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AUX CADRANS

Un jour viendra ! — une heure, une minute, une seconde, où les aiguilles des cadrans préciseront mathématiquement notre extrême limite d'existence. Ces aiguilles-là sont les compas du grand problème inscrivant les figures les plus extravagantes comme les plus régulières, dans le cercle immobile de l’éternelle durée : effrayante solution de la quadrature d’un chacun !

Mais, enfant ou philosophe, ne vous êtesvous jamais pris à considérer naïvement ces

deux aiguilles inégales opérant leurs graduelles évolutions dans le circuit chiffré des heures; la grande faisant, à vue d’œil, son tour de soixante pas , et la petite insensiblement suivant à chaque soixantaine , d’une station à l'autre, en y marquant, — clouant ou déclouant sous le marteau du timbre, — une heure de plus, — ou une heure de moins, — pour le siècle entier ! — heure que nous constatons, en nous baissant, comme pour la ramasser, à l’instant. même où elle tombe dans le gouffre sans fond du passé !

Mais elle glisse entre les doigts qui font le geste de la saisir, et n’est plus, alors qu’on la nombre sur le bout de ces mêmes doigts, qu’un souvenir, un songe, une abstraction dans l'immense évanouissement de ce qui fut! Quelle distance réelle y a-t-il entre une date quelconque des âges antérieurs et la seconde qui vient de s’écouler? Aucune absolument.

« Le moment où je parle est déjà loin de moi. »

Aussi loin que le temps où parlait Démosthène! Les aiguilles des cadrans ne débitent que l’avenir, et ce qu elles ont une fois arpenté

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et tricoté disparaît anéanti, — pire encore que s’il n’eût été 4

Ainsi, peu à peu, nous sommes nous-mêmes mesurés au passage , entre la plénitude et le vide, jusqu’à ce qu’il ne nous reste qu’un degré à franchir, qu’une porte à passer, pour n’être plus ; l’horloge est notre tourniquet ! — C’est notre machine à coudre ; c’est notre moulin à moudre î — C'est comme un appareil de dragage flottant au milieu du fleuve du temps ; et les heures en montant et se renversant successivement toutes chargées de nos œuvres, dans le déversoir du bateau de Dieu, simulent exactement, avec leur bruit de roulement et d’engrenage, ces bennes ou ces seilles qui creusent des lits de sable où l’eau poursuit et précipite son cours, de plus en plus profonde !...

J'ai, dans mon horizon, une tour de beffroi où les journées se taillent et se détaillent à grandes volées de sonnerie, — les oiseaux effarouchés et les heures échappées s’y éparpillant en même troupe sur toutes les cheminées d’alentour.

J’ai dans mon vestibule une caisse d’horloge à poids de plomb suspendus à des cordes

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raides, — et quand je l’ouvre, on dirait un squelette dressé dans son cercueil et faisant effort pour articuler les demies et les quarts, puis glapissant, d’un trait strident, les unités retentissantes à tous les échos de l’intérieur.

J’ai dans ma chambre un support de pendule, à sujet symbolique qui, dès le matin, me chante de sa voix de coq enroué la reprise habituelle de mes travaux, et de mes culottes, — et me relance, à la course et à l’heure, à travers tous les casse-cous de la vie.

Enfin, j’ai dans ma poche, — côté du cœur, — une montre qui bat comme moi-même, par petites pulsations, sous sa double boîte, et qui le soir, à mon chevet, veille et travaille pendant que, tout au contraire d’elle, je m’étends et me détends pour remonter les ressorts de ma machine.

Les aiguilles du beffroi sont de fer, celles de l’horloge sont de bois, celles de la pendule sont de cuivre, celles de la montre sont d’or. — Mais , qu’importe leur matière pour le genre de besogne qu’elles abattent , à la fois et à la file, toutes de même ! Et, dans l’invisible et inexorable tissu où elles nous entraînent,

comme poisson pris au filet, celui de nous qui a son flanc gauche ou son bras droit enserré dans telle ou telle maille, qu’il soit percé par l’aiguille d’or ou par celle de bois, par le cuivre ou par le fer, n’en reçoit pas moins le coup de lancette et n’en perçoit pas mieux le coup de lance qui le fait saigner ou expirer, — l'un lui inoculant la douleur, l'autre lui soutirant même le sentiment !

Et c’est cela qui doit nous rendre très-insouciants de la minute inconnue de notre certaine disparition. On n’en vivrait pas une seule si l’on envisageait la suivante en perspective de la dernière ; y arrêter sa pensée , — sauf pour se bien tenir physiquement et moralement, — n’est qu’un puéril supplice de l'esprit. Lamort, comme la faim, est, croyez-le, mauvaise et méchante conseillère; elle qui tue l’égoïsme à bout portant, — à distance, elle le ranime, le surexcite ou le concentre ; et quand on n’est intérieurement préoccupé que de sa destruction individuelle , peut-on rien entreprendre au dehors pour la survivante continuation de ses fils ou de ses frères ?

