux mains, jusqu'au retour du garçon.
Malgré ce qu'il avait dit à Ernest du joyeux effet de son breuvage favori, il semblait plus triste et plus sombre qu'un condamné à mort la veille de son exécution.
Cependant, en commençant à dîner, il parut se ranimer un peu.
Il mangeait à peine, mais il buvait beaucoup.
Il vidait sans relâche son verre-mousseline rempli de vin de Tavel, — le plus capiteux peut-être de tous les vins.
Ernest avait toujours connu Paul Lascours comme un garçon très-sobre, — aussi était-il étonné el presque effrayé de son intempérance.
Mais, loin d'augmenter à mesure qu'il buvait, la demiivresse de Paul semblait, au contraire, diminuer.
— Parlons de toi — dit-il tout à coup à Ernest qui l'observait curieusement. — Que fais-tu, maintenant? — Pioches-tu ton droit?... — Songes-tu à les examens de seconde année?
— Ma foi non. — Je pense à toute autre chose.
— Et à quoi?
— Je fais de la littérature.
— Tu écris?
— Oui.
— Des romans?
— Oui.
— Où les publies-lu ?
— Mais, nulle pari, jusqu'à présent... — Je n'ai pas encore tout à fait terminé le livre dont je m'occupe... — Aussitôt celte besogne aciicvée, je me mettrai en mesure de le faire éditer.
— - Si lu veux le voir paraître en feuilletons, je pourrai l'être utile.
— Comment cela?
— Je connais plusieurs journalistes qui, à ma recommandation, te donneront un coup d'épaule.
— Ma foi, tu me rendras là un fameux service, et dont je le saurai un gré infini.
— Compte que c'est fait.
— Merci d'avance.
— Travailles-tu beaucoup?
— Mais, oui. — Je fais un chapitre tous les jours, et j'ai calculé qu'il fallait quinze chapitres au volume.
Paul remplit son verre et celui d'Ernest.
— Fais-moi raison, grand homme 1 — dit-il; je bois à les succès futurs!...
Ernest ne pouvait refuser de porter ce toast.
liicfit.
Puis il ajouta, en soulevant de nouveau son verre :
— Et moi je bois à tes amours !..,
Susaime!..
Paul, en entendant ce dernier loast, laissa retomber son verre qui était au moment de toucher ses lèvres.
Le verre se brisa.
En même temps Paul donna sur la table un si violent coup de poing, qu'Ernest en fit un bond de surprise sur les élastiques un peu fatigués du divan.
— Eh bien! eh bien !... — s'écria-l-il — qu'est-ce donc, et quelle mouche te pique?...
Paul ne répondit pas..
Il s'adossa aux oreillers du divan, et, renversant sa
lêle en arrière il sembla examiner avec une minutieuse allenlion les vulgaires moulures de la corniche.
Ernest, en le regardant, se demandait s'il était complètement fou, ou loul à fait ivre.
Mais ni l'une ni l'autre de ces suppositions n'étaient admissibles : car, en ce moment, le visage du jeune homme n'exprimait pas plus la démence que l'ivresse.
Paul était un peu plus âgé qu'Ernest: — il avait vingtquatre ans environ.
Sa taille était au-dessus de la moyenne, et toute sa personne offrait un ensemble gracieux, dû à l'admirable justesse de ses proportions.
La figure de Paul répondait à cet ensemble.
Ses traits, réguliers, expressifs et distingués, s'encadraient dans les masses brillantes d'une barbe Irès-sombre, et qu'il portait longue.
Cette barbe faisait ressortir la pâleur de ses joues.
Ses yeux, très-grands, et limpides comme ceux d'un enfant, brillaient d'un éclat extraordinaire et en quelque sorte fébrile.
Le père de Paul était le premier médecin de Poitiers, et n'avait qu'un seul fils.
Naturellement il désirait laisser à ce fils, non-seulement sa fortune, qui était considérable, mais encore son talent et sa clientèle, si faire se pouvait.
En conséquence, il l'avait envoyé suivre à Paris les cours de la plus excellenlo école de médecine qu'il y ait
dans le monde entier — leslé de loules les façons, — muni, d'abord d'une pension plus que suflisanle; ensuite de nombreuses lettres de recommandation pour tous ses amis, dont plusieurs appartenaient aux plus hautes illustrations de la science médicale.
Paul avait une intelligence brillante^ — active, — dévorante; — une âme loyale ; — un cœur bien placé.
Une nuance seulement dominait dans son caractère; c'était une trop grande disposition à Tenlliousiasme.
L'apparente distraction dans laquelle le jeune homme était plongé, tandis qu'il regardait les moulures du plafond, ne dura que quelques secondes.
Au bout de ce temps, Paul reprit sa pose habituelle et regarda Ernest en souriant.
— Je te parais un peu fou, n'est-ce pas?... — demanda-t-il à ce dernier.
— Dame... pas précisément fou... mais...
— Mais, toqué..,, — acheva Paul en souriant toujours.
— Il est de fait que je le trouve assez singulier, et que, si tu voulais m'expliquer ce qui se passe dans ton esprit, lu me ferais plaisir...
Paul fouilla dans l'une des poches de côté de son gilet.
Il en lira deux objets qu'il posa sur la table.
L'un de ces objets était une toute petite boîte ronde^ en bois de rose, dont le couvercle se vissait.
L'autre était un flacon microscopique, recouvert de papier bleu Irès-épais.
— Sais-lu ce que c'esl que ça? — demanda Paul.
— Ma foi, lion.
— Devine.
— Comment devinerais-je ?
Paul dévissa le couvercle de la boîle.
Elle était remplie d'une poudre presque impalpable.
— Ceci, — repril le jeune médecin, — est de l'acélnle de morphine; — cl là dedans, — ajouta-t-il en désignant le flacon,. — il y a de l'acide prussique... — deux des plus violents poisons que connaisse la chimie...
Ernest fit un mouvement d'effroi.
— Cache bien vile celte abominable pharmacie !...•— s'écria-t-il ; — il me semble que ce cabinet se remplit déjà d'une odeur vénéneuse!... — Je me sens du feu dans le creux de l'estomac et je ne réponds plus de la digestion de mon dîner...
— Veux-lu que je le dise ce qui pourrait m'arriver de plus heureux en ce moment ? — demanda Paul, lout en revissant lentement le couvercle de la petite boîte.
— Oui.
— Eh bien ! ce serait de saupoudrer celle cuillerée de charlotte russe d'une imperceptible pincée de celle poudre, ou de verser dans ce verre de vin de la Romance une goutte du contenu de ce flacon...
— Ah çà! — demanda Ernest, de plus en plus abasourdi, — fais-tu du mélodrame, mon cher?...
— En aucune façon — je te dis la plus exacte vérité.
SOEl'R SUXANNE, T. 1. 5
— Tu as envie de mourir?...
— Très-envie, ei il sérail fort heureux pour nioî, je lele répèle, d'avoir le courage de me passer celle fantaisie...
— Mais pourquoi, enfin?... — Ceci est sjïricux, el lu dois avoir un molif bien grave...
— Pourquoi?... — inlerrompil Paul; — parce qu'il m'arrive le pire malheur qui puisse foudroyer un garçon d'intelligence el de cœur... — je suis amoureux d'une drôlesse, j'abdique en ses mains ma raison, ma dignité, ma délicatesse, el, si elle me demandait mon honneur, j'en suis arrivé à ce point que je le lui donnerais...
— Ah! — dit Ernest en riant; —n'est-ce que cela?...
— J'avais peur, je te l'avoue, que ce ne fùl beaucoup plus grave...
— Plus grave!... eh ! mon cher, jiC vois bien que tu ne me comprends pas!... — Tu te ligures qu'il s'agild'une de ces passions qui naissent, vivent et meurent en quinze jours; — dont le prologue se joue au Prado ou au bal Mabille cl dont les oreillers de tous les hôtels garnis du quartier latin savent les rapides dénoûuients...
— S'il en était ainsi, tu aurais raison... Mais, malheureusement, ce n'est pas cela!... — la créature dont il s'agit, je l'aime comme un fou!... je Palme à mourir pour elle!... — bien plus, je l'aime, à l'épouser si elle jG voulait!... —je l'adore et je la méprise... — il n'y a que mon amour qui soil à la hauteur de mon mépris, el
que ma souffrance qui égale mon amour!... —Songe donc qu'en ce moment, à l'heure où je parle, celle femme esl assise ù côlé d'un autre Iwmme... dans ses bras peul- (\ire. .. — songe donc que je sais ce qu'elle faisait hier!.. que je sais ce qu'elle fera demain... songe qu'elle appartient à tout le monde, excepté à moi, et que, malgré cela, je l'aime... oh! je l'aime!...
Ces derniers mots furentjetés, comme uncride désespoir, avec un tel accent de douleur, qu'Ernest, quoiqu'il lui fût impossible de prendre cette passion au sérieux, ainsi que le faisait Paul, ne put s'empêcher de plaindre sincèrement son ami.
Beaucoup de gens, d'une nature faible et impressionnable, rendent leur mal plus dangereux en s'en exagérant à eux-mêmes la gravité.
L'exaltation du caractère de Paul Lascours le mettait, moralement, dans une situation semblable.
— Je songeais loul à l'heure, — reprit-il, — je songeais à aller ce soir attendre celte femme à la porte et à tuer d'un coup de pistolet l'homme avec qui elle rentrera... — Vois-lu, mon cher, il n'est pas certain que je ne monterai pas sur réchafaud à cause de celle femme...
— Est-ce que je la connais? — demanda Ernest.
— Si tu la connais? — Oui, certes, lu dois la connaître!... qui est-ce qui ne la connaît pas?... — tu dois même avoir été son amant!... — qui esl-ce qui n'a pas cië son amant?... — Personnel... excepté moi!... moi, qui l'aime !
— Mais, son nom ?
— Suzanne.
En prononçant ce nom, Paul épiait l'expression de la physionomie d'Ernest.
II aurait été désespéré en s'apercevanl que son ami connaissait réellement la femme doul il était question, et qu'il avait eu avec elle des relations intimes.
Mais Ernest secoua la tête.
Jamais il n'avait entendu parler de Suzanne.
— Depuis combien de temps es-tu dans cette sotte position? — demanda-t-il à Paul.
— Depuis un mois.
— El, comment cela a-t-il commencé?
— J'étouffe ici... viens chez moi... dans ce pied-à-terre du faubourg Montmartre dont je t'ai parlé... et je répondrai à ta question.
— Mais pourquoi ne le fals-lu pas immédiatement?
— Parce que je veux, d'abord et avant tout, le montrer le portrait de Suzanne.
— Son portrait?..
— Oui. — Oh ! une simple épreuve photographique... mais d'une admirable ressemblance...
— Est-ce elle qui te l'a donnée?
— Non pas... — je l'ai achetée...
— Achetée!., cela se vend donc?
— Pardieu!... — il n'y a rien d'aussi public que le portrait de Suzanne — il n'y a rien que Suzanneelle-même
qui Icsoltdavanlage..., — répliqua Paul avec amerlume; — le (laguerréolypcur du boulevard Montmartre vend dix francs chaque épreuve, et cette vente lui procure un revenu considérable... — Qui est-ce qui ne dépense pas volontiers dix francs pour un souvenir?... et, pour tous les hommes de Paris, Suzanne est un souvenir!... — Allons, viens...
Lesdeuxjeunes gens quittèrent ensemble le café Vachette et s'engagèrent dans la rue du Faubourg Montmartre.
Paul était redevenu silencieux.
Aux boulTées de fumée qu'il laissait échapper du coin de sa bouche, par saccades et à intervalles irréguliers, on devinait qu'il était en proie à quelque sourde colère.
Enfin il s'arrêta devant la maison qui fait suite à l'entrée du passage Verdeau.
Au-dessus de la porte cochère de cette maison, se voient le mot : — Bains, — el un écusson d'huissier.
— C'est ici, — dit Paul; — entrons.
La chambre que le jeune homme appelait son pied-àterre était située au cinquième étage dans l'escalier du premier corps de logis.
Elle donnait sur la rue, el son ameublement était un peu plus confortable que celui des chambres d'étudiants au quartier latin.
Un papier perse couvrait les murailles.
Il y avait, sur le parquet, un tapis commun, mais de couleurs vives.
Le mobilier consistait en un grand divan rouge — un lit à rideaux de mousseline blanche — une commode, deux fauteuils cl une table ovale — le tout en acajou et recouvert en damas de laine.
Sur la cheminée, une pendule en bois de palissandre et deux flambeaux.
Il n'y avait pas un grand luxe dans celte chambre, comme on voit, mais c'était propre.
Huo «oli'ée rue Racine.
Ernesl se laissa tomber sur le divan.
— Nous voici chez loi, — dil-il: — j'écoule...
— Oli ! rien ne presse, — répliqua Paul; — nous avons la nuil enlièredevanl nous... D'abord, faisonsdu punch...
— Quoi! nous sortons de table!... nous avons déjà bu plus que de raison, et tu veux boire encore !
