‹ Sur une nouvelle méthode pour déterminer la chronologie des dialogues de Platon [microform]. Mémoire lu le 16 mai 1896, à l'institut de France devant l'Académie des sciences morales et politiquesChapitre 3 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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n'approchait pas de la certitude, et il a construit une charpente logique solide, déterminant certaines vérités générales relatives à la chronologie des dialogues de Platon. Une de ces vérités, solidement établie par Ueberweg et depuis confirmée par beaucoup d'autres investigateurs, consiste dans l'affirmation que les célèbres dialogues poétiques de Platon, le Banquet, le Phédon, la République, ont été écrits beaucoup plus tôt que les dialogues dialectiques, le Parménide, le Sophiste, le

Politique.

Il est inutile de récapituler ici les arguments d'Ueberweg, dont l'œuvre est généralement connue. Je veux seulement rappeler qu'Ueberweg s'est servi des témoignages adroitement interprétés d'Aristote, et de certaines observations sur la forme et le contenu des deux groupes

de dialogues.

L'importance de ce résultat sera évidente, si nous nous souvenons que la théorie des idées de Platon, si intimement unie à toute représentation du platonisme, est surtout énoncée dans les dialogues poétiques, tandis qu'elle est complètement abandonnée, ou du moins transformée, dans les dialogues dialectiques. Tandis que le Socrate du Banquet, du Phédon et de la République avait une intuition divine des idées qu'il concevait comme en extase, le maître anonyme qui dirige la conversation dans le Sophiste et dans le Politique, de même que le Socrate du Philèbe, a une nouvelle méthode de comprendre la réalité au moj^en de la classification des concepts de sa propre raison. Cet élan vers la théorie de la connaissance, inauguré dans le Théêiète, poursuivi dans le Parménide, le Sophiste et le Politique, appliqué à la morale et la métaphysique dans le Philèbe, à la physique dans le Timée, à la politique dans les Lois, est un des faits mémorables de l'histoire de la pensée humaine, un fait comparable à la critique de la raison pure de Kant. Ce fait apparaît dans toute son impor-

tance si nous l'attribuons à la vieillesse de Platon, après la tentative manquée des idées transcendantes. Mais si les dialogues dialectiques n'étaient que des exercices déjeune homme, abandonnés ensuite par Platon à l'âge viril, si Platon avait perdu l'espérance de créer la vérité à l'aide de sa propre raison et s'était contenté plus tard de l'intuition poétique qui lui aurait fait deviner la vérité au lieu de la produire dans sa propre conscience, alors Platon serait plutôt un poète qu'un philosophe, et il n'aurait pas fondé une école qui dure depuis deux mille ans.

Les preuves du contraire, accumulées par Ueberweg, n'ont pas convaincu tous ses lecteurs, et il s'est lui-même laissé convaincre par un critique passionné (Schaarschmidt) que le Sophiste et le Politique étaient non seulement postérieurs à la République, mais à la mort de Platon, c'est-à-dire qu'ils étaient écrits par un de ses disciples. Mais tandis qu'Ueberweg devenait infidèle à ses propres découvertes, un autre savant arrivait par une méthode originale à confirmer en tous points le résultat principal de l'œuvre d'Ueberweg. Ce savant Écossais, Lewis Campbell, plus connu par d'autres travaux que par ses investigations platoniciennes, publia en 1867 des recherches remarquables, restées parfaitement inconnues à ceux qui ont écrit sur Platon durant les vingt-huit années suivantes.

Il avait entrepris l'édition du texte avec commentaire de quelques dialogues, entre autres du Sophiste et du Politique, et, en étudiant ces dialogues, il avait voulu établir l'originalité de leur style parl'énumération des termes rares que Platon a employés dans ces dialogues et nulle part ailleurs. En se servant du lexique platonicien d'Ast, il remarqua qu'un grand nombre d'expressions originales et rares, employées par l'auteur du Sophiste et du Politiquey ne se retrouvent nulle part ailleurs que dans les Lois. Cette observation l'engagea à poursuivre des comparaisons avec les autres œuvres de Platon, et il est arrivé à démon-

•trer — ce que personne n'avait encore reconnu avant lui, et ce qui constitue une découverte de premier ordre dans rétude de la chronologie des dialogues de Platon, — que le Sophiste et le Politique, considérés dans leur ensemble, se rapprochent, sous le rapport lexicographique, beaucoup plus des Lois que de la République.

Campbell a eu Tidée originale et féconde de compter le i nombre des termes et expressions que chaque dialogue de Platon a en commun avec les Lois, à l'exclusion de toutes les autres œuvres de Platon. Il a trouvé que le Sophiste, le Politique, le Philèhe, le Tintée et le Critias ressemblent plus aux Lois, quant à leur vocabulaire, que tout ce que Platon a écrit.

