Voy. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p
que « c'était la coutume du pays (v. 3089) », et raconte-t-il en finissant que l'empereur, instruit par la conduite de Robert, fit mettre des bancs et des sièges dans son palais, où auparavant on s'asseyait à terre. Il n'est pas impossible que cette leçon de courtoisie, donnée par les PYancs aux Grecs, fût déjà dans le poème primitif' ; mais il est très possible aussi que ce soit Wace qui l'ait introduite pour se rendre un compte plus clair de cet épisode2. Aimeri n'en connaît rien : il semble ici tout-à-fait naturel de s'asseoir sur son manteau. Cela ne veut pas dire assurément que l'usage qui étonnait Wace fût familier à l'auteur à'Aimeri, qui vivait un demi-siècle plus tard ; mais, comme tous les faiseurs de chansons de geste, il subissait sa matière, même en la renouvelant : il présentait comme allant de soi des choses que la réalité ne lui offrait nullement. Mais l'ancien poème a sans doute été composé à une époque où les sièges étaient chose à peu près inconnue dans les grandes salles des palais, sauf le faldestuol où s'asseyait le roi ou le duc. Il semble que l'histoire des manteaux n'ait pu être inventée que dans un pareil milieu.
Au reste, cette histoire, ainsi que celle des montures ferrées d'or et celle des noix brûlées, peut fort bien être antérieure même au poème que nous faisons remonter au ixe ou xe siècle. On sait combien on invente peu, et combien au contraire on modifie, on rajeunit, et surtout on agglomère les inventions antérieures.
Ce qui tendrait à faire croire que le poème supposé avait réuni et mis en œuvre des matériaux préexistants, c'est que les épisodes dont il se compose se trouvent ailleurs racontés isolément. Presque à la même époque où selon Wace Robert laissait tomber, en entrant dans Byzance, les fers d'or de sa mule, le marquis Boniface de Toscane, d'après un récit postérieur d'environ soixante-dix ans, en faisait autant sur les bords du Rhin. Ayant obtenu (vers 1045) la main de Béatrix, fille du duc de Basse-Lorraine Frédéric, il vint la chercher en grande pompe. Domnizon, le biographe de Mathilde, fille de Boniface et de Béatrix, raconte ainsi un trait de la magnificence qu'il déploya :
Qui dux cum pergeret illo Ornatus magnos secum tulit atque caballos,
1. M. Julien Havet me suggère l'idée que cette histoire et les réflexions de Wace pourraient bien être l'écho des récits des voyageurs latins, choqués de la nudité des grandes salles de marbre des palais byzantins. « Écoutons par exemple les plaintes de Liudprand sur la maison de marbre qu'on lui donna pour logement à Constantinople (Leg. 13) : [Nos] quibus crat pro culcitra non foenum, non stramen, non saltcm terra, sed durum marmor, pro cervicali lapis. Sur ce marbre et sur cette pierre, Liudprand aurait sans doute volontiers, lui aussi, plié son manteau pour s'en faire un coussin. »
2. Ce qui rend la chose assez probable, c'est, comme nous l'avons vu, que le passage qui la contient a été ajouté après coup par l'auteur.
Sub pedibus quorum calibem non ponere solum
Jusserat, argentum sed ponere sic (edd. sit) quasi ferrum;
Esse repercussum clavum voluit quoque nullum,
Ex hoc ut gentes possent reperire quis esset.
Cornipedes currunt ; argentum dum resilit, tune
Colligitur passim, passim reperitur in agris
A populo terrae, testans quam (edd. quod) dives hic esset1.
Le trait du manteau non relevé ne se retrouve nulle part à ma connaissance, à moins qu'on ne veuille le reconnaître dans un passage du roman à'Ipomêdon, dont l'auteur anglo-normand, Huon de Rotelande, a fort bien pu s'inspirer de Wace2.