— Oui, encore — oui, toujours !... — Il n'y a que «ela dans le monde qui soit un plaisir sérieux, réel... — Va, je comprends bien les pauvres diables qui meiirenl
, de faim, et qui, au lieu d'acheler du pain avec les quelques sous verldegrisésqui salissent le fond de leur poche, achètent de l'eau-de-vie!... — Ce sont de vrais philosophes, ceux-là!... — Un pain les rassasierait à peine et les laisserait face à face avec leur horrihie misère!... — L'eau de feu, comme disent les sauvages, leur fait tout oublier et les rend riches et heureux pour quelques heures!...
Ernest continuait à étudier le visage de Paul.
Ce visage exprimait la plus entière conviction. — Évidemment le jeune homme était de bonne foi et parlait sérieusement.
— Quelle chose étrange ! — pensait Ernest, — et quel type curieux à observer!... — Voilà donc ce que la passion peut faire de nous!... — Un garçon plein de cœur et d'une magnifique intelligence, admirer les chiffonniers ivres!... Est-ce croyable?
Ce n'était peut-être pas croyable ; — à coup sûr ce n'était pas vraisemblable — mais c'était vrai.
Paul ouvrit un placard pratiqué dans l'une des épaisseurs de la muraille.
Il en tira une bouteille de rhum — des citrons — du sucre — des cuillers — des verres, et un bol en porcelaine blanche, très-épaisse.
Il mit dans le bol le sucre et le jus des citrons.
Il versa là-dessus le contenu de la bouteille de rhum, et, bientôt après, grâce à une allumette chimique, une
flamme bleuâlre, mêlée de filets d'un ronge vif, sciulilla au-dessus du bol.
Paul remplit les deux verres.
Il en vida un — et dit:
— Ce punch est bon.
Puis il s'assit eiv face d'Ernest, et, après avoir allumé un cigare, il demanda:
— Tu veux savoir comment j'ai connu cette femme?
— Depuis plus d'une heure je le prie de me le raconter.
— Écoule donc... mais, d'abord, dis-moi, connais-tu Edgard d'Angleberl?
— Non. — Qu'est-ce que c'est que ça ?
— C'est un vicomte — un Bordelais — un étudiant en droit de première année... — Il est à Paris depuis trois ou quatre mois... — il demeure rue Racine; — son père, un vieux fou millionnaire, lui fait une pension de deux ou trois mille francs par mois, sous prétexte qu'il faut que les jeunes gens s'anuisenl... — Edgard se conforme à la lettre aux intentions paternelles, — il donne des déjeuners — des soirées — des soupers. Il fait et fait faire dans son hôtel un bacchnnal inimaginable, — et, comme bien lu penses, toutes ces demoiselles du quartier lalin sont folles de lui... — Je le connaissais sans être lié avec lui — il m'avait invité deux ou trois fois à aller prendre du thé à son hôtel, et je n'avais jamais accepté, parce que je savais qu'on jouait chez lui
un lansquenet d'enfer, et que je n'aime pas le jeu... Paul s'interrompit.
— Je n'ai pas entendu parler de ce M. d'Anglebert, — dit alors Ernest; — mais ce n'est pas étonnant, car, celle année, absorbé comme je le suis par mes travaux littéraires, je ne vois presque pas d'étudiants...
— Oh ! peu importe — Edgard ne joue dans tout ceci, comme tu vas voir, qti'un rôle accessoire... — Un matin, j'avais chez moi deux ou trois amis. — Mon concierge me monte une petite lettre, que l'entreprise Bidault venait d'apporter... — J'ai conservé celle lellie — la voici.
Et Paul, en parlant ainsi, tendait à Ernest un chiffon de papier rose qu'il venait de prendre dans le tiroir de la table ovale.
Celait une invitation lilhographiée.
Ernest lut les lignes suivantes :
« Le vicomte Edgard d'Anglebert prie M. Paul » Lascours de lui faire le plaisir de venir passer la » soirée chez luij le jeudi 17 décembre.
» 7/ s^agit d'une soirée de garçons — c'esi assez » dire que les dames y seront en majorité.
» P. S. Mademoiselle SUZANNE arrivera à mi- » nuit et quart, très-précis. »
Ce billet d'invitation était originai dans sa rédaction.
Mais ce qu'il renfermait de plus bizarre était, sans contredit, le posl-scriptum.
Ces mots : — Mademoiselle Suzanne arrivera à minuit et quart, très-précis, — rem|)laçaient la formule liabiluelle : — On dansera, — on soupera.
Le mol : SUZANNE était liihograpliié en grosses lettres.
— Je l'ai dit, — poursuivit Paul, — qu'au moment où celle invitation me fut remise, j'avais chez moi deux ou trois amis.
» Je leur montrai le billet en riant et je heur dis :
» — Qu'esl-ce que c'est donc que celle Suzanîîe mise en vedelle au bas de ce carré de papier, comme mademoiselle R\CHEL au bas de l'affiche du Théâtre Français?
ï — Mais, — me répondit l'un d'eux, — Suzanne est tout bonnement Tune des plus jolies filles de Paris, si ce n'est la plus jolie!...
» — Demeure-l-elle au quartier latin?
1) — Allons donc !... Suzanne t.. . une des brillantes étoiles de la haute bohème galante !... l'amie inlime de la célèbre Camélia... — Elle habile les haulem's du quartier Bréda — quelque chose comme la rue de la Bruyère, ou la rue de la Rochefoucaull, ou la rue de Navarin... la Cylhère enfin des prêtresses de la moderne Vénus...
» — Est-ce qu'Edgard est son amanl?
» — Je ne crois pas... — nous le saurions... —
D'ailleurs c'csl un garçon de bon goûl, cl il ne se servirait pas de sa mailresse pour faire une réclame à sa soirée...
» — Mais alors, comment se fait-il qu'elle vienne chez lui?... V
» — Je l'ignore.
» — Elle ne doit point être une habituée des routs d'éludianis, ce me semble!
» — Elle n'y met jamais les pieds! — Suzanne au quartier latin , c'est le phénix — rara avis, — et j'offre de parier que le ban et l'arrière-ban des écoles de droit et de médecine vont aftluer jeudi prochain rue Racine, et qu'on fera des bassesses pour obtenir une invitation... — Je conseille à Edgard d'avoir un piquet de garde municipale à la porte. — Vous serez là, vous, Paul, à coup sûr, puisque vous êtes invité.
» — Je ne sais pas si j'irai...
» — Comment ?
» — Dix fois Edgard m'a prié d'aller chez lui, et dix fois je n'en ai rien fait...
» — - Oui, mais ces dix fois-là, Edgard n'avait pas Suzanne !
» — Qu'importe?
» — Comment, qu'importe ?
» — Sans doute, — je ne suis pas curieux de voir cette femme.
» — Dans la rue ou au speclacle, peut-être, — mais là, chez un ami, vous pourrez la voir de près, — lui
parler à voire aise, el même lui faire la cour, si le cœur vous en dit.
» — Et, pourquoi lui ferais-je la cour?
» — Pourquoi?... — Ah! ma foi, vous êtes adorable !... — évidemment ce ne sera pas pour l'épouser.
» — Non, décidément, je n'irai pas.
» — Vous avez tort ! — vous ne savez point ce que vous perdez î...
» — Ah oà! cette femme est donc bien belle?...
» — Si elle n'était que belle, ce ne serait rien... mais elle est charmante! — Figurez-vous un charme souverain, une séduction irrésistible! — Des yeux de vierge chrétienne agenouillée devant l'autel, des yeux baissés et chastes sous de longues paupières qui, tout à coup, se relèvent, s'enflamment et laissent jaillir des regards à fondre le cœur... — Une bouche d'ange du Corrége et des sourires de Vénus Aphrodite! — spirituelle, rieuse et moqueuse! — rouée comme le cardinal Dubois... — dépravée comme une matrone en tablier blanc! Voilà Suzanne, — un démon en jupe de femme!... »
Tandis que Paul parlait ainsi, Ernest s'agilail sur le divan el semblait préoccupé outre mesure.
Nous savons déjà que le bon jeune homme envisageait tout au point de vue de sa manie littéraire.
— Ah ! — se disait-il, — que ne suis-je sténographe el que ne puis-je prendre des notes!... Comme je tirerais bon parti de tout cela ! Quel dialogue naturel el coloré î
quelle tirade à cffel .♦...— On croil la voir, celle Suzanne, et cet animal de Paul vient, sans qu'il s'en doute, de reproduire un portrait tracé de main de maître!....
On voit qu'Ernest n'éiait pas bien difficile.
Ajoutons cependant, pour qu'on ne se croie point en droit de trop l'accuser de mauvais goût, que le débit de Paul, débit passionné, saccadé, nerveux, enfiévré, contribuait pour beaucoup à l'illusion d'Ernest, et donnai^t un relief singulier à son langage fort ordinaire et parfois trivial.
Paul ne s'aperçut point de la préoccupation, cependant très-visible, de son compagnon.
Il avala, coup sur coup, trois ou quatre verres de punch, — il essuya la sueur qui mouillait son front brûlant, et il continua :
— Je restai seul.
» J'étais, je l'en donne ma parole d'honneur, parfaitement décidé à ne pas aller chez Edgard d'Angleberl.
» Dans l'ordre naturel des événements, je devais, cinq minutes aj)rès, penser à toute autre chose, et ne plus m'occuper d'une femme que je ne connaissais pas et que je ne voulais pas connaîire.
» Mais 11 y a une fatalité qui se mêle de nos affaires malgré nous, el le diable tenait à ne point perdre cette occasion de jeter sur moi son grappin maudit!...
» Un nom revenait sans cesse bourdonner à mes oreilles. — C'était celui de Suzanne.
» Ma pensée ne pouvait se délaclier de celle femme!...
» Je me rappelais, les uns après les autres, tous les mois qui avaient servi à !a dépeindre, et je commentais ces expressions.
» Je cliercliais à me représenter ces yeux de vierge chrétienne agenouillée devant l'autel^ ces yeux baissés et chastes, sous de longues paupières, se relevant tout à coup, s'enflammant, et laissant jaillir des regards à fondre le cœur.
» Je me les figurais, tanlôl noirs , tantôt bleus , — tantôt d'une couleur changeante, et profonde comme celle des vagues de la mer... — Je les voyais, ces yeux, et, de quelque façon qu'ils m'apparussent, le rayon qui s'échappait de leurs prunelles semblait pénétrer dans mon regard et m'agitait d'un trouble bizarre.
» Puis c'était cette bouche d'ange du Corrége, avec des sourires de Vénus Aphrodite.
» Ces sourires me brûlaient les yeux !
» Je ne savais pas si Suzanne était petite ou grande.
V J'ignorais si elle était blonde ou brune et je n'avais pas pensé à le demander.
» Aussi mon imagination enfantait successivement des images qui ne se ressemblaient point les unes aux autres, et qui, cependant, m'apparaissaient comme des réalités.
« C'était la première fois de ma vie que je me trouvais sous l'empire d'une hallucination aussi bizarre.
» Je m'en inquiétais et je m'efforçais de la comballre par tous les moyens !
» Ce fut en pure perle.
» J'étais amoureux déjà, — ou plutôt j'étais fou! — non point d'un portrait — cela peut, au moins, se comprendre encore — mais d'une femme dont je ne pouvais pas même me faire une idée exacte, et à côté de laquelle j'aurais passé dans la rue sans la reconnaître, puisque je ne la connaissais pas !
» Voyons, Ernest, réponds-moi franchement, — toi qui te dis romancier, et par conséquent anatomiste du cœur humain, — élait-ce ou n'était-ce pas là une folie bien caractérisée et de la plus étrange espèce? »
li'attente.
— Ma foi, — répondit Ernesl, — je serais fort embarrassé de répondre à ta question... — Tout ce que je sais, c'est que si tu écrivais ce que tu me racontes là^ lu ferais un roman bien original...
— Absurde!... insensé!... peut-être, — répliqua Paul; — mais original, hélas ! non î...
— Comment?...
— Les Mille et une Nuits, les Mille et un Jours , et tous les contes arabes et persans du monde sont remplis d'histoires du même genre, tout aussi invraisemblables
SOEDR SUZANNE, T. 1. C
que la mienne... — Ne le souviens-tu pas qu'on y trouve, à chaque page, quelque beau prince qui, sur un mol dit en l'air, devient éperdumenl amoureux d'une belle princesse inconnue, et qui, pour la trouver, enfourche l'hippogriffe, bal la campagne el court le monde...?
Ernest, forcé de s'avouer que Paul avait raison, baissa le nez et ne répondit rien.
Il y eut un instant de silence.
Paul acheva de vider le bol de punch , dont les cinq sixièmes avaient déjà disparu.
Puis il reprit :
— Bref, le jeudi 17 décembre, moi qui m'étais promis de ne pas mettre les pieds à la soirée d'Edgard, j'arrivais chez lui, — comme dit Molière — devant que les chandelles ne fussent allumées.
» Le maître de l'hôtel, plein d'égards, comme bien lu penses, pour un locataire formidablement riche qui faisait à lui tout seul plus de dépense que tous les autres locataires ensemble, el qui ne vérifiait jamais le total de ses notes mensuelles, avait mis à sa disposition toutes les pièces du premier étage.
