REVUE DES ETUDES JUIVES
On lUa jamais, à ma connaissance, donné de ces mots qu’une seule traduction, celle-ci : <c Les tributs [de la Koilé-Syrie] ayant été partagés entre les deux rois [c'est-à-dire entre Antiochos et PtoléméeJ, les principaux de chaque nation achetaient le droit d’imposer leurs concitoyens, et, réunissant la somme prescrite, la remettaient aux deux souverains [d’Asie et d’Égypte]. » Personne ne s’est avisé d’émettre le plus léger doute sur l’exactitude de cette version. Elle est adoptée par tous et constamment reproduite; elle est traditionnelle, elle est consacrée.
Seulement, tandis que de nombreux érudits * faisaient bon accueil à la phrase ainsi traduite, acceptaient sans défiance le renseignement qu’ils y trouvaient, et tenaient donc pour assuré qu’à partir de 196 (ou de 193) les impôts de la Koilé-Syrie furent divisés par moitié entre Antiochos et son gendre - , d’autres, en ces temps derniers, et notamment Büchler, l’ayant regardée de plus près, y ont découvert de grandes difficultés, l’ont jugée beaucoup plus embarrassante qu’instructive, et finalement ont renoncé à faire état de l’assertion, trop suspecte à leurs yeux, qu’elle contient 3. Je pense que ceux-ci ont vu plus clair que leurs prédécesseurs ; et, reprenant une partie de leur argumentation, la développant aussi et la fortifiant de remarques nouvelles, je voudrais tout d’abord faire paraître combien fondées sont leurs critiques, motivées leurs inquiétudes et justifiées leurs répugnances.
J’écarte de la présente recherche toute considération extrinsèque, et, partant, toute considération tirée soit de l’étude de l’histoire, soit de la lecture d’écrivains autres que Josèphe ; je m’en tiens au
1 Voir: 'DvoysQn^Be Lagidai'um regno, % {= KL Schriften^W^ 360); Sharpe-Jolowicz, G-esch. Egypten's^ I, 247, avec la note de Gutschmid; Mommsen, Rôm. Gesch., I, 275, note 1 ; Slark, 412, 427; A. Heyden, Bes ah Antiocho 111 Magno... gestae^ 56; Schneiderwirth, Die polit. Beziehung. der Borner zu Aegypteri^ 15, 19 ; Rospatt, Philolog.^ XXV, 44 et note 1 ; Tetzlaif, De Antiochi 111 Magni regis relus gestis. .
34 et note 1 ; Renan, Hist. d’Israël, IV, 263 ; Holm, Griech. Gesch,, IV, 434; Wilcken, ap. Pauly-Wissowa, aux mots Antiochos 111, 2466, et Antiochos IV, 2471-2472, et', Droysen, X/. Sckriften, 11, 433, note à 360 è / Mahally, Emp.of the Ptolemies, 306 ; Strack, Dynast. der Ptolem.., 91 et note 4; Niese, Gesch. der maked. Staat., 11, 674 et note 2.
^ C’est là, du reste, en tout état de cause, une conclusion trop hâtive, et qui, même si la phrase de Josèphe signiüait ce qu’on lui fait signifier, serait bien difficile à admettre. Voir p. 175, note 1, mes remarques sur ce point.
^ Wellhausen, 228 et note 1, 241; Willrich, 95; Büchler, 47. On trouvera plus loin la citation intégrale des passages visés ici par référence.
simple examen de la phrase en discussion et de son contexte, et je pose cette question : Traduite comme on fait d’ordinaire, la phrase qui forme le § 155 du livre XII des Antiquités Judaïques offre-t-elle, au lieu où on la trouve, un sens naturel et convenable? Gadre-t-elle avec les parties de texte qui l’environnent? A-t-elle du rapport et se lie-t-elle à-ce qui la précède et la suit?
