‹ Surprises d'amourChapitre 4 sur 5 · E. DENTU, EDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, EDITEUR

3, Place de Valois, Palais-Royal

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et à la nuit, des réverbères fort espacés éclairaient pauvrement les carrefours silencieux. Les nouvelles de Paris y arrivaient fort en retard, apportées par une poudreuse diligence ; les modes y étaient arriérées de six mois. La vie intellectuelle n'y était entretenue que par un cabinet de lecture bourré de vieux romans, et par une troupe d'acteurs ambulants qui donnaient des représentations pendant le carnaval et pendant la foire de mai.

Cet isolement avait néanmoins son bon côté.

Il conservait à Juvigny sa physionomie personnelle et sa couleur locale, . qui se sont effacées depuis. On y trouvait des individualités plus accusées, des figures curieuses, des caractères tout d'une pièce, que le nivellement de la civilisation a fait disparaître. Les indigènes vivaient plus en eux-mêmes et sur leur propre fond, et, comme un colimaçon moule sa coquille, leurs habitudes, leurs tics, leurs façons de se vêtir se moulaient sur leur âme. Us avaient moins de respect humain et ne craignaient pas de montrer leurs bizarreries et leurs excentricités. Aussi n'était-il pas rare de rencontrer de naïfs originaux pareils au héros de cette simple histoire.

L'abbé . Eusèbe de Vassimon , né en 1 794, commençait en 1846 sa cinquante-deuxième année. Il était le fils cadet d'un ancien conseiller à la Chambre des comptes du Barrois. A l'époque de sa majorité, poussé par une ardente vocation religieuse, il abandonnait à son aîné sa part successorale moyennant une rente de mille écus, et il entrait au grand séminaire de Verdun. Ordonné

" prêtre après de brillantes études, il avait été nommé desservant de la petite paroisse de Combles, située à une lieue de Juvigny. Il y était resté quatre ans, donnant l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Son zèle apostolique, son

■ inépuisable charité aussi bien que ses façons d'homme du monde, sa culture d'esprit et Tonction de son éloquence lui avaient gagné les grâces de Monseigneur. Son nom, son éducation et ses mérites semblaient l'appeler à de hautes fonctions sacerdotales 5 on parlait déjà de lui pour le vicariat de l'église métropolitaine de Juvigny, quand un fâcheux incident vint tout gâter.

L'abbé Eusèbe n'était pas seulement un lettré, il avait une âme candide, enthousiaste et convaincue. Il rêvait de faire revivre en sa paroisse Tàge d'or de la primitive F^glise. Le Sermon sur la

montagne était son code religjîeux, et il s'efforçait de conformer sa conduite aux purs préceptes évangéliques. Il pensait que la foi ne va pas sans les œuvres, sans la justice et la miséricorde, et son saint zèle l'entraînait parfois hors des limites de la réserve et de la prudence. — Une nuit d'hiver, une glaciale nuit de neige fondue^ tandis qu'il méditait sur un chapitre de saint Jean Chrysostome, on frappa à sa porte. Sa servante, un peu sourde d'ailleurs, dormait déjà profondément, et l'abbé alla lui-même ouvrir. Sur le seuil, il vit une jeune -femme, tête nue, les cheveux et les vêtements trempés de pluie; et toute grelottante, cette femme lui dit : « Je suis sans asile, on n'a pas voulu me recevoir à l'auberge... J'ai aperçu de la lumière chez vous, monsieur le curé ; je meurs de faim et de froid, et je vous supplie de ne pas me laisser à la rue ! — Entrez », répondit simplement l'abbé, et la précédant avec sa lumière, il la conduisit dans son cabinet de travail où il alluma une claire flambée, puis il reprit : « Asseyez-vous et séchez vos habits ; je vais vous donner de quoi manger ; ensuite je vous préparerai un lit. » La malheureuse^ morfondue, se blottit devant le brasier,

tandis que M. de Vassimon allait chercher dans la maie du pain, un reste de viande froide et du vin. Il déposa le tout sur une table et ajouta : « Buvez et mangez. » L'affamée dévorait gloutonnement ce frugal souper, et l'abbé la considérait avec pitié. Il remarquait bien sur sa personne certains détails de physionomie et de toilette qui auraient dû mettre sa circonspection en éveil ; mais, en son cœur, la charité parlait plus haut que la prudence, et quand la jeune femme eut apaisé sa faim : « Maintenant, dit-il, je vais vous conduire dans la chambre où vous coucherez. » Des scrupules parurent alors embarrasser cette créature, car elle leva vers son hôte deux yeux mouillés et murmura : (^ Vous êtes un saint homme, monsieur le curé, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de vos souliers... Vous ne savez pas quelle malheureuse vous avez recueillie... — Je sais seulement, interrompit-il, que vous êtes une créature de Dieu et que j'aurais péché contre la charité en vous laissant à la porte par cette neige fondante... Allez et dormez en paix, i» Elle s'en alla donc dans la chambre qui lui était assignée, se coucha et dormit. Au petit matin, elle partit, en comblant

de bénédictions Tabbé, qui lui avait glissé dans la main un écu de six francs.