Mais c'est surtout l'épisode des noix brûlées qui paraît avoir eu et conservé sa vie propre en dehors du poème où il avait été inséré, et d'après lequel nous l'avons vu joint, soit aux deux autres (Wace), soit à celui des fers d'or (Berthold, saga de Sigurd), soit à celui des manteaux (Aimeri). On a lu plus haut le passage de Gaufred du Vigeois qui attribue à Adémar de Limoges, moine en 1139, ce ^ se racontait ailleurs de Mangold de Werde, Robert de Normandie, et de Sigurd Jôrsalafarï, tous plus anciens ; on a vu le même trait raconté par Harald le Sévère ; ils ne sont pas les seuls auxquels on ait fait honneur de cette aventure.
Le viennois Jan Enenkel, dans sa Weltchronik rimée, composée au milieu du xme siècle, raconte que l'empereur Frédéric II? tint un jour
1. Vita Mathildis (Muratori, Rer. It. Scr. V, 533 ; Pertz, Monum. SS. XII, iGj). Peut-être d'autres traits de faste étaient-ils rattachés à ce voyage, car l'auteur ajoute : « Egregius princeps tune gessit plurima digna (edd. digne)
Quae scribenda forent, stilus autem currit... » Notons que, comme la Sigurdarsaga, il parle de plusieurs chevaux. C'est à M. Riant (/. /.) que je dois ce rapprochement. — Je signale ici un fait curieux, et qui montre à quelles erreurs peut être exposée la mythographie comparée. On m'a assuré que des ambassadeurs polonais, envoyés à Rome au commencement du siècle dernier, avaient réellement, pour éblouir les Romains, fait ferrer d'argent leurs chevaux et avaient eu soin que les fers se détachassent afin qu'on vît qu'ils ne les ramassaient point. Si cette aventure n'était pas, comme on me l'affirme, parfaitement historique, on y verrait un des dérivés de notre vieux conte. Pareille chose a pu arriver pour plus d'un trait qu'on regarde comme fabuleux et qu'on classe à son rang dans l'inventaire des fictions.
2. Voici le passage de la version anglaise à'Ipomêdon : Ipomédon paraît à une cour, portant un manteau d'une grande richesse; le bouteiller lui offre à boire: He toke the cuppe of îhe botelere, And drew a lace of sylke full clere; Adowne than /elle hys mantylle by; He prayd him for his curtessy That ly telle y if te that he wolde nome, Tille efte sone a better corne (Weber, Metrical Romances, II, 293). Le texte français à'Ipomêdon est encore inédit ; il doit être publié par M. Breymann.
3. La partie de la chronique d'Enenkel qui concerne l'empereur Frédéric II a été publiée par Haupt, d'après le ms. de la bibliothèque de la ville de Leipzig, dans la Zeitschrift fur deutsches Alterthum, V, 268-293 ; le passage qui nous intéresse se lit p. 281-284. Qu'il s'agisse bien ici de Frédéric II, c'est ce qui est hors de doute; voy. les remarques de G. Voigt dans la Historische Zeitschrift de Sybel, XXVI, 142. — Cet épisode se retrouve d'ailleurs dans le Fùrstenbuch
sur un épisode v'Aimeri de Narbonne 541
une cour à laquelle le duc Léopold d'Autriche (Léopold VI, y 1230) se rendit avec 200 chevaliers :
Quand le prince arriva à la cour et que l'empereur sut qu'il était là, il lui demanda très instamment, le noble empereur Frédéric, de manger son pain avec lui ; il l'en pria et le lui demanda beaucoup. Alors le duc Léopold dit qu'il ne le voulait pas faire. « Si je devais manger votre pain, à quoi me servirait mon or rouge? » Alors l'empereur dit avec sagesse : « Léopold, ce serait de l'amitié et non de l'arrogance. » Il ne put tant le presser qu'il voulût à aucun jour prendre son repas avec lui. Il dit : « La ville n'est pas si grande. Je vais défendre qu'on fournisse à ta cuisine aucun bois pour ton feu, que personne qui veuille vivre en paix avec moi t'en donne pour argent. » Sur quoi il envoya des messagers qui défendirent que personne fût si hardi que de donner au duc du bois pour ses deniers ; il devait s'en