B Les portes avaient été enlevées, afin de rendre les communications faciles.
» Quant aux préparatifs, ils ne ressemblaient pas précisément à ceux d'une fête dans les salons du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré, mais ils étaient babyloniens, si l'on considère qu'il s'agissait d'une soirée d'étudiants au quartier latin.
» D'abord, les innombrables bougies d'une foule de c.indéliibres cl de bras, a|)i)liqu(';s contre les murailles par un tapissier, répandaient une lueur éclalante. — C'était véritablement un éclairage a giorno.
» Dans la plus vaste pièce — celle où l'on devait danser — les bougies (sans doute pour rappeler à ces dames les doux souvenirs du bal Mabille et du Châteaudes Fleurs) se cachaient dans des lanternes chinoises de toutes les couleurs.
» C'éiaitd'un effet vulgaire, mais pittoresque et réjouissant pour l'œil.
» Tout à l'entour on avait placé des banquettes.
» Une petite tribune improvisée était réservée à l'orchestre, composé de deux violons, d'une flûte et d'un cornet à pistons.
» Dans une seconde pièce, une immense table, recouverte d'un tapis de serge verte et de cinquante ou soixante jeux de cartes, attendait les joueurs et les joueuses de lansquenet.
» Enfin, dans une troisième pièce, se trouvait le buffet.
» Il y avait là une profusion de victuailles, propre à faire sourire Gargantua.
» Sur deux tables, se voyaient, rangés en bataille, des bataillons ou plutôt des régiments de bouteilles de vin de Bordeaux et de vin de Champagne.
» Puis des pâtés de foie gras, — des jambons, — des saucissons truffés, — des galantines, — des langues fourrées et toutes sortes de fruits confits.
» Chevet avait été dévalisé au profit de ce buffet splcndidc!...
» J'entre là dans des détails qui doivent le paraître insignifiants, mon cher Ernest.
» Mais, que veux-tu ! tout ceci m'a frappé. — Je fis alleniion à tout, et je te dis les choses telles que je les ai remarquées... — D'ailleurs, pour paraître dans toute sa valeur, un tableau a besoin de son cadre...
— Va toujours... va toujours, — répondit Ernesi; — aujourd'hui le roman ne vit que de détails ! — c'est en cela que notre époque excelle... — Le premier grattepapier venu, — comme dirait monsieur mon père, — ferait dix volumes in-S" avec le petit in-18 du Voyage sentimental, et quatre ou cinq avec la nouvelle de vingtcinq pages du Voyage autour de ma chambre...
— C'est peut-être pour cela que les trois quarts des romans modernes sont si ennuyeux..., — fit Paul.
— Ah ! je ne dis pas le contraire... mais on peut faire mieux..., — répliqua Ernest avec une physionomie qui sous-entendait ce dernier membre de jihrase :
— Oui, on peut faire mieux, — et je m'en charge...
— Je l'ai dit, — poursuivit Paul, — que j'arrivai le premier chez Edgard d'Anglcbert.
» Celait d'autant plus absurde, que je n'étais pas le moins du monde de ses amis intimes, mais une simple connaissance.
» Cela ne rrmpéciia point de me recevoir d'une façon charmante.
» — Ma foi, mon clier Paul, — me dil-il, — c'esl bien gracieux à vous d'êlre venu ce soir... Je l'espérais à peine, car, jusqu'à présent, vous m'avez lenu rigueur... mais, soyez tranqtiiiîe, si ct^la ne dépend que de moi, vous ne regrelleroz pas l'emploi de votre soirée. — D'abord vous allez voir la belle des belles...
» Le cœur me ballil.
») — Mademoiselle Suzanne? — demandai-je.
^) — Elle-même. — La connaissez-vous ?
» ~ Non.
» — Eli bien, vous allez en devenir amoureux, lenez-Io pour curlain!... d'abord nous sommes tous amoureux d'elle...
» — Vous aussi? — demandai-je en m'efforçanl de sourire.
» — Oh! moi, plus que les autres — j'en perds la lête!...
V — El» bien, qui vous empêche d'être heureux?...
» — Ohî mon Dieu, rien et tout.
» — Je ne vous comprends pas parfaitement.
» — C'est que vous ne connaissez pas Suzanne î... — c'esl une créature étonnante!... — on ne peut l'avoir que de deux manières — elle se vend ou elle se donne...
— Pour l'acheter, il faut des sommes folles, que j'aime autant employer à autre chose... — pour l'obtenir d'ellemême il ne faut qu'un caprice... — or, elle en a souvent
— disons-le — elle en a presque tous les jours et pour à
peu près tout le monde; mais, jusqu'ici, le venl n'a pas encore soufflé de mon côlé... j'attends qu'il souffle... — mais je fais profession de philosophie — je ne suis point jaloux de ceux qui sont favorisés plus vile que moi et je ne vous empêche nullement de vous meilre sur les rangs... — si vous le faites, je vous souhaiterai bonn« chance!... — Voulez-vous un cigare ?...
» J'acceptai.
» — Alors, — poursuivit Edgard, — venez avec moi...
» Il me conduisit dans la salle où se trouvait la table 4q lansquenet.
» Une gigantesque coupe du Japon, placée au milieu de cette table, à côlé des jeux de caries, renfermait quatre ou cinq cents régalias admirablement choisis.
» J'en pris un.
» — Jouez-vous? — me demanda Edgard.
» — Jamais, — répondis-je.
» — Pourquoi ?
4 — Je n'aime pas le jeu, et, même si je l'aimais, je trois que je ne jouerais point.
» — Je vous dirai de nouveau : — Pourquoi!
» — Parce que je n'aurais pas le désir de gagner et que je ne suis pas assez riche pour perdre.
» — Oh ! oh ! s'écria Edgard en riant, — je vois que vous êtes un sage!... Moi je joue, et j'ai presque toujours le plaisir de perdre...
» — Le plaisir?,..
» — Oui. — Rien ne me sérail plus désagréable que de réunir mes amis cliez moi pour leur gagner leur argent— j'aime bien mieux qu'ils emportent le mien...
» Tout cela était dit sans aiïeclalion — de la façon la plus simple et la plus naturelle.
» Évidemmenl ce qu'Edgard disait, il le pensait. — Ce jeune homme me faisait comprendre, beaucoup mieux que je ne les avais comprises jusque-là, les fastueuses et insouciantes prodigalités de la régence.
» En ce moment quelques jeunes gens arrivèrent, et le maître de la maison cessa de s'occuper exclusivement de moi.
» Puis les pécheresses en renom du quartier latin — les héroïnes de la Chaumière et du Prado, firent des entrées bruyantes.
» En moins d'une demi-heure il y avait déjà tout près de quatre-vingts personnes réunies dans les salons d'Edgard.
» L'orchestre était à son poste.
» On organisa des polkas, des redowas et autres schotishs.
» Les courtisans du 7'oi de carreau, les fervents adorateurs de la dame de pique f se mirent à la table de lansquenet.
» Moi, je ne dansais ni ne jouais.
» J'allais d'une pièce à l'autre, en proie à une fébrile impatience. — Toutes les femmes me paraissaient laides.
— Je trouvais la musique discordante, et le temps me semblait horriblement long.
» Je regardai ma montre.
» Il était dix heures précises.
B Suzanne ne devait arriver qu'à minuit passé — j'avais encore plus de deux heures à attendre!...
» A quoi les employer, ces deux mortelles heures?...
>» Malgré mon aversion pour les cartes — malgré ce que je venais de dire à Edgard un instant auparavant, il me sembla que le jeu était en ce moment ma seule ressource pour ne pas mourir d'ennui.
» Je m'assis donc à côté des autres joueurs, et, quand les cartes arrivèrent à moi, je fis ma banque.
» La chance se déclara, tout d'abord, en ma faveur, je passai six fois de suite et je gagnai une trentaine de louis.»
Déception.
Paul s'interrompît pendant «ne seconde et voulut se verser du punch.
Mais nous savons déjà que le bol était vide.
— Au diable! — s'écria-l-il, — plus rien à boire, et je meurs de soif!...
Il alla au placard qu'il ouvrit, el, à son grand regret, il le trouva veuf de toute espèce de bouteilles.
Alors il se versa un grand verre d'eau, dont il avala le contenu tout d'un trait, mais avec une grimace signiticalive, et il revint s'asseoir à côté d'Ernest.
— Où en élais-je? — demanda-l-il à ce dernier.
— Ta en étais au lansquenet el aux trente louis qu'une veine heureuse le faisait gagner.
— C'est juste. — Je continue. — La chance me resta favorable presque sans intermittences, el je continuai à gagner... — Mon gain dépassa bientôt mille écus; — pour un- étudiant, c'était énorme! — Eh bien ! mon cher, je t'en donne ma parole d'honneur, je ne ressentis en aucune façon celte fascination prétendue qu'exerce le jeu, dit-on, sur ceux qui s'y livrent pour la première fois. — Je n'étais pas fâché de gagner, mais j'aurais reperdu tout cet argent sans le moindre regret.
» Cependant le temps avait passé vite.
» J'entendis quelqu'un demander à côté de moi :
» — Quelle heure est-il?
» — Minuit, — répondit la personne à laquelle cette question s'adressait.
» Je tressaillis; — je me levai vivement et j'annonçai que je ne jouerais pas davantage.
» Cette détermination excita le mécontentement de plusieurs de ceux qui venaient de perdre contre moi des sommes de quelque importance.
» Ils murmurèrent, et j'entendis prononcer à demi-voix le mol : Charlemagnel...
» Mais je ne m'en inquiétai guère !...
» Songe donc, il était minuit!...
» Minuit!... —l'heure attendue!
» Suzanne allait venir!...
» Je chercliai Etigard, vA, lorsque je l'eus découvert, je ne le quittai plus des yeux, afin de pouvoir me trouver à côté de lui quand il irait recevoir l'héroïne de la fêle.
» Au bout de dix minutes environ, un domestique entra dans la pièce où nous nous trouvions tous deux et remit un billet à Edgard.
» Il lut; — il fit un geste de violent désappointement et froissa le billet entre ses mains.
» InstinclivcmenI, il me sembla comprendre que ce billet devait avoir quelque rapport à celle que j'attendais avec une si ardente impatience.
» Je m'approchai de M. d'Anglebert.
» — Ah ! pardieu ! mon cher, — me dil-il, — vous voyez l'homme du monde le plus contrarié!...
» — Pourquoi donc?
» — Désormais on dira de moi : Menteur comme un programme^ et l'on aura raison !...
» — Que se passe-l-il donc?
» — Il se passe que, comme vous savez, j'ai promis Suzanne à mes invités...
» —Eh bien?
» — Eh bien! Suzanne ne viendra pas!
V II me sembla que je recevais un coup de bâlon sur la tête.
» — Vous croyez qu'elle ne viendra pas? — murfnurai-je stupidement.
» — J'ensuis! pardieu, bien sûr!... — Elle m'écril; — voyez...
» El il me remit le billcl qu'il venait de recevoir.
i> Ce billet, je l'ai gardé, comme la lettre d'invitation d'Kdgard — le voici. »
Pour la seconde fois, Paul fouilla dans le tiroir de la table ovale, et présenta à Ernest une feuillo de papier couverte de pattes de mouches hiéroglyphiques.
Ernesi lut ce qui suit :
«De chez Camélia, onze heures et demie,
» Mon cher Edgard,
» Je vous manque de parole !...
» Ce n'est pas gentil, n'est-ce pas?— et vous allez m'en vouloir beaucoup.
» Eh bien! il n'y a point de ma faute! — mais là, vrai.
» La preuve que je voulais aller chez vous, c'est que j'ai fait la plus ravissante toilelte qu'il soit possible d'imaginer — afin de vous faire honneur.
» Franchement, je me proposais de tourner la tête de tous vos jeunes étudiants — l'espoir de la France ! — comme on dit dans les discours de distribution des prix.
» Je tenais à m'implanter de vive force dans les cœurs
- ii7 —
naïfs de ces fdlurs premiers présidents, procureurs généraux el procureurs du roi...
» Ça peut ôlre uliie plus Inrd!...
» Bref, j'avais dîné chez Camélia avec une douzaine d'amis el d'amies.
» J'allais partir pour la rue Racine.
B Déjà j'avais demandé ma pelisse, el Camélia, qui m'envoyail dans sa voilure, avait fait alleler.
» Mais voici que, tout d'un coup et à l'improvislc, est arrivé quelqu'un, que, pour des raisons pécuniaires fort imporlanles, je dois ménager.
» Ce quelqu^un ne s'arrangerait nullement de ma fuite, et je suis obligée de rester.
» Tout ce que je puis faire est de me réfugier pendant cinq minules dans le cabinet de toilette de Camélia et de vous écrire ces quelques lignes afin que vous ne m'aitendiez pas plus longtemps.
» Encore une fois, mon cher Edgard, soyez gentil et ne me gardez pas rancune...
» Je vous tends ma patte blanche afin que vous déposiez sur le bout de mes doigts une douzaine de jolis baisers.
