CHAPITRE PREMIER
Avantages généraux du traitement intensif, plurimercuriel et discontinu
Ainsi que nous l'avons dit, ce mode de traitement se distingue par quatre éléments que nous allons étudier successivement.
1° Intensité. — Un traitement intensif de la syphilis consiste à donner au malade le maximum de mercure que l'organisme peut tolérer sans danger, à continuer le traitement le plus longtemps possible, surtout pour les premières cures, et à diminuer les temps de repos.
Mais la pratique du traitement intensif est irréalisable par les anciennes méthodes: les traités de thérapeutique ne cachent pas les inconvénients des hautes doses mercurielles administrées par les procédés habituels. Un traitement hydrargyrique intensif n’est devenu possible que depuis la découverte des injections mercurielles par Scarenzio. Cette méthode a été longtemps tenue en suspicion en France par les maitres les plus éminents. M. le D' Jullien fut pendant longtemps le seul à peu près à défendre la méthode: c’est depuis 1878 qu'il combat pour l’idée du traitement intensif de la syphilis par les injections de calomel. « J'ai voulu montrer, écrit le chirurgien de Saint-Lazare, que ce qui était employé par Lewin à Berlin, ce que j'avais vu si parfaitement réussir entre les mains de Amicis et Semmola à Naples, de Bertarelli à Milan, de Scarenzio à Vérone, n'élait pas impraticable ailleurs et pouvait produire d'aussi bons résultats ». Jusqu'en 1894, date à
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laquelle M. Jullien fit son importante communication au Congrès de Rome, il était à peu près le seul à Paris et en France à pratiquer systématiquement le traitement intensif de la syphilis. A ce moment déjà, où la pratique des injections n’avait point encore couramment pénétré dans les services de l'hôpital Saint- Louis, en Allemagne et en Autriche, dans les services de Wolf à Munich, de Finger, Kaposi, Neuman, Lang à Vienne, Lewin, Lassar à Berlin, la méthode des injections était d’un usage journalier et donnait les meilleurs résultats.
La dose de mercure généralement indiquée comme pouvant être administrée journellement pendant une cure est de un cenligramme en moyenne: le traitement que nous allons exposer dépasse de beaucoup ce chiffre. Le mercure, croyons-nous, de nos jours, du moins, n’a jamais été donné thérapeutiquement à de semblables doses, car nous n'insisterons pas bien entendu sur les véritables orgies mercurielles auxquelles, au xv° siècle, les empiristes soumirent les malheureux qui, affligés du « mal napolitain », se voyaient encore frappés d'intoxication grave et mouraient souvent victimes d’épouvantables stomatites gangréneuses.
Au point de vue de la quantité de mercure introduite dans l'organisme, nous trouvons, dans le rapport présenté au Congrès de médecine par M. Balzer sur les injections mercurielles, une division en trois cures :
«1° Des cures fortes faites par Lassar, Ostreich,Kæper,Cartier(!), Chéron, Dieupart (), Richter, Barduzzi, Malherbe (), qui ont employé le sublimé à des doses massives mais rares.
» 2° Des cures intensives par injections fortes quotidiennes, pratiquées par MM. A. Robin, Flèche, Gallois, Lépine, Leredde, Cassaët, Barthélemy, Lévy-Bing, Jaulin, Emery et Druelle. Dans les cures intensives moyennes, les doses atteignent environ deux centigrammes de mercure par jour, dose totale 40 cen-
(*) Carrier, Revue de thérapeutique médico-chirurgicale, juin 1896. (®) Drisuparr, Thèse de Paris 1900.
(*) Mazuerge, Gazette médicale de Nantes, 1899.
tigrammes en trois semaines; c'est-à-dire un dosage aussi fort et même plus fort que celui de Smirnoff, dont la cure était de 40 centigrammes de calomel, injectés en quatre semaines.
» 3° Dans la cure très intensive, cette dose a été augmentée d'un tiers ou doublée, ou mème plus que doublée. »
. Et, dans ses conclusions, M. Balzer considère la dose de deux centigrammes de mercure injectés quotidiennement comme intensive et ne devant être que très rarement dépassée.
« Chez un adulte sain, n'ayant pas de sensibilité particulière au mercure, ne présentant aucun trouble rénal, dit M. Aujeau (!) dans sa thèse, on peut introduire chaque jour dans l’organisme une dose variant de O0 gr. 015 ou 0 gr. 02 à 0 gr. 035 de mercure et non plus 0 gr. O1 et 0 gr. 005 ou même moins, comme on le fait d’une manière courante. »
Prokhorow () a recours à des injections intra-musculaires de biiodure de mercure à la dose de 0 gr. 003 par kilogramme du poids du patient chez l'adulte et de 0 gr. 0015 décimilligrammes chez les enfants, injectant par exemple en une fois 0 gr. 24 de büodure à un malade pesant 80 kilogrammes. Ces doses auraient été toujours bien supportées sans même produire de stomatite et leur action curative à l'égard des manifestations syphilitiques serait remarquablement rapide. D'après M. Prokhorow, la clinique permettrait d'affirmer que le mercure, qui, administré en quantité relativement faible, peut produire des accidents toxiques, est d'ordinaire bien supporté lorsqu'on lemploie à doses massives. Bien entendu, nous ferons toutes réserves sur le bien-fondé de cette opinion paradoxale.