Rappelons ce qui vient avant elle. Flavius Josèphe nous informe dans son § 154 — j’ai cité le texte plus haut — qu’Antiochos, ayant traité avec Ptolémée Epiphanes et l’ayant pris pour gendre, lui fit abandon des provinces de Koilé-Syrie, de Samarie, de Judée et de Phénicie, qui formèrent la dot de Cléopâtre. Manifestement, pour toute personne d’esprit non prévenu, il s’agit là d’une donation intégrale que ne limitait ni ne tempérait aucune réserve; d’une cession pure et simple, en suite de quoi les provinces cédées furent soumises à l’absolue souveraineté et devinrent la pleine propriété du roi Lagide : d’où cette conséquence que les tributs qui y étaient perçus durent être désormais versés en totalité au fisc égyptien. Cependant, tout de suite après (§ 155), on nous déclare, sans nul avertissement, que, dans le temps qui suivit la paix conclue entre les deux monarchies orientales, les impôts syriens appartenaient moitié au roi d’Asie, moitié au roi d’Égypte. Voilà vraiment qui était bien inattendu : il faut convenir que la secousse est brusque et la surprise forte. Dira-t-on que Flavius Josèphe a cru qu’Epiphanes, par l’effet d’un arrangement diplomatique très singulier et dont on ne trouverait pas facilement d’autre exemple, n’exerçait sur la Koilé-Syrie qu’une domination incomplète, et, possédant la terre, n’avait droit qu’à partie de l’argent que la terre rapportait ? Mais la chose, en raison de son étrangeté même, eût mérité qu’il y insistât d’abord et qu’il la spécifiât en termes exprès, au lieu de s’en tenir à cette formule générale : Trapa/ojp'/j^raç aÙTco (Antiochus) tti? xoiXt,? S-jptaç ^spvTîç ovoaaTc, qui devait néces-
sairement prêter à erreur ^ A tout le moins, la première phrase étant ce qu’elle est, pour qu’on pût, sans soubresaut, passer à la seconde, Josèphe aurait-il dû ajouter quelques mots d’éclaircissement, formant transition : le lecteur réclame d’instinct une phrase inter-
1 Bien que je me sois interdit, dans la présente discussion, tout rapprochement entre notre texte et ceux d’autres auteurs, il m’est impossible de ne pas faire observer en note que ni Appien, ni Porphyre (dans Eusèbe et saint Jérôme), qui ont cru, comme Josèphe, qu’Antiochos III avait rendu la Koilé-Syrie à Epiphanes, ne disent un mot du partage des tributs qui aurait accompagné la rétrocession de la province. Comment supposer cependant qu’ils n’aient pas eu connaissance d’un fait si particulier et si important, ou que, l’ayant connu, ils l’aient jugé peu digne de mention? Le silence qu’ils ont gardé aurait du seul faire naître des doutes sur le sens généralement attribué a notre § 155.
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médiaire, restrictive de la première, par là explicative de la seconde, dont le sens soit celui-ci : « Le traité qui cédait la Koilé- Syrieà Ptolémée maintint d’ailleurs formellement les droits d’Antiochos à la moitié des tributs payés par les habitants. » Toute liaison de cette sorte faisant défaut, il ne reste qu’à constater ici un désaccord trop apparent*. Entre les conclusions, que rien n’atténue, qui se dégagent naturellement et légitimement de la première phrase, et l’indication que renferme la seconde, il y a
heurt. Les mots otaipeôévrtov Twv ©ôpojv sont en contradiction
avec ce qui les précède, bien loin qu’ils s’y adaptent.
S’adaptent-ils mieux à ce qui les suit? Il ne semble guère. Ce qui les suit, on le sait déjà, c’est l’histoire du Tobiade Joseph. Or, s’il est un fait qui ressorte avec certitude de cette histoire, telle que Flavius Josèphe l’a reproduite, c’est qu’au temps où se passaient les événements dont elle parle, la Koilé-Syrie obéissait sans nulle restriction à l’autorité du roi d’Égypte A chaque ligne, on peut le dire, le Ptolémée nous est représenté comme le maître du pays : il en tire des impôts qu’il afferme en personne et dont il a lui-même fixé le montant (§ 169 ; cf. 1*75-179) ; il y expédie des troupes, peut y installer des colonies militaires et en chasser les habitants 180 ; 159) ; il y entretient un corps de fonctionnaires 220); il donne pleine faculté à ses agents de traiter avec la dernière rigueur les contribuables récalcitrants, les autorisant à réduire leurs villes par la force, à prononcer contre eux des condamnations à mort et à opérer la saisie de leur fortune (§ 181-183); toute offense faite, en Koilé-Syrie, à sa personne ou à sa maison est réputée crime de lèse-majesté et punie par la confiscation des biens du coupable au profit de son trésor (§ 176; cf. 181 ; 183) ; enfin, lorsqu’il lui naît un fils, les principaux des YÜles syriennes, prenant en hâte le chemin d’Alexandrie, s’empressent à le féliciter et lui apportent des présents (§ 196). En revanche, qu’on examine le récit d’un bout à l’autre, on n’y découvrira nulle mention du roi d’Asie ; pas un mot n’a trait, pas une allusion n’est faite à une action quelconque exercée par lui dans les provinces jordaniques =*. Rien de plus significatif que ce contraste. Pour un lecteur sans parti pris, tout, dans l’histoire
* Cf. Büchler, 47 : « Diese Meldung, die, im GegtnsaHe zu der vorhergehenden, von der Provinz, nicht mehr als dem ausschliesslichen Besitze der Ptolemaer, sondern unvermittelt nur von deren Steuern spricht... >
* Cf. Büchler, 54 : « Koilesyrien ist sonach durchgehends als eine Provinz Aegypten’s dargestellt. . . > ; Schürer, 111, 75, note 7 : « Auch setzt die ganze Erzâhlung voraus, dass Palàstina damais noch den Ptolemâern gebôrte. »
^ Cf. Stark, 414; Büchler, 47-48 : « Sie [die Tobiadengeschichte] keine Spur syrischer Verwaltung zeigt. *
SUR UN PASSAGE DE FLAVRJS JOSÉPIIE
des Tobiades, exclut et exclut absolument l’idëe d’un partage, aboutissant dans le fait à une co-suzeraineté des deux cours orientales, tel gue celui qu’on suppose avojr été établi en 196 ou 193. Je puis, en vérité, me dispenser d’insister là-dessus plus longuement, tant les observations faites par d’autres sont déjà concluantes * et tant la lecture du texte de Flavius Josèphe est à elle seule décisive.