» Mille regrets el mille gracieusetés de votre pelile amie.
» Suzanne. »
» P. S. Camélia entre en ce moment dans son cabinet;
— elle me charge de vous dire qu'elle donne demain une grande soirée, et qu'elle vous prie d'y venir el d'amener avec vous quelques-uns de vos amis.
» J"y serai.
» Je compte sur vous pour la première polka.
» A propos, celle pauvre Camélia est furieuse.
» On lui a apporlé ce malin un roman qui vient de par-jîire : les Viveurs de Paris, dans lequel elle est nommée en toutes lettres el oii on lui fait jouer, à ce qu'il paraît, un assez vilain rôle...
* Ce qu'il y a de pis, c'est que, — me disail-on loul à riieure, — riiistoire est parfaitement vraie.
» Ces auteurs ne respectent rien!...
» Un de ces jours, je le parierais, on m'imprimera toute vive, moi qui vous parle!...
» Ce serait une infamie, tout bonnement ! ^
» Heureusement que ça me serait bien égal.
» A vous,
Paul reprit :
e — Qu'est-ce que vous dites de ce billet? — me demanda Edgard.
» — Je dis que, pour une pécheresse, celle femme n'écrit pas trop mal et met correctement l'orthographe,
— répondis-je afin de cacher mon trouble.
> — Oli ! la drôlesse esl spirilueile... elle a élé bien élevée, ù ce qu'il paraît...
> — Elle n'est donc pas, comme toutes ses pareilles, issue d'une ouvreuse de loges ou sortie de quelque soupente de portier?
» — Oli ! je n'en sais rien et je ne m'en inquiète guère?... — Franchement, si jolie que soit Suzanne, elle ne me préoccupe pas autrement, et son manque de parole me laisserait très-indifférent, s'il ne devait me faire passer pour un Gascon.
» A cela il n'y avait rien à répondre.
» Je voyais tiès-bicn qu'au fond Edgard éprouvait beaucoup plus de dépit qui! n'en voulait laisser paraître, mais il eût élé désobligeant d'en faire la remarque.
» Après un insiant de silence, Edgard reprit:
> — Connaissez-vous Camélia ?
» — De vue seulement; — je l'ai rencontrée souvent au théâtre.
* — EnGn vous n'allez pas chez elle ? » — Non.
» — Comment la trouvez- vous?
» — Admirablement belle.
» — Avez-Yous lu ce roman dont parle Suzanne ? » — Oui.
» — Est-ce curieux?
» — C'est amusant.
> — De qui est-ce ?
» Je nommai rauteiir... »
— Ah! — interrompit Ernesl, — un auteur bien médiocre, en vérité, et dont je ne m'explique guère le
succès! — Ce n'est pas la jalousie qui me fait parler,
grand Dieu!... — Je ne lui envie rien, ni à lui ni à personne; mais je déplore le mauvais goût de noîre époque, quand je vois réussir des romans comme les siens !... Cabinets de lecture et lecteurs en sont entichés! Dieu sait pourquoi !... quant à moi, je l'ignore... — Ses livres sont remplis d'imaginations extravagantes! — Son esprit est contestable!... Son style est négligé!... — Ah ! je désespère du public!...
Paul écouta patiemment cette tirade, et il continua ;
— Je comprends à merveille^ — me dit Edgard, — qu'on ail mis Camélia dans un roman — car c'est un type bien caractérisé, et une existence des plus excentriques... — Voulez-vous que je vous présente à elle ?...
» Je pensai à l'instant même que, chez Camélia, je verrais Suzanne.
» Aussi, je répondis sans hésiter :
» — Ma foi, si la chose est possible, je vous avoue que je ne demande pas mieux.
» — Non-seulement possible, mais facile. — Vous voyez qu'elle me prie de lui amener quelques-uns de mes amis.
» — Alors, je profiterai de votre offre obligeante,
» — Voilà qui est convenu. — Demain soir — ou
plulôl, ce soir, car il est minuit passé — je vous prendrai chez vous ù dix heures, el nous irons ensemble rue de Provence.
» Rien ne me retenait plus à la soirée d'Edgard.
» Je lui donnai une poignée de main et je retournai chez moi. »
SOEUK SriAlSNE, T. 1.
liolré* chez Comélla.
— Le lendemain, à l'heuredile, — poursuivit Paul, Edgard d'Anglebert vint me chercher en voilure. D Nous arrivâmes rue de Provence. »
kl, nous devons prendre la parole à la place du personnage que nous niellons enjcène.
Les détails dans lesquels il entra, relalivcment ati
splenilide logis de Camélia, seraient une redile fastidieuse.
Dans la première partie des Valets de Cœur, nous avons minutieusement décrit l'appartement de la pécheresse, et nos lecteurs doivent se souvenir des événements importants qui curent le boudoir des tapisseries |)Our théâtre.
Ajoutons que le personnel des soirées de Camélia se trouvait au grand complet.
On y voyait la vieille courtisane Florine, traînant à sa suite Jules de Larnac, rivé à elle par les chaînons de fer d'une inexplicable passion.
Le gros Célestin Barrois s'y montrait en compagnie de la très-légère Didine, qui ne quittait point des yeux son tendre ami le vicomte de Médoc.
Philippe de Gessy et la volage Olympe n'avaient eu garde d'y manquer.
Le général Laforge escortait la diaphane Pirouette, qui, ce soir-là, n'avait point dansé — au grand désespoir des habitués de l'Opéra — (à ce que prétendait le vieux valet de cœur).
Enfin, Georges de Giverny promenait à travers la foule, comme de coutume , sa verve moqueuse et son esprit taquin.
Et, maintenant que nous avons remis nos lecteurs en pays de connaissance, rien ne nous empêche de rendre la parole à Paul Lascours. — C'est ce que nous allons faire.
iOi —
— Au niomenloù nous arrivâmes, Edgard et moi, — reprit le jeune homme, — Camélia viiUau-devanlde nous.
« Je lui fus officiellement présenté, et elle m'accueillit par le plus gracieux sourire.
» — Je suis sûr que vous m'avez un peu accusée hier au soir..., — dit-elle à Edgard.
» — El de quoi; mon Dieu ? — demanda ce dernier.
» — D'avoir empêché Suzanne d'assisler à votre soirée.
» — Pourquoi vous aurais-je accusée? — Son billet vous innocentait complètement.
» — Elle disait l'exacte vérité — et je vous affirme qu'elle était horriblement contrariée de l'arrivée intempestive de l'agent de change de'qui elle dépend...
» — Pauvre petite chatte ! — dit Edgard en riant. — Je comprends qu'un agent de change est un homme de poids, et qu'on doive le ménager.
» — Aussi fait-elle... — et certes, il lui faut plus de patience et de résignation que je n'en aurais, car ce gros Tournesol est un homme impossible!... — gros et court — coureur et slupide — et jaloux par-dessus le marché!... jugez !
» — Qu'a-t-il donc pour lui? — demanda Edgard en riant.
» — Son argent! — répondit Camélia avec un geste et un accent dignes de mademoiselle Rachel.
» — Et, — fit Edgard, — est-elle ici, celle pauvre victime ?...
» — Non — elle n'est pas encore arrivée.
» — Mais elle viendra ?
» — Oh! ceci n'est pas douteux.
» En ce moment, un laquais, splendidement vêtu d'une livrée verte, chamarrée d'or, annonça d'une voix éclata u te:
» — Monsieur Tournesol ! — Mademoiselle
Suzanne !...
» — Vous voyez! — dit Camélia à Edgard.
» Je me retournai vivement.
» Une jeune femme, entièrement vêtue de blanc, entrait, au bras d'un gros homme d'une laideur invraisemblable.
» C'était Suzanne !...
» Je m'étais fait de la beauté de celle pécheresse une idée étrange et presque fantastique.
» Je m'attendais à voir resplendir autour d'elle une atmosphère lumineuse, semblable à celle qui rayonne autour des anges dans les tableaux de quelques grands maîtres.
» Je m'attendais à être ébloui.
» Mon premier regard jeté sur Suzanne m'apporta une sorte de désenchantement.
— lOC — '
» Je m'étais figuré une fée, 'et, au lieu de celle fée, je ne voyais plus qu'une jeune fille, d'une beauté ravissnnle, il est vrai, mais fort humaine.
» Il me sembla, dans le premier moment, que celle sorte de déception m'apportait plus de joie que de chagrin.
» Il me sembla que mon cœur redevenait libre et que j'échappais à un grand péril.
>ï Je n'éprouvais plus qu'un vif sentiment de curiosité à l'endroit de celte femme qui, pendant les journées et les nuils précédenles, m'avait si violemment agité.
» Je me glissai à travers la foule el je m'approchai de Suzanne, afin de la mieux voir.
» Je l'ai déjà dit qu'elle était vêtue tout en blanc.
» Sa robe de gros de Naples avait une forme simple el gracieuse, et le corsage décolleté laissait voir d'admirables épaules et la naissance d'un sein aussi beau que celui de la Vénus de Milo.
» De longues boucles de cheveux d'un blond cendré ruisselaient le long des joues de Suzanne et encadraient merveilleusement l'ovale délicat de sa figure.
» Une guirlande de roses blanches et de violettes s'enlaçait par derrière à ses cheveux nattés.
» Un bouquet des mêmes fleurs tremblait à l'échancrure de son corsage, et elle en tenait un autre à la main.
» Toul cet ensemble offrait quelque chose de virginal
et de poétique qui parlait, ù i'âme beaucoup plus qu'aux sens.
» Suzanne ne paraissait guère avoir que dix-liuil ou dix-neuf ans, et k rameau symbolique de fleurs d'oranger semblait devoir être le complément naturel de celle blanche parure.
» — Eh quoi ! — pensais-je, — c'est là celle courtisane éhonlée, qui se vend au plus ofîrant! — C'est là cette bacchante sans pudeur qui se donne au premier caprice ! Est-ce possible?... Est-ce croyable?... Un front si pur peut-il mentira ce point?,..
» Et, malgré l'évidence, je me prenais à douter.
» Quelques minutes se passèrent.
» Camélia avait pris le bras de Suzanne que l'agent de change Tournesol venait de quitter pour aller s'installer dans le salon de jeu.
» Je continuai à ne pas perdre de vue la jeune femme.
» Je vis Edgard s'approcher d'elle.
» Elle lui tendit la main et le regarda en souriant.
» Un frisson électrique passa dans tout mon corps!... — Ce sourire et ce regard venaient de déchirer le voile — la jeune fille avait disparu — la sirène m'apparaissail avec sa magie fatale, avec ses irrésistibles séductions.
» Ce regard, c'était le soleil de l'Orient, se levant sur les voluptueuses campagnes de l'Inde, et, de ses rayons de flamme, ranimant et embrasant la nature !
» Ce sourire, c'était un élincellemenl de dents d'ivoire
sous des lèvres aussi rouges que la fleur du grenadier...
— C'était le sourire enivré de la Ménade haletante et inassouvie...
» Je compris aussitôt que tout ce qu'on m'avait dit était vrai, — que tout ce que je craignais était réel... » J'étais amoureux de Suzanne!... »
Arrivé à ce point de son récit, Paul s'arrêta. Il secoua du bout des doigts la cendre de cigare dont il était couvert.
Il alluma un autre cigare, et dit à Ernest :
— Sois franc, mon cher, et conviens que tu me trouves parfaitement ridicule, et que mon histoire ne t'intéresse pas le moins du monde...
Ernest se récria.
— Tu ferais mieux de me dire nettement oui, — poursuivit Edgard; — nous laisserions là celte aventure, qui n'a pas plus le sens commun que celui qui la raconte, et nous irions tous les deux nous promener sur le boulevard...
— Non-seulement tu te trompes, — répliqua Ernest,
— mais encore ton récit m'intéresse à un tel point que chaque interruption m'est pénible...
— Vrai?
— Parole d'honneur î
— Alors ne t'en prends qu'à toi-même si je continue...
— Va donc!.., j'écoule...
Stuzanue.
— Tu comprends, mon cher ami, — reprit Paul, — que je ne peux pas entrer avec toi dans les mille et un détails infifiimenl futiles de ce qui se passa pendant celle soirée.
« J'en arrive immédiatement à certains faits qui ont leur importance, quoiqu'ils soient bien peu de chose en eux-mêmes.
» Suzanne dansait.
» Je m'étais accoudé dans l'embrasure d'une croisée, 61 là je m'absorbais dans une contemplation stupide, —
ridicule au premier chef, — el si évidente, qu'il était impossible qu'elle ne fût pas bientôt remarquée.
» Edgard s'approcha de moi el me loucha légèremenl l'opaule.
» — Mon cher ami, — me dil-il en souriant, — voulez-vous que je vous dise ce que vous faites là, et à quoi vous pensez en ce moment?...
3> — Mais, — répondis-je, — ce n'estpas bien difficile d(i me dire cela. — Je regarde le bal, cl je pense qu'il est charmant...
» — Oui... oui... — Certainement il y a du vrai dans volreréponse, seulement vous généralisez beaucoup trop...
» — En quoi donc?
