PREFACE
En poursuivant depuis onze années mes études sur Platon, je suis arrivé a des conclusions qui s'opposent à rautorité régnante des savants comme Schleiermacher, Hermann et Zeller. Un ouvrage sur Platon, que j'ai publié en 1888 (1), n'a pas été même mentionné par Zeller dans les Jahresberichte ûher die platonische Literatur que cet éminent historien de la philosophie grecque a fournis à la Revue internationale : Archiv fur Geschichte der Philosophie. H y cite les moindres articles disséminés à travers les journaux philologiques allemands, mais il s'est dispensé de nommer mon livre : on me connaissait comme élève de Teichmûller, qui avait soutenu durant toute sa vie des polémiques trop personnelles contre Zeller, et cela suffisait pour me juger sans me lire. Un autre vétéran des recherches platoniciennes, Susemihl, a été plus impartial : il a parlé de mon travail assez longuement et très favorablement dans
(1) Erhaltung imd Untergaag der Staatsverfassungen, nach Plato Aristoteles und Machiavelli. Breslau, Verlag von W. Koehner, 1888. — Voir sur ce livre les articles critiques suivants : Revue philosophique, vol. XXVII. — Philosophische Monatshefte, vol. XXVII. -- Rivista italiana di filosofia, avril 1888.
Tannuaire : Bursians Jahresberichte ûber die Fortschritie der AUerthumswissenschaft.
Dans cel ouvrage, je m'étais contenté crétudier le texte de Platon et d'Aristote, sans trop me préoccuper de Fimmense littérature produite par leurs écrits. J'ignorai la plupart des investigateurs de Platon, en sorte que je n'ai pas le droit de me plaindre d'avoir été ignoré a mon tour. Mon livre était une thèse soutenue publiquement a Dorpat pour obtenir le titre de magister, auquel est attachée l'autorisation d'enseigner dans les universités russes. La discussion publique ne fut pas une vaine formalité en cette occasion. Les philologues de l'Université de Dorpat, qui ne m'avaient guère vu fréquenter leurs leçons, m'attaquèrent avec une violence inusitée. C'était une fête pour eux de mettre a nu l'ignorance d'un philosophe en matière d'érudition philologique. On me concéda enfin le titre de magister, tout en me conseillant d'étudier a fond la littérature de Platon, et de ne plus me contenter de la connaissance des textes originaux. J'étais puni de mon insouciance juvénile, et je jurai de me venger, en étudiant la littérature de Platon mieux que mes maîtres. Après avoir épuisé tout ce que j'ai pu trouver dans les bibliothèques de Dorpat, de Moscou et de Kazan, où je travaillai successivement, je me suis décidé a chercher des matériaux plus complets au British Muséum de Londres. J'y ai travaillé une année en 1889-1890.
Le but de mes recherches était surtout de me rendre compte de l'origine et du développement de la logique de Platon. Je voyais en Platon un grand logicien, le véritable créateur de la science logique, et je voulais savoir comment il avait trouvé sa méthode. Cela me plongea dans le chaos des écrits sur la chronologie des œuvres de Platon. C'est une littérature bizarre, où les uns contredisent les autres,
et tous ignorent la moitié de leurs devanciers. J'ai bientôt compris qu'il y aurait un avantage k connaître toutes les observations faites depuis qu'on étudie le texte de Platon, à les comparer, à les peser, et k édifier mes propres conclusions sur la base de ce qu'auraient trouvé^mes devanciers. Cette méthode, plus laborieuse que celle qui est généralement en vogue, me paraissait aussi plus digne de la grande difficulté du sujet. Je suis logicien de profession et je me suis dit que ce qui était le but de mes recherches pouvait en même temps devenir le moyen de résoudre la question préalable de la chronologie des dialogues. Il s'agissait tout simplement d'appliquer la logique au texte de Platon, et aussi aux écrits de tous ses commentateurs.
Le premier fruit de ces nouvelles recherches fut une introduction générale à l'étude de Platon, intitulée « Sur la tradition du texte de Platon », écrite en polonais et publiée en 1891 par l'Académie des Sciences de Cracovie (1). Dans ce travail, j'exposais les conditions exceptionnelles de la tradition du texte de Platon, je résumais Tliistoire des manuscrits, des éditions et des traductions de ses œuvres, et j'établissais la probabilité de l'authenticité de presque tous les dialogues attribués à ce philosophe. En outre, je m'efforçais de prouver que Thrasylle, l'éditeur des œuvres de Platon, n'est nullement identique avec l'astrologue Thrasylle, et que l'ordre des tétralogies est beaucoup plus ancien qu'on ne le croit généralement. Ces recherches, connues hors de la Pologne seulement par le court résumé français contenu dans le Bulletin de l'Académie des Sciences de
(4) 0 logice Platona, Cz. I, Krakow, 4891, 69 pag. gr. 8». — - Un résumé de cet ouvrage a été publié en français dans le Bulletin de l'Académie des sciences de Oracovie, avril 1890.