Dés lors il faut le reconnaître avec simplicité : la phrase qui mentionne la « oiaips^tç tôîv cpdpwv » — ou qui passe pour la mentionner — demeure isolée dans notre chapitre iv ; elle y reste à l’état d’accident, inexpliqué et déconcertant; non seulement elle ne se rattache à rien de ce qui l'entoure, mais elle est en opposition avec tout ce qui l’entoure. Et ainsi, la présence de celte phrase dans ce chapitre est injustifiable et incompréhensible; l’on ne sait à quoi elle rime, et, bref, elle a tout l’air de n’exprimer qu’une ineptie.
Ni Wellhausen, ni Willrich, ni Büchler n’ont reculé devant cette affligeante conclusion ; et c’est de quoi je ne puis que les approuver. Seulement, ils ont jugé bon, dans leur embarras, d’infliger à Flavius Josèphe le rôle de bouc émissaire^; et c’est en quoi je crains qu’ils n’aient péché fort inutilement par témérité. A les en croire, de Josèphe viendrait tout le mal. Ne sachant que faire de la phrase qui les gêne et qui nous gêne, ils lui en imputent aussitôt l’entière paternité et l’en déclarent l’unique auteur : tandis que, dans son chapitre iv, le § 154, d’une part, l’histoire des Tobiades, de l’autre, sont des morceaux empruntés, c’est lui et lui seul qui, de but en blanc et sans que rien dans ses sources l’y invitât, aurait imaginé cette « o'.acpsctç twv cpdpcov », cause de tant
* Staik, Büchler, Schürer, dans les passages précédemment visés ou cités. Cf. Wellhausen, 241 ; Willrich, 98.
Wellhausen, 241 : < Die Behauptung, dass sich die beiden Mâchte in die Einkünfte des Landes geteilt hâlten, ist eine Verlegenheitsauskunft des Josephus, riie den Voraussetzungen der Erzâhlung selber nicht gerecht wird » ; cf. 228, note 1. — Willrich, 95 : • Josephus... balf sich mit der Verlegenheitsannahrne, dass Antiochos der Kleopalra die Sleuern Syrien's, Pliônikien’s, Samareia's als Mitgift gegeben habe. » — Büchler, 48 : t So erweist sich die Nachricht von der Theilung der Einkünfte als vôllig unhaltbar und sie ist als eine durch nichts begründete Vèrlegenheitsannahme des Josephus anzusehen, die zur Erklârung des “Berichtes nicht verwendet werden darf. »
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de tracas pour ses lecteurs. Il sera permis de trouver que c’est là une conjecture un peu prompte, et qu’on a trop négligé de l’appuyer de raisons valables. Mais le plus grave, c’est qu’elle a le tort de n’avancer guère les choses, ou, à parler franc, qu’elle ne les avance pas du tout. Car, la responsabilité de Josèphe fût-elle établie, — et elle ne l’est pas, ne peut pa*s l’être ^ — il s’agirait toujours de comprendre comment il a pu risquer une affirmation qui ne s’accorde ni avec ce qu’il a rapporté, une ligne plus haut, du traité conclu entre Antiochos III et Ptolémée V, ni avec le long récit, relatif aux Tobiades, dont il l’a fait suivre pendant plusieurs pages 2. Là est tout le problème, et qu’on ne résout pas. Alléguer ou sous-entendre que Josèphe est un pauvre esprit et un historien confus (ce que, d’ailleurs, je n’ai garde de contester) serait, en l’espèce, une explication vraiment trop simple pour que personne la pût estimer suffisante.
Peut-être, avant de charger Josèphe ou tout autre de l’absurdité qu’on aperçoit ici, eût-il été d’une sage méthode de commencer par rechercher où réside exactement cette absurdité. Se trouve-t-elle dans le texte, ou, d’aventure, ne serait-elle pas simplement dans la version qu’on en a faite? L’interprétation traditionnelle des mots
oiaipsôÉvTcov Tcov cpopojv ne mène à rien de raisonnable : voilà
qui est dûment acquis. Mais il reste à voir si, à l’interprétation traditionnelle, il n’est pas loisible d’en substituer une meilleure.
* On voit, par la note 2 de la page précédente, que le terme de « Verlegenheitsannahme » a fait fortune. Suivant les trois auteurs quej’yai cités, Josèphe se serait trouvé dans un grand embarras, d'où il n’aurait pu se tirer que par un expédient de rencontre, à savoir par l’affirmation aventurée, contenue dans son §155. Mais j’avoue qu’à l’examen les angoisses de Josèphe ne m’apparaissent pas avec tant de clarté. Willrich (95) explique du mieux qu’il peut en quoi elles auraient consisté : — Josèphe savait que la Koilé-Syrie, conquise par Antiochos III de 203 à 198, demeura en son pouvoir même après le traité de 196 et le mariage de Cléopâtre; — mais il croyait savoir, d’autre part, que l’histoire des Tobiades était contemporaine du règne de Ptolémée Epiphanes; — or, cette histoire lui montrait un Ptolémée (qu’il pensait donc être Ptolémée V) levant des impôts en Koilé-Syrie; — pour expliquer ce fait, Josèphe s’est ainsi vu réduit à supposer qu’Antiochos III avait renoncé en faveur de son gendre à la moitié des tributs payés par les Koilé-Syriens. Voilà qui est bien déduit et qui serait spécieux, n’était qu’on débute dans cette argumentation par un postulat, à mon avis inadmissible. Où prend-on que Josèphe savait qu’après 196 la Koilé-Syrie resta au pouvoir des Séleucides? Il l’a si peu su, qu’il déclare précisément le contraire, et que, dans la phrase qui forme son § 154, il attribue catégoriquement au roi d’Égypte, nous l’avons vu de reste, la possession de la province. La vérité, c’est que le problème, dont le § 135 des AniiquiUs Judaïques^ si l’on en croit nos critiques, serait la solution désespérée, ne s’est jamais posé à l’esprit de Josèphe.