repentir. Quand le duc ne put avoir de bois : « Ce n'est rien, dit-il aussitôt. Dites à mon maître d'hôtel d'acheter une maison, où on préparera publiquement tous les mets et où on chauffera les chaudières. » Quand l'empereur l'apprit, il envoya aussitôt des messagers dire que pour rien au monde on ne lui vendît une maison. Quand le duc Léopold vit cela avec son maréchal, la nuit étant déjà avancée, il acheta assez de noix pour qu'on pût avec sécurité préparer sa nourriture pendant un certain temps ; car les coquilles de noix brûlent mieux que tout. On le fit savoir à l'empereur. Il s'écria : « Ah! quel homme est ce duc d'Autriche! Je ne crois pas qu'il ait son pareil. Il faut bien, je dois l'avouer, que je lui permette d'acheter du bois et tout ce qu'il voudra, car il a de grandes ressources dans l'esprit. » Ensuite le duc Léopold monta à cheval et alla à la cour comme il devait. L'empereur lui demanda qui lui avait enseigné toutes ces ruses étranges qu'il avait montrées dans la ville. Le prince dit : « Mon seigneur, ma propre sagesse suffit à me bien conseiller. »
On remarquera que ce récit est en général d'accord avec Wace et Aimer i plutôt qu'avec les sagas : il ne parle pas d'un dîner offert à l'empereur, il ne fait pas intervenir la femme de l'empereur. Mais il rappelle surtout la version de Berthold en mettant en relief, comme celle-ci, la subtilité du héros plus que sa prodigalité. Un trait qui lui est particulier, et qui est assez obscurément exprimé, c'est l'achat projeté d'une maison par le duc : sans doute dans la source d'où il provient il était dit plus clairement que le duc voulait acheter cette maison pour en brûler la charpente. Cela peut d'ailleurs très bien être une invention postérieure, l'idée étant naturelle et devant, semble-t-il, se présenter à l'esprit avant celle d'acheter des noix '.
du même Enenkel, où il raconte spécialement l'histoire des ducs d'Autriche; voy. Rauch, Rerum Austriacarum scriptores, t. I (Vienne, 1793, in-40), p. 324. 1. Je ne sais s'il faut rattacher à notre conte, ou regarder comme indépendant, peut-être même comme historique, le récit suivant, que le frère Hermann de Lerbeke, dans sa Chronica comitum de Schowcnborg (Schaumburg, dans
Un autre duc d'Autriche, Rodolphe IV (de Habsbourg), dit Y Industrieux, qui succéda à son père Albert II en i } 58, est le héros d'un conte semblable, mais dont les traits sont fort effacés. Le chroniqueur Thomas Ebendorffer, professeur à l'Université de Vienne (f 1464), raconte que l'empereur Charles IV, beau-père de Rodolphe, l'ayant invité à venir le voir à Prague, essaya de le faire prisonnier : Rodolphe déjoua son dessein en saisissant l'empereur même et en déclarant aux gens armés qui voulaient l'arrêter que s'ils approchaient il allait le poignarder ; il ne le lâcha que quand il lui eut solennellement juré de le laisser aller libre. L'empereur protesta qu'il avait seulement voulu éprouver son courage, et le pria de dîner avec lui le lendemain ; Rodolphe répondit qu'il valait mieux, pour prouver l'oubli de toute rancune, que son beau-père acceptât de dîner chez lui :
Quibus dum imperator praebuisset assensum, générale promulgavit edictum ad portam, ut sub magna poena duci Austriae nemo pro foco suo carbones aut ligna venalitati exponeret. Quod ille cognoscens, per testas nucum, quae prohibitionis exsortes videbantur, regale mandavit instaurare prandium. Sed ipse, ordinatis diffidationis litteris, intempesta nocte cum paucis egressus Pragam tota nocte iter agens versus Austriam festinavit; ita ut hora prandii, quoad contuendum pro portento * imperator post sua edicta horam praeveniens jam etiam non vocatus ad hospitium praefati Rudolphi decrevit invisere : ubi jam non invitatum, sed litteras diffidationis suscepit2.