&acovie, élaienl la première partie d'une œuvre volumiqai devait traiter de la logique de Platon dans tous df^tails.
En IM'JO, je dus retourner en Russie. L'Université de Kazin me confia bientôt après mon retour l'enseignement de la logiijue et de la psychologie, et me nomma ensuite examiiialeur de ces sciences. Les cours absorbaient une partie considérable de mon temps, d'autant plus que j'étais k l'Université de Kazan Tunique professeur qui enseignât la logique el la psychologie, et que je voulais conformer mon cours, non seulement aux programmes officiels, mais aussi aux demandes légitimes de mon auditoire, formé d'étudiants de toatefi les Facultés et beaucoup plus nombreux que celui des autres cours de la Faculté des lettres de l'Université de Kazan.
Cependant, je continuai durant les années de mon profes- MTtl (iHlHMKliri) \k donner tout mon temps libre à Platon. Ea IH91 je présentai la deuxième partie de mon ouvrage à l'Académie des sciences de Cracovie. Cette deuxième partie (écrite en polonais) sur la littérature de la logique de Platon H EUT la méthode que devraient suivre les investigations ulUhrienres, effraya l'abbé Pawlicki, qui en rendait compte, par l'abondance des notes bibliographiques. 11 ne comprit fias la portée méthodologique de cet écrit, et n'y vit qu'un iriTail bibliographique, indigne de figurer dans les mémoires 4e l'Académie. On m*engagea k garder mon manuscrit |iour l'ajouter plus tard comme supplément h ma propre eiposition de la logique de Platon. Ne voulant pas attendre ai longtemps, j'adressai ce manuscrit au Comité de l'Institution de Mianowski a Varsovie, et, grâce au compte rendu liés favorable qu'en fit M. Henri Struwe, professeur à ri'niversih' de Varsovie, j'obtins la publication de cette
deuxième partie de mon œuvre, aux frais du Comité de la caisse de Mianowski, 'a Varsovie, en 1892. Cette deuxième partie (1) de c la Logique de Platon » ne sortait pas plus que la première des questions préliminaires. En résumant ce qui a été écrit jusqu'k nos jours sur la logique de Platon, j'insislais sur l'importance du problème chronologique et sur la nécessité de comparer les théories logiques des dialogues plutôt que les théories morales ou métaphysiques. Les progrès logiques et méthodologiques, une fois obtenus, sont inébranlables, et constituent un caractère bien plus évident du développement intellectuel du philosophe que ses convictions métaphysiques.
Sur la base méthodologique ainsi déterminée, j'allais continuer l'étude détaillée de chaque dialogue de Platon et de leur ensemble. Mêlant convaincu que, pour être au courant de tout ce qui se rapporte à mon sujet, il fallait des bibliothèques infiniment plus riches que celles des Universités russes, j'ai demandé et obtenu en 1895 un congé de plusieurs années, et je ma suis décidé enfin a abandonner ma chaire pour me consacrer entièrement à mes investigations scientifiques. Je m'installai de nouveau en automne 1895 dans le Musée britannique, où je travaillai jusqu'à ce que j'eusse complété les nombreux matériaux réunis auparavant. J'ai épuisé aussi les richesses de la Bibliothèque impériale de Berlin, qui contient des écrits relatifs a Platon manquants encore au British Muséum. Depuis deux années, je me suis retiré à la campagne pour ordonner et revoir toutes mes notes et rédiger mes conclusions.
En juin 1895, je présentai à l'Académie des sciences de
(1) 0 logice Platona, Cz. II, Warszawa 1892, 60 p. gr. 8». — Résumé dans le Bulletin de V Académie des sciences de Cracovie, novembre 1891 .
Cracovie, étaient la première partie d'une œuvre volumineuse qui devait traiter de la logique de Platon dans tous ses détails.
En 1890, je dus retourner en Russie. L'Université de Kazan me confia bientôt après mon retour renseignement de la logique et de la psychologie, et me nomma ensuite examinateur de ces sciences. Les cours absorbaient une partie considérable de mon temps, d'autant plus que j'étais à l'Université de Kazan Tunique professeur qui enseignât la logique et la psychologie, et que je voulais conformer mon cours, non seulement aux programmes officiels, mais aussi aux demandes légitimes de mon auditoire, formé d'étudiants de toutes les Facultés et beaucoup plus nombreux que celui des autres cours de la Faculté des lettres de l'Université de Kazan.