* Voyez la juste remarque de Büchler, 47 : « Bleibt es noch ÎTamQX unverstàndlich^ wie Josephus die Theilung der Steuern unter die beiden Kônige mit dem in der Tobiadengeschichle Erzâhlten in Einklang gebraçht bat. >
Ce qu’on aurait dû remarquer depuis longtemps, c’est que la phrase en discussion est au moins équivoque. On peut la traduire comme on a toujours fait, sauf à s’engager dans l’impasse que j’ai signalée et que d’autres avaient signalée avant moi ; on peut aussi en proposer une traduction différente. Le point capital ici, c’est évidemment la signification des mots ol àtxcpoTspot jSaaiXsTç, xoïq Tout le monde s’est mis en tête qu’ils désignent les rois d’Asie et d’Égypte : mais il n’y a à cela nulle nécessité. Dans la phrase (§ 154) qui précède immédiatement la nôtre, il est fait mention d’Antiochos III, de Ptolémée V et de Cléopâtre. On voit mal pourquoi les à[jt,cpÔT£po' [iactXsTç seraient les deux premiers personnages plutôt que le second et le troisième. Le fait est que, si nous nous reportons à l’histoire du Tobiade Joseph, dans la partie de cette histoire où est raconté le séjour d’Hyrkan en Égypte, nous lisons, au § 208 : xal tosTç O'.aAtTrcov b 'Yo/cavb; -^(TTraffaxo
Toùç ^acrtXÉaç' ol 0£ àaasvtoç aùxov sloov..., et, au §218 .' b o''J'p)cavbç ou; wvrjoraxo TiaToaç éxaxbv xal 'Ttapôsvouç xoaauxaç... TrpooYjYaysv xoùç [xlv xcp ^affiXsT, xàç ol xY| KXsoTcàxpa' tcyvxcov ol Oauaaoavxcov xY|V x:ap' IXTrloa
xwv oojotov TToXuxlXctav xal xwv ^aoiXscov aùxwv k .. Personne ne niera que, dans ces deux passages, le titre de ^aaiXet; s’applique au roi et à la reine d’Égypte. Il en peut être de même dans celui qui nous occupe. De sorte que rien ne sera plus légitime que la version suivante : « Les tributs [de la Koilé-Syrie] ayant été partagés entre les deux souverains de l’Égypte, les principaux de chaque pays achetaient le droit d’imposer leurs concitoyens, et remettaient au roi et à la reine le montant des tributs, qui avait été fixé à l’avance. »
Philologiquement, cette traduction est irréprochable, et j’estime qu’elle donne un sens parfaitement plausible. Il faut cependant prévoir une objection. Plusieurs, sans doute, auront peine à
^ L’expression ol paoiXôi;, « les rois », désignant le roi et la reine d’Egypte, était fei bien passée dans l’usage, à la basse époque alexandrine, qu’on la retrouve même chez les Latins. On lit dans T. Live ; Alexandream ad Ptolemæum et Cleopatram rege$ M. Atilius, M’. Acilius legati ..... dona tulere 'xxvii, 4, 10 j ; — Legati ab Ptclemæo et Cleopatra regihus Ægypti gratulantes quod M’. Acilius consul Auliochum regem Græcia expulisset venerunt; — reges Ægypti ad ea quæ censuisset Senatus, paratos fore, gratiæ regibus aclæ (xxxvii, 3, 9-11); — Primi Alexandrin! legati ab Ptolemæo et Cleopatra regihus vocati sunt (xliv, 19, 6); — Regibus Ptole-
niæo Cleopatræqup, si quid per se boni commodique evenisset, id magno opéré Senatum lætari [xlv, 13, 7).
