DE FIL EN AIGUILLE
Avant tout, il faut naître : c’est là une vérité à la La Palisse qui se compte, — comme celle de la mort , — à un quart d’heure près. Or, pas plus tard ni plus tôt qu’hier, je suis allé, — ainsi que l’on va chercher des documents aux archives d’une mairie, — visiter, en passant par Valse, aux portes de ma chère ville de Lyon, une grande fabrique d’aiguilles et d’épin gles; vous savez qu’elles sont sœurs et procèdent originairement d’un même cylindre et
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d’une même bobine travaillant en noces légitimes.
J’ai fait mieux que de consulter les dossiers imprimés de l’industrie, j’ai voulu assister moimême à la génération de'ces intéressants petits objets ; — génération multiple , qui n’est certes point spontanée , quoique l’on puisse s’imaginer le contraire en les considérant si frêles et si grêles du corselet , — entre leur tête et leur queue d’insectes linéaires.
Mais il parait que les petits êtres ne sont pas ceux qui donnent le moins de peine à procréer ; et j’ai compris, par cet exemple du laborieux enfantement des aiguilles , que nous devons tout admirer de ce qui existe : un atome ayant peut-être plus coûté à la mère-nature qu’un soleil, — un moucheron valant un lion, — et rien, du reste, n’étant petit pour Celui-là, premier vivificateur , devant lequel rien n’est grand !
Ainsi , comment ne pas s’émerveiller ou tout au moins s’étonner , en apprenant de ses propres yeux qu’une aiguille n’arrive à terme, — tout comme nous, — qu’après une gestation d’environ neuf mois dans les entrailles de
POINTE D’aIGÜILLE.
l'usine, sous la surveillance et l'effort de plus de cent médecins ou accoucheurs !
Quand je vous dis que je viens de les surprendre tous à l’œuvre ! Tenez ! voulez-vous que je vous en esquisse le rapide aperçu ?
Je prends par un bout le fil déjà aciéré ou cémenté, — car l’aiguille future conductrice du fil de chanvre ou de soie, est d’abord engendrée par un fil d’acier, — qui mesure souvent une lieue de tour dans les replis de son volumineux rouleau. Seulement, pour en arriver là, que de travaux ! — Depuis les profondeurs de la mine jusqu’à la masse de métal substantiellement épurée et ductile, quel enchaînement de préparations et de manipulations successives !
Mais, hâtons-nous, — hors des rouets et des dévidoirs, — hâtons-nous de passer, nous aussi, par la filière commune, avec ce fil tel qu’il est, non encore dégrossi, aux trous gradués du laminoir, où l'étirent, à froid, les puissants poignets d’une machine de la force de vingt-cinq chevaux !
A chaque tréfilage , proportionnellement
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comme il s’amincit, s’amenuise et s’allonge,
rendu brillant et brûlant par cette suprême tension !
L’on ne s’arrête , — : décrochant les crampons, — que suivant le diamètre plus ou moins fort ou fin que l’on destine au corps de l’aiguille. Tourmenté et tortueux comme le voilà, par cette violente opération, on soumet le fil à celle du dressage en le glissant, bon gré mal gré, entre une étroite rangée de clous ou de clés, plantés inégalement sur un billot d'après une savante loi qui contrarie les courbes et donne à l’issue de cette allée de chevilles une résultante parfaitement rectiligne, en suite de laquelle le fil, raidi et fatigué, peut s’étendre longuement et dormir dans l’étendue des corridors.
Bientôt on l’y saisit et cruellement on le coupe et découpe à l’aide d’un ciseau spécial, par tronçons ou brins, juste à la grandeur de deux aiguilles tête à tête accolées ; — deux par deux, remarquez-le , elles germent jumelles, — et, fécondation extraordinaire, il en naît
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ainsi, entre les mains d’un seul ouvrier, 800,000 à l’heure !
Sous le même coup de martel et sur le même las (véritable petite enclume de l’Amour forgeant), elles sont estampées et poinçonnées, marquées en faisceaux et palmées en éventail ; c’est-à-dire qu’ensemble et à tour de rôle on leur façonne la tête et on leur ouvre l’œil.
Et jugez, principalement ici, de l’extrême adresse de l’homme, voire même de l’enfant, qui font le chas dans la chape d’aiguilles
ayant parfois la. linesse d’un cheveu même
qu’ils s’amusent, devant le visiteur ébahi, à percer d’un trait, dans une réelle racine de cheveu, l’œil où ils enfilent alors l’autre extrémité ! — Pareillement ils fendraient, je crois, le cheveu en quatre, tant ils sont exercés à ce coup de microscopique précision.
Dans l’état de conjonction où sont encore les aiguilles, on les chauffe au rouge cerise et on les trempe à l’eau d'un baptême ou ondoiement, d’ou elles sortent transfigurées et affermies. Désormais essayez de les vouloir tordre à votre guise, inflexibles néophytes, elles casseront net avant que de plier.