Que les deux aiguilles calculent et chiffrent

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comme il leur plaira, — addition sur ma tête, soustraction sous mes pieds ! Je ne suis ni désireux ni craintif de l'heure qui, posant zéro au bas de ma colonne vertébrale, se retiendra ellemême pour être reportée à la colonne suivante ! l’arithmétique n’est pas du domaine de mon cœur et je n’ai que faire de me troubler, comme homme, là où une loi mécanique règle et règne, — aveugle souveraine, — la misérable distribution des personnelles durées !

Après tout, la vie n’est pas plus à nous qu’à d’autres : c’est chose prêtée et reprise à délais d’avance déterminés : — flambeau transmis de mains en mains et que le souffle créateur allume ou éteint selon son plan d’illumination générale !

Eh ! la farce de vivre en vaut-elle la chandelle ! Pauvre et pitoyable chandelle dans tous les cas, que la nôtre, à flamme constamment agitée par les courants d’air de ce monde à l’autre, ou étouffée et fumeuse en cercles noirs sous l’écrasement de nos plafonds bas !

Et dire qu’il en est parmi nous, — mais d’inférieure qualité en leur substance comme

en leur subsistance, — dont le vœu le plus ardent est de se consumer jusqu’à l’épuisement de leur graisse de tous côtés coulante dans la bobèche fêlée de la vieillesse ! et que ces tristes cires-là se font de prudentes coques de. papier et tirent le plus possible leur mèche en économie, afin de crépiter et d’agoniser au dernier terme du culot dans leur chandelier d’argent !

Et ils y réussissent, d’autant qu’ils sont moins sensibles et plus abrutis. La bêtise et l’égoïsme pratiqueras afin de vivre longuement. — Pourquoi la santé des sots et la perpétuité des sans cœur ? Pourquoi dix ans de jeunesse à peine, en regard de quarante années de décrépitude ? Pourquoi n’y a-t-il de vies qui durent, — sauf de rares et précieuses exceptions, — que les inutiles ou les nuisibles? et pourquoi les bons, les beaux, les génies et les aimants, ne font-ils que traverser parmi nous en courant, — âme ou flambeau, — aux quatre vents dévastateurs de la terre !

Il semble que le Temps lui-même soit jaloux des plus brillantes lumières et qu’il les retire ou les éteigne dans sa nuit presque aussitôt qu’elles en émergent ! Par contre, satisfait des

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médiocres ou vacillantes lueurs, il les ménage ou les épargne dans un écœurant crépuscule.

Mais en tout et pour tous, le Temps, — cet insaisissable ennemi, — n’est que la contradiction organisée de nos raisonnements ou de nos désirs. Janus à deux fins et à double face, il s’arrange toujours , quoi qu’on agisse, de manière à dérouter nos projets, à tromper nos conjectures, ou à trahir nos aspirations. Se transformant comme Protée, tantôt il est long, lent, lourd, et tantôt léger, traînard et court : cela dépend avec qui il a affaire , et de la chose qu’il apporte ou emporte. Rapide pour qui en jouit, il est interminable pour qui en souffre. Attendez-le, il ne vient jamais ; conjurez-le, déjà il a passé derrière vous ! Secrètement il se concerte avec les maux afin de fondre sur nous, et ne les remmener qu’à la dernière extrémité ; de même il conspire contre les biens, les repousse, et promptement nous les ravit à la première présence. Immuable et impassible pour l’espérance, il n’est alerte et varié que pour la déception. — Oh! l’adroit et infâme voleur ! comme il sait à tired’aile et à coups de faulx moissonner et enlever tout ce qui nous est cher ! et comme il nous

abuse avec sa fausse monnaie sonnante , dans tous les marchés où nous, nous payons honnêtement pièce à pièce, au creux de sa main décharnée ! Qu'il sait bien nous attraper en disposant sa perfide marchandise à l’étalage des passants, — mettant de grosses heures sur de petites années, semant des joies éphémères sur des peines persistantes, — et faisant à tout bout de compte chavirer nos balances ou danser l’anse de son panier percé !

Qu'entends-je dire du prix du temps? « Il vaut de l’or, » prétendent nos voisins. Mais où est son titre et sa garantie? Une banqueroute finale et frauduleuse n’est-ellc pas l’inévitable résultante de toutes ses opérations financières, et si on vérifiait, soudain, dans n’importe laquelle de ses caisses — d’horloge, qu’y trouverait-on ?

Avoir son temps, prendre son temps, gagner son temps, accorder du temps, rattraper le temps , couler le temps, laisser le temps , passer le temps, donner ou tuer le temps, locutions vaines , vides et vagues qui , en fait, ne signifient rien que de contingent et d’arbitraire dans nos rapports journaliers ou

nocturnes avec cette nuée tournante, lumineuse ou sombre qui nous guide et nous conduit — d'où? — et on ne sait où? — Fatidique fantôme, valsant à l'avant de nos chimères à bras le corps avec nos chimériques réalités ! Il va cependant sans discontinuer ni se reposer d’un pas ou d’une baleine, et. nous, à la remorque, nous le suivons, intimement attachés à ses talons fouleurs ! Il va ! — entendez-le et voyez-le dans le mouvement même des pendules et en cette valse allemande à trois temps — passé , présent, avenir, — qu’il exécute sur la fine pointe de ses deux aiguilles !

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