Mais force fut au curé de Combles de confesser à sa vieille servante son acte charitable, et, de plus, la femme qu'il avait secourue parla sans doute, car, le même jour, le bruit se répandit que l'abbé avait logé toute une nuit, au presbytère, une fille perdue échappée la veille d'une mauvaise maison. Cette action scandalisa les notables du village, et quelques conseillers municipaux voltairiens en firent des gorges chaudes. La rumeur grossit en traversant '^^ *'ues de Juvigny, le journal libéral de la locali ta en l'assaisonnant de

libertines réflexior \ la fin l'histoire arriva

jusqu'aux oreilles "erdun, qui manda

par-devers lui Tin .^icnt desservant. A la semonce contristée de Tévêque, l'abbé répliqua ingénument, comme Jésus : « Ceux qui m'accusent jugent selon la chair, mais pour moi je ne juge personne. » L'évêque ne trouva pas cette défense suffisante ; il détestait le scandale et n'admettait pas que ses prêtres s'exposassent au jugement malveillant des laïques. C'est pourquoi il déclara à M. de Vassimon qu'en cette fâcheuse conjoncture il ne pouvait le laisser à Combles,

et qu'il l'envoyait dans une petite paroisse de l'Argonne, à l'autre bout du diocèse. L'abbé, marri mais résigné, se disposait à obéir, lorsqu'il apprit la mort de son aîné, Frédéric de Vassimon. Le défunt était veuf et laissait un fils unique âgé de huit ans. Cet événement créait de nouveaux devoirs à Eusèbe, qui avait tenu son neveu sur les fonts baptismaux et auquel le conseil de famille venait de déférer la tutelle de l'enfant. Il résolut de se consacrer à l'éducation de son filleul, ' et, sur sa demande. Monseigneur s'empressa de le relever de ses humbles fonctions de desservant.

L'abbé rentra donc à Juvigny et devint simplement prêtre habitue de l'église Saint-Pierre. Il s'installa près de son pupille, dans l'ancien hôtel patrimonial, — un vaste logis du seizième siècle, au vestibule dallé de carreaux blancs et noirs, à l'escalier de pierre, aux salons tendus de verdure, — glacial en hiver et frais comme une cave en été. Il y occupait, à côté de son neveu, une chambre tapissée de livres. Levé avant l'angélus, il allait dire sa messe à sept heures, puis revenait avaler sa tasse de café au lait, que Scholastique, la cuisinière, tenait au

chaud sur le fourneau. La matinée était employée à faire travailler le neveu.

L'abbé, excellent latiniste, craignait pour le jeune Dieudonné la promiscuité du collège communal et lui servait lui-même de précepteur. Il rêvait de faire de son pupille un élève aussi brillant que pieux, et, tout en le préparant à sa première communion, de lui donner assez de notions scientifiques et littéraires pour qu'il pût achever ses humanités au collège de la Malgrange, tenu à Nancy par des ecclésiastiques. Malheureusement le neveu répondait médiocrement aux espérances conçues par son oncle.

Dieudonné de Vassimon était un robuste garçon bien bâti, à la figure avenante et ouverte, mais à l'esprit un peu enfoncé dans la matière. Aux fruits de Tarbre de la Science il préférait les pommes et les alises sauvages dont, à l'automne, il emplissait ses poches en vagabondant à travers bois. Quand il était assis devant sa grammaire, il se sentait des fourmis dans les jambes et bâillait à se démantibuler la mâchoire. Dès que l'abbé avait le dos tourné, il prenait la clef des champs. Il aimait la pêche à la ligne, la tendue aux petits oiseaux, la vie en plein air.

— Il tient de son grand-père Vassimon, songeait Tabbé un peu déçu, et il ne mordra pas facilement aux études classiques.

Pourtant, comme Dieudonné n'était pas méchant et comme il aimait son oncle, il s'efforçait non sans peine de réprimer sa répugnance pour les livres et de supporter de son mieux l'ennui des thèmes et des versions. Il se mettait le cerveau à la torture pour satisfaire son précepteur. Mais, comme disait l'abbé en soupirant, « d'un sac de charbon on ne peut tirer un boisseau de blanche farine ». La mémoire de l'élève était rebelle, ses rédactions révélaient une déplorable sécheresse et manquaient de style. « Ce ne sera jamais un orateur, prédisait Eusèbe, mais il aura un cœur pur, un sens droit, et, avec l'aide de Dieu, nous en ferons un juge à Juvigny. » — Lorsque, après avoir sué sang et eau pour préparer son filleul, l'abbé le plaça au collège de la Malgrange, Dieudonné se maintint obstinément dans la dernière moitié des élèves de sa classe. Il mit quatre années à terminer ses humanités et. après deux échecs mortifiants, fut enfin reçu bachelier. Il revint à Juvigny avec bonheur et passa une année entière à chasser ou à pêcher,

Cela ne faisait pas l'affaire de F abbé, qui avait déjà son idée pour le futur établissement de son neveu et qui eût désiré lui donner les manières et les goûts d'un homme du monde. Mais le Jeune garçon ne montrait pas plus de prédilection pour la société mondaine de sa petite ville que pour les Odes d'Horace. Quand l'abbé le présenta chez les demoiselles de Sourdat et dans le salon de Tavocat Lescamoussier, dont la jeune fille sortait du couvent, Dieudonnéne se fît remarquer que par sa gaucherie et sa taciturnité. Il était mal à l'aise dans ses bottes vernies et ses gants, rougissait quand les dames lui adressaient la parole et se tenait de préférence dans les encoignures, les lèvres closes et le front ennuyé.