Le Tintée, le Critias et les Lois se distinpruent par Toriginalité de leur vocabulaire. Ces trois dialogues contiennent, d'après les calculs et les énumérations de Campbell. 1492 mots dont Platon n'a pas fait usage dans ses autres œuvres. Un auteur qui a à sa disposition une telle richesse de vocabulaire, qu'il peut limiter lusage de près de 1500 mots à trois de ses ouvrages ne mérite pas les jugements étroits de Schaarschmidt, qui voyait un motif suffisant pour douter de l'authenticité du Sophiste dans ^ l'emploi de quelques expressions qu'on ne trouve pas ailleurs dans Platon.

Cette opinion de Schaarschmidt, vulgarisée en France par les nombreux mémoires de M. Huit, devient inacceptable, quand on constate, par les laborieuses recherches de Campbell, que le Théétète contient 93 mots que Platon ailleurs n'a jamais employés.

Le Sophiste et le Politique ont un grand nombre de mots rares en commun uniquement avec l'œuvre posthume de Platon. Ces mots uniques sont en grande partie des termes scientifiques, introduits dans la langue grecque par Platon et acceptés plus tard par Aristote, comme, par exemple.

En outre, Platon aimait de plus en plus dans sa vieillesse à puiser la richesse de son vocabulaire dans les œuvres des poètes tragiques, dont il a toujours été admirateur. Enfin, il se plaisait à former de nouveaux composés, comme àJtaTrXao-ToV, etc.

Malgré cette grande originalité du vocabulaire des iernières œuvres de Platon, originalité qui excède de beaucoup celle des œuvres de son âge mûr comme le Banquet, le Phédon et la République, Campbell a trouvé que, si l'on prend comme base de comparaison le Tintée, le Critias et les Lois, généralement reconnus comme œuvres de la vieillesse de Platon, et si l'on compte les mots rares que chaque autre dialogue ne partage qu'avec une de ces dernières œuvres, aucun dialogue ne contient autant de ces mots que le Sophiste et le Politique, dans lesquels, considérés comme un seul dialogue, on trouve plus de 120 mots rares qui ne se retrouvent nulle part dans Platon hors des Lois, du Timée et du Critias,

La ressemblance du Philèhe avec ce groupe, sans être frappante, est très grande, si l'on considère la qualité des termes. La quantité des termes employés uniquement dans le Philèbe et les trois dernières œuvres est moindre, parce que la plupart de ces termes reviennent aussi dans le Sophiste et le Politique, de manière qu'on ne peut plus les désigner comme communs au Philèbe aux Lois, au Timée et au Critias, à l'exclusion de tout autre dialogue.

Les observations de Campbell établissaient, d'une manière incontestable et définitive, que, sous le rapport de la langue, le Sophiste, le Politique et le Philèbe étaient remarquablement proches du Timée, du Critias et des Lois, Campbell en tirait la conclusion que ces six dialogues formaient le groupe des dernières œuvres de Platon, écrites dans sa vieillesse.

Ces recherches, qui donnaient déjà la solution d'un

problème si compliqué, ont été malheureusement enfouies par l'auteur dans les préfaces dé son édition du Sophiste

et du Politique,

On n'est pas accoutumé à chercher des investigations originales et importantes dans la préface d'une édition de texte, et comme, d'ailleurs, le Sophiste et le Politique ont été beaucoup moins lus que les autres œuvres de Platon, les recherches de Campbell ont passé entièrement inaperçues. Aucun auteur allemand ne les cite. Zeller n'en parle pas dans son Histoire de la Philosophie grecque, et même la dernière édition du manuel d'Ueberweg, si complète pourtant sous le rapport bibliographique qu'elle mentionne un petit article récent de Campbell sur un papyrus contenant des fragments du Phédon, ignore l'œuvre capitale du même savant, son édition du Sophiste et du Politique, avec les trois préfaces assez longues qu'elle contient. La seule bibliographie platonicienne spéciale qui existe, publiée en 1874 par Teuflel, ignore également les belles éditions du Théétète, du Sophiste et du Politique, publiées par Campbell, quoique ces éditions soient certainement les meilleures qui existent jusqu'à ce îour de ces trois dialogues.

De cette manière, l'œuvre de Campbell est restée sans aucune influence, et, même en Angleterre, quoique Grote, Jowett, Thompson, Jackson, Archer-Hind, soient arrivés à des conclusions identiques à celles de Campbell quant à la date du Sophiste et du Politique, aucun d'eux n'a reconnu la grande importance méthodologique et historique de la découverte de Campbell.