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Mais crainte des cirques, — pour plus de sûreté et un peu moins de raideur, on les recuit à nouvelle flamme jusqu’au jaune d’or et au violet foncé , et on les laisse lentement revenir ou refroidir à l’air... Ceci se recommence indéfiniment suivant le point voulu des résultats. Somme toute, l’air et l’eau, après les avoir constituées viables, les consacrent, à un moment donné, prêtes à remplir les fonctions de leur futur ministère.
Cependant, elles sortent de ces diverses épreuves noires mais belles comme la Sulamite de Salomon, et, comme elle aussi, toujours accouplées. C’est pourquoi, oxydées et baveuses, on s’empresse de les troquer et de les dégraisser en enlevant avec une lime plate les rouilles de leur tête , et avec de la sciure de bois les scories de leur queue. Bref, on les affûte et on les essuie.
Dès-lors, facilement séparées par une simple cassure, — on les jette pêle-mêle en une foule hérissée, sur des vans de cuivre, où elles sont vannées absolument comme le blé des moissons. Peu à peu, obéissantes aux saccades calculées de cette habile manœuvre, elles s’alignent,
se rangent entre elles par rang de taille et s’entassent en bataillon régulier. On les groupe alors au poids , par pelotons de 250 ou 500 mille ; on les enroule, arrosées d’oxyde de fer , dans des langes de toile écrue , qui font ressembler chaque paquet à des poupons emmaillotés, et on les dépose doucement sur les lits de fer d’une presse à plateau mouvant qui, durant plusieurs jours, les oblige à se polir en mutuel frottement. Quinze ou vingt millions d’aiguilles sont à la fois préparées d’une même fournée aux concours et aux combats de l’existence. — Ah ! la belle chose que la commune contrainte pour former les aiguilles, — uniquement ! fi donc ! Préconiseriez-vous pour nous le même système ! — Oui , pour ceux-là qui n'ont comme esprit qu’une pointe d'aiguille ou comme cœur qu’une bille de granit !
Pour en revenir à nos pauvrettes, on les délivre et on les ressaisit; on recompose les masses et on réitère les pressions : plutôt dix fois qu’une ! leur interminable éducation ne se parfait qu’en répétant les leçons et en redoublant les classes.
Maîtres et maltresses, tour à tour imposent
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leur force ou prêtent leurs soins. Délicatement, ils ou elles choisissent et trient , cannellent ou arrondissent , éprouvent soit la souplesse, soit la rectitude des corps roulés ou appuyés un à un sur un niveau de marbre ; puis encore, elles ou ils les détournent et les retournent, en leur donnant à toutes un même sens de direction , les évident sur la pierre de schiste noir ou les aiguisent sur la pierre de grès blanc, — jusqu’à ce que le b teneur dise, en vérifiant les pointes : C’est assez !
Enfin, dans le voisinage, tout un couvent de petites filles*, orphelines ou infirmes , impatiemment s’en emparent et les épousent, le choix fait , les enfermant et les numérotant par vingtaines ou centaines dans ces petits sachets de papier, couleur brune, étiquetés et estampillés de suscriptions et figurines anglaises, que l’on débite ensuite à vil prix rue Mercière, en en vantant l’authentique provenance d’outre-Manche, — le tout passant par Vaise — s’entend !
Mais j’allais oublier, — sur ce proverbial chemin des oubliettes, — le plus curieux du travail : l’affinage à la vapeur.
POINTE DAIGUILLE.
Représentez-vous, dans l’angle sombre d’une salle immense que traverse de part en part, sous les poutres poussiéreuses du plafond , ' Y arbre moteur avec ses grandes lanières de cuir diagonalement circulantes, — représentezvous une sorte de gros tambour de fonte tournant au-devant d’une meule , elle aussi mise en branle, et sur la côte dentelée de ce tambour, des millions et des milliards d’aiguilles descendant en graduel mouvement d’une gaine juxta-placée , — chacune pirouettant sur ellemême , défilant en ordre , toutes par le flanc droit, et présentant leurs pointes à affiler et à affiner en un double biseautage ! — C’est cela, vous y êtes — ou vous n’y êtes point. — Eh bien ! franchement, vous n’avez rien vu — que du feu, — si vous n’avez été, comme moi, témoin ébloui des gerbes d’étincelles, croix de Malte ou étoiles d’artifice , qui , de l’arc supérieur de la meule, pétillent et jaillissent en tous sens dans l’espace ! — Feu de fête du silex et de l’acier que notre intelligence contraint de s’embraser en s’embrassant !
Où est le Chinois ou l’Indien, — m’écriai-je à ce spectacle, — qui, dès les premiers siècles,
SUR UNE POINTE d’aIGUILLE.
inventa ce merveilleux aiguisement des aiguilles! où est-il que je me prosterne devant cet éclatant génie dont l’étincelle. . . Aïe ! aïe ! je m’y brûle les doigts !