— Il faut absolument dégourdir ce garçon-là, insinuait l'avocat Lescamoussier à l'abbé, sinon il moisira dans la peau d'un loup-garou.

Eusèbe, bien qu'il lui en coûtât, reconnaissait que l'avocat avait raison. Il proposa donc à son filleul d'aller suivre à Strasbourg les cours de la Faculté de droit et d'y prendre ses degrés. Novembre approchait, Dieudonné entrevoyait avec le retour de l'hiver une perspective de soirées où il serait obligé d'endosser son habit ; il accepta

volontiers de partir pour une grande ville où il mènerait la vie d'étudiant et où il aurait ses coudées franches.

— Tu vas être livré à toi-même, lui dit solennellement l'abbé, le jour où il le conduisit à la diligence; tu auras. la bride sur le cou, mais je te connais assez pour être sûr que tu vivras là-bas sagement, laborieusement et pieusement. Bénis Dieu à toute heure et demande-lui de diriger ta conduite ; en un mot, ainsi que Tobie le recommandait à son fils, mets ton pain et ton vin sur le tombeau du juste, et garde-toi de manger ou de boire avec les pécheurs... En récompense, comme au jeune Tobie, Dieu te donnera une épouse pareille en pureté et en bonté à Sarah, fille de Raguel... Mais, chut! les temps ne sont pas encore venus... En ton absence, je préparerai les voies... Comment trouves-tu Mlle Delphine Lescamoussier ?

— Mon oncle, y songez-vous ? M"® Lescamoussier a seize ans à peine.

— Elle en aura vingt quand tu nous reviendras avec ton diplôme de licencié... Tâche, en attendant, de te rendre digne d^elle... Sa mère est morte, elle est fille unique, et sa fortune est con-

sidérable; ses terres de Rupt-aux-Nonnains jouxtent les nôtres ; il est désirable que ces deux héritages n'en fassent qu'un, et il faut que tu épouses cette jeune fille.

— Mais je ne pense pas du tout à me marier.

— Penses-y. Pendant ce temps, je sonderai le cœur de M"* Lescamoussier.

— Je l'ai à peine vue... Je ne sais seulement si elle est brune ou blonde.

— Il est écrit ; « Tu prendras cette vierge dans la crainte du Seigneur et dans le désir d'en avoir des enfants, plutôt. que par un mouvement de passion... » D'ailleurs Delphine est fort bien de sa personne, et tu te montrerais difficile en ne l'aimant pas.

— Ce n'est pas le tout de l'aimer, mon oncle, répliqua Dieudonné en riant, il faudra aussi que je lui plaise, et c'est là le plus difficile.

— Fie-toi à moi, je me charge de la disposer en ta faveur. Au revoir, mon enfant, travaille bien et sois pieux, afin que la bénédiction divine se répande sur toi et sur ta future postérité... N'oublie pas de descendre à la Maison-Rouge et écris-moi tous les huit jours.

Dieudonné resta quatre ans à Strasbourg.

Gomme l'abbé tenait à ne pas interrompre le cours de ses études, il avait été entendu que le neveu ne reviendrait à Juvigny qu'après avoir passé sa thèse. Eusèbe ne voulait le remontrer aux Lescamoussier que complètement transformé à son avantage. Pour lui faire prendre patience, l'abbé allait tous les ans aux vacances lui rendre une courte visite. Le reste du temps, M. de Vassimon ne chômait point ; il employait le vert et sec pour la réussite du projet dont il avait parlé à son pupille. Non content d'avoir mis dans ses intérêts les demoiselles de Sourdat et le curé de Saint-Pierre, directeur de Delphine, il ne perdait pas une occasion de voir les Lescamoussier. Pendant l'hiver, il faisait assidûment, trois fois la semaine, la partie de piquet de l'avocat ; il profitait de ce que la campagne des Vassimon était à un

quart de lieue à peine de celle des Lescamoussier,

pour voisiner fréquemment avec le père et la fille .

Afin de capter les bonnes grâces de l'avocat,

il insistait principalement sur la question d'inté-

• rét et ne tarissait pas sur le beau bien que posséderait son filleul. Les bois de Rupt avaient doublé de valeur; Dieudonné ne dépensait pas ses

-revenus, et on économisait chaque année de

quoi notablement grossir le capital. A l'heure actuelle, le jeune homme possédait au bas mot vingt mille bonnes livres de rente en terre. Puis arguant du voisinage des deux propriétés, Tabbé insinuait que les deux terrages réunis feraient vraiment un magnifique domaine, et qu'il serait à souhaiter qu'ils appartinssent un jour aux mêmes propriétaires. L'avocat Lescamoussier souriait complaisamment, mais en sa qualité de Lorrain, trop circonspect pour s'engager à fond, il se bornait à émettre de vagues et imprécises réponses : « Hé! hé! oui, ce serait un joli lot! » ou bien : « Qui vivra verra; le plus clair, l'abbé, c'est que votre neveu et notre Delphine seront tous deux de beaux partis. » Néanmoins, Tabbé, qui était observateur, pressentait que le bonhomme Lescamoussier n'aurait aucune répugnance à entrer ultérieurement dans ses vues, et cela l'encourageait à pousser sa pointe du côté de Delphine.