Ici, comme dans les sagas, il s'agit d'un repas auquel l'étranger a invité l'empereur ; mais tout le récit est si altéré et les circonstances sont si différentes que cette coïncidence peut fort bien être fortuite.
Notre conte se retrouve encore, avec des circonstances ou plutôt des
Meibom, Scriptores rerum Germankarum, t. 1, p. 516), fait à propos du duc de Holstein Geert (f 1 34 1 ) : « [Cornes Gerhardus Holsatensis] sumptibus magnificus fuit. Cum enim dux Geldriae Reinholdus pro filia régis Angliae, quam duxit uxorem, festum nuptiarum in Noviomago solemniter perageret ad universos, cornes Gerhardus praedictus, cum exercitu valido deFlandria rediens, in festum illud nesciens incidit, et ibidem ad honorandum ducem mansit, curiam et festum solemniter instituit, lignis pro coquina deficientibus vasa mensalia, puta scutellas et talia, quotquot inveniebantur in Noviomago, pro focalibus comburit. Nolebat enim carbones seu cespites, quibus utuntur pro focalibus [il s'agit du charbon de terre], in festo suo comburi. Cibis igitur, potibus, musicis etiam instrumentis et diversis apparatibus festum ducis terrae hospes et extraneus et viator omnibus excedens, ducique valefaciens et sponsa sua clenodiis preciosis honorata in Holsatia cum pompa reversus est. » M. Mùllenhoff a admis ce récit comme une tradition populaire dans ses Sagen, Mœrchen und Lieder der Herzogthùmer Schleswig, Holstein und Lauenburg, Kiel, 1845 (P- S2l)-
1 . Pez corrige : aua ad contuendum portentum ; mais cela ne suffit pas à rendre la phrase intelligible ; elle cloche tout entière.
2. Scriptores rerum Austriacarum veteres ac genuini. Edidit Hieron. Pez. Lipsiae, 1725, in-fol. Tome II, col. 807.
altérations particulières, dans le poème anglais de Richard Cœur de Lion1. Ce poème se compose de deux parties bien distinctes : l'une, traduite d'un poème français perdu et que le traducteur lui-même n'a pas connu complet , raconte l'expédition de Richard en Terre-Sainte ; l'autre, ajoutée sans doute par un remanieur anglais au xive ou au xve siècle2, fait précéder ce récit de toutes sortes d'aventures singulières censées arrivées à Richard entre son avènement et sa croisade. Il va une première fois en Palestine incognito, et c'est au retour de ce premier pèlerinage qu'il est arrêté et emprisonné non par le duc Léopold d'Autriche, mais par le roi d'Allemagne Modart ?. Mis en liberté moyennant une rançon énorme, Richard veut prendre sa revanche. Il entre en Allemagne 4 avec trois corps d'armée ; mais, n'en voulant qu'au roi, il fait publier partout qu'il ne prendra rien de force dans le pays qu'il traverse, et achètera tout ce qu'on voudra lui vendre. Le roi Modart, informé de sa venue, veut profiter de cette déclaration pour le mettre dans l'impossibilité d'avancer : d'après ses ordres, les autorités de Cologne défendent absolument qu'on lui vende du combustible à quelque prix que ce soit ; mais Richard fait acheter toute la vaisselle de bois qu'il trouve, et, ne craignant plus de ne pouvoir faire cuire ses repas, il y invite tous les pauvres de la ville s. — De Cologne les Anglais arrivent à la ville de
1. Publié dans Weber, Metrical Romances, t. IL et analysé dans Ellis, Spécimen of early english metrical romances, éd. HalliweJl, p. 282 ss.