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admettre ce partage des impôts provinciaux qu’auraient consenti, selon notre explication, le roi et la reine d’Égypte : ils allégueront probablement que l’histoire des Lagides ne nous a rien révélé de tel, et que nul écrit d’origine alexandrine, nul document public des temps ptolémaïques arrivé jusqu’à nous n’offre trace >
d’un pareil fait. Il se peut; mais la question n’est pas de savoir si le partage dont il s’agit a été un fait réel ; la question est de savoir si le chroniqueur anonyme à qui Flavius Josèphe emprunta ^
l’histoire des Tobiades — car il n’y a nul motif pour faire intervenir ici, comme on l’a voulu, la personne même de Josèphe — a pu en avoir ridée et croire à sa réalité. Or, la chose, à la réflexion, est tout à fait vraisemblable. La plupart des critiques s’accordent aujourd’hui à reconnaître que cet anonyme, — sans doute un habitant de la Samarie‘, — rédigea sa narration à une époque assez basse : certainement après 193, à cause du nom de Cléopâtre qu’il donne à la reine très probablement dans le courant ou vers la fin du ii® siècle peut-être même, comme le suppose Willrich'^, après l’année 107, en raison de la mention spéciale qu’il fait de la ville de Skythopolis. Il paraît donc sûr qu’il écrivait dans un temps où, en vertu d’un régime qui datait du règne de Philométor^, les reines d’Égypte étaient associées officiellement et dans les formes les plus solennelles à l’exercice de la puissance royale. C’était là une particularité propre au royaume Lagide, sans analogue dans les autres monarchies, dont notre auteur, comme tous les étrangers, ne pouvait manquer d’être frappé. Il en a été vivement frappé en effet : la preuve en est que, sans souci ou plutôt sans soupçon de Tanachronisme, il l’a transportée dans son récit, bien qu’il s’agisse dans ce récit d’ une époque fort antérieure à celle où vivait le narrateur. Ce qu’on observe, dès qu’on parcourt l’histoire des Tobiades, c’est que Cléopâtre y occupe presque autant de place que Ptolémée ° : non seulement le roi paraît ordinairement accompagné de la reine’; non seulement les deux souverains font ensemble accueil aux étrangers de marque^; non seulement la reine reçoit d’eux les mêmes hom-
1 Willrich, 99-100, 101-102; Büchler, 86 et suiv., 95.
2 Voir Büchler, 106.
3 Büchler, même page.
Willrich, 98-99. Voir cependant les objections de Büchler, 70, note 74.
® S'rack, Dyn. der Ptolem., 2-3, 32; cf. Wilcken, Berl. Philol. Wochenschr,^ ■ i")
® Büchler, 106, a déjà fait, avec raison, cette remarque.
’ § 171 ; 208 et suiv.
5 Mêmes passages.
mages et les mêmes présents que le roi * ; mais, de plus, on nous la montre participant aux affaires publiques : c’est ainsi, pour citer un trait caractéristique, que l’ambassadeur Athénien, à son retour de Judée, l’informe, aussi bien que Ptolémée, des résultats de sa mission^. Visiblement, pour l’iiistorien de Joseph et d’Hyrkan, l’Égypte — l’Égypte de tous les temps, à l’image de celle du sien — était un pays où les reines étaient les égales des rois. Plein de cette idée, on comprend que, par une suite facile d’exagérations, il se soit persuadé que cette égalité se retrouvait en toutes choses; qu’ainsi, les deux souverains avaient l’un et Pautre un droit pareil sur les revenus de l’I^tat; qu’en conséquence, ils les divisaient exactement entre eux; et que les impôts des provinces, partagés par moitié, allaient remplir à la fois et le trésor du roi et celui de la reine. Ce qui put rendre l’erreur plus aisée, c’est qu’au temps où fut composée la chronique qui célébrait la fortune des Tobiades, la Palestine ayant cessé depuis bien des années de dépendre de la monarchie Lagide, ses relations avec l’Égypte s’étaient sensiblement relâchées : rien d’étonnant si, chez les Hébreux demeurés au pays, on n’avait plus alors qu’une connaissance assez incertaine des règles de l’administration alexandrine.
Ainsi, l’objection qu’on pouvait d’abord être tenté de m’opposer se laisse facilement écarter. — A peine, à présent, est-il besoin de faire remarquer par quels avantages se recommande l’interprétation nouvelle que j’ai proposée. Avec elle s’évanouissent toutes les difficultés qu’entraînait l’interprétation traditionnelle et qui, tout à l’heure, nous arrêtaient. Les incohérences et les contradictions relevées plus haut disparaissent ; tout, maintenant, se suit bien et marche à souhait : — Les pays syriens ont été cédés, en toute propriété, par Antiochos à son gendre; — Ptolémée et Cléopâtre s’en sont partagé la jouissance; — tous les tributs que doivent ces pays sont donc désormais affermés et perçus pour le compte de la couronne égyptienne, avant d’être versés entre les mains du roi et de la reine; — l’histoire du fermier Joseph nous montre précisément comme il est procédé, au nom de l’Égypte, à leur adjudication et à leur rentrée. On le voit : la phrase relative à la « oiatp£(7i; Twv ^opojv » n’est plus pour causer au lecteur ni gêne ni surprise; elle renferme une indication qui se concilie sans nulle peine avec les données du contexte. A la vérité, il peut sembler au premier moment que cette indication n’avait rien d’indispensable
^ § 208; 217. Comp., au § 185, ce qui est dit des cadeaux que Joseph expédie, de Syrie, au roi et à la reine,
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et qu’on l’eùt omise sans dommage; je crois cependant que nous nous apercevrons dans un instant qu’elle n’était pas superflue.