Tandis que le problème de la chronologie des œuvres de Platon se trouvait ainsi résolu incognito en Angleterre, et tandis qu'en Allemagne on en cherchait toujours la solution en désespérant d'y arriver, en France l'Académie des sciences morales et politiques a fait plus que toute autre société scientifique pour encourager ces études, sans pourtant ar-

river à faire étudier la chronologie des œuvres de Platon. MM. Chaignet, Fouillée, et, récemment M. Huit, ont regardé la chronologie des œuvres de Platon comme un problème secondaire et en grande partie insoluble, et ont cru pouvoir représenter les théories platoniciennes sans se préoccuper de leur évolution. Encore plus récemment la même chose est arrivée à M. Élie Halévy.

Un auteur français est arrivé presque à connaître les recherches de Campbell, sans pourtant se décider à les étudier; M. Huit, dans son œuvre sur Platon, cite quelques articles récents de Campbell, évidemment sans les avoir compris, car il croit que Campbell n'a fait que continuer certaines recherches allemandes, tandis qu'il les a précédées d'au moins quinze années.

En Italie, Tocco a développé la méthode d'Ueberweg et il' est arrivé à confirmer que le Sophiste, le Politique et le Philèhe appartiennent au dernier groupe des œuvres de Platon; mais il ne connaissait pas Campbell et ne pouvait pas, par conséquent, atteindre le degré de certitude que donne la confirmation mutuelle des résultats obtenus par Ueberweg, Campbell et Tocco.

Dans cet état de choses, sept années après la publication de V Introduction au Sophiste et au Politique de Campbell, un savant allemand, M. Blass, fît une observation qui confirmait admirablement les conclusions de Campbell. M. Blass, en étudiant les orateurs grecs, vit que la coutume d'éviter l'hiatus n'a commencé à Athènes que dans la première moitié du iv* siècle avant Jésus-Christ. Il cite à Tappui de son affirmation le fait que Platon évite l'hiatus, non seulement dans le Timêe, le Critias et les Lois, mais encore dans le Sophiste . le Politique et le Philèbe. Il en conclut que ces six dialogues doivent être les derniers que Platon ait écrits. L'observation de M. Blass, énoncée dans son grand ouvrage sur VÉloquence grecque, n'a trouvé aucun écho et est restée à peu près inaperçue, puisque Zeller continuait

toujours à voir dans le Sophiste, le Politique et le Philèhe des œuvres antérieures à la République,

En 1878, Hoeper publiait la première monographie allemande sur le style de Platon. Il s'est limité à étudier les formes du duel, et il a trouvé que 8vofv avec le pluriel ne se trouve hors des Lois que dans le Sophiste, le Politique et le

Philèhe.

La terminaison atv des adjectifs et participes est limitée aux hois, au Sophiste, au Politique, au Timée et à la République. La forme vwv est propre aux lois, au Sophiste, au Politique, au Philèbe, et, en outre, seulement au Théétète, au Phèdre et au Banquet. Ces observations isolées n'avaient quelque importance que si on les comparait avec celles de Campbell et de Blass, ce que Roeper ne fit pas. C'est pourquoi son travail, une thèse de doctorat, n'a attiré aucune attention, même en Allemagne.

Ce n'est qu'en 1881, quatorze années apiès Tœuvre de Campbell, que parut un travail allemand sur le style de Platon, ayant le but conscient de se servir de l'étude du siyle pour résoudre le problème de la chronologie. Ce travail, publié par Dittenberger, a suscité assez de discussions, et il est généralement cité comme le premier essai d'une statistique du style de Platon. Dittenberger ignorait aussi ses devanciers, mais il a eu une idée originale, qui fait que son travail a une importance considérable. Il a choisi, comme mesure des changements du style de Platon, des synonymes qui peuvent se remplacer mutuellement, comme xaeoTrep et ^(TK^P, et il a trouvé que xaeà;r6p est beaucoup plus fréquent dans le Sophiste, le Politique, le Philèbe, le Timée, le Crilias et les Lois que dans toutes les autres œuvres de Platon et que ««iTri/a prédomine dans la République, le Phèdre, le Phédon, le Banquet, enfin que dans les dialogues qui généralement sont reconnus comme œuvres de la jeunesse de • Platon, w<T7r£p s'emploie uniquement {Euthyphron, Apologie, Criton, protagoras) et xxBâmp manque tout à fait.

iT

En outre, Dittenberger remarque que ri pni'v, très fréquent dans les Lois et dans les autres dialogues où xaeà7r«p prédomine sur wdTTcp, manque entièrement dans la grande majorité des œuvres de Platon. Ces observations augmentaient le nombre des caractères de style communs aux Lois et aux cinq dialogues que Campbell avait prouvé être de la même époque, mais elles étaient isolées, et personne ne savait qu'elles confirmaient les observations beaucoup plus nombreuses de Campbell.

