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LABOURAGE

Sillage sur l’oncle et sillon sur la plaine ne font que se continuer clans le paysage, et la transition est non-seulement aisée, mais gracieuse, entre la voile et la vache, le bateau et le bœuf, s’entrecroisant lentement, comme il se peut voir aux canaux et prairies de la Hollande. Aiguille pour aiguillon et baguette pour boussole, c’est tout de môme qu’ils avancent...

Mais appliquons-nous maintenant à suivre dans une marche tranquille , à travers champs , ce

SUR USE

paysan à sabots ferrés et à bonnet de laine, qui, à reculons, comme un cordier, pique et presse le front de son attelage , et qui, selon le travail propre à chaque saison, — assisté de ses bœufs, — dirige la charrue ou la charrette, la herse ou le rouleau par toute la surface de sa terre nourricière.

Tableau simple et solennel à la fois ! Un homme luttant d’arrache-pied dans la glaise, y cherchant sa vie, comme Antée, en embrassant le sein marâtre de l’ingrate Cybèle, — et se prenant, avec la terre , aux entrailles à qui de lui ou d’elle servira de pâture à l'autre !

Et penser qu’il en a été toujours ainsi et qu’il en sera de même jusqu’à la fin des fins , la faim étant le commencement et le recommencement de tout !

Je mange.

Tu manges,

II, elle, ou ils mangent.

C’est la loi de conjugaison des vivants : — dure comme la dent qui dévore, douce comme la langue qui déguste ; — mais en termes si

pressants et si réciproques qu’il est urgent de choisir et de tirer à la plus courte paille — ou à la plus longue — pour savoir qui sera mangé et qui mangera !

Cet homme fait donc ce qu’ont fait les aufres avant lui , qui se sont vaillamment défendus et ont copieusement mangé — à leur tour consumés, consommés aujourd’hui, — et profitant — engrais ou grains enfouis -- aux festins de leur postérité : il creuse et cultive son champ , — sillons alignés comme des couchettes ou comme des fosses, — où la vie jaillit de la mort même et où la mort engendre la vie !

A deux pas derrière lui, robustes et résignés, domptés et dociles, sont ses aides, de tout temps prédestinés pour cette tâche de chaque, jour ! Ils beuglent, ses bœufs, en relevant brusquement leurs museaux mouillés et fumants ; ils s’arrêtent tout court en face du soleil et paraissent lui demander le pourquoi de leur association dans cet incessant labeur ? Abrutis par la chaleur et la fatigue , ils ne devinent pas à quelle œuvre auguste ils concourent : la mouche les obsède, le joug les gêne, le timon les blesse ; et malgré qu ils s’efforcent , pliant du

SUR CNE

jarret et forçant de la corne pour arracher le coutre et ouvrir la tranchée, ils ne voient pas de leurs gros yeux vaguement rêveurs, visant au soir , la graine volante qu’après eux distribue, d’A geste lier, le semeur, ce métayer de Dieu ! Ils ne comprennent pas non plus ce qu'ils font en charriant ou ratissant les terres avant que la germination n’y verdoie, et ne se raisonnent point la multiplication miraculeuse des épis quand, à l’heure des moissons , ils reviennent dans la même arène cernée de montagnes , et qu’alors on les charge de meules de blé ou de fourrages surplombantes au-dessus de leurs croupes ombragées !

Et voilà pourquoi l’homme les touche de son aiguillon ! — Si l’aiguillon ne piquait doucement, le soc ne mordrait pas, et le sol ne rendrait point. Ni trop mou, ni trop menaçant, il est nécessaire pour stimuler et guider l’attelage et pour répondre à toutes ses paresseuses perplexités : — « À quoi bon ! » — disent les bêtes. « — Allez toujours ! » — leur réplique l’aiguillon. Et elles vont, et les sillons s’en tr’ouvrent et les semailles surgissent, et des récoltes et des regains s’emplissent, en un même appro-

visionnement, la grange et la huche de l'homme, la fenièrc et le râtelier de l’animal !

L'aiguillon des charrues est un sceptre comme le cercle des tonnes est une couronne, dans la main et sur la tête du paysan. Mais aies comparer, le bâton et le cerceau des rois ne sont que des jouets creux et dorés que raille ou que brise à volonté le caprice populaire . — Par opposition, essayez de renverser dans nos greniers le sceptre en coudrier de l'aiguillon ou de décercler en nos caves les couronnes d’osier, — et c’en est fait, la France se meurt, la France est morte — de faim et de soif !

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