» — En cela que ce n'est pas le bal que vous regardez, mais Suzaîine , — et que c'est elle seirle que vous trouvez charmante.
» — Vous croyez?
» — Oh! je fais mieux que croire, — je suis sûr... — et j'ajouterai que vous êtes en train de devenir fort éperdumenl amoureux de celte jolie personne...
» — Allons donc!... — m'écriai-je, — c'est une plaisanterie!...
» Mais, tout en parlant ainsi, je me sentais rougir comme un écolier pris en faute.
» — Eh! mon Dieu, — reprit Edgard, — ne rougissez pasî... vous subissez la loi commune... ne vous ai-je pas dit hier au soir que nous étions tous amoureux de Suzanne?...
» — Eh bien ! soil; — seulement je ne suis pas plus iimoureux d'elle que vous ne l'êtes vous-même...
» — Eh! ce n'est déjà pas mal!... je suis horriblement épris!...
» Ce fut à mon lour de sourire. — Cette passion si vive dont parlait Edgard me trouvait incrédule.
» — Ah çà! — reprit-il, — quoique nous soyons rivaux — puisqu'il est admis et incontestable que nous le sommes — je veux vous rendre un service...
)> — Un service?
» — Oui.
» — Lequel?
» — Je vais vous présenter...
» — A qui?
» — A Suzanne, pardieu !...
» Il me sembla que mon cœur cessait de battre tout à coup.
» J'allais donc voir les yeux de Suzanne se fixer sur moi!... j'allais lui parler!... — J'allais entendre le son de sa voix s'adressant à moi!...
» Cependant, et afin de ne point témoigner un empressement trop grand, je répondis :
» — A quoi cela me mènera-t-il?
» — Comment, à quoi?... mais d'abord, ù avoir vos grandes entrées chez Suzanne, en attendant que vous ayez les petites...
» — Vous croyez donc qu'elle me permettra de me présenter chez elle?...
— dl2 —
» — Mais, parfaitemenl !... — Suzanne esl une bonne fille qui n'a jamais refusé sa porle à personne... — d'ailleurs elle a ses jours de réception, où le passé, le présent et l'avenir sont admis à lui faire la cour... — On voit Irès-bonne compagnie chez elle, mon cher ami,
— il y vient des notabilités de toutes sortes, — des ministres futurs, — des ex- pairs de France — des sénateurs
— des députés — des artistes — des romanciers — des auteurs dramatiques — des statuaires — des musiciens
— des peintres et des journalistes!... — Suzanne aime beaucoup la littérature et les arts, et elle encourage la fusion !... — Dans son salon on parle de tout — excepté de politique... — Allons, venez...
>' — Mais, on danse encore...
» — Vous voyez que cette redowa touche à sa fin — je vais vous présenter aussitôt que Suzanne sera revenue à sa place...
» Edgard m'entraîna, et je me laissai faire.
» Nous rejoignîmes la jeune femme au moment où son. danseur la reconduisait.
» — Ma chère Suzanne, — lui dit Edgard en lui offrant son bras, qu'elle accepta, — il faut que vous me permettiez de vous présenter un de mes amis... monsieur Paul Lascours, que voici... il esl éperdumenl amoureux de vous...
» Il me sembla que je devenais pâle comme la mort et qu'un nuage passait devant mes yeux.
» En ce moment , je nrinclinais devant Suzanne — jo ne vis plus rien et je crus que j'allais loniber.
» J'entendis un frais éclat de rire.
» — Amoureux de moi !... — répéta Suzanne, — et depuis quand cela, mon Dieu ?...
» — Mais, — répondit Edgard, — depuis que vous clés entrée dans ce salon !...
» — Savcz-vous qu'il y aura bientôt une lieure de cela!... — C'est une passion déjà ancienne!...
» Un second éclat de rire accentua cette phrase, — puis Suzanne reprit, mais cette fois en s'adressant à moi, et d'un Ion aussi naturel cl aussi dégagé de tout embarras que si elle me connaissait depuis longtemps :
)) — N'est-il pas vrai, monsieur Paul, que c'est une chose bien bizarre et bien absurde qu'un homme se croie obligé de n'aborder une jolie femme qu'en lui disant qu'il est amoureux d'elle !... franchement, le comprenezvous?...
» — Mais, ■— balbutiai-je, — quand cela est vrai?
» — Vrai? quoi ?...
» — Que riiomme est amoureux réellement...
» — Ohîjevousen prie, — dit vivement Suzanne, — ne continuez pas cette plaisanterie d'Edgard î... — Réellement il serait déplorable que des gens d'esprit comme nous ne pussent sortir de ces fades galanteries de convention, qui n'ont d'importance pour personne — pas plus pour ceux qui les récitent que pour celles qui
les écoulent... — Tenez, donnez-moi le bras, monsieur Paul — promenons-nous ensemble et dites-moi tout ce que vous voudrez, excepté que vous êtes amoureux de moi...
» Et, tout en parlant ainsi, Suzanne passait sans façon son bras sous le mien...
— Pardon, mon cher ami, mais je t'arrête ici..., — dit Ernest.
— Pourquoi, m'arrêles-tu? demanda Paul.
— • Parce que j'ai une observation a te faire...
— Voyons.
— Je l'ai entendu, ce soir, le plaindre amèrement de Suzanne — la maudire, l'appeler coquette, et même un peu coquine...
— Eb bien?
— Eh bien, il me semble que lu élais complètement dans ton tort.
— Ah ! il te semble cela?
— Oui.
— Pourquoi?
— Parce que Suzanne se conduisait avec toi de la façon la plus franche, la plus loyale — ne te donnait pas le moindre encouragement, pas la plus petite espérance, et que, dans sa conversation avec loi, non-seulement Je ne vois pas une ombre de coquinisme, mais pas même un nuage de coquetterie...
Paul haussa les épaules.
— Ceci ii'esl pas une réponse, — tlil Erncsl en s'iipercevanl de ce mouvement.
— Mon cher ami, — demanda Paul, —ai-jerêvc que lu faisais du roman?
— Non, lu ne l'as pas rêvé le moins du monde... — .l'en fais.
— Qu'esl-ce q«'nn roman, je te prie?
— Cesl une peinture plus ou moins exacte de ce qui se passe dans le cœur humain.
— Pour peindre le cœur humain, il faut le connaître, n'esl-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien, jette au feu ta |)!ume et ton papier el continue Ion droit... tu n'es pas romancier... et je doute que lu le deviennes jamais...
— Ah! par exemple! — s'écriaEdgard stupéfait; — à quel propos me dis-tu cela?...
— A propos de ton interruption el de Ion observation de tout à l'heure. — Quoi! tu veux peindre les passions... lu veux analyser les sentiments, el tu ne devines seulement pas que la plus dangereuse des coquetteries est celle qui se cache le mieux, el que le piège le plus redoulablo est celui duquel il est impossible de se méfier! — tu agis, en oulre, comme le ferait un feuillelonnisle qui prétendrait juger une comédie dont il n'aurait vu que le premier acte.
— Allons, — dit Ernest, — je conviens que j'ai eu tort, — continue.
Celle soumission, fort rare chez un homme de ieltres in(^(lil (lonlon froisse les prétentions (car c'est d'eux surtout que le poêle a pu dire : irritabile genusl ) désarma Paul.
Il reprit donc, sans se faire prier.
— Je t'ai dit que Suzanne avait pris mon bras... — au lieu de se laisser guider par moi, elle me conduisait, et, soulevant une portière de tapisserie que j'avais prise pour une partie intégrante de la tenture, elle me fit entrer avec elle dans une petite pièce faiblement éclairée.
» Celait, je l'ai su depuis, le boudoir de Camélia.
» Il était entièrement tendu en soie d'un Ion pâle, et cette clarté faible provenait d'une lampe de porcelaine de la Chine transparente, suspendue au plafond.
» — Dans ces salons encombrés de monde, — me dit Suzanne, — on étouffe... — ne trouvez-vous pas, monsieur Paul? — Asseyons-nous ici... au moins on y respire, et, si vous le voulez bien, causons...
» J'étais abasourdi de ce têle-à-lête. — Ce qui m'arrivait, quoique bien simple aujond, me semblait tellement invraisemblable que j'osais à peine y croire.
» — Causons! — me disait Suzanne.
» Mais de quoi lui parler à cette femme qui m'interdisait le seul sujet de conversation qui, peut-être, m'aurait permis de trouver des paroles?
» Je restais muet — je me sentais slupide et je maudissais du fond du cœur celle skualion que j'aurais si fort enviée un quart d'heure auparavant.
» Suzanne ne semblait pas s'apercevoir le moins du monde de mon embarras...
» Elle s'assit sur une causeuse, et, rapprochant d'elle les plis de sa jupe, avec un geste d'une inimitable élégance, elle me fit une place à son côté.
» Puis elle reprit :
» — Peut-être trouvez-vous, monsieur Paul, que j'ai un peu trop rudoyé votre ami tout à l'heure, ce pauvre Edgard!... — Eh! mon Dieu, j'ai eu tort sans doute; mais, que voulez-vous! c'est plus fort que moi!... — j'éprouve un véritable accès d'impatience nerveuse chaque fois que j'entends quelqu'un m'aflirmer qu'il est amoureux de moi — de cette même façon dont on dit : Il fait bien beau temps aujourd'hui! ou : Je vais aller me promener au bois de Boulogne! — Ces absurdes déclarations d'amour, aussi vulgaires, aussi usées que le ridicule votre humble et très-obéissant serviteur de la fin des lettres, à quoi donc servent-elles? — Si c'est une formule de simple politesse, elle est impertinente! — Est-ce donc qu'on nous croit, nous autres pauvres femmes^ assez complètement sollcs, assez aveuglées par une vanité imbécile, pour nous sentir flallées des banalités idiotes de ces absurdes complimenteurs, qui se figurent, par une insipide déclaration d'amour, rendre hommage à notre beauté? — Eh ! mon Dieu, notre beauté , nous la connaissons mieux que vous, messieurs, — faites-nous donc l'honneur et le |)laisir de ne point nous en parler sans
cesse — trailez-nous en égales!... — regardez-nous comme de bons garçons, el oubliez que nous sommes femmes, pour ne vous en souvenir que quand nous vous ie rappellerons nous-mêmes — vous verrez que vous nous plairez bien plus ainsi, elque nous saurons vous le prouver!...
— Oh ! — pensa Ernesl, — encore une tirade à effet!... cl quelle tirade!... je donnerais un louis, de grand cœur, pour pouvoir m'en souvenir mol à mol el la-mellre dans mon roman.
•Conversation.
— Mo» cher ami, — reprit Paul, — je viens de le redire lilléralenienl ies paroles de Suzanne, que j'ai retenues mot pour mol par un prodigieux effort de mémoire...
» Mais ce qu'il m'est impossible de rendre, c'est le regard — c'est le geste, — c'est l'inimilable diction que mademoiselle Mars aurait enviée...
» Sans doute il y avait beaucoup de paradoxe dans ce que Suzanne venait de me débiter — mais des paradoxes
ainsi présentés suffiraient pour faire tourner la lêle la plus solide — el la mienne ne l'élail guère.
» — MonsieurPauI, — reprit Suzanne, — vous allez me trouver bien folle el bien extravagante, mais bah ! — Tenez, vous allez voir si je ne suis pas avec vous un bon garçon, ainsi que je le disais loul à l'heure, el franc, surloul!... — Il y a cinq minutes que je vous connais, eh bien, je ressens pour vous un commencement d'amitié qui ne demande qu'à devenir une véritable el Irès-sincère affection... — Vrai, vous m'avez plu loul de suite !... — J'ai confiance en vous... — pourquoi? — Je n'en sais rien... — c'est un inslincl qui me dit que vous valez mieux, de toutes les façons, que ces autres jeunes gens, si suffisants — si ennuyeux — si sols — si nuls! — Voulez-vous être mon ami? — Vous .verrez comme nous nous entendrons bien ensemble ! — entre nous il n'y aura pas de sexe el l'amour n'aura rien à voir ! — ce sera charmant!... voyons, voulez-vous?...
» — Voire ami..., — balbuliai-je, ^- quoi! rien que votre ami?...
» — El que voulez-vous donc être de plus? — Mon amant? — Pourquoi faire?... — Est -ce que je vous aime d'amour? — Est-ce que l'amour existe?... — est-ce que j'ai un cœur?... — Allez-vous aussi me parler d'amour?... — Alors, bonsoir el adieu... je ne vous connais pas!...
» Ceci fui dit par Suzanne d'un ton sec el presque dur.
» Je frissonnai el je dûs pâlir.
» — Eli bien! oui, — m'écriai-je, —voire ami... rien que voire ami... loul ce que vous voudrez...
» — A la bonne heure!... — Vous me plaisez ainsi, el vous êles-cliarmanl!... — Je déiesie les hommes, moi, savez-vous!... — el savez-vous pourquoi?... — C'est parce qu'ils mobsèdenl de leur grotesque passion, qui n'a pour but qu'un plaisir trivial el bestial!... — J'étranglerais mes amants avec bonheur!... el ce sérail la seule jouissance qu'ils m'auraient procurée!... — Mais un ami... un ami véritable et désintéressé, à qui je pourrais montrer mon âme el confier mes chagrins... Oh! celuilà, je l'aimerais d'une tendresse infinie, et j.imais sœur n'aurail eu pour son frère un dévouement pareil...
j) — Suzanne! m'écriai-je avec enthousiasme, — je serai voire frùre.