2. Le célèbre ms. Auchinleck, écrit vers 1340, a contenu notre poème, mais il n'en a conservé que deux feuilles : le poème y passe directement du prologue au récit de la croisade. Les autres mss., qui intercalent les aventures en question entre le prologue et ce récit, sont postérieurs de plus d'un siècle. Ellis, qui constate ces faits (p. 283), n'en attribue pas moins l'interpolation à un « ménestrel normand. » On voit, au contraire, et d'autres arguments pourraient l'établir, qu'elle est d'origine anglaise. — C'est encore M. Riant (I. 1., p. 201) qui me fournit cette indication.
3. Le ms. du poème français sur lequel a travaillé !e traducteur s'arrêtait avant le retour de Richard, dont il annonçait d'ailleurs (p. 235) la captivité chez le duc d'Autriche. Cette captivité, qui était restée célèbre en Angleterre, n'était donc pas racontée dans le poème anglais traduit du français, ce qui amena l'interpolateur à en donner un récit de sa façon ; seulement il l'a placée, par ignorance, avant la croisade et chez le prétendu Modart ; il a en outre fait prendre à Richard une revanche imaginaire.
4. L'Almaine de notre poème est un pays assez fantastique, où se trouvent les villes de Cologne, Mar burette, Gumery et Carpentras, et qui est parfaitement distinct de la Germany, dont l'empereur n'a rien à faire avec le roi à'Almaine Modart.
5. Weber, Metrical Romances, t. II, v. 1469 ss. : The hye men of that cyte Comaundyd, as I schal tel ye : « No man selle hem no fowayle, For no thyng that myght avayle ». The styward tolde Rychard the kyng Sone anon of that tyding, That he myght no fowayle beye, Neythyrfor love neyther for eye : « Thus deffendes Modard the kyng, For he hâtes you ovyr al thyng. Wœl ye woot that ye hâve swore AU that ye take to paye therfore, Ye wole take with no maystry : Therefore he wenes sykyrly That ye schal hâve mete non; Thus he thynkes yowr men to slon. » Kyng
544 G« paris
Marburette (Marbourg ?) , et là ils trouvent une défense analogue, mais qui comprend aussi les ustensiles de bois qui les avaient tirés d'embarras à Cologne. Le sénéchal de Richard ne sait plus que faire, mais le roi lui dit sans s'émouvoir : « Il y a ici grande abondance de fruits, figues, raisins en corbeilles et noix, qui peuvent fort bien nous servir; jetez par dessus un peu de cire, mêlez-y du suif et de la graisse ; vous pourrez ainsi faire notre repas, puisque vous ne pouvez prendre autre chose '. » — On remarquera ici l'invitation faite aux pauvres et l'emploi des vases de bois, deux traits qui se retrouvent dans Aimeri; le second figure aussi dans l'anecdote rapportée ci-dessus en note (p. 542) sur le comte Geert de Holstein ; la cire sert de combustible dans un passage de Gaufred du Vigeois rapporté en note (p. 523) ; quant à l'idée de faire du feu avec des figues et des raisins, elle ne se rencontre nulle part ailleurs et n'est évidemment qu'une malencontreuse addition de l'auteur anglais.
