UN CENT D’AIGUILLES ANGLAISES
Heureusement que nous ne sommes point fatalement cernés et circonscrits dans ce monde par les aiguillons contrastants de la douleur et de la volupté. Entre ces deux extrêmes, il y a un milieu et une cime où non-seulement se tient la vertu, mais où trône le génie.
Au centre même de notre nature, sans qu’il soit plus question d’épreuve ou de péché, — ces deux bouts rentrés du nœud gordien de la création, — au pur et franc soleil du zénith,
SUR UNE
pointe pour ceux qui savent regarder et admirer, — combien sont-ils ? — un troisième et suprême aiguillon, moitié sensuel, moitié spirituel, plus fort que celui de la tentation qu’il refrène quelquefois, moins âpre que celui de l’expiation qu’il fait mépriser toujours, et qui, à lui seul, relevant les cœurs désolés et les paupières pleurantes, se nomme :
L’aiguillon du beau !
Maître aiguillon, à la pointe duquel sont enlevées jusqu’au ciel les âmes des artistes et des poètes qui, dès-lors, n’ont plus besoin d’autre secours pour croire, espérer, aimer !
Le vulgaire ne se doute pas de ce que peut être, de part en part, la perforante piqûre de cet aiguillon divin : si rares sont ceux qu’il ravit et ravage, transporte et tourmente du même coup ! Tous, du moins, l’ont parfois entrevu briller sur le front ou dans le regard de la beauté vivante. . . Et c’est encore lui qui a été le plus avant de leur être les remuer jusqu’au fond en illuminant soudain leur cœur. Il n’y a que lui qui soit assez incisif pour pénétrer le mystère humain, transformer, en un clin d’œil, l’âme inerte en âme ardente, faire d’une pierre
couler l’huile ou jaillir l’étincelle et mettre le feu aux poudres d’un esprit jusqu’alors recouvert et couvant sous sa propre cendre !
L’aiguillon, — ou rayon de beauté, — est le seul qui traverse la vie, nous soutenant et nous éclairant d’une porte à l'autre, — en ce triste trajet de malade ou de somnambule; que lui qui nous réveille, que lui qui nous guérisse ! — Tout le reste est vertige ou cauchemar ! Il n’est de vérité que la beauté : l’évidence, c’est son éclat; la certitude, c’est sa présence. Où elle resplendit. Dieu se montre en se cachant par derrière son enveloppe transparente. Où elle s'éteint, dans la nuit noire, à tâtons nous allons appelant Dieu par tous les noms et l’évoquant sous toutes les formes, et nous ne palpons que des ténèbres trompeuses, et nous ne percevons que des échos discordants.
Le beau sensible, voilà Dieu face à face ! le bon et le vrai n’en sont que les profils fuyant de droite et de gauche. ..
Venez et adorez où il fait clair, là où le jour est dans son plein ! Cherchons d’abord labeauté, et nous trouverons la vérité comme par sur-
SUR UNK
croit et immédiate conséquence : beauté , — vérité écrite î — vérité, — beauté parlée !
Mais quand, tous criant diversement à la fois, on ne sait plus qui entendre, il faut alors contempler; quand l’oreille se fait inquiète ou confuse, c’est à l’œil calme de s’ouvrir et de voir : voir c’est boire, — etl'âme, cette altérée des sources inconnues, ne s’allaite ou ne s’enivre que de lumière. Ah ! combien plus de religion et de sagesse, directement puisées d’un trait devant la perspective d’un beau paysage ou à l’aspect d’une belle créature, que dans toutes nos bibliothèques ou nos chaires dogmatiques et académiques !
Le rayon et la ligne, la couleur et le contour, — immatériels dans leur essence, bien que revêtant et limitant la matière, — lorsqu’ils la moulent ou la décorent au calque de l’infinie beauté, — tels sontles caractères dont s’imprime et se réimprime chaque printemps, — notre meilleure Bible, celle où l’enfant déchiffre, s’émerveillant à première vue, et où le vieillard rêve encore en refermant ses yeux éblouis !
Manne divine , au matin renouvelée , que
POINTE d’AIOUILLE.
celle que nous pouvons tous ramasser, tombant du ciel à la surface de la terre et des corps !