Le travail de Dittenberger a eu cependant le mérite de créer une école. Son élève Jecht a publié, bientôt après lui, une étude sur «'8« dans les œuvres de Platon, et il a prouvé que l'usage de ce mot, dans les Lois, ressemble beaucoup à l'usage qu'en fait Platon dans les dialogues dialectiques, et difière de celui de la République.

Bientôt après, Fred^-rking, à Dorpat, et Hœfer, en Allemagne, ont publié des travaux sur ts, yi^, roi dans le style de Platon. Leurs observations confirment en tous points celles

de Dittenberger.

Ces travaux ont décidé aussi l'éditeur de Platon, Martin Schanz, à quelques nouvelles investigations du même genre. Il s'était beaucoup servi de l'édition du Sophiste de Campbell et il l'avait cité plusieurs fois. Mais il ne s'attendait pas à trouver des recherches sur le style dans Y Introduction, et il ne l'avait pas lue. Cela fait qu'il cite Dittenberger comme l'inventeur de la méthode stylistique de déterminer la chronologie des dialogues. Schanz a suivi l'exemple de rittenberger, en choisissant comme objets de son étude des synonymes qui peuvent se remplacer muiuellement. lia prouvé que Platon, qui dans Va. République, le Théétète, le Phèdre, employait de préférence tw ôWi, w? à^vjôwf, s'est accoutumé à l'usage de ovtcoç et àXvjôû; dans les mêmes écrits oii xaeàTTc-p prédomine sur wcrTrco, c'est-à-dire dans le Sophiste, le Politique, le PhUèbe, le Timée et les Lois. Schanz a eu le soin 4e prouver que le même changement a eu lieu dans

la langue de Xénophon à peu près vers la même époque que dans le style de Platon. Tandis que Schanz faisait ces observations, Kugler écrivait une monographie très intéressante sur f*&>v, xotvuv, pivroc et quelques autres particules employées par Platon. Toutes ces observations, ainsi que celles que E. Walbe publiait dans sa thèse de doctorat, en 1888, sur 7râ« et ses composés dans les œuvres de Platon, étaient en parfaite harmonie avec celles de Campbell, Blass, Tocco, Rœper, Dittenberger, Jecht, Frederking,

Hœter et Schanz.

Mais personne ne connaissant l'ensemble de ces travaux, les détails pris séparément n'avaient pas une force convaincante. Des douze auteurs cités ici, seuls Dittenberger et Schanz étaient généralement connus et discutés. Zeller, ignorant les recherches de Campbell, employait toute son autorité contre la statistique du style, et il cherchait même, comme M. Huit en France, à la rendre ridicule.

La grande influence de Zeller, à Berlin et dans toute l'Allemagne, était contrebalancée par l'opinion d'un autre connaisseur de Platon, non moins compétent, Théodore Gomperz, de l'Université de Vienne. Gomperz, sans connaître Campbell, s'était laissé convaincre par les observations de Dittenberger, et Schanz les avait complétées par quelques nouvelles observations, qu'il publia dans les Mémoires de

l'Académie.

Tous ces travaux se limitaient à indiquer la similitude du style entre les différents groupes des dialogues de Platon, surtout le groupe des LoiSy ainsi que les différences qui séparent ces dialogues des autres.

Cette similitude du style, les différences nombreuses entre ces six dialogues et toutes les autres œuvres de Platon, l'admission générale du témoignage d'Aristote sur la composition des Lois dans la vieillesse de Platon, étaient des arguments suffisants pour établir que les cinq dialogues qui se ressemblaient tant sous le rapport du style dataient de

la même époque que les Lois, Ces travauxont été faits par des philologues, et tous tendent à confirmer l'idée que s'était formé de la chronologie des œuvres de Platon le premier logicien, Ueberweg, qui avait daigné s'occuper de ce problème. Plus de vingt-cinq années après Ueberweg, un autre philosophe, l'auteur si estimé de V Histoire de la psychologie, Hermann Siebeck, s'intéressa au même problème, et aussitôt il imagina une méthode de l'étude de style plus parfaite que celle des philologues, et plus convaincante. M. Siebeck, en vrai psychologue, s'est demandé quelle explication psychologique pourraient avoir les changements du style de Platon. En étudiant ces changements, il est arrivé à remarquer que beaucoup des habitudes acquises par Platon dans sa vieillesse s'expliquent par l'augmentation du degré de certitude que Platon attachait à ses spéculations. C'est ainsi qu'en classifiant les formules affirmatives comme problématiques, assertoires et apodictiques, Siebeck a trouvé que la forme apodictique, dans les six dialogues qui d'après les recherches précédentes doivent être estimés comme les derniers, est quatre fois plus fréquente que la forme problématique, tandis que dans les autres œuvres de Platon, selon la place qu'elles occupent dans son développement logique, l'emploi de la forme apodictique décline, jusqu'à égaler numériquement l'emploi de la forme problématique dans les œuvres qui probablement sont les plus anciennes. Platon débutait avec prudence et affirmait ses opinions d'abord comme possibles ou probables. Plus tard, ayant convaincu des centaines de disciples, il était arrivé à une force de conviction qui l'entraînait de plus en plus à tout affirmer d'une manière absolue.

