LA BOUSSOLE
C’était un grand navire aux trois mâts pavoisés. Un beau matin, nous partîmes le vent levé sur la poupe, la vague endormie sous la proue. Toutes voiles dehors, nous lilions, filions, filions... au nœud et à l’heure, ainsi que la navette lancée en travers d’une pièce de soie sans fin. Le rire de l’alouette marine nous poursuivait en se mêlant au bruissement du sillage, comme si nous étoffions et étendions nousmêmes les jupes dentelées de l’Océan.
SUR UNE
Bientôt les rives s’abaissèrent et disparurent sous le contour uniforme et pâle de l’étendue qui de plus en plus blêmissait, comme émue de notre course audacieuse. Cependant en apparence immobiles, tant le calme de l’éther nous environnait, nous filions, filions, filions... au large, vers la pleine mer, glissant toujours entre deux abîmes, — celui d’en bas, où germe la perle, et celui d’en haut où l’étoile éclot !
Lorsque tomba le soir, à un petit souffle de surprise, nous sentîmes, sous nous, le pont tressaillir, et voiles, mâts , cordages, frémirent , craquèrent et vibrèrent presque simultanément. Bientôt le zéphir se fit vent et le vent ouragan . L’empirée s’obscurcit et le grain de la tempête, si vite poussé du crépuscule jusqu’à nous, vint pencher son énorme gerbe noire au-dessus du navire surchargé. La mouette , et non plus l’alouette, riait sinistrement en nous précédant, et son éclat, mêlé à celui des flots, imitait le déchirement d’un crêpe de deuil , comme si nous marchions maladroitement nous-m'mes
sur les pans de robe de la Nuit., avec ses plis et replis de toute part bouillonnés et traînants.
Alors Neptune et les Tritons commencèrent à se soulever et se secouer comme des diables sur leur couche mobile, — élastique sommier des orages ! A terre, en cette même heure, les lions et leurs pareils ont coutume de sortir de leurs antres pour errer librement par les solitudes ; elle aussi, la Tempête, se ruait haletante et ahanante, dans les profondes régions de son liquide empire, et, sur le flanc même du navire, par intervalle, et par coups subits et sourds, on eût juré qu’elle fouettait sa queue méchée d’écume.
Déjà nous dansions, — hélas ! de tout notre cœur ! — l’avant-deux et les chassés-croisés du tangage et du roulis. Déchaîné, comme un chien lâché par les cours, l’ouragan hurlait dans le sombre, contre la porte d’airain des cieux ; — quelqu’un peut-être passait-il derrière, conduisant à grandes guides le char du tonnerre, dans un des chemins serpentants de l’immensité !
Porte complètement close, d'ailleurs : pas un seul petit reste de jour ni aux fentes , ni au
SUR UNE
seuil de l’horizon ; pas une seule petite lumière à l'un de ces trous de serrure que nous prenons pour des mondes brillants. Et nous étions jetés dans l’espace, pauvres chrétiens , ainsi livrés aux monstres de la mer, en ce cirque des vagues dont les gradins s’étageaient et s’écroulaient, tantôt s’exaltant et tantôt s’abîmant au milieu des péripéties fantastiques d’un ténébreux spectacle.
Capitaines et lieutenants criaient dans la rafale, et les lambeaux de leurs voix désespérées se dispersaient insaisissables d’un bout à l’autre du vaisseau. Acharnés en masse à la manœuvre, les matelots et les mousses se suspendaient comme des grappes d’automne aux treilles de la mâture, pendant que les pilotes, jambes allongées et bras raccourcis, appuyaient de toute leur poitrine, — alignés comme des arêtes de poisson, — à la barre ébranlée du gouvernail. Quant à nous , ahuris passagers , nous nous entrechoquions les uns les autres, éperdus et perdus dans ce colin-maillard de l’infini !
Où étions-nous ? où allions-nous ? — Aucun ne l’aurait pu dire. — Au nord? au midi? à l’est? à l’ouest? Le beaupré s’inclinait sur sa
POINTE d’AIGUIIXE.
quille affirmant oui, et le bastingage tressautait sur ses écoutes soutenant non / Puis, tout le bâtiment pirouettait dérouté , désorienté , au plus épais de l’insondable obscurité. — Comme ces cauchemars nocturnes où l’on s'éveille en sursaut ne distinguant rien autour de soi, l’œil vertigineux et effaré, et palpant alors son mur pour reconnaître le lieu et le sens où l’on est couché, nous étendions nos bras vainement pour toucher ici la muraille, et savoir en quel coin du monde nous étions emporté^ et tournés !
Unique , cependant, — au milieu de toutes ces cervelles égarées et de tous ces éléments bouleversés, dans ce désordre des choses et dans cette confusion des êtres , — une petite aiguille d’acier , protégée sous une coupole de verre, conservait son sang-froid et son juste sens, avec l’idée fixe de sa direction vers le nord !
Bien que par instant, elle aussi, affolée sur son axe et troublée sur son pivot, toujours elle retrouvait son passage et revenait à son poste,
SI R UNE
en indiquant, comme d’un doigt, légèrement infléchi, l’inclinaison et la déclinaison de l’étoile polaire !
Merveille de la sensibilité de l’aimant et de sa constante fidélité! malgré les redoublements de l’orage, la petite aiguille mobile ne se dépista et ne se désista point une minute à la recherche du grand courant qu’obstinément elle pointait ! — Sur elle, attentives et inclinées, groupées à la lueur d’une lampe, les tètes des plus vieux marins, — blanchies sur les écueils, — se tenaient, cous tendus, observant et obéissant au moindre signe, et sa plus légère oscillation faisait vaciller également leurs crânes et leurs conseils !
Eh ! notre sort à tous reposait sur sa pointe, en apparence hésitante , quoique certaine ! — Une erreur ou un arrêt dans son mouvement d’aviation, nous étions brisés ou coulés! Mais, infaillible, impeccable, elle nous fit enfin franchir en droite ligne la tempête et la nuit... et quand parut un nouveau jour, et que la mer s’apaisa, sous l’arc-en-ciel d’un autre matin, la petite aiguille au repos marqua bien sur ce
magnifique cadran l’heure et le lieu du salut que nous sonnâmes, en vue du port, d’un coup de canon !