Jusqu'à présent nous n'avons vu notre histoire attribuée qu'à divers personnages historiques (si l'Aimeri de Narbonne des chansons mérite ce nom). Elle a été aussi mise sur le compte d'un personnage purement fantastique. Seulement les noix n'ont pas paru un combustible assez fastueux, et, comme il s'agissait seulement de mettre en lumière la richesse merveilleuse du héros, on les a remplacées par des noix muscades et d'autres épices. Un livre populaire allemand, dont les sources n'ont pas été étudiées jusqu'ici, et dont la première édition parut à Augsbourg en 1 509, le livre de Fortunatus et ses fils, raconte qu'Andolosia, un des fils
Rychard aunsweryd as hym thought : « That ne schal us lette nought. Now, styward, I warne the, Bye us vessel gret plente, Dysschys, cuppys and sawsers, Bolles, treyes and platers, Fattys, tunnes and costret, Make our mete withouten let, Whdh.tr ye wole sethe on brede. And the pore men al, so God y ou spede, That ye fynde in the toun, That they corne at my somoun. » — Ellis (1. 1., p. 300), analysant ce passage, dit : « Les habitants de Cologne avaient reçu de leur souverain l'ordre de ne fournir à aucun prix aux envahisseurs aucune denrée comestible. Richard, ne voulant pas user de violence, résolut que ses troupes seraient nourries avec les provisions que fourniraient ses propres magasins. » Et il cite ensuite les dix vers Now, styward my somoun. On voit qu'il n'a rien compris à ce passage : il ne s'agit nullement de provisions tirées des magasins de Richard, et le roi avait défendu de lui vendre du bois et non des vivres. Le mot fowayle, qu'Ellis, le citant p. 301 dans le passage qui va être reproduit à la note suivante, traduit bizarrement ainsi : « Fuel, i. e. provisions », ne signifie en effet, comme l'anglais moderne fuel, que « combustible » (le sens d' « aliment » donné parfois à fuel n'est que métaphorique) ; c'est le mot v.fr. fouaille (par ex. Mir. de N. D., XXVI, 1 100), qui a le même sens, du latin focalia.
1. V. 1539 ss. : At mid-day, before the noon, They corne to a cyte boon, The name was called Marburette, Ther the kyng him wolde lette. Hys mareschal swythe corn hym too : « Sere, he sayde, hou schal we doo? Swylk fowayle as we bought yistyrday For no catel gete I may. » Rychard aunsweryd with herte free : « Off fruyt hère is gret plente : Fyggys, raysyns in frayel, And notes may serve as fol wel ; And wex sumdel caste thertoo, Talwgh and grese menge alsoo, And thus ye may our mete make, Sethe ye mowe non othir take. »
de Fortunatus, devenu après lui possesseur de sa bourse inépuisable, invita à Londres, où il s'était rendu, d'abord la reine et sa fille, puis, sur son désir, le roi lui-même, et les traita avec la plus grande magnificence. Le roi se dit alors : « Cet Andolosia ne plaint jamais l'argent ; pourtant il n'a ni terres ni vassaux ; il faut que je lui fasse voir qu'il n'est pas si puissant qu'il se le figure. » Un matin, il fait dire à Andolosia qu'il veut dîner chez lui; mais auparavant il avait fait défendre dans la ville, sous les peines les plus sévères, de vendre à Andolosia du bois brut ou travaillé. Alors Andolosia envoya chez les Vénitiens qui avaient leur dépôt à Londres, et fit acheter des clous de girofle, des noix muscades, du santal et de la cannelle. On répandit par terre toutes ces épices, on y mit le feu et on s'en servit pour cuire le repas '. — Malgré l'état altéré de ce récit, il est clair qu'il provient de la même source que les autres ; mais il est à noter qu'il se rapproche des sagas par un trait important : ici, comme dans l'histoire de Sigurd et celle de Harald, le roi vient dîner chez l'étranger et cherche à l'embarrasser dans cette occurrence en interdisant la vente du bois. Il est donc probable que l'épisode de Fortunatus est indépendant des versions les plus répandues et remonte, sans doute fort indirectement, à la forme de l'ancien conte qu'ont aussi connue les rédacteurs des sagas.