Avec celle-ci, qu'il savait fière, coquette et un peu vaine, il touchait une autre corde. A l'entendre, Dieudonné n'avait encore rencontré à Strasbourg aucune jeune fille qui lui parût égaler en esprit et en beauté M^^® Lescamoussier.

L'abbé ajoutait confidentiellement que, à son avis, le jeune homme avait laissé son cœur à Juvigny. Il accompagnait cette confidence de si claires allusions que Delphine ne pouvait ignorer en quelles mains ce jeune cœur était resté. Il entremêlait ces allusions d'adroits commentaires à la louange de son neveu. Selon lui, Dieudonné était un de ces diamants bruts qui, façonné par une main intelligente, acquerrait une valeur rare et inestimable; — un garçon solide et sûr, une âme chrétiennement aimante, et la femme qui unirait son sort au sien pourrait se flatter de posséder un mari modèle. Pour appuyer ces assertions, il lisait parfois à Delphine certains passages des lettres de son filleul, et il se trouvait toujours, dans ces passages, quelques compliments galamment troussés à l'adresse de M"° Lescamoussier. -

Ici, la vérité nous oblige à confesser que l'abbé, emporté par son zèle et ses désirs, n'hésitait pas à user d'une pieuse fraude. Les paragraphes qui chatouillaient si agréablement la vanité de Delphine étaient tous dus à la plume aimable et facile d'Eusèbe de Vassimon. Il les envoyait tout préparés à son neveu, qui les insérait docilement

dans ses épîtres hebdomadaires. L'abbé, qui tournait joliment les vers, poussait même plus loin ses galantes supercheries. Il lisait, comme étant du cru de Dîeudonné, de coquets madrigaux rimes dans le style de la Restauration et où le filleul était censé célébrer les attraits de Delphine Lescamoussier. Cela constituait bel et bien un mensonge, et parfois la conscience de l'abbé s'en alarmait; mais il pensait que ce mensonge était racheté par la pureté de l'intention. Il le prenait à sa charge, d'ailleurs, et s'imposait de temps à autre une pénitence pour expier ce péché véniel.

En tout cas, le grain qu'il semait ne tombait pas sur la pieiTe aride. Delphine avalait doux comme miel cette poésie louangeuse. Il n'est point de fille qui ne soit touchée en lisant des vers qu'elle croit avoir inspirés. M"* Lescamoussier revenait peu à peu sur l'opinion qu'elle s'était formée deDieudonné de Vassimon. Elle trouvait que les voyages avaient merveilleusement débrouillé l'esprit de ce jeune homme et qu'il gagnait décidément à être connu. Son cœur jusque-là insensible s'amollissait comme une terre détrempée par les tièdes giboulées d'avril,

et, au-dedans d'elle, elle sentait, non sans un certain émoi, bourgeonner une naissante inclination pour cet amoureux lointain qui la louait en vers et en prose. Elle attendait maintenant avec impatience les courriers de Strasbourg, et quand Eusèbe avec une innocente rouerie tardait à tirer de sa poche la lettre hebdomadaire, Delphine prenait les devants et demandait à l'abbé s'il n'avait rien reçu de son neveu.

— Tout va bien, songeait Eusèbe, voici la semence qui lève... Avec la grâce de Dieu, elle croîtra comme le grain de sénevé, et les oiseaux du ciel viendront se reposer sur sa tige...

Et le cœur de l'abbé s'emplissait d'une félicité fondante. L'espérance de marier un jour ces deux enfants le consolait des petites misères de la vie quotidienne et aussi du regret, parfois amer, de sa carrière ecclésiastique entravée dès le début. Pour lui, cette union chrétienne qui fusionnerait deux patrimoines considérables et deux honorables familles devait être comme la lumière de l'aurore qui brille sans nuage. Et puis, — car l'homme n'est point parfait, et dans les âmes les plus pures il y a un ferment d'égoïsme, — l'abbé . de Vassimon songeait aussi qu'avec les années

survenantes, ce serait pour lui un doux abri que le toit de ces jeunes mariés, près desquels il finirait ses jours. Grâce à ce mariage, il échapperait dans l'avenir aux tristesses de la solitude. Il tiouverait dans ces enfants et leur descendance la consolation de son âme et la joie de sa vieillesse. En imagination, il se voyait déjà dans l'hôtel Vassimon, assis en tiers à la table des jeunes époux, choyé par Dieudonné, gâté par Delphine, dorloté par tous deux tant en santé qu'en maladie, et en lui l'homme charnel se délectait à cette souriante perspective.

Aussi quand, un beau matin de juin, il reçut une lettre de Strasbourg par laquelle Dieudonné lui annonçait qu'ayant convenablement passé sa thèse il comptait rentrer à Juvigny dans le courant de la semaine, Eusèbe eut un sursaut de joie. Il murmura mentalement une action de grâces et fut tenté de s'écrier en regardant la vigne verdoyer aux pentes des collines : « Que vos pavillons sont beaux, ô Jacob! que vos tentes sont belles, ô Israël!... Elles sont comme des jardins le long des fleuves!... » Le jour même il fit tout préparer pour la réception de Dieudonné et commanda de tuer le veau gras.