Cette belle observation de Siebeck avait déjà été faite d'une manière générale par Campbell en 1867, mais Campbell ne l'avait pas basée sur des calculs exacts, et on en doit attribuer tout le mérite à Siebeck.

Ces travaux sur la statistique du style de Platon étaient,

jusqu'en 1888, publiés dans des journaux ou comme thèses de doctorat. Ce n'est qu'en 1888 qu'apparut le premier livre sur ce sujet, écrit par Constantin Ritter, professeur dans l'enseignement secondaire en Wurtemberg.

C. Ritter ne connaissait qu'une partie de ses devanciers allemands, mais il a fait plus que tous ensemble pour déterminer les changements du style de Platon. Tandis que la plupart des auteurs précédents (excepté Campbell) ont étudié à peine quelques détails, C. Ritter a calculé la fréquence de quarante différentes expressions dans toutes les œuvres de Platon. Ce n'est que peu de chose en comparaison avec les centaines de mots rares énumérés par Campbell, mais la méthode employée par Ritter étant entièrement différente de celle de Campbell, l'harmonie des résultats obtenus par l'un et l'autre indépendamment devient d'autant plus remarquable. Car C. Ritter, après avoir compté toutes les formules fréquentes dans Platon, arrive à la même conclusion à laquelle Campbell était parvenu en établissant la statistique des mots rares : à savoir que le Sophiste, le Poliliquc et lo Phllèhe ressemblent, sous le rapport du style, aux Lois, au Timée et au Critias plus que tous les auti'es dialogues de Platon, malgré les difïérences du contenu de ces dialogues. D un autre côté, ce groupe des six dernières œuvres de Platon difïère essentiellement, quant au style, de toutes celles qui les ont précédées, même de celles qui traitent les mêmes matières, comme, par exemple, la République et les Lois.

C. Ritter distingue, outre le dernier groupe de six dialogues, le groupe moyen formé par la République, le Phèdre et le Théélète, ce qui est aussi parfaitement d'accord avec les recherches précédentes. L'œuvre de C. Ritter, accueillie très froidement en Allemagne, a été beaucoup critiquée par Zeller, qui, cependant, reconnaissait la patience et l'immense travail de l'auteur, et lui conseillait d'employer h s connaissances et les aptitudes acquises dans ces re-

cherches pour refaire l'œuvre d'Ast et produire un nouveau lexique de Platon. \

Après C. Ritter, les recherches sur le style de Platon ont presque cessé. Tiemann et Van Cleef ont encore publié quelques suppléments à l'œuvre de Ritter, mais depuis six ans on ne retrouve plus nulle part de nouveaux essais sur ce sujet. Il paraît avoir été enterré par Zeller et quelques autres historiens de la philosophie grecque, comme par exemple Windelband, qui, dans sa récente édition de l'Histoire de la Philosophie grecque, ose encore, après toutes les preuves contraires, nier l'authenticité même du Sophiste.

Dans la dernière édition de VHistoire de la philosophie d'Ueberweg, de 1894, ainsi que dans la dernière édition de Tœuvre de Zeller, le Sophiste et le Politique sont représentés comme précédant le Phédon, en sorte que l'immense travail dépensé depuis 1861 pour prouver le contraire paraît n'avoir laissé aucune trace. Campbell seul, plus attentif que ses confrères allemands, a remarqué la coïncidence de leurs résultats et des siens. 11 a publié dans la « Classical Review > un compte rendu très favorable de l'œuvre de Ritter (1), et il a essayé d'attirer l'attention du monde savant sur ses propres travaux, en publiant deux articles, un dans la Bibliotheca Platonica, en Amérique, et un autre dans les T7^ansactions ofthe Philological Society d'Oxford. Ces articles (2) sont restés aussi inconnus que

(1) Que cependant ni Tauteur ni Téditear ne lui avaient envoyée.

(2) C'est aussi à Campbell que fut confiée par la rédaction de VEncyclopsedia Britannica la tâche d'écrire l'article Plato pout cette encyclopédie. Cet article a popularisé, à travers le inonde anglais, les vues de Campbell ; mais la modestie de l'auteur l'a empêché d'en signaler l'originalité et il ne pouvait pas non plus entamer une polémique dans un article d'encyclopédie. Cela fait qu'avant la publication de mon travail sur les trois premières tétralogies de Platon (Archiv fur Geschichte der Philosophie, tome IX, pg. 67-114) en octobre 1895 personne en Allemagne ne connaissait l'œuvre de Campbell.

