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DES DARDS

C’est pour le coup, si je voulais me mettre à l’œuvre, que j’aurais à réunir, autour de ma pointe d’aiguille, une jolie collection de lames acérées ; je pourrais, ici même, dresser une panoplie historique de tous les dards, flèches, javelots, piques, épées, sabres, lances, coutelas, cimeterres, poignards et autres armes aiguës dont, — boulets, bombes et balles à part, — nous nous servons entre frères depuis plus

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de six mille ans, sous l’invocation de Mars et de Sabaoth !

Mais ces dieux-là me font horreur, et la guerre organisée, avec ses costumes, ses décors et sa musique, est pour moi, — au siècle de civilisation où nous vivons, — le plus barbare et le plus incompréhensible des spectacles... Jusqu’à quand abusera-t-on ainsi de notre sottise pour nous faire battre en rangs alignés, — souvent sans savoir même au juste pourquoi , — et écharper mutuellement et solennellement sur un ordre signé aux salons d’une chancellerie ! Jusqu’à quand des diplomates de mauvaise humeur et à digestion difficile ou troublée, en échangeant quelques mots plus ou moins piquants, feront-ils se transpercer et. se pourfendre des milliers de braves gens dont chacun n’est, — avant tout, — qu’un innocent et pacifique bourgeois! Jusqu’à quand obéironsnous stupidement à la consigne des sauvages et des bêtes féroces et laisserons-nous, dans la rosée, brouter nos feuilles de choux par de rusés lapins, pour aller, dans le sang, nous couvrir de feuilles de laurier, — à la ressem-

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blance des têtes de césars romains ou selon la recette des têtes de porc au plat !

La guerre est si peu dans la vocation de notre nature délicate et distinguée, que nous avons été obligés d’emprunter nos premiers moyens de défense ou d’attaque à l’animal... Et encore vit-on jamais les tigres ou les loups s’assembler en armées régulières, défiler, parader, trompeter et, dans la plaine, à un signal donné, se précipiter avec fureur les uns contre les autres, — pour ne terminer leur atroce boucherie qu’à l’entier anéantissement d’une des deux troupes? — les hurlements de triomphe des survivants s’élevant alors afin de rendre un dérisoire et sacrilège hommage de reconnaissance au grand témoin tranquille des cieux !

Eh ! n’est-ce donc point assez de nous piquer, percer- et asticoter, — en pleine paix, — avec les dards et aiguillons de notre malice ou méchanceté natives ? et ne devrions-nous pas nous tenir pour satisfaits du mauvais sang que nous savons nous faire journellement dans nos rapports de famille ou de société ?

Là aussi nous avons des armes pointues et en nombreuses variétés de formes. Les flèches

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décochées du sarcasme, les lardoires réitérées de la moquerie, les ah! ah! et les oh! oh! ces petits glaives, comme s’exprime Shakspeare, à l’usage de la médisance et de la calomnie ; et tant d’autres coups de pointes légères, — plus irritantes sinon plus blessantes, que les coups alourdis d’une bonne massue !

Dans toutes ces petites guerres intestines, nous nous y prenons encore à la façon des gros animaux ou des bêtes infimes, car nous n’avons pas trouvé meilleur modèle : il en est, parmi nous, qui portent la pointe plus ou moins venimeuse de leur esprit en tête ou en queue comme le serpent ou le scorpion ; d’autres qui piquent à l’ombre, silencieusement, comme le pou, la punaise ou la puce, ou au grand jour, comme le taon, la guêpe ou le frelon ; d’autres qui se contentent de se rouler en boule immobile et hostile, comme le hérisson arrêté sous nos pas, ou qui se ruent à fond de train au milieu de leurs frères, ou les écorchent au passage, comme le sanglier traversant une bassecour !

Il en est aussi qui laissent, comme le fauxbourdon , leur aiguillon dans la piqûre qu’ils

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ont faite, et qui meurent de rage de n’avoir pas pu tuer !

Railleurs ou agresseurs, y allant de la langue ou du croupion, c'est toujours là, — remarquezle , — un appendice et un indice de misère morale ou spirituelle; la plupart n’attaquent que parce qu’ils se sentent menacés dans leur chétive personnalité, et ne raillent que pour parer d’avance à l’examen et découverte de leur individuelle nullité. Les capables et les puissants sont, en général, doux et bons, tels le lion, la baleine ou l’éléphant ; au contraire, les bornés et les impuissants sont tous aigres et hargneux, tels les roquets, les insectes et les infusoires sans cesse s’entre-dévorant !

Esprit critique, pauvre esprit ! esprit caustique, vilain esprit ! D’ordinaire, c’est la médiocrité qui discute, comme c’est la méchanceté qui conteste, et, encore une fois, celui qui est le plus empressé de tous à lancer une épigramme ou à relever un ridicule, soyez sûr qu’il est aussi le plus intéressé à ce qu’on ne s’aperçoive point combien il y est en butte ou à ce qu’on oublie combien il y prête. — Ab ! le

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renard est si finaud et les bossus sont si

malins !

Que de petites passions, indignes même du nom, exercent encore leurs aiguillons ou leurs dards à la sourdine et à l’occasion dans toutes les rencontres humaines ! Ce serait à recommencer d’énumérer les vices et les haines, les égoïsmes et les jalousies, les avidités et les rivalités de chaque classe et de chaque état ; mais qui ne les connaît par intime expérience? qui n’a eu à s’en défendre ou à s’en gratter sur la peau jour et nuit !

Moi-même, cet été, j’ai, malgré mes sages précautions , — fermant soigneusement ma croisée, tous les soirs, avant que d’allumer ma bougie, — été assailli dans mes rideaux et mon sommeil , par des moustiques — ou loustics

de la dernière heure et de la dernière catégorie ; même que d’un tour de main j’en pris un de l’espèce cousin, voletant et bourdonnant à ma tempe je ne sais quelles injures , irrité qu’il était (Je ne pouvoir réussir à me piquer au-dessus de l’œil gauche, et que, sans l’écraser, je me contentai, en science et en charité.

d’examiner à la loupe ce singulier héminoptère: son dard était tout de plumes embarbé, et une gouttelette de venin, — bile ou bave, — mêlée d'une liqueur ressemblant à de l’encre, suppurait, pendante, à son extrémité !

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