CENDRES
Le soir morne et pesant qui descend sur la ville T\épond à ma tristesse et drape aussi dans moi Des restes de couchant où quelque vieil émoi S'attarde sans mourir au présent qui l'exile.
Mais la nature sait que demain dans l'aurore Elle rejettera son sommeil oublieux Tandis que mon chemin qui se poursuit ignore Yers quel but il s'en va sous le ciel ténébreux.
L'âme s'est faite loin d'elle même aujourd'hui ; Sa force s'est usée à vivre mal, l'ennui T^ôde en elle et la guette à chaque élan sincère Pour lui draper bientôt des robes de misère. L'âme ne connaît plus de forte solitude; Elle a peur du chemin qu'elle devine rude Et, même sans plaisir, s'abandonne au courant Qui l'emporte au hasard vers quelque but errant Parmi de vains essais d'amour et d'allégresse ; Elle en revient fanée et lourde de tristesse Ayant perdu ses fleurs et toute sa fierté. Elle pourrait toujours vers le berceau quitté S'en retourner d'un pas qui reste jeune encor, Mais trop abandonnée au charme d'avoir tort, Craignant de ne pouvoir plus vivre solitaire, Elle demeure à piétiner la même terre, Se livre à ce qui, loin d'elle, la mène loin De son dernier asile, et lasse d'avoir soin De se mentir toujours, éperdue, épuisée, Meurt de tant de douleur par trop inavouée.
// faudrait n'écouter jamais ce que le cœur Murmure de promesse et suivre son chemin Avec un lot de fleurs changeantes dans la main Pour n'en pas élire une où puiser du malheur.
Il faudrait ne pas croire aux appels du bonheur Surtout si la passante en parle tendrement, Et sourire toujours de son plus beau serment Près d'une autre, elle aussi parlant avec douceur.
Mais le cœur se refuse à battre pour lui-même; 'La tendresse apparaît le salut ; le vieux thème Sollicite partout, la voix insidieuse ;
L'angoisse peu à peu mine et détruit l'effort ; La solitude éteint ses lampes; l'ombre endort; Et la chair d'une femme éclat, impérieuse.
JLe jour meurt vers la nuit comme un très long soupir Qui s'aime et se retient à durer plus longtemps, 'Et Vombre semble craindre un peu de s'obscurcir Sur tout ce qui persiste au ciel en flamboyant.
Les toits mêlent le gris incertain de leurs tuiles ; Et, pour le prisonnier de la ville mauvaise, Les cheminées de fer aux fumées inutiles Vont regretter les mâts sur un fond de falaises.
Partir ? L'ancre qui me retient sur ma discorde Est faite de mon doute et de ma lâcheté ; Mes bras craignent de suivre au but ma volonté, Et je laisse glisser la hache sur la corde.
Je me souviens du port qui berçait mes vacances, De la maison y devant la mer, où je suis né ; Je revois la jetée encore qui s'avance, Le phare dans le soir comme un sceptre étoile.
De vieux canons pointaient leurs gueules dédaignées En verdissant leur bronze au hasard de la pluie ; Je rêvais de combats et de flottes coulées. Et je ne savais pas que souvent on s'ennuie.
Partir ? — Les barques aux grandes voiles gonflées Sont toujours sous mes yeux ; leur songe me console ; Je les orne, et leur proue élance un acrostole Qui se recourbe en noir sous la lune argentée.
Je ne suis pas parti vers des golfes lointains;
piétiné le sol des monts, des bois, des plaines; recherché partout la voix de mes destins; préparé des mâts et des coques hautaines.
Tout m'a lassé ! Jamais on ne m'a répondu. Dans mon jardin désert les fleurs sont mes remords. Tout s'affaisse ou s'éteint ; l'humanité n'est plus Qu'une troupe anxieuse en marche vers la mort.
De quelque côté que s'arrête mon regard, Te mur d'un cimetière enclôt de longs cyprès. Qui sait? Ta vie est vieille; il est peut-être tard,
Trop tard pour que le vent chante dans nos agrès.