Cependant, je continuai durant les années de mon professorat (1890-1895) k donner tout mon temps libre k Platon. En 1891 je présentai la deuxième partie de mon ouvrage k l'Académie des sciences de Cracovie. Cette deuxième partie (écrite en polonais) sur la littérature de la logique de Platon et sur la méthode que devraient suivre les investigations ultérieures, effraya l'abbé Pawlicki, qui en rendait compte, par l'abondance des notes bibliographiques. Il ne comprit pas la portée méthodologique de cet écrit, et n'y vit qu'un travail bibliographique, indigne de figurer dans les mémoires de l'Académie. On m'engagea k garder mon manuscrit pour l'ajouter plus tard comme supplément k ma propre exposition de la logique de Platon. Ne voulant pas attendre si longtemps, j'adressai ce manuscrit au Comité de l'Institution de Mianowski a Varsovie, et, grâce au compte rendu très favorable qu'en fit M. Henri Slruwe, professeur k l'Université de Varsovie, j'obtins la publication de cette
deuxième partie de mon œuvre^ aux frais du Comité de la caisse de Mianowski, a Varsovie, en 1892. Cette deuxième partie (1) de « la Logique de Platon » ne sortait pas plus que la première des questions préliminaires. En résumant ce qui a été écrit jusqu'k nos jours sur la logique de Platon, j'insistais sur l'importance du problème chronologique et sur la nécessité de comparer les théories logiques des dialogues plutôt que les théories morales ou métaphysiques. Les progrès logiques et méthodologiques, une fois obtenus, sont inébranlables, et constituent un caractère bien plus évident du développement intellectuel du philosophe que ses convictions métaphysiques.
Sur la base méthodologique ainsi déterminée, j'allais continuer l'étude détaillée de chaque dialogue de Platon et de leur ensemble. M'étant convaincu que, pour être au courant de tout ce qui se rapporte k mon sujet, il fallait des bibliothèques infiniment plus riches que celles des Universités russes, j'ai demandé et obtenu en 1895 un congé de plusieurs années, et je md suis décidé enfin a abandonner ma chaire pour me consacrer entièrement k mes investigations scientifiques. Je m'installai de nouveau en automne 1895 dans le Musée britannique, où je travaillai jusqu'k ce que j'eusse complété les nombreux matériaux réunis auparavant. J'ai épuisé aussi les richesses de la Bibliothèque impériale de Berlin, qui contient des écrits relatifs k Platon manquants encore au British Muséum. Depuis deux années, je me suis retiré k la campagne pour ordonner et revoir toutes mes notes et rédiger mes conclusions.
En juin 1895, je présentai k l'Académie des sciences de
(1) 0 logice Platona, Cz. II, Warszawa 1892, 60 p. gr. 8*. — Résumé dans le Bulletin de V Académie des sciences de Cracovie, novembre 1891 .
Cracovie la troisième partie de la logique de Platon, trois fois plus volumineuse que les deux premières et cependant traitant seulement des trois premières tétralogies des œuvres de Platon. M. Stembach, en en rendant compte, proposait qu'on en suspendît la publication jusqu'à ce que Tauteur eût terminé ses recherches sur les six autres tétralogies, ce qui aurait exigé plusieurs années. Mais cette fois l'Académie fut plus indulgente que son rapporteur. Elle se limita à exiger (pour cause d'économie), V omission de la plupart des textes grecs cités à V appui de mes conclusions, la réduction des textes traduits par moi pour la première fois en polonais et nécessaires à mon argumentation y et l'omission de la plus grande partie des notes bibliographiques, qui dans le manuscrit primitif indiquaient tout ce qu'on a écrit sur chaque dialogue et constituaient une bibliographie plus complète que toutes celles qui existent pour la littérature platonicienne. Je me suis conformé à ces exigences, et l'Académie des sciences de Cracovie a entrepris la publication de mon ouvrage ainsi défiguré et réduit à la moitié de son volume primitif.
Mais il m'importait d'en faire connaître les conclusions principales à la critique allemande. Dans ce but j'ai entrepris en juillet 1895 un voyage k travers les Universités de l'Allemagne, afin de consulter personnellement les savants les plus compétents pour l'étude de Platon : Gomperz à Vienne, Schanz a Wùrzburg, Siebeck a Giessen, Natorp et Cohen à Marburg, Peipers, Wilamowitz-Moellendorf Baumann à Gôttingen, et enfin Susemihl a Greifswald. Tous ces professeurs m'ont reçu avec l'hospitalité la plus charmante, ont écouté patiemment mes argumentations et m'ont vivement encouragé a les faire connaître en Allemagne aussitôt que possible. Plusieurs d'entre eux ont écrit k M. Stein, le directeur de VArchiv fur Geschichte der Philosophie, en le priant de publier dans son
journal le résumé alleniaiid (1) de mon ouvrage, malgré les attaques qu'il contenait contre l auiorilé de Zeller. M. Stein s'est montré aussi impartial qu'aimable, en ajournant les articles déjk préparés pour le prochain numéro de VArchiv, et en insérant dans ce numéro en une seule fois les 48 pages in-8** de mon résumé (!2), quoique VArchiv n'eût encore jamais publié un résumé (Selbstanzeige) aussi long d'un ouvrage étranger.