On ne s’étonnera pas, au point où nous sommes parvenus, que ma traduction me paraisse devoir être préférée à celle qui a eu cours jusqu’ici. J’ose me flatter que quelques-uns de mes lecteurs partagent déjà cette préférence. Ils sont en droit, toutefois, d’attendre de moi un supplément de preuve qui lève tous leurs doutes et fixe leur opinion. Le mieux, certainement, serait que quelque passage de notre chapitre iv, inintelligible ou peu intelligible tant qu’on s’en est tenu pour le § 155 à l’ancienne interprétation, s’éclairât, grâce à la nouvelle, d’une pleine lumière. Il me semble que ce cas se présente et que les § 177-178 nous viennent fournir à propos la confirmation souhaitée.
On nous raconte là comment, le jour où devait être adjugée, à Alexandrie, la ferme des impôts de la Koilé-Syrie, le Tobiade Joseph se fit fort, en présence du roi, de tirer des contribuables une somme double de celle qu’offraient ses concurrents, les autres candidats à la ferme. Le récit se poursuit ainsi : tou oï pacriXéwç
7]0£toç ax&uaavTOç xai w; au^ovxc t'^v tz^ôgoùov aùxou xaraxupouv ttjV à)V7]v T(ov TsAtov èxeivcp orj<7avTOç, £pO[j.£Vou 0£ el xat roùç aùxbv
G’cpbop’ à(TX£t(joç àTC£xptvaxo' (( 0(0(700 yàp, £tTC£v, àvÔpojTiouç àyaÔoùç xat XaXouÇ, OIÇ OOX à'Xt(7Xrj(7£X£ L » Aiyziv 0£ XOUXOUÇ OtXtV£Ç £t£V EtTlbvXOÇ, « aùx(>v, £t7r£v, oj paa'tX£o, ai X£ xat xY|V yuvaTxa x'r|V OYjV ÔTuàp àxaxÉpou [j,£pouç £yyu'/](70[X£vouç ototo[i,t )) r£Xà(7aç o'b nxoX£pii-aToç
(7uv£yo6pY|(7£v aùxco ov/cc xwv b[j.oXoyouvx(j3V ’é/stv xà x^Xt;. Ce qui, traduit littéralement, veut dire (on ne saurait citer une traduction plus littérale que la version latine reproduite dans l’édition Didot) : « Quum autem rex ista libenter audivisset dixissetque se ei, ut qui reditus suos augeret et amplificaret, vectigalia addicere, præterea vero id eum interrogaret ecquos sponsores dare posset,
* Le manuscrit P {Palatinus du Vatican) donne àTrttjxv^oETat. La leçon àTitcxTicTSTe est celle de VEpitome de Josèphe; elle ne peut faire Tobjet du moindre doute, et c’est avec pleine raison qu’on l’a reçue dans la vulgate.
* Dans la vulgate, on lit âtocopC oot. La présence du second mot se concilierait assez mal avec l’interprétation que je proposerai plus loin; en effet, comme on le verra, ce n’est pas au roi seul, c’est au roi et à la reine que Joseph doit offrir des garants. Mais, précisément, M. Théodore Reinach veut bien me faire remarquer que le mot aot est omis dans le manuscrit [E] de VEpitome^ dont les leçons, pour les 1. XI-XV des Antiquités Judaïques (cf. Niese, FL Josephi Optra^ III, præf., xxxvi), méritent souvent la plus sérieuse considération.
SUU m PASSAGE DE l’I.AVIUS .lOSEI'llE
festive admodum respondit : « Dabo eiiiiii,inquit, bonos et lionestos homines quibus non » Quumque iuberet [rex] ut qui sint
isti diceret, « Te ipsum, subiecit, o rex, coniungemque tuam pro utraque parte sponsores do. » Hic subridens Ptolemæus ei vectigalia sine fideiiussoribus addixit. »
Je crois que cet entretien du roi et de Joseph n'a jamais été pleinement compris. Il est deux endroits, en effet, où me semblent avoir bronché, sans exception \ les traducteurs ou commentateurs que j’ai consultés. A tous, autant que je puis voir, le verbe au pluriel àTTtcTTjceTs, d’une part, les mots uTrlp sxaTspou [xépouç, de l’autre, ont causé le même grand embarras. Citons quelques exemples. Le vénérable Arnauld d’Andilly écrit ^ « Le roy vit avec
plaisir que Joseph augmentoit ainsi son revenu ; mais il luy demanda quelles cautions il luy donneroit. Il luy répondit de bonne grâce qu’il luy en donneroit d’excellentes et telles qu’^^ ne pourroit les refuser. Le roy luy ayant commandé de les nommer, il luy dit : « Mes cautions, sire, seront Votre Majesté et la Reine, qui tous deux répondrez pour moy. » C’est se tirer d’affaire commodément, mais en manquant à tous ses devoirs de traducteur : au pluriel àTricx-ZiasTs qui le gênait, on voit qu’Arnauld a substitué tout simplement un singulier, puis que, par un escamotage opportun des mots u7i£p sxaTÉpou [xepouç, il a supprimé la seconde des deux difficultés qu’il avait à résoudre. Moins cavalière, l’interprétation du P. Gillet n’est guère plus satisfaisante ^ « Le roi accepta avec plaisir des offres qui augmentoient aussi considérablement ses revenus. . . Mais avez-vous, dit-il à Joseph, des cautions à donner ? Oui, répondit agréablement ce jeune homme, j’en ai; ce sont des gens de bien, fort solvables, et dans lesquels vous aurez pleine confiance. Et qui sont-ils, poursuivit le roi? Vous-même, d"une part, répliqua Joseph, et la reine, de Vautre, vous répondrez l’un et l’autre pour moi. » Il est manifeste que les mots uTrsp éxarépou aépouç sont ici pris à contre-sens; et pour à7n(7T'/j(7£T£, si on l’a prudemment rendu par un pluriel qui, au premier abord, peut faire illusion, il apparaît trop cependant que ce n’est qu’un faux pluriel, et qu’au verbe le traducteur donne pour sujet Ptolémée, ce qui, sans doute, est un peu osé. Whiston, dont la version anglaise est justement appréciée, ne se montre, dans le passage
* Peut-être cependant la vérité a-t-elle été entrevue par Maffahy [ümp. of the Ptolemies, 218) : « . . . Josephus oflers, hy way of joke, the king and queen as sureties to themselves on his part, » Le savant historien n^a, du reste, pas mieux compris que les autres commentateurs en quoi consiste la plaisanterie du Tobiade.