» — Merci! — me répondit la jeune femme en attachant sur moi un regard humide qui me bouleversa — en me souriant d'un sourire infernal el divin, el en prenant ma main qu'elle serra entre les siennes.
» Le contact de celle peau fraîche el veloutée produisit sur moi un effet aussi prompt, aussi irrésistible, que si j'avais louché une torpille. '
» Un délire voluptueux agita loul mon êire — je fermai à demi les yeux el je crus que j'allais défaillir.
» Suzanne s'aperçut à merveille de celte commotion, mais elle n'en continua pas moins à serrer ma n'.ain, ef,
quand mon regard s'atlacha de nouveau sur son visage, il me sembla que ses yeux se noyaient et que ses prunelles alanguies exprimaient une émotion semblable à la mienne.
» Il y eut un instant de silence.
» Mon cœur battait, sans contredit, plus de cent cinquante pulsations à la minute.
» Suzanne, la première, rompit ce silence.
» — Paul, — me demanda-t-elle, — quel âge avezvous?
» — Vingt-quatre ans.
» — Vous êtes mon aîné de cinq ans... — El, que faites-vous donc à Paris?
» — Je suis étudiant en médecine.
» — Ah! tant pis!...
» — Pourquoi?...
» — Parce que les médecins sont presque tous matérialistes et durs... — L'habitude de traiter les plaies du corps les rend insensibles aux souffrances de l'âme, auxquelles ils ne croient guère... et, moi, j'ai tant besoin de quelqu'un qui me comprenne et qui me consolo!...
» — Vous souffrez donc?
» —Oui — et cruellement!...
» — El, qui vous fait souffrir?...
» — Celte horrible vie que je mène...
» — Pourquoi n'en pas changer?...
» — Ah! pourquoi?... Mon Dieu, parce que c'est impossible!...
« — Toul ce qu'on veut, on le peut...
» — Cela se dit — mais ce n'est pas vrai.
» — Si je vous prouvais le coniraire...
» — Vous ?
« — Oui, moi.
» — Eh bien! vous me rendriez un grand service... — Mais je doute que vous réussissiez...
» — J'essayerai.
), — Oh! je ne demande pas mieux... — Mais vous n'essayerez même pas !... — Demain matin, vous ne vous souviendrez seulement plus de moi...
» — Demain, et toujours, vous serez mon unique pensée.
> — Bien vrai?
» — Je vous le jure!..
» — Ainsi, vous viendrez me voir?
» — Me le permettez-vous?...
n — Non-seulement je vous le permets, mais je vous en prie... — Souvenez-vous que rue de la Bruyère, 21, vous serez toujours reçu comme un ami, à cœur ouvert... "*
» — Ne me dites pas cela... j'irais vous importuner trop souvent... '^
» — M' importuner!... — Un mot absurde et que vous ne pensez pas!... Pourquoi toujours des expressions qui n'opt point de sens! — Mais il ne faut pas que le désir d'avoir un ami me rende égoïste... — Si vous venie
Irop souvent chez moi , que dirait votre maîtresse?...
» — Elle ne dirait rien... et cela par la meilleure de toutes les raisons !
» — Laquelle?
» — C'est que je n'ai pas de maîtresse...
» — Paul, vous mentez!...
» — Je vous jure que non !
» — Eh bien, tant pis!...
» — Comment?
» — Oui, tant pisî... — Il n'est pas bon qu'à votre âge un jeune homme ait le cœur libre! — Mais nous remédierons au mal...
» — De quelle façon?
» — Vous verrez chez moi de charmantes femmes...
» — Eh bien?
» — Vous en aimerez une.
» — Et c'est vous, Suzanne, -- m'écriai-je, — qui me proposez cela !..
» — Pourquoi non?...
» — Jusqu'à ce moment, j'avais été assis à côté de la jeune femme.
» Je me levai.
» — Pourquoi! — m'écriai-je. — Eh ! vous le savez aussi bien que moi!... — Que me parlez-vous, depuis une heure, d'une amitié froide et d'une afïeclion de frère!... — Ne sentez- vous pas qu'entre vous et moi il n'y a pas d'amitié possible!... — qu'auprès de vous, mon
sang boni — mon cœur bal — ma lèle s'égare!... — Chassez-moi!... dédaignoz-moil... — fermez-moi votre l>orte!... — soil!... c'est voire droit, et, comme vous ne me devez rien, je n'aurai pas seuienjcnt la pensée de me |)laindre, mais ne me parlez pas d'aimer une autre femme que vous... car vous voyez bien que je vous aime!...
» — Ah ! — répliqua Suzanne en frappant avec son bouquet mes deux mains étendues vers elle, — ce n'est pas là ce dont nous sommes comenus!...
» — Nous ne sommes convenus de rien... — je n'ai rien promis!... — Mon cœur et ma tète sont remplis de vous, et aucune puissance humaine ne pourrait m'empêcherde vous direque je vous aime...
>> — Ainsi, vous voilà comme les autres!... Au lieu des paroles amicales que j'espérais, ce sont des galanteries qu'il me faut entendre!...
» — Oh! je vous en supplie, Suzanne, ne comparez I oint ce que je vous dis avec ce que vous disent les au- :res!... — Leurs lèvres, à eux, murmurent des lieux fomnuins qu'ils répètentà l'oreille de toutes les femmes!... — Moi, c'est mon cœur tout entier qui parle !... — c'est mon lîme qui s'exhale en un cri d'amour!...
» — Paul, vous êtes fou!...
» — Peut-êlre — mais vous n'avez pas le droit de me le reprocher, car c'est de vous que vient ma folie!...
» — Songez que je ne vous ouvrirai ma maison qu'à la condition de ne me point tenir un pareil langage...
» — Alors, fermez-moi votre porte, car ce que je viens de vous dire je vous le répéterai sans cesse...
» — Écoulez, je ne peux voir dans ceci qu'un instant de délire, — - un moment de fièvre passagère dont je vous guérirai...
» — Non, car je ne veux pas guérir!...
» — Un triste malade que j'aurai làî... — enfin j'essayerai... — Venez demain... je vous attendrai à deux heures...
» — Sans conditions?...
)) — Oui, sans conditions... — Étes-vous content?...
« Je ne [>us que balbutier :
» — Vous êtes un ange!... — en tombant à genoux devant Suzanne et en couvrant de baisers ses deux mains qu'elle ne me retira pas trop vile.
» — Écoutez, — médit alors la jeune femme, — il ne faut pas que notre disparition puisse être remarquée; — je sors la première de ce boudoir... — restez-y pendant deux ou trois minutes encore. — Si nous rentrions ensemble dans les salons, on ne manquerait pas de faire une foule de suppositions ridicules que je veux éviter.
» — Allez-vous donc danser encore? — demandai-je avec un commencement de jalousie.
» — Non.
» — Que ferez-vous?
» — .Te jouerai au lansquenet.
)) — Vous!...
B Esl-ce que cela vous étonne?...
» Un peu. — Il esl impossible que vous soyez joueuse!...
» — C'est ce qui vous trompe... — Le jeu est ma passion dominante...
» Et Suzanne ajouta en riant :
j, — !\e vous a-t-on pas prévenu que j'avais tous les vices?...
» Puis, sans attendre ma réponse, elle souleva la portière et sortit iégèremeni du boudoir.
» Au bout de trois ou quatre minutes, je la suivis.
» Elle était, en effet, installée déjà à la table de lansquenet, et l'ardeur du jeu enflammait son délicieux visage.
» Elle jouait fort gros jeu et irès-malheureusemenl.
» Au bout d'une demi-heure, elle se tourna vers moi cl me dit :
» — Paul, avez-vous de l'argent sur vous?
» — Oui, — répondis-je.
» — J'ai perdu tout ce que j'avais apporté; — prèlezmoi quelques louis, je vous prie.
» J'avais dans mon porte-monnaie les billets de banque gagnés la veille au soir chez Edgard.
» Je lui tendis un billet de mille francs, en lui demandant :
» — Est-ce assez ?
» — C'est trop. — Mais si ma mauvaise veine ne vous effraye pas, nous serons de moitié...
» — J'allais vous en faire la proposition.
» — Vous verrez que noire association va nous porter bonheur!...
» El Suzanne se remit à jouer.
» Elle gagna dabord — du moins je le crois — car, pendant un instant, je vis beaucoup d'or devant elle.
» Mais la chance ne tarda guère à tourner.
» Au bout d'une demi-heure, Suzanne quitta la table de jeu el vint à moi.
» — Monespoiresldéeu, — dit-elle, — nousavons été malheureux...
» — Nous avons perdu?
» — Oui, — les mille francs.
» — Voulez -vous d'autre argent?
» — A quoi bon?
» — A nous rattraper.
» — Inutile; — quand je suis en déveine, j'engloutirais sous trois cartes la fortune de M. de Rothschild... — .Je vous dois cinq cents francs, — je vous les rendrai demain, à deux heures, chez moi...
» Suzanne me fit un geste amical, el sortit du boudoir des tapisseries.
)) Un instant après je la cherchais, mais Camélia me dit qu'elle venait de partir. «
Une après-midi.
— Je ne restai pas cinq minutes de plus au bal, — poursuivit Paul. — Ces salons encombrés de monde me semblaient déserts depuis que Suzanne n'y était plus.
» Je n'ai pas besoin de te dire que, le lendemain, je fus exact au rendez-vous, et qu'à deux heures précises je sonnais à la porte de Suzanne, 21, rue de la Bruyère.
» Cette porte me fut ouverte par une petite soubrette à la mine plus qu'éveillée.
» -- Mademoiselle Suzanne? — demandai-je.
» La soubrette me regarda du haut en bas, presque iinpertinemment, et me répondit :
)) — Madame est sortie.
» — Mais c'est impossible!... — m'écriai-je.
» — Et pourquoi donc ça, monsieur?...
» — Parce qu'elfe m'a donné rendez- vous, celle nuit, au bal, pour aujourd'hui à deux heures...
w — Ah ! c'est vous, monsieur, que madame attend ?. . .
» — Moi-même.
» — Alors, c'est différenl. — Vous vous appelez monsieur Paul ?...
)) — Oui.
» — Dans ce cas, monsieur, venez par !Ci.-
» La soubrette — j'ai su depuis qu'elle se nommait Fanny — me fit traverser une petite pièce obscure et m'introduisit dans un salon assez grand, entièrement tendu en toile perse et richement meublé.
» Là, elle me dit :
» — Monsieur veut-il prendre la peine d'attendre un peu?... — En ce mombui monsieur est avec madame, mais madame viendra aussitôt qu'elle sera libre...
» Puis elle sortit et me laissa seul.
» Cette phrase si simple qu'elle venait de prononcer m'avait fait un mal horrible.
» Tu sais aussi bien que moi ce que veut dire ce mot : monsieur, dans l'argot des pécheresses.
« Monsieur est le valet de cœur à qui la Vénus tarifée vend l'amour iirgent comptai t.
y> Suzanne était avec cet homme!... — le lourd agent de change Tournesol, sans doute!...
« Je devais m'y attendre — cxHail la chose du monde la plus naturelle — et, cependant, je ne pouvais me faire à cette idée qu'elle allait venir à moi^ les lèvres chaudes encore des baisers de ce satyre millionnaire!...
» Absurde et ridicule imbécile!... je commençais à être jaloux !... — et jaloux de qui?... d'une femme dont je connaissais le passé et le présent — d'une femme faisant de son corps métier et marchandise — d'une femme, enfin, sur laquelle je n'avais aucun droit d'aucune sorte !...
» Cinq minutes se passèrent.
» Je nï'étais laissé tomber sur une chaufl'euse, et je dévouais ma colère sourde.
» Enfin, celte colère acquit une telle intensité, que je me levai et je me dirigeai vers la porte, bien résolu ù quitter à l'instant même celle maison et à n'y plus remettre les pieds.
» Mais voici qu'en levant les yeux sur le panneau qui se trouvait à côté de la porte, j'y vis, suspendue dans un cadre ovale, une tète au pastel, qui me cloua sur place et anéantit nia résolution.
» C'était le portrait de Suzanne.
» Ces traits si charmants, cette beauté si jeune et si fraîche, se trouvaient reproduits avec une admirable fidélité et un prodigieux bonheur d'expression.
» Ce n'élafl pas de la peinture •— c'élail la nature elleniême — le reflet vivant de ce délicieux visage.
» Ajoute, pour cempléler l'iiiusion et pour me mettre (le plus en plus sous le charme, que le costume et la coiffure ne différaient pour ainsi dire pas de ceux avec lesquels Suzanne m'était apparue la veille au soir.
» Ce portrait me replongea dans une extase passionnée, pareille à celle que j'avais éprouvée chez Camélia en voyant Suzanne.
» Combien de temps dura celte extnse? — Je ne sais.