Après cette publication, je reçus des lettres de savants allemands, qui me pressaient d'accélérer une édition allemande de l'œuvre originale, inaccessible encore à la grande majorité des connaisseurs de Platon, a cause de la langue dans laquelle elle était écrite. En même temps mon ami Lewis Campbell laisait à Londres certaines démarches, qui décidèrent la maison Longmans, Green et C>^, à m'engager à écrire pour eux un volume en anglais sur Platon. J'acceptai cette proposition et je signai le contrat qu'on m'offrait, croyant que mon œuvre aurait tout à gagner en étant publiée en anglais plutôt qu'en allemand, car l'anglais est lu beaucoup plus en France et en Allemagne que ne l'est l'allemand en Angleterre et en France. En outre aucun pays n'a manifesté autant d'intérêt pour Platon que les Etats-Unis d'Amérique, et un livre anglais y trouvera bien plus facilement des lecteurs qu'un livre allemand.
Désirant faire connaître aussi en France les résultats prin-
(1) Ce résumé avait été primitivement écrit pour le Bulletin de l'Académie des sciences de Cracovie, mais il fut trouvé trop long (48 pag. 8°), et on exigea que je le réduisisse à une dizaine de pages. C^estce deuxième résumé, écrit en français, qui figure dans le Bulletin de novembre 1895.
(2) Anhiv fUr Geschichte der Philosophie, tome IX, pages 67-114, Berlin, octobre 1895 : c Ueber die Echtheit, Reihenfolge nnd die logischen Theorien der drei ersten Tetralogien von Platos Werken. >
cipaux de mes études, je me suis adressé à TAcadémie des sciences morales et politiques, qui a bien voulu me permettre la lecture du mémoire qui suit, dans sa séance du J6 mai 1895. Cette lecture provoqua quelques observations, placées ici a la suite du mémoire. Il n'est pas étonnant que je n'aie pas réussi, en présentant aussi brièvement un sujet tellement compliqué, à convaincre en tous points mes auditeurs. Mais je crois au moins avoir attiré Tattention sur un genre de recherches presque entièrement négligé en France, et il ne serait peut-être pas trop présomptueux d'espérer que I Académie des sciences morales et politiques, qui a tant fait pour encourager l'étude de Platon, proposera un jour un prix pour établir la chronologie des dialogues de ce philosophe.
Dans l'œuvre que je prépare actuellement, je suis certain de pouvoir écarter les doutes qui furent émis après la lecture de ce mémoire. Je me propose entre autres de prouver les thèses suivantes :
1. Les derhières œuvres de Platon, écrites après sa soixantième année, sont : le Parménide, le Sophiste, le Politique^ le Philèbe, le Timée, le Critias et les Lois,
2. Dans les Lois, ainsi que dans les autres écrits de la même époque, Platon a abandonné sa théorie des idées telle qu'elle était exposée dans les dialogues de son âge mûr, c'esla-dire dans le Banquet, le Phédon et la République.
3. Le Théétète et le Phèdre sont postérieurs au Phédon et précèdent le Parménide, dont ils sont séparés par un long intervalle d'inactivité littéraire de Platon.
4. Les recherches sur le style de Platon, inaugurées par Campbell en 1867 et continuées en Allemagne depuis 1878 par Blass, Roeper, Dittenberger , Jecht, Frederking, Hoefer, Schanz, Kugler, Gomperz, Walbe, Siebeck, C. Ritter, Tiemann et Van Cleef (dont aucun ne connaissait Campbell !),
sont un des moyens les plus elticaces pour la solution définitive du problème de la chronologie des œuvres de Platon. Toutes ces recherches sont d'accord entre elles si Von sait les interpréter, comme l'exige la nature logique de ces observations.
5. La méthode des comparaisons logiques, indiquée dans le présent mémoire, confirme en tout point les résultats des comparaisons stylistiques, et nous conduit a un degré de certitude objective inconnu jusqu'ici dans l'histoire des recherches relatives a la chronologie des œuvres de Platon,
Je termine en priant les lecteurs de cette préface et du mémoire suivant, de bien vouloir m'adresser (74, calle SanAndres, La Coruna, Espagne) leurs observations et leurs critiques, et de m'indiquer les travaux relatifs a la logique ou au style de Platon qui auraient pu échapper a mon attention. Je tâcherai d'utiliser aussi bien que possible cette correspondance pour l'œuvre anglaise, qui paraîtra durant l'hiver prochain.