* Œuvres de Josèphe, Paris, 1667, I, 43.
* Œuvres de Josèphe^ Paris, 1756, II, 497.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
qui nous intéresse, guère supérieur à ses confrères ^ ; « The king was pleased to hear that ofïer, écrit-il . . . But when lie asked him this question : « Whether he had any sureties, that would be bound for the payment of the money? », he answered very pleasantly : « I \\ ill give such security, and those of persons good and responsible, and which you shali hâve no reason to distrust. » And when he badehim name lhem who they were, he replied : « I give thee no other persons, o king, for my sureties than thyself and this thy wife, and you shall be security for ooth parties. » Assurément, « you shall hâve no reason to distrust » est une traduction exacte de a olç oùx àTïtaTT^cTôTE )) , puisque l’anglais suit ici le grec mot à mot; mais quel est le sujet du verbe, et d’où vient que ce sujet est au pluriel? Voilà ce qu’on aimerait à savoir, ce que Whiston aurait dù indiquer, et sur quoi il glisse prestement. Le lecteur ignorant quelles personnes représente le pronom « you », la phrase de Joseph en demeure parfaitement incompréhensible. Quant à traduire uTTÈp £xaT£Gou p,£pou(; pur « for botli parties », c’est un contresens (si ce n’est un non-sens?) qui égale pour le moins celui du P. Gillet^.
Ajoutons maintenant que, chez tous ces interprètes, la seconde réponse faite au roi par le fermier Joseph, — laquelle, au dire de son biographe, est pourtant extrêmement plaisante ((jcpoop' àcrT£iw; à7:£xp'vaT& — nous paraît à nous singulièrement froide et tout à fait dépourvue d’agrément. Ptolémée exigeant de lui des cautions, au moment où il lui va confier la ferme de la Koilé-Syrie, le Tobiade déclare qu’il choisit pour garants et le roi lui-même et la reine. Franchement, à qui persuadera-t-on que cela soit fort spirituel? Convenons qu’il est impossible de goûter le sel de cette niaise turlupinade, et difficile même de lui trouver un sens. S’il suffit d’elle pour que le roi, ravi, ne se tienne pas de joie, comme il est dit au § 178, c’est que vraiment sa bonne volonté était grande ou que les dieux l’avaient fait d’un heureux naturel.
^ Antiquities of the Jews (1737), p. 491 de l’éd. de 1897.
^ Lurabroso [Hech. sur l'Economie politique de l'Ég^jpte^ 325) a présenté des mêmes mots une explication originale, qui mérite d’être citée : « Joseph, dit-il, s’étant proposé pour la ferme et des impôts et du revenu des confiscations (cf. § 176 : aÙTÔç ôè ôtTcXaotova tü)v xsXùiv) owcreiv ÛTiidj^veÎTO xat twv àp-apTovriov el; tov
oixov a'jTOîj xàç oÙGiai; àvaTr£[X'|/£iv aùxw • xa: yàp xoOxo xoîç xeXecrt c>uv£TCi7rpàax£Xo), le roi, après la lui avoir adjugée, demanda aussitôt quelles étaient ses cautions. Le fermier promit alors des fidéijusseurs dignes de toute confiance, et, pressé de les indiquer, déclara que c'étaient le roi et la reine qu'il donnait comme garants l’un et l’autre revenu [uiràp éxaxepou gepouç) *. Celte interprétation est ingénieuse, mais tirée de bien loin et trop compliquée ; je ne pense pas qu’on puisse s’y tenir. Ce qui suffirait, au surplus, à la faire condamner, c’est qu’avec elle la plaisanterie de Joseph demeure aussi peu intelligible qu’avec les précédentes.