Fintroductionau Sophiste, et ils ont eu seulement le résultat d'induire M. Huit à croire que Campbell avait été convaincu par les Allemands de l'authenticité du Sophiste et de la date de ce dialogue.

Enfin, sans se laisser décourager par le silence universel, Campbell est revenu à ses études sur le style de Platon et les a considérablement étendues dans l'édition monumentale, en trois volumes, de la République, qu'il avait préparée en collaboration avec Jowett et qu'il publia après la mort de cet éminent philologue. Dans cette édition, presque tout un volume est consacré à de nouvelles recherches de Campbell sur le style de Platon; son article des Transactions s'y trouve aussi réimprimé.

Après Campbell, on a essayé encore plusieurs autres méthodes de déterminer la chronologie des dialogues de Platon: Teichmiiller s'est servi d'une ancienne observation de Spengel sur la rivalité entre Isocrate et Platon, et a appliqué le même point de vue aux relations de Platon avec les autres écrivains contemporains, Xénophon, Aristophane, Aristote, etc. Il définit le genre littéraire des écrits de Platon comme « dialogue polémique », et il s'eflbrce, par d'ingénieuses hypothèses, de rattacher chaque œuvre de Platon aux œuvres des autres auteurs de son temps. Cette méthode, appliquée aussi par Diimmler, a bien, des difficultés, et elle repose toujours sur beaucoup de données problématiques, ('ependant il est très important de remarquer que Teichmiiller et Diimmler s'accordent à regarder le Sophiste, le Politique, le Philèbe, à côté des Lois, du Timée et du Critias, comme les dernières œuvres de Platon, ce qui est d'accord avec Campbell et les travaux allemands sur la statistique du style, et en opposition avec l'ancienne tradition de Schleiermacher et Hermann , représentée encore actuellement par Zeller.

Une autre méthode, employée par Peipers, consiste à comparer les théories ontologiques de Platon. Ces compa-

raisons ont conduit Peipers à reconnaître que le Sophiste et le Politique ainsi que le Philèbc appartiennent à la même époque que les Lois,

Enfin, Siebeck, outre ses études stylistiques, a employé encore un autre moyen pour déterminer Tordre des dialogues : il a trouvé que Platon cite souvent ses propres écrits et que parfois il annonce ceux qu'il va écrire. Ces allusions lui ont permis de tirer quelques conclusions, sur l'ordre dans lequel ont été écrits les dialogues et il en résulte également que le Philèbe, le Sophiste et le Politique doivent avoir été écrits par Platon dans sa vieillesse.

Les auteurs énumérés jusqu'ici sont les plus importants: il y a eu en outre beaucoup de travaux moins originaux sur Platon, mais personne n'a entrepris de réunir les observations de tous ceux qui ont étudié Platon. La somme totale des arguments qui déterminent l'ordre des dialogues sufl[lt

pour prouver rigoureusement que la République, le Théétête, le Phèd7^e ont précédé le Parménide et le Sophiste, que \q Politique, le Philèbe et le Timée leur ont succédé et qu'ils ont été écrits, ainsi que le Critias et les Lois, par Platon après qu'il eut atteint l'âge d'au moins soixante ans. Mais cette preuve, qui est contenue dans l'ensemble des recherches faites jusqu'à ce jour, n'est pas encore admise, puisque les arguments isolés n'ont convaincu ni Zeller, ni Chaignet, ni Fouillée, ni beaucoup d'autres historiens de la philosophie grecque.

Il faut donc une nouvelle méthode pour donner la solution définitive du problème agité depuis un siècle par tant de patients érudits. Le chemin est indiqué par ce fait, que les résultats les plus importants ont été obtenus jusqu'ici par un logicien. C'est donc à l'aide de la logique et par la logique qu'on peut le plus facilement vaincre les difficultés dont est hérissé notre problème.

Depuis huit années, je me suis voué à l'étude de ce sujet, et ayant lu tous les travaux sur Platon contenus dans les

deux bibliothèques les plus riches et les mieux organisées du monde, le British Muséum et la Bibliothtîque Impériale de Berlin, je suis arrivé à la conviction que personne jusqu'ici ne s'était donné la peine de le faire.

Personne encore n'a embrassé Tensemble des recherches relatives à la chronologie des dialogues de Platon. Cet ensemble, bien étudié, méthodiquement exposé, suffirait à la rigueur pour résoudre le problème et en donner la preuve; mais, en outre, il y a encore une méthode, négligée jusqu'ici, et très efficace, pour confirmer et compléter toutes les recherches précédentes. Cette méthode, que je voudrais soumettre au jugement de l'Académie des sciences morales et politiques, consiste à comparer les théories logiques énoncées par Platon dans ses différentes œuvres.