Quand vint la veille de Tarrivée, il ne put tenir au logis, et à la brune, d'un pied léger, il s'encourut rue du Tribel, chez les demoiselles de Sourdat, où il avait la certitude de rencontrer les Lescamoussier.

jolies Esi^eiie et Honorine de Sourdat, deux

vieilles filles de quarante-cinq et cinquante ans, appartenaient à l'une des anciennes familles du Barrois, et leur salon était fréquenté par la meilleure société de Juvigny. Honorine, l'aînée, clouée sur sa chaise longue par une affection de la moelle épinière, n'avait pas mis depuis vingt ans les pieds hors de la maison. Néanmoins, placée en observation derrière les rideaux de sa fenêtre, elle ne perdait pas un détail du spectacle de la rue; elle était au courant de tout ce qui se passait en ville, et les menus faits recueillis quotidiennement par la recluse servaient à défrayer, le soir, son esprit caustique. Estelle, aussi active que sa sœur était sédentaire, avait été jadis une belle blonde au teint éblouissant. Cette fraîche beauté n'avait pu la sauver du célibat, à cause de l'insignifiance de sa dot. Maintenant ses cheveux grisonnaient, son teint se couperosait. Elle ne gardait de ses charmes d'autrefois que de

beaux yeux purs, une voix limpide et une bonne humeur que les déceptions du passé n'avaient point altérée. Quand Eusèbe entra dans le salon, elle était debout, près du piano, occupée à répéter un O salutaris hosiia dont M*^* Lescamoussier exécutait l'accompagnement.

— Ha ! s'écria Honorine en se soulevant sur sa chaise longue pour répondre au salut du visiteur, voici M. de Vassimon, frais comme une rose et vif comme un Sotret!... Savez-vous, Tabbé, que vous rajeunissez!

M. de Vassimon, en effet, ce soir-là, ne portait pas son âge. Sa taille droite et haute se pliait avec souplesse, ses yeux d'un bleu gris reflétaient la joie de son âme, comme l'eau d'une source reflète un ciel immaculé. Ses cheveux châtain clair, longs et bouclés, encadraient enfantinement sa rose figure poupine, au front lisse, au nez proéminent, aux bonnes lèvres candidement souriantes. Il était tiré à quatre épingles dans sa soutane neuve, dont la ceinture de moire ne faisait pas un faux pli. Il soignait sa tenue, ayant pour principe qu'un ecclésiastique doit se conformer, même en sa toilette, aux bienséances humaines. — Il répondit au malicieux coup d'œil

de M^^® Honorine par un regard épanoui :

— Mademoiselle, ainsi que le dit le roi Salomon : « Une bonne nouvelle qui vient d'un pays éloigné est comme de l'eau fraîche à celui qui a soif; » et c'est cette bonne nouvelle qui me rajeunit,.. Dieudonné a passé sa thèse à Strasbourg et il arrive demain .

— Eh bien, je m*en étais doutée en voyant ce matin le camion du roulage s'arrêter devant chez vous... Puis j'ai aperçu Scholastique qui revenait du marché avec deux pleins paniers de provisions, et je me suis pensé : Il y a du nouveau chez les Vassimon.

— Enfin, il arrive donc, notre jeune confrère! s'exclama à son tour le gros, court et chauve avocat Lescamoussîer, en clignant ses yeux fureteurs et fuyants, en ouvrant toute grande sa bouche lippue, élargie et comme avachie par trente ans de plaidoyers à l'audience.

— Oui, je l'attends par la diligence du matin, et j'aurai après-demain l'avantage de vous le présenter, ainsi qu'à M"^* de Sourdat.

— Nous serons ravis de le voir, répliqua l'avocat, relevant avec un machinal geste professionnel le bas des manches de sa redingote;

maintenant, mon cher abbé, si nous commencions notre piquet...

— Excusez-moi, je n'ai guère, ce soir, la tête au jeu; M"* Honorine voudra bien me suppléer.

— Oui, ajouta M^^° de Sourdat aînée, Tabbé serait distrait et vous lui gagneriez trop facilement son argent... A nous deux, monsieur Lescamoussier!

L'avocat avait poussé la table à jeu près de la chaise longue et mêlait déjà les cartes. Pendant ce temps, Eusèbe manœuvrait pour s'approcher d'une encoignure où Delphine Lescamoussier aidait M^^** Estelle à préparer des verres de sirop de fleur d'oranger — la boisson préférée des familiers du salon Sourdat. — L'abbé tournait autour du guéridon de l'air préoccupé de quelqu'un qui a une confidence à faire. Delphine, devinant son intention, feignait malicieusement de ne pas le voir et semblait fort affairée à doser le sirop dans les verres.

Svelte, mince, avec des contours encore maigres et une taille un peu plate, Delphine était néanmoins une jolie fille. Un cou délicat supportait, non sans raideur, sa petite tête finement modelée. Elle avait un teint chaud et mat, le

visage à Tovale allongé, des yeux bruns câlins, une bouche assez grande, retroussée par un sourire mi-provocant et mi-dédaigneux. Cet ensemble séduisant était malheureusement gâté par Parète trop sèche du nez et les duretés d'un front étroit et têtu ; ce qui donnait au profil de cette élégante personne quelque chose d'entier et de hautain.