La lune est dans le ciel peu à peu transpirée ; Son croissant mince est bien une faucille unique ; Par dessus les forêts bretonnes submergées, Je la vois présider la cueillette mystique.
'Les druides recueillaient le gui dans des draps purs ; Simples et solennels, la moustache sévère, Autour d'eux les guerriers, de leurs yeux clairs et durs, Tixaient avec respect un lourd dolmen de pierre.
Voyaient- ils la patrie et sentaient-ils la race Tremper sa graine au sang de leurs corps musculeux ? Leur vie était un fort poème audacieux ; Leur mort savait défier V instant noir qui terrasse.
J out tombe, tout se tait. — La nuit est merveilleuse. Je me voudrais enfant pour V aimer davantage, Car mon cœur a battu tant d'heures malheureuses Qu'il s'est usé, souvent, au cours de son voyage.
Cela s'est effacé, mais la lutte tenace
A creusé des sillons en fait de souvenirs ;
Je fais ma main légère en frôlant ma cuirasse ,
Mais j'y sais plus d'un trou, et je la vois ternir.
Tout mensonge est fini : j'ignore le bonheur; Lorsque je me roidis, je sens ma plaie s'ouvrir.
Ah ! que ne puis-je enfin en arracher mon cœur Pour le brûler sous les soleils de l'avenir!
Je me souviens de bras qui ne m'ont pas bercé, ]e me souviens d'amours qui furent des mensonges; Une marche funèbre étrange se prolonge Yers moi, du plus profond recul de mon passé.
Le catafalque est recouvert de drapeaux noirs ; Des glaives sanglants y plaquent des larmes rouges ; Le cortège est très lent, et je m'attarde à voir La bière aux angles durs sous le drap nu qui bouge.
Partir ? — C'est un peu de moi-même ici qui passe ; Je lui dois les honneurs, surtout mort et vaincu. Je veux me recueillir. — Jlurai-je tant vécu,
Déjà, que V autrefois laisse une telle trace ?
La nuit meurt vers le jour comme un regret voilé. C'était le crépuscule et revoici Vaurore. Tout s'enchaîne et se suit ; le grand calme étoile Décline ; et les nuages flotteront encore.
'La vie va revenir à qui V avait quittée ; Mon songe se fait vague et s'éloigne en silence. Il me faudra bientôt, Yâme toute broyée. Opposer un front calme et dur à la souffrance.
Partir ? — Chacun des jours que le hasard dispense Hâte la marche au bord de la fosse dernière. Chaque seconde mène à V éternelle absence ; Tout glisse entre nos doigts ; tout meurt — même la terre
J out se détruit et tombe autour de moi. La vie 'Effeuille sans pitié les roses que j'aimais; Mon âme, cependant, loin d'en être affermie, S'attarde à regretter ce qui meurt à jamais.
J'écoute vainement les clairons d'avenir Sonner dans les matins une diane claire; Un charme douloureux m'enchaîne au souvenir Des temps où j'avais cru l'amour plus tutélaire.
Peut-être est- il trop tôt pour rejeter ma fièvre Et, dans l'indifférence où sombrent les vaincus, Sans sentir le passé recolorer ma lèvre, Oublier le bonheur qui ne chantera plus.
Mais quel que soit jamais l'espoir ou le désir, Je tiendrai mon serment de ne plus les entendre Pour mieux vouer mes jours à l'ardeur de haïr L'époque qui les fit si vite un tas de cendre.
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Je veux m'en aller seul dans un bois solitaire Pour y rester longtemps couché contre la terre A me laisser aller à toute ma douleur Qui, trop bien refoulée au fond de mon malheur, 'Lentement me détruit en secret et m'achève; ]e veux mâcher sans peur la cendre de mon rêve "Et m'en emplir la bouche au point d'en étouffer, Et, repoussé de tout ce que j'aimais aimer, Me perdre dans la mer immense de ma peine 71 fin d'en revenir sans espérance humaine, L'âme faite d'un sel d'ébène et d'or étrange, Plus virile à jamais par l'effort qui la venge.