On a jusqu'ici considéré Platon comme métaphysicien et comme moraliste, et on n'a pas suffisamment remarqué qu'il a été un grand logicien, le créateur de la méthode de l'investigation scientifique. Or, il est très difficile de déterminer la direction des changements d'opinion en métaphysique et en morale. On peut commencer par l'idéalisme et aboutir au matérialisme, et passer du panthéisme au spiritualisme, aussi bien qu'évoluer en sens contraire. Mais une méthode acquise n'est abandonnée que quand on a trouvé réellement mieux. Le progrès logique est plus évident et i)lus objectif que le progrès métaphysique ou moral. Donc, si l'on veut employer les changements de doctrine comme moyen de déterminer la chronologie, il faut surtout observei- les théories logiques, la méthode d'investigation. Or, si Ton compare sous ce rapport le groupe formé par les six dialogues qui ont été désignés par toutes les recherches comme les dernières œuvres de Platon, on remarque aisément qu'il y a un changement très important dans la méthode même de l'exposition : dans les œuvres que Platon a écrites entre sa quarantième et sa cinquantième année, comme le Phédon, le Banquet, la R&pu-

hlique, il se représentait le monde des idées comme un monde objectif, indépendant de Tesprit investigateur. C'était pour lui un monde de réalités éternelles devinées par l'homme, grâce à l'inspiration divine, et c'est cette théorie qui est généralement connue comme la théorie des idées. Elle est identifiée avec le platonisme par la plupart des savants qui l'ont étudiée.

Cependant Platon paraît avoir des doutes dans le Théêtète et le Parmënide, et il change tout à fait sa logique depuis le Sophiste. Ses idées n'existent plus hors d'une âme qui les conçoive, et nous arrivons, par un procédé qui ressemble à la critique de la raison pure de Kant, â un système d'idées qui n'ont pas d'existence objective, mais qui sont créées par le sujet qui les conçoit. Ce sujet, idéalisé dans le Théêtète avec un art incomparable, n'a guère besoin de Dieu pour créer la science. Il se sert de sa propre raison pour augmenter le trésor du savoir humain {Politique), et il emploie sa vie dignement à classifier, diviser et définir les concepts qu'il a créés. Cette doctrine éminemment logique a succédé à la doctrine métaphysique des idées, et on peut aisément en trouver les vestiges dans les Lois. Si l'on considère, que le Sophiste, le Politique, le Philèhe, le Timee et les Lois, pris ensemble, constituent presque la moitié des textes que Platon nous a laissés, on voit qu'il serait bien sapei'ficiel de jager le platonisme sans tenir compte de ces œuvres, qui sont l'expression la plus mûre de la pensée de Platon.

Je ne puis ici entrer dans les détails. Ces détails sont contenus dans un ouvrage publié actuellement par l'Académie des Sciences de Cracovie, et ils seront également présentés dans un volume écrit en anglais qui sera publié avant la fin de cette année par la maison Longmans, Green et 0'8, à Londres. J'en ai voulu faire connaître les lignes générales à l'Académie des sciences morales et politiques, parce qu'aucune Société savante n'a manifesté autant

d'intérêt pour les recherches platoniciennes que la vôtre. Je désire donc attirer votre attention sur le fait que le problème de la chronologie des œuvres de Platon n'est pas insoluble, que la solution en est déjà trouvée, et qu'il n'est plus permis dorénavant de l'ignorer quand on veut exposer n'importe quelle partie de la philosophie de Platon.

La lecture de ce mémoire donne lieu aux observations suivantes de MM. Wadâington et Arthur Desjardins.

M. AVaddington : — L'Académie s'est trop souvent occupée de Platon et a provoqué par ses concours de trop remarquables travaux non seulement sur sa philosophie, mais encore sur ses écrits pour laisser passer inaperçue la lecture de M.Lutoslawski. Je crois être son interprète en remerciant l'auteur du savant mémoire qu'elle vient d'entendre.

Je n'ai pas la prétention de parler en son nom sur le fond même de la question ; mais il doit lui sembler tout naturel qu'un de ses membres exprime son sentiment sur une question dont il a fait une étude

spéciale.

La critique moderne depuis un siècle s'est pot^é sur les écrits de Platon un double problème : leur authenticité et leurs dates ou leur ordre de composition. Sur le premier les critiques de l'antiquité depuis Aristarque jusqu'à Thrasylle se sont prononcés nettement et d'une voix unanime pour l'authenticité de trente-cinq dialogues et d'une douzaine de lettres dont les manuscrits originaux étaient conservés à Athènes, dans l'école même de Platon où Crassus, Cicéron, Denys d'Halicarnasse pourront encore les consulter. Les doutes émis depuis Schleiermacher sur tel ou tel dialogue considéré à part doivent-ils infirmer une tradition de vingt-deux siècles ? Je ne le pense pas, et je félieite M. Lutoslawski de s'être montré en cela plus conservateur que les idéologues allemands.