» J'en fus tiré par rallouchement d'une petite main qui se posa légèrement sur mon épaule.
» Je me retournai — c'était Suzanne... — Suzanne souriante, et, je crois, plus jolie encore que la veille.
» — Bonjour, Paul, — me dit-elle en me tendant la main.
» Puis elle ajouta aussitôt :
» — Mais, comme vous voilà sombre!... est-ce que vous m'en voulez de vous avoir fait attendre ?...
» Je m'inclinai devant elle, et je ne répondis pas.
» — Ah ! par exemple,— reprit-elle vivement, — ce serait mal!... oui, bien mal!... car, enfin, il n'y a rien de ma faute!... — il est tombé chez moi à l'improviste et comme un inconvénient, ce gros idiot de Tournesol, qui ne sait faire à propos qu'une seule chose, acheter quand il y a de la baisse et vendre quand la hausse est revenue!... Il avait mis dans sa tête de m'emmener avec
lui à je ne sais quelle chasse dans la forêl de Saint-Germain... — J'ai eu loules les peines du monde à m'en débarrasser cl à le mettre à la porte!... et voici que, quand j'arrive auprès de vous tout enchantée de voir en vous un vieil ami que je connais depuis au moins cinq ou six heures, vous m'accueillez avec un visage sinistre et des sourcils froncés!... — Convenons-en, mon cher Paul, c'est assez aimable ce que vous faites là!...
» L'idée que Suzanne avait éconduit l'agent de change pour me recevoir me rasséréna subitement.
» Je portai sa main à mes lèvres et je répondis :
» — Eh bien , oui — j'avais tort — j'en conviens et je vous en demande pardon...
» — Je vous pardonne, mais à une condition...
» — Laquelle?...
» — C'est que vous me direz ce que vous aviez...
» — A quoi bon?
» — Je le veux!...
» — Vous me trouverez absurde !...
» — Qu'importe?...
» — Eh bien ! je vous en voulais...
» — De quoi?
» — De Tournesol.
» — Ah ! bah !... et à quel propos?...
» — Parce que cet horrible sac d'écus est amoureux de vous et que vous lui donnez le droit de vous le dire...
» — Ah! par exemple, ceci est faux!... — répliqua
SOEUR SrZAîVNE, T. 1. 9
Suzanne en riani, — ' le droit dont vous parlez, je ne le lui donne pas...
» — Commeni,?... — m'écriai-je, — quevoulez-vous dire?...
» — Je veux dire, — répondit la jeune femme avec un prodigieux cynisme, — que ce droit il l'achète, et que, même, il le paye fort cher...
» Ceci me renversa.
» Je sentis que jamais je ne pourrais m'accoulumer à voir celte Suzanne, pour laquelle je rêvais un temple et des autels, parler ainsi de sa honte avec celte désinvolture cavalière.
» Sans doute ce qui se passait dans mon Ame se peignit de nouveau sur mon visage, car Suzanne me dit :
» — Allons, bon !... il paraît que vos humeurs noires vous reprennent!... — Savez-vous bien, mon cher Paul, que vous n'êtes pas gai, ce malin !...
» — C'est vrai... — Je vois que je vous fatigue, et je vais vous quitter...
» — A merveille!... — J'ai refusé pour vous d'aller à la chasse, et maintenant vous voulez me laisser seule!...
— C'est charmant!... — Dieu! quel homme aimable!... » — Tenez-vous donc à ce que je reste?
» — Comment! si j'y tiens?... — Est-ce que vous pensez par hasard que je vous aurais invité à venir, si je n'avais pas dû avoir du plaisir à me trouver près de vous?
— Pourtant, si vous vouiez absolument partir...
» — Ohl non! — m'écriai-je, — je suis trop heureux de rester...
» — A la bonne heure... — Aussi bien, je dois vous déclarer que j'aurais fait fermer !es portes pour vous garder malgré vous. — J'ai disposé de toute votre journée et de votre soirée aussi, je vous eu préviens.
» Le cœur me battait violemment.
» — El que ferons-nous? — demandal-je.
» — Voici le programme. — Il n'y sera fait aucun changement... — Quelle heure est-il? .
» — Deux heures et demie.
» — D'abord, nous allons passer dans ma chambre, où nous nous installerons bien gentirtienl au coin du feu, l'un adroite, l'autre à gauche; — je vous ferai fumer des cigares excellents et nous nous livrerons aux charmes d'une conversation variée^ en ne négligeant pas d'avoir de l'esprit... — Ceci durera jusqu'à trois heures et demie, à peu près, — Ensuite, nous monterons en voilure cl nous irons nous promener aux Cliamps-Élysées. >— Après la promenade, vous me mènerez dîner au cabaret, chez Véfour, aux Provençaux ou chez Douix, enfin, où vous voudrez, et, après diuer, nous irons au Palais- Royal voir le Chapeau de paille d'Italie que je n'ai encore vu que onze fois...
» — Eh bien, mon cher ami, — dit en ce moment Paul à Ernest, — était-ce assez clair? — Si une femme l'avait 'onu un semblable langnge, qu'en aurais-lu conclu?
— Que j'étais en bonne fortune, pardieu!... el qu'après le spectacle la dame me ramènerait chez elle, ou que je la conduirais chez moi.
— C'est aussi ce que je me figurai, et la certitude d'un si prompt succès lui fit perdre à mes yeux, pendant un instant, beaucoup de son prix.
» Cependant l'aventure restait attrayante, et je repris assez de liberté d'esprit pour pouvoir accomplir la première partie du programme de Suzanne el causer à peu près spirituellement.
» Une heure s'écoula ainsi.
» Puis, comme trois heures et demie sonnaient à la pendule de la chambre à coucher, la soubrette entra et dit :
» — La voiture que madame a demandée est en bas.
» — Bien! — répondit Suzanne.
» Et, s'adressant à moi, elle ajouta ;
» — Quand vous voudrez... »
Vue aolrée.
— Mais, — ré|)ondis-je, — je suis à vos ordres.
> Suzanne noua sous son menton les brides d'un petit chapeau rose.
» Elle jeta sur ses épaules un grand chàle des Indes ; — elle mit des gants d'une nuance charmante et elle me dit:
» — Allons.
» Déjà nous avions fait quelques pas vers la porte, quand tout à coup elle s'écria :
» — Ah! j'oubliais!...
» Et, revenant à son armoire à glace qu'elle ouvrit, elle y prit un petit portefeuille en nacre, finement ciselé, et elle me le présenta.
» — Tenez, mon ami, — fit-elle.
» — Qu'est-ce que cela?
» — Une dette que j'acquitte.
» — Comment, une dette?
» — Eh! oui...
» Je regardai dans le portefeuille.
» Il contenait un billet de cinq cents francs.
» — Y pensez-vous ! — m'écriai-]e. — Je n'accepterai certainement pas cet argent !
» — Est-ce que vous auriez par hasard la prétention de m'empècher de payer mes dettes?
» — Mais vous ne me devez rien !
i> — El notre malheureuse association de cette nuit au lansquenet, l'avez vous oubliée !
» — Non. — Mais...
» — Pas de mais! — Prenez, je le veux ! — le billet de banque est une dette, — le portefeuille est un souvenir ; — votre débitrice vous rend l'un, — votre amie vous offre l'autre.
» Je voyais clairement dans la physionomie de Suzanne que je l'aurais blessée en insistant dans mon refus.
» Je mis donc le portefeuille dans ma poche.
» — Ah ! — reprit Suzanne en riant, — je ne vous rends peut-être pas cet argent pour bien longtemps! —
Qui sait ce que je vais vous faire dépenser ce soir...
» Nous monlânies dans le coupé de louage qui nous nllcndail à la porte, cl qui, pendant deux heures, nous véhicula dans lu grande avenue des Champs-Elysées, sous les feux croisés des lorgnons des hommes et des jumelles des femmes.
» Suzanne s'alïichait à la portière avec des airs évapores incroyahics.
» Presque tous les hommes qui passaient à cheval, ou en doc-kart, ou en phaélon, à côté de notre coupé, envoyaient à Suzanne, du bout des doigts, de petits saluls et des sourires de la plus familière impertinence.
» Ces sourires et ces saluls me donnaient des coups d'aiguille dans le cœur.
» J'avais la fièvre, mais je faisais des efforts surhumains pour paraître gai.
» — Ah ! — me dit Suzanne tout d'un coup, — nous venons de croiser une demi-douzaine des amis intimes de cet imbécile de Tournesol ! — Il ne sera pas revenu à Paris el attablé au Café Anglais depuis cinq minutes, qu'il saura que je me suis montrée aux Champs-Elysées avec un jeune homme.
» — El qu'en dira-t-il? — demandai-je.
» — Il en dira ce qu'il voudra, ce millionnaire. — S'il se fâche, tant |)is pour lui! — Réellement, il commence à m'ennuyer un peu trop! — Cela passe les bornes! -- Après lui un autre, dix autres, ccni autres! — Un agent de cliange se remplace !
» Ces paroles me donnaient des accès de rage froide, — il me prenait de folles envies d'étrangler la femme qui me parlait ainsi...
» Je me disais qu'il fallait non-seulement que Suzanne m'appartînt, mais encore qu'elle ne fût qu'à moi seul.
» — Suzanne, — luidemandai-je enm'efforçant de me contenir, — vous aimez donc beaucoup l'argent?
» — L'argent î — C'est la seule chose en ce monde que j'aime î... non pas pour l'amasser cependant, mais pour Je dépenser...
» — Si bien qu'il vous en faut à tout prix?
» — Comme vous dites.
» — Et combien dépensez-vous par an?
» — Oh ! jamais assez!...
» — Mais encore?...
» — Deux mille francs par mois — à peu près — vingt-quatre ou vingl-cinq mille francs par an....
» Je me dis aussitôt que la part de fortune qui me revenait dans la succession de l'un de mes oncles montait 5 environ cent mille francs en immeubles, et que, sur ces biens, il ne me serait pas difficile d'emprunter une soixantaine de mille francs, à l'insu de mon père.
» — Ainsi, — demandai-je, — vingt-cinq mille francs par an vous suffisent?"
» — A peu près. — Mais pourquoi vous occuper du cela?...
T> — Et si je vous les offrais, ces vingt-cinq mille francs ?..
i, — Vous, Paul?...
» — Oui, moi.
» — El pourquoi me les offrir, vous?
» — Pour qu'un autre ne vous les donne pas.
» — Perdez-vous la lêle?...
» — Pas le moins du monde.
» — On accepte vingl-cinq mille francs d'un amant, mais d'un ami cela ne s'est jamais vu.'..
» — Vous savez bien que la cliosâ que je désire le plus en ce monde est de devenir votre amant...
» — Quoi !... encore cette folie!
» — Esl-ce une folie, Suzanne, que de vous aimer?
» — Je n'en reviens pas!... Ah çù ! vous êtes donc Lien riche?...
» — J'ai cent mille francs.
» Suzanne se mil à rire.
» — Cent mille francs! — dit-elle — et vous m'en offrez vingl-cinq mille!... votre tête est encore plus à l'envers que je ne le croyais, mon pauvre ami!... — quelle rage vous lient donc de vouloir ce que vous voulez?... à quoi cela vous servirait-il?
» — Mais, puisque je vous dis que je vous aime... • » — Hélas!... vous voilà chantant la chanson des autres!... les mêmes paroles sur le même air ! — Avezvous vu la Dame aux Camélias, au Vaudeville — Fechler elDoche?...
» — Quel rapport... ?
» — Je vous demande si vous avez vu la Dame aux Camélias?
» — Eh bien î oui.
» — C'est une jolie pièce, n'esl-ce pas?
» — Cliarmanle, mais...
» — Mais, — interrompit Suzanne, — vous ne savez pas à quoi j'en veux venir... — à ceci : — Je ne me sens aucune vocation pour le rôle de Marguerite Gauthier...— je n'éprouve point le besoin d'aller respirer l'air pur des champs à Bougival ou ailleurs, et de me retremper dans des feuilles vertes^ du lait frais, et de l'amour également frais... — Or, c'est ce qu'il faudrait faire avec vous, mon cher, car je vous prie de croire que jamais je ne consentirais à vous croquer en trois ou quatre ans vos malheureux petits cent mille francs... — Je ne sais plumer, moi, voyez-vous, que les bons gros dindons bien gras.
» — Mais si je veux manger mon argent, — ra'écriaije, — il me semble que j'en suis bien le maître!...
» — Oh! sans doute — • seulement mangez-le sans moi !... — Je ne tremperai pas seulement une mouillette dans l'œuf à la coque de votre patrimoine lilliputien !...
» Je ne peux pas te dire ce que j'éprouvais, mon cher Ernest — c'était tout à la fois de Thurailiation et de la rage.
» De la main gauche, je me meurtrissais la poitrine — de la droite je m'arrachais les cheveux.
» — Allons, allons, du bon sens ! — me dit Suzan*''' en riant, — calmez ces nerfs, cher ami!...
» El, ab.iissant la glace de devant du coupé, elle se pencha el cria an cocher :
» — Palais-Royal — Frères-Provençaux.