Je saurais mieux sourire encor si je savais
Dire à quelqu'un mon mal et mon dégoût ; jamais
Tiélas ! je ne l'ai pu, et mon adolescence
S'est passée à cacher aux autres ma souffrance.
Peut-être ai-je senti trop tôt la vérité
Et, me voulant un homme avant l'âge marqué,
Trop creusé des amours charmants lorsque je songe
A quel point j'aimerais ignorer leur mensonge.
r^our vivre plus à l'aise et sentir sur ma peine "L'apaisement des lys, des palmiers et des pins. Avec du rêve en moi, comme les pèlerins, . Je quitterai Paris qui fait Vâme incertaine.
"Et j'irai vers vos fleurs, ô jardins d'Italie, Yoluptueux bouquets sous un ciel de langueur, Pour surprendre le chant murmuré par mon cœur JK Y alanguissement de sa mélancolie.
Je verrai les lézards traverser les allées, Le jet d'eau du bassin retomber doucement, "Et surtout, j'entendrai les cloches, lourdement, Tinter lorsque le soir tombe sur les vallées.
Alors sous l'ombre clair et par le grand silence Où tout semble trop beau pour pouvoir demeurer Enfin seul et perdu, libre de ma souffrance, La tête dans les mains, je pourrai me pleurer.
Et, des larges gazons où pèse la rosée, J'écouterai venir vers l'aveu de mes maux TLe bruit de l'herbe atteinte à chaque coup de faux Sur qui la lune verse une larme argentée.
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J'irai vers ton rivage où le sable inutile 0 T(avenne! descend vers le flot sans reflux "Et le long de la côte où Dante ne vient plus Étale à Vinflni son champ jaune et stérile.
Car il me sera bon d'enterrer chaque songe Dans l'ombre que projette en flamme chaque pin Sur le sol ainsi fait pour leur vague destin Par ces tombes dont le soir brise le mensonge.
Débarrassé de l'homme au cœur bardé de fer, J'embrasserai les troncs rouges des pins antiques; "Et je resterai là, sous leurs cônes mystiques. Devant le long frisson pailleté de la mer.
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Ksomme la voile en feu d'une barque cachée, Le croissant de la lune à travers les sapins Vogue avec la lenteur d'une âme détachée Des choses de la terre au tumulte incertain.
Dans V ombre où tout est doux, confus et velouté,
"Elle semble exhaler le secret de la nuit,
"Et son mystère glisse avec la majesté
D'un rêve surhumain, puissant et sûr de lui.
Elle passe. Et, bientôt plus rouge que le sang D'une aube douloureuse où monterait l'encens De quelque culte ancien, cruel et funéraire,
JKu linceul d'un nuage encor plus noir que l'ombre, Elle s'amincit, fond, s'en va du ciel et sombre A la façon d'un dieu quittant son reliquaire.
xsœur trop lourd, ouvre-toi dans le calme nocturne! Délivre-toi du masque et laisse-toi souffrir ! "Ecoute tes douleurs et permets que chacune Se penche sur le puits profond du souvenir,
La ténèbre assombrit les fuseaux des cyprès Sérieux et profonds, funèbres sentinelles Derrière qui le lac lointain semble plus près, Tapis d'eau comme morte aux teintes solennelles.
Et, tandis que la lune éclot comme une fleur Jlux vastes jardins noirs de l'espace étoile, Savoure longuement le sauvage bonheur De voir à nu l'orgueil que tu portes voilé.
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r^lus la route s'allonge au-devant de mes pas, Plus je te vois grandir, ô vaste solitude ! Plus Y air que je respire est battu d'un vent rude Qui souffle sur ma face et me raille tout bas.
Les arbres peu à peu s'espacent et, là-bas, "Nul tronc n'épanouit Y oasis de ses branches ; Les prés deviennent roux jusqu'à l'horizon ras Où le sang du soleil s'écoule en avalanches.