SUH UN PASSAGE DE FLAVIUS JOSÈPIIE
Mais cependant tout change et tout s’arrange, sitôt qu’on entend la phrase . . .oiaiGsOévrcov . . .twv cùopcov comme j’ai proposé tout à l’heure qu’on l’entendit. D’abord, on démêle sans peine la signification des mots ÛTCsp exarépou (xspou; : les deux « aépYi » sont les deux parts des impôts syriens, afférentes Tune au roi, l’autre à la reine. Pour chaque part il faut une caution; ainsi, chacun des deux souverains a besoin d’un garant : de là la phrase de Joseph : ôoWoj vàp... àvOpcoTiouç . , , rj[q oùx à.'Ji’.aTr^czxô^ OÜ le verbe a
naturellement pour sujets Ptolémée et Cléopâtre. Et quant à la plaisanterie du fermier, on voit nettement, à présent, en quoi elle consiste; si elle ne mérite pas l’éloge trop véliément qu’en fait le narrateur, elle ne laisse pas néanmoins d’être assez gentiment malicieuse : au roi, Joseph offre pour garant sa femme; à la reine, il offre son mari; les deux époux devront répondre l’un pour l’autre. — Ainsi, l’explication que j’ai donnée du § 155 une fois admise, les §§ 117-178 se trouvent expliqués du même coup dans toutes leurs parties, et rien ne subsiste des obscurités qu’on y rencontrait. Je ne pouvais, en vérité, désirer une contre-épreuve plus concluante, ni par où apparût, avec plus d’évidence, la nécessité de l’interprétation que j’ai adoptée. Celle-ci nous livre le mot d’une énigme, insoluble jusque-là, et qui avait rebuté les plus clairvoyants.
Les résultats très simples auxquels aboutit cette étude doivent être précisés en peu de mots :
1® Les manuels d’histoire ancienne nous enseignent communément qu’après le mariage de Cléopâtre, fille d’Antiochos III, avec Ptolémée V Epiphanes, les revenus de la Koilé-Syrie furent attribués mi-partie au royaume d’Égypte, mi-partie au royaume d’Asie. Cette opinion doit être abandonnée. Elle se fondait uniquement, prêtant d’ailleurs aux plus graves objections historiques ‘, sur une
* On est en droit de s’étonner, en eilet, que les critiques qui, comme Mommsen, Wilcken, Niese, sont convaincus — et convaincus avec juste raison — que, depuis le début du in® siècle, la Koilé-Syne dépendit complètement des Séleucides, puissent croire en même temps au partage des tributs de la province. On serait curieux de savoir par quel biais ils accordent cette croyance avec l’alfirmation si catégorique de Polybe, reproduite plus haut — sTreiôovTO Travreç ol Tipoeipyigévot totioi toi; èv iiupta (xxviii,!, 2-3) — , et avec les passages si
explicites du 11® livre des Macchabées, qui nous montrent Héliodore, agent de Séleukos IV, réclamant pour son prince les trésors déposés dans le temple de Jérusalem. Ce sont là des textes dont il est impossible de faire bon marché; et force est de reconnaître qu’ils contredisent tout à fait l’hypothèse du partage.
ËEVÜE DES ÉTUDES JUIVES
certaine façon de traduire une certaine phrase de Flavius Josèphe. Or, cette traduction, inacceptable à première vue en raison des contradictions qu’elle introduit dans le texte de l’historien, est manifestement viciée par le plus fâcheux contre-sens. Il ne s’agit, dans la phrase en question, que d’un prétendu partage des impôts de la Koilé-Syrie entre un roi et une reine d’Égypte.
2° J’ajoute que ceux-ci, bien qu’ils portent les noms de Ptolémée et de Cléopâtre, n’ont sûrement rien de commun avec Ptolémée Epiphanes et la fille d’Antiochos III. Comme l’atteste, en effet, le rapport que nous avons établi entre elle et un passage de l’histoire des Tobiades (§ 177-178), la phrase où il est parlé du partage des tributs émane du même écrivain à qui est due cette histoire : c’est de lui que Flavius Josèphe l’a prise ou en a pris les éléments. En sorte que le Ptolémée et la Cléopâtre associés pour la « otatpsaiç To)v oôpiov B ne sont autres que les souverains, d’un caractère un peu trop légendaire, mais certainement antérieurs, s’ils ont existé, à l’époque d’Epiphanes, qui sont censés avoir été les protecteurs du fermier Joseph et de son fils Hyrkan ^
3» Si Flavius Josèphe a reproduit volontiers, d’après sa source, la phrase qui a été l’objet d’un si long malentendu, la raison en est sans doute que, rapportant l’histoire des Tobiades au temps qui suivit le mariage d’Epiphanes avec Cléopâtre et pensant, d’autre part, que la Kôilé-Syrie avait formé la dot de la princesse, il estimait tout naturel qu’elle eût gardé des droits personnels sur les revenus de son apport. Au surplus, la présence, dans le chapitre IV, du § 155 était nécessaire pour que le lecteur de ce chapitre eût la claire intelligence des § 177-178.
4® En somme, Josèphe, tout à fait conséquent avec lui-même, a simplement cru, lorsqu’il écrivait son § 155, ce qu’il croyait déjà en écrivant le § 154 : que, depuis 196, les provinces syriennes étaient retombées dans la dépendance exclusive de l’Égypte. C’est la même erreur qui se trouve dans les deux passages et qui se poursuit de l’un à l’autre. Il est singulier qu’on ne s’en soit pas avisé plus tôt.
Mvueige Hollkaux.
^ Cf. plus haut, p. 162, note 3. Remarquons, en tout cas, que si l’on admet leur existence réelle, le nom de Cléopâtre est forcément inexact, puisque la première reine d’Egypte qui l’ait porté est la femme d’Epiphaues.
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