» Chemin faisant nous n'échangeâmes pas une parole.
» Au bout de dix minutes nous étions attablés en face l'un de l'autre dans un cabinet du restaurant que je viens de nommer.
» Suzanne voulut faire elle-même la carie de notre dîner.
» Rien ne saurait te donner une idée de l'exlravaganoe du menu qu'elle commanda.
D Elle semblait ne s'attacher qu'à demander les choses les plus chères, sans se préoccuper si ces mets lui plairaient ou non.
» Bref, elle réussit à me faire manger un dîner déteslable, dont Vaddition fui de deux cent cinquante francs.
» Cela te paraît invraisemblable, n'est-ce pas, à deux, dont une femme?
» Mais j'ai conservé celle addition, et je te la montrerai si tu le désires.
» — Vous voyez, — medilSuzanne, — je vous avais prévenu — je coiite cher à nourrir... — j'ai fait dépenser un soir à Tournesol trois cent quarante francs, au Café Anglais, et, comme je voulais atteindre un chiffre j;ond de quatre cenis, j'ai cassé, après le dessert, pour soixante francs de porcelaines.
» Quelle femme étrange que Suzanne!...
— lU —
» Elle venait de refuser vingt-cinq mille francs, et elie se réjouissait de gaspiller cent écus.
» Le dîner s'acheva.
» Suzanne avait été aussi étourdissante de verve et de gaieté que j'étais, moi, triste et sombre.
» Vainement j'avais bu beaucoup de vin de Madère et beaucoup de vin de Champagne, — ni l'un ni l'autre ne parvenaient à me rendre moins morose.
» Suzanne m'en piaisanlail fort agréablement, et ses plaisanteries, auxquelles je n'osais répondre par des mois durs, augmentaient mon irritation nerveuse.
» Il faut ajouter à cela que, sans trop savoir pourquoi, je commençais à me croire beaucoup moins en bonne forlune que je ne me l'étais figuré d'abord.
» Suzanne avait envoyé l'un des garçons des Frères-Provençaux retenir une loge d'avant-scène au Palais-Hoyal.
» Nous allâmes au théâtre, à pied, par les galeries. — Ma compagne s'appuyait sur mon bras avec une morbidesse délicieuse qui me faisait battre le cœur.
» Suzanne voyait jouer le Chapeau de paille dUlalie, ce soir-là, pour la douzième fois, m'avait-elle dit.
» Ceci ne l'empêcha pas de s'amuser énormément.
» Elle riait aux drôleries de la pièce d'aussi bon cœur qu'une pensionnaire qu'on mène une fois au spectacle pendant les vacances.
j) — Mon Dieu !... — répétaft-elle de temps en temps, — ça fait mal de rire comme ça!... — Mais xiue c'est donc amusant!... Je verrais cette pièce-là toute ma vie!... »
L'amonr.
— Le spectacle fini, nous remontâmes dans le coupé qui stationnait dans !a rue de Beaujolais.
» Je demandai à Suzanne si elle voulait venir souper à la Maison -Dorée.
» Elle me répondit qu'elle n'avait pas faim, — qu'elle était fatiguée, et que son seul désir était de rentrer chez elle le plus tôt possible.
» Un quart d'heure après, notre voilure s'arrêtait rue de lu Bruyère,
» — Au revoir, — me dil Suzanne, — -cl merci de cette charmante soirée... — Viendrez- vous demain?...
» — Ne puis-je donc monter un instant tout de suite?...
» — Non.
» — Pourquoi?
» — Parce que je ne le veux pas.
» — Mais pourquoi ne le voulez-vous pas ?
» ~ Parce qu'il est minuit passé.
» — Qu'importe?...
» — Il importe beaucoup.
» — Avez-vous peur de vous compromettre ?...
» — Moi!... ah! par exemple !... — s'écria la jeune femme en riant, — y songez-vous?... Je pourrais bien amener chez moi un escadron de hussards et tout le Jockey-Club, sans me trouver plus compromise que je ne le suis !...
» — Alors, — répliquai-je vivement, — c'est que vous avez quelqu'un chez vous !..
» — Non, je vous assure, — mais quand ce serait... en quoi cela pourrait-il vous sembler mauvais?...
» Suzanne me demanda cela d'un ton fort sec.
» — Vous avez raison , — répond is-je en baissant la lé te.
» — Voyons, — reprit Suzanne, — encore une fois, viendrez-vous demain?...
» J'ouvris la bouche pour répondre nou^
» Mais la force nie manqua.
» Le non projeté se inéiamorpliosa sur mes lèvres en un oui à peine dislincl.
» — Eh bien, c'csl convenu, — je vous allendrai ù (rois lieures... — Au revoir, Paul, — à demain, — el lâchez d'èlre plus aimable; car ce soir, sous ce rapport, vous n'êtes pas absolument sans reproche...
» De sa main gantée Suzanne me donna sur la joue un polit soufllet amical.
» Puis elle sauta légèrement hors du coupé, referma la portière el disparut dans le corridor de sa maison.
» J'avais une fièvre horrible, et j'étais dans un étal de surexcitation extraordinaire.
k Je sentais à merveille quc^ si je rentrais chez moi el si je me mettais au lit, je ne fermerais pas l'œil et je souffrirais horriblement de celle longue insomnie.
» Il me sembla que le seul remède à cet état pénible serait de combattre l'agitation morale par la fatigue physique.
» Je me promenai donc sur le boulevard des Italiens, jusqu'à près de trois heures du matin, malgré le froid, malgré le vent qui me coupait la figure, malgré la neige (jui commençait à tomber el me fouettait le visage en tourbillons impétueux.
» Au bout de ces deux heures et demie de promenade, j'étais épuisé et transi. — Mes jambes engourdies entraient en rébellion ouverte contre ma volonté el mena- Client do me refuser bientôt le service.
» Je repris donc, par la rue Richelieu, le pont des Sainls-Pères, les quais et la rue de Seine, le chemin de mon logis.
» Quand j'arrivai rue de l'Ancienne-Comédie, il était temps. — Je crois, en vérité, que je n'aurais pas pu continuer à marcher jusqu'à la grille du Luxembourg.
» J'allumai un grand feu — je me réchauffai tant bien que mal, je me couchai, et, grâce à mon épuisement, je m'endormis.
» Midi sonnait, quand je me réveillai.
» Je sentais tous mes membres brisés, comme si, la veille, j'étais tombé du haut d'un toit sur le pavé.
» Je me demandai fort sérieusement si je ne ferais pas bien d'oublier Suzanne — de ne plus penser à mon rendez- vous, et de chercher à me rendormir?
» La raison disait oui.
» Mais le cœur tenait un langage bien différent.
» Bref, tout en délibérant ainsi avec nfioi-mème, je me levais, je m'habillais, et, après avoir déjeuné très-succinctement, je sortais de chez moi et je me dirigeais du côté du quartier Notre- Dame-de-Lorette.
» A trois heures, je sonnais chez Suzanne.
V Que te dirai-je? — Ce que j'avais fait ce jour-là, je l'ai fait chaque jour depuis.
» J'ai loué ce logement pour me rapprocher de la rue de la Bruyère,
» Ma passion pour la pécheresse est allée en grandissant.
— liO —
» Ma jalousie naissante est devenue de la rage.
» Je rêve des égorgemenls inouïs!... des oublielles gigantesques oij j'engloutirais tous ses amants, passés, présents et k venir t.. .
» Je passe chez elle la moitié de ma vie î... J'y vois une foule de gens que j'enveloppe dans une haine immense el qui, sans doute, me le rendent de leur côté !...
» Deux ou trois journalistes, qui ne viennent rue de la Bruyère que dans le but bien évident d'y causer, comme on cause au club, sont les seuls hommes exceptés |)ar moi dans celle soif de destruction.
» A tous les autres, j'offre avec volupté, en imaginalion, des gâteaux sucrés avec de l'arsenic et des verres d'eau oîi l'acide prussiqne remplace avec avantage la fleur d'oranger.
» Voilà où j'en suis,
» Quant aux résultats positifs démon amour, ilssoiH nuls — complètement nulsî...
» Je n'ai pas fait un pas!...
» Ainsi que je te le disais au commencement de ce récit — celte femme, qui ne s'est jamais refusée — qui même n'a jamais fait attendre personne, est plus impossible pour moi que la plus Ignorante, la plus chaste, la mieux surveillée des jeunes filles !...
» Elle me reçoit d'une façon charmante — elle paraît me distinguer parmi les autres el m'accueille avec une
SOEUR SUZANSE, T. 1. 10
faveur marquée — si bien que tout le monde, excepté moi, croit à mon bonheur.
» Elle défile, à mon intention, un à un, tous les grains du chapelet de la plus infernale coquetterie!... — Dans quel but?... — Je l'ignore et je ne peux pas venir à bout de le deviner !
» Aujourd'hui, tout est promesses — ses regards — ses sourires — ses demi-mots — ses langueurs î...
» Demain, elle sera guindée et froide comme une douairière du faubourg Saint-Germain dans son corps de baleine !...
» Enfin, elle me rend fou !... — elle me torture!...
— elle me lue!...
» Et, chaque jour, cette chaîne de forçat qu'elle m'a attachée au pied droit se trouve plus solidement rivée...
— et, chaque jour, je me sens moins de force pour la rompre...
» Par moments, je cherche à m'élourdir... j'y parviens à demi... je semble gai.
» Mais celte gaieté est fausse et menteuse !... — c'est un masque qui cache un visage désespéré !...
» Quand mes lèvres sourient, les larmes que je cache coulent gouKe à goutte sur mon cœur...
» Comprends-tu maintenant pourquoi je me suis mîs à boire — pourquoi l'absinthe et le rhum me semblent des boissons trop faibles?... — Comprends-tu pourquoi je voudrais m'enivrer sans cesse, el pourquoi je le disais
en le monlranl du poison, que ce sérail un grand bonheur pour moi d'en finir?... »
Paul se lui.
Tandis qu'il parlait, ses Irails s'élaienl décomposés peu à peu — une exlrême pâleur les avait envahis — son regard était atone et sans étincelle — sa lèvre inférieure pendait.
En quelques minutes, il avait vieilli de plusieurs années, et son visage offrait momentanément ces symptômes d'hébélemenl que l'abus des liqueurs fortes entraîne à sa suite.
— Est-ce que c'est là absolument tout? — demanda Ernest au bout de quelques secondes.
En entendant celle question, Paul releva la tête, et sa figure reprit son expression accoutumée.
— N'est-ce pas assez? — fit-il, — et t'attendais- lu à autre chose ?
— Non. — Mais c'est que lu m'avais annoncé tout un roman...
— El mon récit a trompé Ion attente ?
— Oui et non...
— Que veux-tu dire ?
— Qu'il y a dans ce que lu m'as raconté un vif intérêt et de Irès-jolis détails — curieux, surtoul, à cause de leur vérité parfaite — il y a, en outre, deux éludes daguerréotypées sur nature, celle de Suzanne et celle de loimême, mais il manque quelque chose...
— Qnoi donc ? '
— Un dénoûment. — Ça ne s'achève d'aucune manière — c'esl incomplet au premier chef !...
— Ma foi, mon clier, ce n'est pas ma faute.
— Sans doute — mais, en ce bas monde, il faut toujours des dénoûments. — Quand y en aura-t-il un ?
— Je n'en sais rien.
— Et quel sera-l-il?
— Je l'ignore,..
— Mais, enfin, lu dois bien imaginer quelque chose...
— Ou tu rompras complètement avec Suzanne — ou lu deviendras son amant — ou tu la tueras dans une crise de jalousie — ou tu te tueras loi-même dans un accès de désespoir.... — Que diable!... en voilà des dénoûments? — 11 me semble que là dedans on peut choisir...
— Allons, allons, — répliqua Paul en souriant malgré lui, — voilà Ion imagination deromancierqui travaille!...
— Eh bien, mon cher, si jamais lu fais un livre avec ce que je viens de le raconter, tu arrangeras la fin comme la l'enlendras... à moins que d'ici là un dénoijment réel, comme tu dis, ne soit survenu... ce qui est possible...
— El lu me tiendras au courant ?
— Je le le promets.
— J'y compte. — El maintenant — mon pauvre Paul
— bonsoir et au revoir...
— Tu pars?
— lî)3 —
— Oui.
— Quelle heure esl-il?
— Une heure el demie du malin. — A propos, ne pourrais-lu pas me présenter chez Suzanne?...
— Est-ce que lu veux aussi le niellre sur les rangs, toi? — demanda Paul avec amertume.
— Oh! non; mais lu m'as dit qu'elle recevait plusieurs journalistes, el je serais enchanté d'avoir l'occasion de me lier avec eux, car ils pourraienl m'clre bien utiles, s'ils le voulaient...
— Eh bien, soit, — je te présenterai.
— Quand?
— Demain.
— A quelle heure ?
— A trois heures. — Viens me prendre ici.
— Je serai exact.
Ernest alluma son cigare, serra la main de Paul, el, au bout de quatre minutes, il se trouvait sur le trottoir de la rue du Faubourg-Montmartre
riïl DU PREMIER VOLUME.