Car ce sera la nuit et bientôt le désert
Que le vent bouleverse et fait un gouffre ouvert
Sous le ciel que plus rien n' étoile, car je doute
Et, jusqu'à défaillir, vis l'horrible tourment De chercher un but que je crois obscurément Menteur comme l'amour dont s'allégeait ma route.
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y ri arche sans regarder jamais derrière toi
Si le fruit du combat te demeure inutile ;
JVe goûte rien longtemps ; change toujours de toit ;
"N'écoute pas ton cœur chanter que tout V exile.
Puisqu'il faut vivre — vis! mais sans jamais choisir Le bonheur ou V amour quand ils te souriront ; Toujours plus loin, et dédaigneux du souvenir. Penche Vardeur qui bat aux veines de ton front.
Peut-être sauras-tu abdiquer ton désir
Un jour, et libre enfin de toi-même, pétrir
La douceur de ton cœur pour t'en faire un rocher
Du haut duquel ton âme à soi-même fidèle J(ira d'y voir l'Amour s'y fracasser une aile Puis te pleurer au jour du funèbre nocher.
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\J jeune cœur hier encor timide et tendre J'aime sentir en toi mon rêve se murer Sans même secouer sa grise et morne cendre Seule récolte, hélas ! qu'il ait su rapporter.
La mort peut nous rouler son linceul blanc dans l'ombre Au coin de chaque route où, bien loin du passé, Nous tenterons l'essai de marcher sans encombre, Sois fier, mon jeune cœur, nous n'aurons pas cédé.
Y a ! l'Amour ne vaut rien pour ton ardeur sincère "Et tu souffres de lui comme d'une misère Sans vouloir t' avouer qu'il ne peut t' assouvir ;
C'est au fond de la vie et de sa lutte horrible Qu'il faut aller chercher la plus lointaine cible Pour y fixer ta flèche — ou bien pour y périr.
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Uuand la Douleur te frappe et sourdement te mine, Garde-toi de subir son morne accablement ; Attaque avec ardeur une tâche divine Ht surmonte ton cœur tendre de jeune amant.
'Ne te plais pas aux murs qui te parleront d'elle, T(epousse les parfums où tremble un souvenir ; Va-t'en vers l'inconnu d'une terre nouvelle ; Surtout, suscite en toi quelque nouveau désir.
Mais, si tu reconnais que tout est inutile, Alors ferme ta porte aux rumeurs de la ville, A l'appel des amis, aux femmes sans tendresse,
Et, penché sur le rêve en toi qui s'évapore, Meurs sans rien révéler de ce qui te dévore Pour que l'Orgueil au moins drape un peu ta faiblesse.
Jyoche toujours debout au cahos noir de l'âme, Orgueil! aiguise encor ton aiguille de pierre Et, menaçant l'azur de Vaslre qui t'enflamme, Dédaigne la rumeur où s'épuise la terre.
Domine l'horizon par-dessus le Destin !
Consacrant le malheur qui te bat de son aile, Sans courber ton mépris au silence hautain, Vrille-toi dans mon cœur pour qu'il te soit fidèle.
T{edis-lui les vieux mots puissants et solennels Qui ramènent son doute aux espoirs d'autrefois, Car, seul, lu sais encor, roi des enfants cruels, Satisfaire sa fièvre en lui dictant les lois.
Sois tyrannique et dur ! Au fond du sacrifice Une âpre volupté dont caresse la trame Tierce et contente mieux, malgré qu'on en périsse, Que le plaisir cueilli sur le corps de la femme.
Et, surtout, si Y Amour s en venait à nouveau Me préparer des fleurs par- dessus le tombeau Qu'il creuse sous les pas de celui qui s'y donne,
T{appelle-moi que rien n'est beau que de tenter De vivre pour le marbre où Von veut s'incruster Jusqu'à ce que la mort y pose sa couronne.