‹ Sur Une Pointe d' AiguilleChapitre 22 sur 26 · PAU. LE TROU D'UNE AIGUILLE · texte numérisé non relu

PAU. LE TROU D'UNE AIGUILLE

J’y regardais, un jour, aussi indiscrètement, — je l’avoue, — que si j’eusse été me poster en curieux, au guet, contre un trou de serrure, derrière une porte close. Ce que je vis alors, d’autres l’ont vu sans doute , mais nul n’en a conservé comme moi l’impression pure et passionnante dans une si claire mémoire !

Maintenant encore, je n’ai qu’à cligner de l’œil et du cœur pour tout revoir, absolument comme si c’était là une de ces photographies

SUR UNE

microscopiquement enchâssées dans une tête de clé de montre ou d’épingle de cravate, et à travers laquelle l’on découvre, en approchant la paupière, une souriante figure ou un lumineux paysage.

Oh! bien indiscrètement, je lorgnais ainsi par le trou de votre aiguille, madame ; mais qu’aviez-vous besoin de relever si haut vos bras blancs ! si haut que les larges manchettes de dentelle avaient doublé le cap tendre des coudes arrondis, et qu’à demi renversée sur votre fauteuil, en face du jour, les reflets du soleil vous frappant en pleine poitrine, je découvris à merveille , sous la molle renflure de votre guimpe (voile naturelle de ma navigation explorative), les parties nord et nord-ouest de la douce mappemonde d’amour !

Vous tentiez d’enfiler votre aiguille : à perdre haleine nous jasions de folies, et riant à gorge chaude et déployée, vous n’y pouviez réussir. En vain vous serriez le fin bout du fil entre les trente-deux perles aiguisées de vos dents, et le tordiez et retordiez de vos doigts diaphanes, recommençant l’essai au niveau de vos beaux yeux bleus tout mouillés de joyeuses larmes ;

l’aiguille forçait à droite tandis que le fil fouinait à gauche, ou s’écrasait bêtement contre le chas lui-même sans jamais s’introduire dans la précieuse petite fente !...

Durant ce coquet et coquin débat , m’échouant peu à peu à vos côtés, j’aperçus, — sous sein privé, — des contrées charmantes et encore toutes nouvelles pour moi ; il neigeait sur vos épaules nues alors que les roses du printemps fleurissaient à vos joues : neige brûlante à qui la touche ! roses piquantes à qui les cueille ! — Aussi bien hésitai-je d’avancer ni de la main ni du pied, crainte de me perdre, et vous avec moi, dans la dangereuse solitude où nous nous trouvions engagés. . .

Pourtant, vous étiez sans garde ni frontière ; je n’avais qu’à prendre à l’aventure comme chemin de ronde aisé et sûr, soit le cordon de votre bottine, soit le lacet de votre corsage, aux zigzags contournants comme les sentiers d’un coteau , pour faire rapidement mon tour du monde de vos genoux à votre cou! Je n’avais encore, suivant les gracieuses sinuosités d’unetaille de toute part dégagée, qu’à monter, monter le long des plus faciles pentes, jusqu’à la forêt

SLR t'NE

noire de vos touffus cheveux, — aux grappes chananéennes, — pour atteindre, en chuchotant mes prières, — pieux pèlerin, — l’une ou l’autre de ces grottes secrètes à demi voilées de boucles et de frisons avec leurs pendentifs de corail, et où tout bas sur le seuil, l’Amour, humblement penché , prononce ses premiers vœux ! Puis soudain , sans même attendre la réponse de Poracle, tournant et sautant des plis de la nuque aux fossettes du menton, — allant droit d’Athènes à Cythère, j’arrivais par surprise, exigeant et rendant l’âme tour à tour, à votre fraîche petite bouche , franchement ouverte au grand éclat de rire !...

Et qu’importait dès-lors votre aiguille ! Etaisje venu jusque-là pour l’enfiler, moi aussi !

Mais vous fûtes la plus prompte et la plus adroite; avec un petit ah! de triomphe, enfin vous ajustâtes votre aiguillée : — à ce fil se retint ma vertu suspendue...

Quelques points à peine et je perdis la partie; je me sentis de suite arrêté, pour ainsi dire fixé par votre grave couture, dans l’impossibilité de réaliser mon téméraire projet de voyage. Votre heauté même me retint et me cloua sur place

avec les clous d'or et de diamants d’une stupéfiante admiration ! Et, comme effrayé de la hauteur d’une falaise inconnue où l’on n’ose relâcher pour la nuit, je m'ensauvai à la nage, la tête baissée dans les flots de mousseline et de soie qu’à chaque mouvement vous faisiez, ô Aphrodite ! écumer tout autour de vous !

A présent que tardivement je me rappelle, combien je me repens de n’avoir pas, courant sur vos rivages, brûlé pour vous tous mes vaisseaux ! — Poignant regret ou remords que celui du péché qu'on n’a pas su ni pu commettre !... Ah ! qu,e n’ai-je !

Accueil ou écueil, ne valait-il pas mieux entrer au port ou sombrer dans l’abîme que de fuir, pavillon rabattu, emportant ma cargaison, sans même avoir fait eau, — pour mourir de cette même soif aujourd’hui !

J’étais si richement monté quand je vous abordai , madame ! qu’en fait de fil vous en auriez eu pour votre aiguille, — de sept couleurs au moins, — et qu’ensemble nous en eussions à quatre mains, sur votre canapé même, dévidé l’incommensurable écheveau !

Mais la richesse du cœur est souvent, con-

trairement à l'autre, une cause de gêne; ce qui est trop rempli ne coule pas , ce qui est trop chargé ne roule point. Dans la ruelle où se glisse le pauvre à pied, l'équipage ne saurait pénétrer ; et là où un simple sot se fût tiré d’affaire, moi, double sot, je manquai mon coup. — N’était-il pas écrit d’ailleurs : « Il est , plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d'une aiguille ! »

Page 1