Les manifestations syphilitiques secondaires, aussi bien que tertiaires, commencent à rétrocéder après la première ou la deuxième injection et elles disparaissent à la suite de la troisième ou de la quatrième.
M. Duhot injecte 10 à 12 centigrammes de calomel tous les
(:) Aussau, Thèse de Paris 4905.
(2) Proknorow, Traitement de la syphilis par les injections mercurielles
massives. Concours médical, 1895.
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huit jours. Lorsque le calomel n’est pas supporté, il a recours à l'huile grise à 40 pour 100, portant la dose à 0 gr. 15 tous les quatre à cinq jours et continuant parfois jusqu'à 25 injections. La dose de mercure métallique est de 30 centigrammes tous les huit à dix jours.
M. Albert Robin (!) a guéri, par des doses quotidiennes dé benzoate de 5 centigrammes pendant une semaine, puis de 3 centigrammes pendant trois semaines, une iritis syphilitique grave qui avait résisté à une injection de 10 centigrammes de calomel.
M. Lemoine () prétend avoir guéri des tabétiques et des paralytiques généraux en injectant, tous les jours, de 6 à 8 centigrammes de benzoate (0,036 de Hg). Nous laissons à M. Lemoine la responsabilité de son affirmation relative à la guérison du tabes.
M. Bacelli et quelques autres cliniciens demandaient à des injections massives intra-veineuses de sublimé la guérison des cas les plus graves et Les plus anciens de la syphilis: M. Tommasoli (de Palerme), lui, prétend leur demander l'avortement même de la syphilis. Pendant sept ans, il a soumis 44 malades à sa méthode abortive, élevant promptement le sublimé aux doses de 14, 16, 18 milligrammes et exigeant que les injections soient faites presque tous les jours et pendant le plus grand nombre de jours qu’il est possible. Sa méthode ne serait pas seulement une méthode de choix ou d'exception, mais une méthode obligatoire: les inconvénients sont minimes, il n’a jamais eu d'accidents graves et il conclut, conclusion dont nous lui laissons toute la responsabilité :
« 1° Le sublimé peut être introduit impunément dans les veines de l’adulte à la dose de 2 centigrammes.
» 2° Par la méthode des injections inlra-veineuses dans la période primaire, commencée le plus tôt qu'il est possible et faite le plus énergiquement et le plus promptement possible,
(*) Ron, Bulletin de la Société de thérapeutique, 1901. () Lenoine, Congrès de médecine de Toulouse, 1902,
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nous sommes désormais en mesure de faire avorter la syphilis dans une proportion qu'on peut estimer à 80 °/, des cas. »
Beaucoup d'auteurs, à l'heure actuelle, parlent de l’avortement de la syphilis. S'il est vrai que le mercure agisse directement en tant que spécifique de la maladie, c'est-à-dire en détruisant le spirochæte, et il est possible que ce soit exact (1), un traitement véritablement intensif sera valable au maximum. surtout si on fait agir ce traitemènt à la période primaire.
On ne sait pas, en effet, comment agit le traitement mercuriel. Agit-1l par apport de mercure sur le plasmome ? Agit-il sur la nutrition ?
D'après Moog (), l'infection syphilitique se manifeste par une diminution considérable du poids de l’urée excrétée. L’azote total et l'acide phosphorique sont également éliminés en quantité très inférieure à la normale : le coefficient de déminéralisation est toujours élevé. Le traitement mercuriel ramène vers leurs chiffres normaux tous ces éléments, à l'exception du coefficient de déminéralisation sur lequel il ne parait avoir qu'une influence très minime.
Pour Ferras (‘), le traitement mercuriel ramène à la normale les échanges augmentés dans la période primo-secondaire, diminués dans la période tertiaire ; il abaisse les oxydations et relève l'acidité urinaire.
M. Jacquet et Debas (‘) viennent de faire, au sujet de l’action du mercure sur la nutrition, une expérience qui dépasse de beaucoup en précision tout ce qui à été tenté jusqu'ici. Nous devons à leur obligeance de pouvoir en donner le résumé.
(*) Nous n’en voulons pour preuve que les constatations faites par MM. Jacquet et Sézary à propos d’un cas de surrénalite syphilitique contemporaine de la période secondaire, après un traitement mercuriel de moyenne intensité, dans lesquelles le tréponème pâle présentait des aspects. .anormaux, des formes atypiques et dégénéralives.
() Mooc, Contribution à l'étude des troubles de la nutrition dans la syphilis. Action du traitement mercuriel. Thèse de Paris 1904.
(*) Ferras, Thèse de Paris 1901.
(#) Jacouer et Desas, Pour étudier les troubles produits dans la nutrition par le traitemenf mercuriel intensif, l’un de nous s’y est soumis pendant