Après s'être amusée à laisser Tabbé virer autour d'elle comme une âme en peine, Mlle Lescamoussier eut pitié de lui et, un verre de sirop à la main, elle s'arrangea pour le lui offrir un peu à l'écart.

— Vous avez quelque chose à me dire, monsieur l'abbé?... murmura-t-elled'un ton moqueur.

— Oui, mademoiselle, quelque chose de confidentiel... Dans sa lettre, Dieudonnénem'annonce pas seulement son retour... Il exprime tout le plaisir qu'il aura de vous revoir.

— Un plaisir qu'il pourra se donner bientôt, puisque vous nous le présenterez après-demain.

— C'est que... voilà... Dieudonné souhaiterait plus et mieux... Au lieu d'une première rencontre cérémonieuse dans un salon ou il ne pourra vous parler sans témoins, il serait heureux d'être favo-

risé tout d'abord d'une entrevue particulière...

— Un rendez-vous alors ! répliqua Delphine en affectant une mine scandalisée... M. Dieudonné, qui jadis m'adressait à peine la parole, est-il donc si pressé d'avoir un entretien avec moi?... Permettez-moi de n'en rien croire...

— Vous le croirez peut-être, quand vous lirez ces vers qu'il a écrits pour vous et que je suis autorisé à vous communiquer, riposta l'abbé en tirant un papier de sa poche... Ecoutez un peu :

Voici le bel Eté. Dryades et Napées, Nymphes de la prairie et nymphes des forêts A décorer nos champs sont toutes occupées; Mais l'Alsace et ses fleurs pour moi n'ont point

[d'attraits.

Je demeure insensible aux chants de Philomèle. Delphine seule enchante et parfume mon cœur; Les soupirs les plus doux du rossignol chanteur Et le charme des fleurs se confondent en elle.

Quand dans les arbres verts son toit m'apparaîtra Et quand à son balcon je reverrai Delphine, Alors, comme un oiseau niché dans l'aubépine, Mon coeur chantera, mon cœur fleurira.

— Comment les trouvez-vous ? ajouta l'abbé en se rengorgeant.

— Très jolis!... Donnez-les moi, monsieur l'abbé.

Eusèbe s'exécuta avec empressement, et la jeune fille glissa le papier dans sa poche.

— Merci, reprit-elle... Tout de même, je serais curieuse de juger la première si ces quatre années ont beaucoup changé M. Dieudonné et si son plumage répond à son ramage...

— Oh! se récria Eusèbe, mon neveu n'est plus aussi timide qu'autrefois... Il s'est débrouillé à Strasbourg et ces quatie années l'ont métamorphosé.

— Vraiment ! murmura Delphine en jouant de la prunelle. — Elle réfléchit un instant, puis baissant les yeux, elle chuchota négligemment : — Je dois allerdemain dans l'après-midi à notre jardin de Polval, et j'en reviendrai à cinq heures parle Pâquis...

— Ah! çà, Tabbé, cria M. Lescamoussier de sa voix de chantre, je crois, Dieu me pardonne, que vous faites la cour à Delphine !

— Par procuration, espérons-le ! interrompit malicieusement Mlle Honorine.

— Pardon ! balbutia l'abbé en rougissant, la conversation de mademoiselle votre fille me faisait

en effet, oublier l'heure, et il est grand temps que je rentre chez nous... Bonsoir, mesdemoiselles, à bientôt!... Serviteur, maître Lescamoussier !...

Le lendemain matin, vers onze heures et demie la Correspondance de la diligence Lafitte et Gaillard déposa Dieudonné de Vassimon sur la place des Halles, où l'abbé Eusèbe se promenait depuis un bon moment déjà, en proie à toutes les nervosités de l'attente. Après les premières embrassades émues, M. de Vassimon examina son neveu et constata avec regret qu'il s'était peut-être un peu trop avancé, la veille, en affirmant que le jeune homme, pendant ses quatre années de droit, avait subi une complète transformation. Le gar-

çon, à la vérité, avait pris du corps et sa barbe avait poussé. Brune, frisée et abondante, elle s'étalait en* éventail sur ses joues et son menton ; ses cheveux, également touffus, encadraient son front rougissant. Sa figure pleine et ouverte respirait la santé; mais sous les paupières allongées ses yeux renfoncés avaient toujours le même timide regard, ses manières restaient gauches et sa voix hésitante. Sa toilette sans prétention dénotait des habitudes de coureur des bois plutôt que des goûts mondains. Il était vêtu d'une veste de chasse de velours côtelé et chaussé de brodequins jaunes à fortes semelles.

L'abbé s'empressa de l'emmener à la maison pour le soustraire à l'observation plus. ou moins bienveillante des curieux qui statiojinaient sur la place. Une demi-heure plus tard, ils s'attablaient tous deux devant un dîner substantiel auquel Dieudonné fit largement honneur, car il avait bon appétit et le voyage matinal lui avait creusé l'estomac.

Quand on fut au dessert, l'abbé, tout en dégustant ses fraises, dévisagea d'un air légèrement déçu son filleul, qui jusque-là n'avait guère ouvert la bouche que pour boire et manger.

— Ah ! çà, mon enfant, dit-il d'une voix mécontente, conte-moi un peu à quoi tu as employé tes quatre années d'absence ?

— Mais, mon oncle, à suivre mes cours et à passer mes examens.