C'est sur l'autre partie de la question qu'ont porté ses efforts. Il a remarqué avec raison que sur la date précise des divers écrits de Platon les témoignages font complètement défaut. On sait seulement que la mort le surprit la plume à la main achevant à peine le traité des Lois, Ce dialogue et trois ou quatre autres, tels que le Timée et le tritias étant considérés comme les derniers ouvrages de Platon, M. Lutoslawski, à la suite du savant Écossais M. Campbell, a institué une

comparaison entre ces dialogues et tous les autres au point de vue lexicologique, et par cette méthode il croit avoir prouvé que les dialogues appelés dialectiques appartiennent à la vieillesse de Platon. Il appuie encore cette conclusion sur un certain changement de méthode et un travail logique qu'il attribue à ce philosophe, désabusé, croit-il, de la doctrine d'idées ou essences objectives, ayant une réalité en dehors de notre esprit. C'est ici que je suis amené à faire des réserves.

D'abord, si les témoignages précis font défaut sur la date des différents écrits de Platon, pris un à un, il n'en est pas de même des principaux groupes que forment ses dialogues. En effet, Aristote, à deux reprises, au I" et au XII P livre de la Métaphysique, atteste que Platon, après avoir subi l'influence d'Heraclite à travers Cratyle, fut initié par Socrate à la recherche de notions universelles dont il fit plus tard des idées ou essences séparées, et qu'enfin, sous l'influence des Pythagoriciens, il mêla à la théorie des idées celle des nombres.

Trois siècles après Aristote, Cicéron, nourri dans les traditions de l'école platonicienne, atteste à son tour que Platon, « après avoir exposé fidèlement la pensée de Socrate > (cum Socratem expertisset), y ajouta des opinions empruntées aux Pythagoriciens et que son maître eût certainement rejetées.

Il semble bien résulter de- là que, s'il y a des dialogues de Platon qui soient purement socratiques, on doit considérer ces dialogues comme les premiers dans l'ordre chronologique.

C'est ici que la méthode lexicologique préconisée par M. Lutoslawski paraît offrir quelque avantage, pourvu qu'on en restreigne l'emploi aux termes caractéristiques et qu'on ne se perde pas dans le détail des mots d'usage banal et de tours de phrase sans importance : car avec un écrivain aussi original, aussi fécond, aussi varié que Platon, il y avait témérité à conclure de son style à son âge. Il n'en est pas de même si l'on se borne à constater dans ses différents écrits la présence ou l'absence des termes techniques dont il est l'inventeur et qui appartient indiscutablement à la théorie platonicienne des idées, comme gl^oç lâsa. Or il y a au moins quinze des dialogues de Platon où ces termes font défaut, et où l'on ne rencontre pas même une allusion à la doctrine pour laquelle Aristote et tous les philosophes à sa suite ont défini le platonisme proprement dit. Il faut donc regarder ce premier groupe de dialogues comme ayant été composés les premiers.

Les indications d'Aristote et de Cicéron que je rappelais tout à l'heure

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permettent d'aller plus loin et de réserver pour les vingt dernières années de la vie de Platon, celles précisément qu^Aristote passa près de lui, tous les dialogues où Ton trouve, soit des emprunts à la théorie des nombres, soit une terminologie de même origine, soit des allusions aux mystères, des citations des Orphiques et ea général ce ton mystique que M. Lutoslawski présente, un peu arbitrairement, comme une évolution logi(ï^e de Platon et comme TabaRdon d'une conception des idées qu'il a en réalité maintenue jusqu'au bout.

Ces réserves faites, il ne me reste qu'à rendre hommage à la nouveauté, à l'originalité même des procédés pratiqués avec une patience admirable par le savant professeur de l'Université de Kasan.

iS/i, Arthur Desjardin» : — Je demande à poser une seule question. L'auteur du Mémoire paraît croire que Platon abandonne, dans les Lois, la théorie des idées. Comme les Lois sont un des derniers ouvrages, probablement le dernier ouvrage de Platon, l'argument serait décisif : il serait établi que le grand philosophe, après réflexion, s'est écarté, à la fin de sa vie, d'une doctrine qui forme, dans l'opinion commune, le fond même du platonisme. J'ai lu très attentivement les Lois de Platon et je n*y ai pas trouvé la trace de ce revirement. Me suis- je trompé ?

M. Waddington : — Nullement.

Orltekf . — fanp. Paul Pioelbt

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