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Sur Une Pointe d' Aiguille

„ uelle aiguille me pique ? — Par ma foi ! vous me voyez fort embarrassé de le dire : La pensée ei l’encre jaillissent simultanément sans qu’on puisse expliquer ni par qui ni pourquoi. — Dès ce matin ma plume s’est d’elle -même perchée dans un trou de mon bonnet de nuit, et me

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voilà — levé coiffé — en bonne humeur d'aventure et d'écriture pour la journée

Après tout, qu’importe le sujet déterminant l’éclosion ou l'explosion d’un ouvrage de pure imagination ? — Pourvu que l’aile s’étende , . que l’étincelle s’allume, il est égal de prendre, ici ou là , son vol ou sa flamme : contre un caillou heurté dans le chemin le voyageur allume sa lanterne, et sur un rameau des haies l’oiseau bâtit son nid ou se donne élan vers les astres.

Aussi bien, je n’ai nullement à m’excuser du titre en apparence futile de ce présent volume. Sur une pointe d’aiguille ne sauraiton donc l'ien placer en parfait équilibre? — Parbleu ! le inonde entier ne tient pas autrement! — Asseyez-vous, mon ami, il y a place pour deux . . . Délicate situation , cependant , j’en conviens, et où le génie de l’inspiration lui-même, — fùt-il doué de ce côté-là comme saint Siméon stylite, — reste perpétuellement exposé à l’empalement ou à la culbute... Si le mien s’enferre, ce sera à coup sûr tant pis ; s’il chavire, ce sera peut-être tant mieux. Dans tous les cas, — rejetant mon livre au diable, .

— vous en serez quitte pour lever brusquement le siège. '

Mais puissions - nous échapper aux périls communs et triompher surtout de cette terrible loi de la pesanteur dont les effets se font sentir jusque dans le domaine des choses de l’esprit. . . Gare à moi ! si déjà votre tête s’incline, — par trop consentante, — sur cette première page de préface : le sommeil de plomb du lecteur et la croupe de l’auteur ne sont-ils point toujours faits du même métal?

A tout hasard, je vais essayer de vous conter où et comment j’ai ramassé, jadis, l’aiguille rare dont la fine pointe nous porte et nous pique à présent.

Un jour de flânerie, — un' dimanche d’autrefois, — du temps où j’étais errant et furetant partout, comme un chien perdu sans caresse et sans pâtée, cherchant alors au coin des rues ou des bois quelque os médulaire à mettre sous la dent du cœur, un dimanche d’autrefois, vers le soir, j’entrai dans une vieille église aux voûtes enfumées de cierges et de soupirs.

Oui, de tout temps je me suis senti attiré

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par ces vastes nefs dressant aux cieux leur proue et leur mâture, comme appareillant et prêtes à faire voile sous le premier coup de vent de l’infini. Silencieuses et recueillies, au milieu des mille tumultes de nos cités contre leurs flancs incessamment clapotantes, on les dirait amarrées, proche des quais, en attendant l’embarquement volontaire de tous les passagers. Souvent, aux heures, de trouble et de tristesse je m’y réfugie, en fuite des autres ou de moimême; j’échappe ainsi aux froissements extérieurs de la foule et à tous les contre-chocs de cette grosse borne de la banalité courante qui nous barre l’espace ou nous renverse gisants à chaque tournant de la vie !

Pour lors, et pour moi, sentir c’était raisonner; réfléchir, c’était rêver; il me suffisait d’être là, abrité du haut pavillon de la croix, et je me trouvais également bien de l’âme et des sens, dans la fraîche atmosphère mystérieusement emmêlée de lueurs et d’encens, sous les arceaux de la vieille église. Ce soir, entre autres, après vêpres, appuyé contre un pilier encore vibrant du jeu des orgues et du branle

des cloches, je m’oubliai, l’œil en terre, le cœur en Dieu.

Or, juste en terre, en face de moi, par le vitrail gothique d’une chapelle latérale, un oblique rayon de soleil à son couchant venait, après avoir ricoché aux bords nacrés du bénitier, refléter son prisme ardent sur les dalles.

Je le considérai, graduant peu à peu ses teintes qu’il profilait de plus en plus, suivant le degré de l’inclinaison solaire et les perspectives enluminées de la verrière qu’il traversait ; même que l'ombre projetée par l’aile des hirondelles, tournoyant en dehors au pourtour des combles ou du transept, entrecoupait parfois ses feux.

Tout à coup, à l’instant même où les vives couleurs semblaient pâlir, s’effacer, et le spectre remonter derrière quelque nuée du soir, un tapageur réveil de lumière éclata sous les barreaux d’une chaise voisine, et, dans l’entrecroisement des reflets rouges, «jaunes, verts, violets ou bleus , je vis reluire nettement comme un trait d’argent dans une des fentes du dallage... Appelé par l’accent métallique de cette petite ligne étincelante, je me penchai.

et, — dextrement, — du bout de l’ongle, je relevai une belle aiguille effilée.

Effilée, et bien encore enfilée d’une blanche aiguillée de soie folle traînant dans la poussière son nœud tout fait et tout prêt à l’autre extrémité pour l’arrêt d’une prochaine couture.

