CHAPITRE XVI
l'équilibre des choses humaines.
Puis, en morale comme en mécanique, dans l’ordre des choses spirituelles comme dans la régularité des choses matérielles, n’est-ce pas encore sur une pointe d’aiguille que tout se trahit ou se détermine ?
L’équilihriste qui sait faire tenir et tourner une assiette au bout d’une badine de jonc est moins étonnant, je vous l'affirme, que le sort qui fait tourner et tenir, un certain temps, notre propre assiette au banquet de la vie, —
SUR UNE
avec notre part toute servie, — sur l’imperceptible pointe du moment présent !
Mon Dieu ! quel tour de force et d’adresse à chaque pas renouvelé !... et pourtant nous le trouvons tout naturel, — tout naturel d’être ainsi, bien porté et bien portant, lesté par le poids même de ce que nous valons et possédons, aujourd’hui sur la pointe de demain ; — comme si c’était là l’A B C D du livre des événements et l’îme, deux, trois de la course des existences ! — nous sentant illusoirement affermis et solides, pendant que nous ne sommes réellement qu’en équilibre, entre une corde et un balancier !
Mais , malheureux heureux que vous êtes , vous oubliez, en dépit de toute épreuve ou expérience, qu’il n’est pas un seul bien dont le pied soit autre qu’une pointe d’aiguille ! — Sur quoi se base votre bonheur? De quoi dépend votre quiétude? Quel fondement inébranlable pouvez-vous donner à vos richesses ou à vos réussites ? Et qu’est-ce que l’établissement de votre vertu ou de votre santé ? — Partout des pointes d’aiguilles! elles sont les pilotis de toutes vos bâtisses sur le néant !
POINTE d’àIGUILLE.
Pour uu poil Martin perdit son âne, pour un point nous perdons corps et âme au plus petit chavirement ou revirement qui, d’aventure, nous agite, nous ébranle et nous renverse !
Qu’il en faut peu pour nos catastrophes ! Châteaux de cartes et maisons de dominos que celles dont nous nous croyons seigneurs et maîtres ! — un ou une de plus sur le faite, et tout choit et tout gît en nous ensevelissant dans les décombres !
Et encore, combien vite, après une légère piqûre, se dégonfle et s’abat l’énorme ballon de nos mesquines vanités !
Nos jugements eux-mêmes comme nos sentiments ne s’appuient pas à davantage qu’à des pointes d’aiguilles : opinions, affections , croyances ou amours, tout cela dépend d’une première pointe plus ou moins effilée et pénétrante, dès l’enfance, dans nos impressions ou dans nos émotions, sur laquelle se montent ensuite, à l’aide du caprice ou de l’illusion, notre rôle et notre rang personnels. — Et ce sont encore là des riens qui décident des tous !
Des riens, dont nous vivons ou mourons.
soulevés, abattus, ressuscités, anéantis, au gré de leur voltige dans un rayon du jour, comme si nous étions à cheval sur ces atomes qu’un souffle insensible fait jongler les uns par dessus les autres dans la traînée de soleil d’une fenêtre ouverte !
Un rien dans l’œil, et il est éborgné T un rien dans le gosier, et il est étouffé ! un rien dans le cœur, et il est brisé !
Un rien, et le vase déborde ! un rien, et le mur s’écroule! un rien, et la raison n’est plus que folie !
Il n’a tenu qu’à un rien que cette affaire s’arrangeât , que cet homme s’améliorât , que ce peuple grandît!... Sur la pointe d’aiguille où nous perchons tous, isolés ou sociétaires, ce n’est jamais que pour un rien , — dans un corps ou dans l’autr e, — que se rompent l’équilibre individuel comme l’équilibre européen !