Il en est même qui ne vivent et ne se sustentent que par elle : languissant à l’ombre du désespoir et de la mort, lorsque sur le tard elle fuit , — fondante , — disparue , — ou qu’elle manque, un jour, à leur dévorante recherche ! Manne de beauté qui les nourrit uniquement, composée qu’elle est d’un mystérieux ensemble de lignes et de rayons correspondant à la spéciale assimilation de leur nature, et qui va droit à leur génie comme à leur cœur, en les faisant renaître et en les faisant à leur tour créateurs !
Ainsi s’expliquent les hauts et les bas, et les sublimes élans, et les profondes prostrations de quelques-uns de ces poursuivants de beauté.
L’idéal, — cet éternel réel, — leur montre à tout bout de chemin son reflet dans des miroirs ou en des mirages vers lesquels ils tendent sans relâche et sans repos, le pied errant et la main tremblante. . . Un instant, ils s’imaginent atteindre et saisir l'image ou l'eau aperçues, désirées, et leurs lèvres déjà s’avancent croyant s’y désaltérer en un même baiser d’aspiration.... Pauvres alouettes prises ou tuées au choc du miroir ! Pauvres
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moineaux abattus ou mitraillés dans le sable tourbillonnant du mirage !
J’ai passé par là, à plus d’un tour d’ailes, et si j’en suis revenu sain et sauf, — pour m’y risquer encore , — c’est qu’il est toujours possible d’y survivre et à jamais impossible de vivre sans voler !
Je me souviens, entre autres tournoiements de ce genre, d’une journée au Cristal Palace , cette merveille orientale sortie , toute ferrée et toute vitrée, des ateliers de Manchester et de Birmingham, et qui étage à présent ses dômes miroitants et ses tours étincelantes audessus de la plaine vaporeuse de Sydnam. Comment y étais-je venu et entré ? — Par les airs et la fenêtre, peut-être! — Tout ce que je puis dire, c’est que c’était un vendredi, jour consacré aux fêtes de ce pandémonium des productions humaines, jour commun à la Vénus vi ctorieuse et à la Virgo dolorosa, — et où se rencontraient et se croisaient dans une foule de tous côtés ruante les plus belles filles du peuple et de l’aristocratie d’Angleterre. — Un cent, dix centaines d’aiguilles me lardèrent ce jour-là, à rendre fou d’extase et de douleur le plus cuirassé des
mortels ; aiguilles anglaises, c’est-à-dire fines et fières beautés, — acier hors concours et hors ligne, — auxquelles les nôtres sont ce que les coquettes ou grisettes de Paris, avec leurs pointes de museau chiffonné, pourraient être aux splendides divinités de la Grèce, — et dans les proportions de l’Olympe à lkéda !
Mais le cœur me manque et les bras m'en tombent en essayant vainement de vous transporter dans ce centre tout rayonné de mes plus aiguillonnants souvenirs ! — C’est si loin ! Puis la Manche à traverser ! — Et ne la trouvezvous pas déjà trop large à la manière dont je la retrousse?...
Quels admirables tissus dans la blancheur immaculée des chairs ! Quelles harmonieuses ondulations, sous les grands châles, dans la cadence balancée des corps! 0 l’ineffable rondeur de cous tendrement inclinés ! 0 les délicieuses pentes des épaules doucement évasives ! 0 gorges ! 0 torrents !" — torrents des chevelures, rutilantes ou noires, s’épandant en cascades le long de la chute des reins et frisant en ruisseaux par-dessus les collines voilées de gaze des gorges palpitantes ! — 0 nuits des nœuds tressés
sur les nuques polies ! 0 soleils tordus des chignons d’or !
Par la Vierge et par Vénus! je renonce à vous décrire, et, de dépit , je donne ma langue — française, — en pâture au léopard britannique, gardien de cette bienheureuse contrée, lie enchanteresse, jardin des Hespérides, Eden des amours, où la beauté, — ici morte et disparue, — là-bas, vit et se voit encore !
Se voit et vit, usufruit et nue-propriété des plus laides et des plus laids; — repoussoir provoquant et contraste irritant !
Excusez-moi, maintenant, si je titube et trébuche ... Au soir de ce jour-là j 'étais réellement ivre — et je le suis encore de m'en souvenir , — tant j’avais — au même verre — vu et bu. . . sans compter toutes les liquides consommations que j’absorbais pour me raffermir en courant entre les buffets du Cristal Palace, après l'une ou l’autre de ces étranges et étrangères beautés: pale-ale, porter, gin, whisky, scoth-ale, and limonade with scherrey.