Sans doute, quelque jeune beauté, en inclinant devant le Seigneur son buste et son corsage coutumièrement garni comme pelote, avait occasionné à cette place même la chute de sa gentille aiguille ; et à l’heure qu’il était, — toutes les fidèles ouailles rentrées chez elles , ou parties pour ailleurs, — il me restait dans l’étendue déserte un libre cours à rêverie : je pouvais me figurer une de ees vierges angéliques dont les formes harmonieuses se déploient et se dessinent si favorablement dans les gracieuses attitudes de la prière; j’avais en moi carte blanche pour y peindre et y parer de mon mieux quelqu’une des charmantes silhouettes, tout enveloppées de saintes effluves, qui circulent ou s’agenouillent, pour le plus grand bonheur d’un artiste, dans le demi-jour des temples. — Songe-creux que j’étais! déjà, j’avais devant moi, courbant

sa taille ronde et repoussant du pied sa jupe aux plis brisés, — chignon relevé, nuque découverte , — celle-là qui venait de laisser échapper de sa ceinture la petite aiguille tout, à l’heure ramassée ; — celle-là même , — idéale et idole, — dont chacun est en quête sa vie durant, s’épuisant de désir ou s’abreuvant de dégoût, sans la rencontrer jamais !

Bah ! ce n’était probablement, en chair et en os, qu’une de ces horribles vieilles, fausses dévotes, dont j’ai moi-même, sous la chappe de Diogène, psalmodié l’office au lutrin de la satire !

Cependant, — • je ne saurais rendre raison d’un pareil phénomène, — à peine eus-je entre les mains cette mince trouvaille, qu’au contact de l’aiguille polie et de son fil soyeux, dont, sans penser à mal, j’enroulai machinalement mon pouce et mon medium, — je fus comme pris de subit vertige... de suite ensorcelé par la possession de ce talisman magique : un Dieu ou un démon s’en mêlèrent assurément! à moins que l’on ne préfère admettre qu’il n’y eût là qu’un simple effet physique , une sorte de courant magnétique établi entre la pointe de

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l’aiguille et le contour du fil, à l’influence duquel je demeurai immédiatement soumis.

Le fait est que, là-bas, tout au fond de l’antique édifice, qu’étoilait, clignotant comme un œil ami, la lampe hautement suspendue du tabernacle, je vis à l’instant défiler, — comme on voit dans une glace le remous vaporeux d’un bal auquel on tourne le dos (ce qui, par parenthèse, est la plus poétique manière d’y assister), — je vis processionner en cadence une longue bande de personnages : étranges ou charmants, souriants ou éplorés, imposants ou folâtres ; les uns marchant à pas comptés , les autres gambadant un galop insensé; mais tous, retenus et reliés ensemble au milieu de leur apparence de corps, comme des marionnettes tressautant sur leur planche, par un fil vibrant et sans fin.

Et quand il en eut passé ainsi un certain nombre, que je serais bien entrepris de chiffrer, toute la bande se forma en une ronde immense dont le tourbillon accéléré ne me permit plus de rien distinguer, — sauf une tête blonde, aux cheveux flottants d’or sur champ d’azur, — et qui de son infiniment doux re-

gard, une seule fois levé sur moi, atteignit et enlaça mon âme à la ronde entraînée

Je dirai à l’avant-dernier chapitre de ce livre [une piqûre) , par quel incident j’en vins à reconnaître plus tard , — toujours sur une pointe d’aiguille, — ce que présageait cette singulière apparition. Pour le moment, elle se termina aussi bizarrement qu'elle avait commencé: car voilà qu’au plus beau de mon délire de tourneur je distinguai toute droite, dans le centre même du circuit, une géante aiguille qui en commandait l'impulsion, frappant, boucle en bas, sur le pavé sonore, tandis que son extrême pointe en l’air scintillait !

J’ouvrais la bouche avec un cri d’étonnement dans le gosier, — lorsque la colossale aiguille d’un bond se vint poser , retentissante , à ma moustache et à mon nez... Par sursaut je m’éveillai d'une si étrange hallucination, — et je n’aperçus plus dans la vieille église, profondément assombrie sous les rideaux du crépuscule, que le suisse armé de sa grande hallebarde qui me hurla à bout portant et à gueule-oreille, le

mot également maudit des contemplateurs de chefs-d’œuvre ou de visions :

On ferme !

Et je m’en fus, emportant du moins la précieuse petite aiguille avec son aiguillée de soie blanche et folle...

Longtemps je l’ai conservée, superstitieusement, comme une relique, fixée en secret au revers de ma manche ou de mon collet, — jusqu’au bienheureux jour où elle fit d’elle-même le point d’arrêt de ma destinée.

Mais, actuellement, par une juste reconnaissance, je lui dois d’écrire pour la postérité l’histoire universelle de sa race, ou mieux encore, de chanter son illustre poème en deux fois douze chants.

Sur ce , encore une fois, je souhaite qu’elle nous soit légère, — et qu’avec elle nous poussions au besoin une pointe d’esprit dans ce canevas sans que s’y rompe ou s’y perde le fil de mon discours.

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