— J'entends bien... Toutefois on ne travaille pas toujours et tu as dû prendre aussi quelques distractions... La bonne société strasbourgeoise est hospitalière et gaie... Tu as vu le monde?

— Peu... Les bals, les soirées, vous savez, mon oncle, ce n'est pas ma partie...

— Mais encore... Comment occupais-tu tes heures de loisir ?

— Je visitais les environs, qui sont fort pittoresques..., puis je chassais, je péchais avec des camarades... Ah! par exemple, je connais les forêts du Bas-Rhin comme ma poche et j'y ai vécu des semaines entières.

— Eh bien, mon garçon, soupira Tabbé, ça se voit, permets-moi de te le dire !... Avec ta barbe et ta chevelure d'Absalon, tu asl'air d'un homme des bois plutôt que d'un homme du monde... Je te conduirai tantôt chez le coiffeur Magdelinat, afin qu'il donne dans tout cela de forts coups de ciseaux... Que penserait Delphine Lescamoussier

en te voyant hirsute et chevelu comme un sauvage !

— Mademoiselle Lescamoussier ? murmura Dieudonné, dont le visage se rembrunit.

— Hé ! oui, je dois te présenter à elle aujourd'hui même.

— Déjà! s'exclama le neveu.

— Comment, déjà?... Je te conseille de te plaindre!.. J'ai obtenu de Delphine une grâce inespérée. Elle consent à t' accorder une entrevue tout amicale, ce soir, à cinq heures, au Pàquis... Je serai seul avec vous et vos cœurs pourront s'épancher librement.

— S'épancher ? répéta le jeune homme décontenancé; diantre, mon oncle, que voulez-vous que je dise à cette jeune fille ?

— Tu lui répéteras de vive voix les jolies choses que tu lui as écrites. Va, tu peux aller de l'avant, sans crainte. Elle a été ravie 'de tes vers et elle est merveilleusement disposée...

— Voilà précisément ce qui m'effraye... Vous savez mieuxquemoi que je ne suis pour rien dans la confection de toute cette poésie... Je ne serai pas à la hauteur.

— Tu n'auras pas besoin de lui parler en vers.*.

D'ailleurs, elle est charmante et, dès que tu l'auras vue, tu trouveras de toi-même ce qu'il faudra dire pour lui plaire.

— Je suis encore si ahuri que je ne trouverai rien, je vous assure... Mon oncle, si nous remettions l'entrevue à un autre jour ?

— Impossible, ce serait d'un effet déplorable... Allons, allons, haut le cœur, mon garçon !

Il l'entraîna immédiatement chez le coiffeur. Quand il eut assisté au rajeunissement des cheveux et de la barbe de Dieudonné, il le ramena au logis :

— Maintenant, reprit-il, monte dans ta chanibre et occupe-toi de ta toilette, car tu ne peux te présenter à Delphine dans cet accoutrement de chasseur... Il n'est que deux heures... Tu auras tout le loisir de changer de vêtements et de te recueillir pour préparer ton compliment..., quelque chose d'aimable, de simple et de senti... Je monterai chez toi à quatre heures et demie...

Une fois dans sa chambre, Dieudonné, tout en débouclant sa malle, se livra à de moroses réflexions. Ainsi qu'il l'avait avoué à son oncle, il n'était rienmoinsqu'un hommadu monde. L'idée -d'entrer dans un salon, de s'y avancer seul sous

le feu des regards et de saluer la maîtresse de la maison, lui donnait la chair de poule. Comme tous les timides, il s'imaginait que les assistants l'épiaient; il ne songeait pas qu'ils étaient trop occupés d'eux-mêmespourl'honorer de leur attention. Mais surtout il avait peur des femmes et de leurs sourires moqueurs. La conscience de sa gaucherie le portait à fuir la société féminine. C'était avec délices qu'il s'enfonçait dans les bois, le fusil sous le bras, en compagnie de quelques camarades ; là du moins il respirait à son aise et ne se sentait point gêné aux entournures. Parfois, il est vrai, après souper, il lutinait quelques servantes d'auberge, mais celles-ci ne l'effarouchaient pas autant, car elles faisaient les trois quarts des avances. Naturellement, plus il se complaisait dans cette humeur sauvage et plus il perdait Tusage du monde ; plus il s'y trouvait désorienté lorsqu'il était contraint d'y apparaître de très loin en très loin . Aussi, après ces quatre années d'absence, revenait-il à Juvigny aussi timide et plus ours qu'avant son départ. On comprend dès lors quelles angoisses lui causait la perspective d'un tête-à-tête avec M'^'' Lescamoussier.

— Encore, songeait-il, si je n'avais pas été

aimoncé d'avance à son de trompe ; si je me présentais comme le premier venu, avec mes qualités et mes défauts personnels, cela me donnerait un peu d'assurance. Mais, grâce aux belles imaginations de mon oncle, cette fille me croit un tout autre sire. Elle se figure avoir affaire à un garçon d'esprit, à un de ces beaux parleurs qui ne sont pas en peine de tourner un compliment et qui font florès dans un salon... Supposons qu'elle me parle de mes vers ; aurai-je jamais assez d'aplomb pour soutenir mon rôle ? Si elle m'en demande d'autres, que lui répondrai-je ? Pour peu qu'elle ait de finesse, elle s'apercevra vite que je ne suis pas l'homme dé mes lettres; elle sera blessée dans son amour-propre, se moquera de moi etme tournera le dos...