Revenons en terminant à cet ancien conte. Il est clair maintenant que Fauriel n'était nullement autorisé à le regarder comme méridional plutôt que français. Il y aurait plus de vraisemblance à le tenir pour normand avec M. Dozy : les Norvégiens et les Français ont pu l'emprunter chacun de leur côté à leurs congénères ou à leurs voisins2. Mais les Autrichiens, qui en possèdent trois formes différentes, et les Bavarois, auxquels
1 . Du livre de Fortunatus est venu le conte que les frères Zingerle ont imprimé dans leurs Kinder- und Hausmœrchen jus Sùddeutschland (Regensburg, 1854, p. 142 ss.) sous le titre de Beutel, Hùtlein und Pfeiflein. Dans ce conte, on raconte que le possesseur de la bourse merveilleuse arriva dans la capitale d'un royaume et y mena la vie la plus fastueuse (p. 143): « Tout dans sa maison resplendissait d'argent et d'or, et dans la cuisine régnait une telle prodigalité que les cuisiniers brûlaient des morceaux de cannelle en guise de bûches. Et cela répandait dans la ville un si fort parfum que le roi voulut savoir qui était cet étranger. »
2. M. Gustav Storm, Kritiske Bidrag til Vikingetidens Historié, I (Kristiania, 1878), p. 168, après avoir cité des traits empruntés par la légende danoise aux traditions normandes, explique ces emprunts, ainsi que celui de notre conte, par la confusion des Normands de France avec les Norois : « Ce que les sagas racontent du roi des Norvégiens (Normœndene) Sigurd dans son séjour à Constantinople, qu'il employa des noix en guise de bois pour chauffer sa cuisine, Wace l'avait déjà raconté du duc des Normands (Normannerne) Robert traversant la même ville. » L'explication peut être bonne, même si les Normands ont été de simples intermédiaires entre un poème français et les sagas ; seulement nous avons vu plus haut que les sagas n'ont pas puisé dans Wace ; leurs récits et le sien remontent indépendamment à une source plus ancienne.
54^ G- paris, sur un épisode D'Aimeri de Narbonne
appartient la forme la plus ancienne qui nous en soit parvenue, pourraient aussi le revendiquer ; et qui sait si on ne le retrouvera pas encore ailleurs ? J'ai dit plus haut les raisons pour lesquelles je penche à le regarder comme provenant d'un poème français répandu, ainsi que tant d'autres, dans les pays environnants, et arrivé en Norvège par l'intermédiaire des Normands. Les Normands, en fait d'épopée (et notre récit a bien un caractère épique), n'ont rien créé, mais ils ont facilement accueilli ce qu'avaient créé leurs voisins du sud et de l'est. Il est très probable que les Norvégiens leur empruntèrent ce récit dans une forme déjà modifiée, où les ambassadeurs étaient remplacés par des pèlerins, et c'est sans doute à l'occasion du duc Robert que ce changement eut lieu. L'idée n'était pas très heureuse : l'ostentation du héros de ce récit ne va guère bien avec l'humilité dont un bon pèlerin devait donner les marques, tandis qu'un ambassadeur croyait de son devoir d'éblouir la cour et le pays où on l'envoyait. La disparate est sensible dans le récit de Wace, où on voit le duc Robert recevoir en Bourgogne, « en grande humilité et en s'inclinant profondément » (v. 3025), les coups de bâton d'un rustre, et aussitôt après se conduire comme on l'a vu plus haut. De même le pieux Sigurd nous étonne en recommandant à ses gens d'entrer dans Constantinople '< sans aucune modestie. » Le trait convient mieux à un chef de Varangues comme Harald.
Ces contrastes ne choquaient pas les esprits peu critiques du moyen âge. Wace a été heureux d'enrichir l'histoire de Robert le Magnifique de ces contes qui s'étaient naturellement attachés à son nom, à cause de sa libéralité proverbiale ; l'écrivain norvégien les a appliqués à son héros national ; Berthold de Donauwerth a trouvé bon d'en faire honneur au fondateur de son couvent; Gaufred du Vigeois, Enenkel et Ebendorffer ont recueilli la tradition qui attribuait l'un d'entre eux soit à un vicomte de Limoges, soit à un duc d'Autriche; les Anglais ont emprunté le même pour en orner la légende du roi Richard. Quant à Aimeri de Narbonne, il n'y faut à coup sûr rien chercher ni de normand ni de provençal : l'auteur a tout simplement, comme les autres, accueilli une aventure qu'on chantait en France avant lui, et lui a donné place dans son poème, où elle fait meilleure figure que dans le récit de pèlerinages en Terre-Sainte.
Imprimerie Daupeley-Gouverneur, à Nogent-Ie-Rotrou.
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