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AIGUILLON DES AIGUILLONS

Et tout n’est qu’aiguillon ! — oui, tout, à l’avenant comme au demeurant, a son aiguillon, apparent ou secret, indispensable à l’activité et au développement de l’àme et du monde.

Besoins, instincts , curiosités , passions : — aiguillons intérieurs ou extérieurs qui nous incitent vers le bien ou vers le mal, d’après la pente ou l’inspiration d’un chacun. Nous en désignons même plusieurs dans l’usuel langage quand nous mettons en avant l’aiguillon de la

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gloire, de l’intérêt, de l’émulation, de la vanité ou de l’envie, de la crainte ou de la récompense, des haines ou des désirs, comme premiers mobiles de nos actions ; et nous ne faisons guère, du reste, notre vie durant, que de leur obéir en suivant docilement — souvent même sans en avoir conscience — leurs diverses impulsions ; car c’est vivre, que de les sentir !

Tous les aiguillons, physiques ou spirituels, sont par eux-mêmes des sentinelles avancées de notre expédition ou campement d’ici-bas ; nous ne conservons et ne conquérons qu’à la pointe de leurs baïonnettes croisant sur nous en faisceaux providentiels ; à la fois ils nous protègent et nous maintiennent en haleine et en alerte continuelles ; et, plus ils nous touchent et nous serrent de près, mieux nous sommes organisés pour subsister et pour agir.

La créature vile et abjecte que l’homme, s’il n’est relevé ou relancé par quelque aiguillon supérieur! — On n’est que par ce qu’on éprouve ; on ne vit et l’on ne vaut qu’autant que l’on vibre !... Aussi quiconque , stupidement apathique ou systématiquement indifférent, n’a pas en lui ou sur lui l’aiguillon d’une pensée

pure ou d’un noble attachement, — foi ou zèle, enthousiasme ou indignation, — celui-là est, par le fait même, hors le banc-d’œuvre des fils d’Adam. Qu’il aille s’asseoir au banc des huîtres, filles de la mer !

Ah ! ne demandons qu’une chose au grand aiguillonneur de la création, la sensibilité — même cruelle, — de notre aiguillon quotidien ! Rester jeune, c’est en garder la pointe aiguisée; vieillir, c’est la laisser peu à peu s’émousser. Plus on a d’entrain et d’ardeur, d’intelligence et de sentiment, plus on est en tout piqué au vif de sa nature !

Or, que ce soit la volupté ou la douleur, la fortune ou la misère , qui nous aiguillonnent, la cause est égale puisque la conséquence est la même. Ce soldat, dont la lance est dressée sur le rempart, cet artiste, dont le crayon est baissé sur le papier, ce savant, dont le compas pirouette autour d’une idée, ce simple ouvrier, dont l’outil s’enfonce et insiste dans le métal, le bois ou la pierre , ont tous en eux-mêmes d’invisibles aiguillons, alors que ceux qu’ils manœuvrent n’en sont que les images grossièrement visibles; qu’ils en souffrent ou qu’ils

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en soufflent diversement, il n’y a pareillement qu’un mot d’ordre pour eux tous : triompher ! et tant qu’ils se sentent stimulés au talon ou au cœur, ils sont confiants dans leurs armes et assurés d’une même victoire !

Cependant, des deux sortes de pointes qui nous poussent et nous pressent, — la voluptueuse et la douloureuse, — reconnaissons que c’est à la dernière surtout que nous devons notre avancement dans la voie sacrée du progrès.

Outre que la souffrance est d’elle-même plus surexcitante que la jouissance, il y a toute et triste évidence que nous avons été originellement créés plus aptes à endurer longtemps et beaucoup qu’à nous contenter complètement et jamais. Notre constitution même est disposée, combinée tout exprès, afin de donner sur nous la prise principale au plus grand nombre de

souffrances possible Ce sont elles qui nous

règlent matin et soir, — nous, réels instruments de supplice, à cylindre et à musique, jouant tout seul dans un ensemble de nerfs ingénieusement tendus comme pour la gamme et l’accord de nos unanimes gémissements ! Quelle

multitude de tortures de toutes couleurs à côté et en regard de peu et de pâles plaisirs ! Mille et mille façons de pâtir pour une ou deux de jubiler ! et que de peines pour saisir une joie douteuse, et que d’occasions d’être empoigné par un chagrin véritable! Encore que dans l'excès même de nos rares et courtes voluptés nous revenons fatalement au pire de nos habituelles et interminables douleurs ! — les unes faisant le fond des autres, et se retrouvant par dessous, au premier coup de pioche, comme une eau de larmes amères sous une légère couche de terre fleurie !

Aussi, l’aiguillon qui fait saigner et pleurer l'emporte-t-il moralement sur celui qui fait rire et jouir : celui-ci chatouille, celui-là blesse; mais l’agréable chatouillement énerve et épuise si promptement ! tandis que l’âcre blessure réveille et retrempe si puissamment! Action bientôt molle et morbide que celle de l’aiguillon du bonheur dans la contraction du moi satisfait! influence toujours vive et vraie de l’aiguillon du malheur dans la dilatation de l’humanité souffrante! — Tout de même, la différence du fouet ou de la caresse sur le che-

val ou le chat : le chat dans sa fourrure se pelotonne et sort ses griffes... le cheval rue et s’emporte, au plus haut de la rude montée ou au plus fort de la glorieuse mêlée.

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