Dieudonné voyait avec appréhension les aiguilles de la pendule s'avancer insensiblement vers quatre heures. Bien que l'air fût très chaud, il frissonnait. Il s'habilla néanmoins avec résignation, tout en souhaitant ardemment qu'une soudaine pluie d'orage mît obstacle à l'entrevue préparée par les soins de son oncle. Il entrebâilla les persiennes et examina l'horizon : le ciel était d'un bleu immaculé, et le temps au beau fixe.

Dans les jardins ensoleillés, un bourdonnement d'insectes accompagnait en sourdine cet ensommeillement particulier aux après-midi d'été dans les petites villes. Ce calme du dehors, cette sérénité de l'air et du ciel contrastaient péniblement avec la fièvre intérieure qui agitait le neveu de l'abbé Eusèbe.

Il revint nouer sa cravate devant l'armoire à glace et, ayant achevé sa toilette, il vit se refléter dans le champ du miroir un Dieudonné qui ne lui était point familier, vêtu de noir, engoncé dans une redingote fripée par une station trop prolongée au fond de la malle. En ce moment, la demie de quatre heures sonna, et l'abbé entra.

— Eh bien, où en es-tu? demanda-t-il gaiement.

— Me voilà prêt, répondit Eusèbe, du ton d'un condamné qu'on mène au supplice.

L'abbé toisa son neveu des pieds à la tête. Rien n'échappa à sa méticuleuse investigation : la crayate roulée en corde et mal nouée, les faux plis de la redingote. Il trouva que, dans cet accoutrement noir et mal porté, son neveu avait la mine d'un boutiquier qui s'est endimanché pour un enterrement. Ses sourcils se froncèrent et une

grimace de désappointement plissa ses lèvres :

— La veste de chasse te seyait décidément mieux, soupira-t-il; remets tes vêtements du matin... Cela aura Tair moins apprêté.

Dieudonné obéit avec empressement, et tandis que Tabbé tournait discrètement le dos, il échangea ses habits de cérémonie contre son veston de velours côtelé et son pantalon de gros drap gris. En effet, dans ce costume sans prétention, il paraissait moins empêtré et reprenait quelque avantage. Eusèbe lui donna un coup de brosse, rajusta le nœud de la cravate, puis coiffant son tricorne, murmura :

— Allons, en route!

Par la Grand'Rue, où les maisons commençaient à projeter une bande d'ombre sur le pavé, ils cheminèrent lentement, côte à côte, tandis qu'à Tabri de leurs persiennes soigneusement, entre-fermées, ou derrière leurs rideaux dont un coin seul était tiré, les bourgeoises de Juvigny épiaient curieusement l'oncle et le neveu. Du logis Vassimon jusqu'à la promenade du Pàquis, , le trajet n'était pas long, et les deux compagnons atteignirent rapidement les arbres plantés en , quinconce.

Sous les tilleuls centenaires l'ombre s'étendait épaisse et rafraîchissante. Des essaims d'abeilles bourdonnaient dans les branches fleuries d'où tombait un balsamique et pacifiant parfum. A l'autre bout de la promenade, une route montait vers les jardins de Polval et les bois du Juré. On la voyait fuir, blanche et poudroyante en plein soleil, entre des murs gris.

— C'est par là que Delphine viendra, dit l'abbé en s'éventant avec son tricorne, et j'ai idée qu'elle ne tardera pas.

Dieudonné ne soufflait mot. L'émotion lui coupait la parole. Plus que jamais il souhaitait que M"* Lescamoussier fût retenue au loin par quelque bienheureux contretemps. Mais ses vœux ne devaient pas être exaucés. Comme cinq heures sonnaient à l'horloge de Saint-Pierre, deuxminces ombres, projetées par le soleil déjà oblique, s'allongèrent sur la blancheur de la route; puis de légers bruits de pas résonnèrent sur le gravier, et dans la perspective des branches entrecroisées en voûte, on aperçut les deux sveltes silhouettes de M"® Delphine et de sa femme de chambre.

Le jeune homme avait la chair de poule. Au

moment où cette rencontre tant redoutée devenait

38 SURPRISES D'AMOUK

imminente et allait sûrement être Toccasion d^un échec mortiiSant, il restait cloué au pied d'un arbre, regardant d'un œil effaré cette jeune figure qui se rapprochait. En même temps il éprouvait une violente tentation de tourner les talons et de s'enfuir. — M"* Lescamoussier, vêtue d'une robe claire, coiffée d'un chapeau de paille, balançait au-dessus de sa tête une ombrelle couleur maïs. Elle s'avançait d'un pas décidé; la femme de chambre la suivait à quelques pas en arrière, portant un panier recouvert de feuilles et plein de légumes cueillis au jardin.

— La voici ! s'écria l'abbé en hâtant le pas.

Le tricorne à la main, la tête plongeante, la bouche en cerise, il s'élançait au-devant de la jeune fille, préparant déjà sa plus aimable révérence et cherchant à surprendre sur les traits de Delphine les premiers indices de l'impression produite par son neveu.

Il vit tout à coup la physionomie de M"® Lescamoussier exprimer la stupéfaction, puis le dépit; sa figure se durcissait, son nez s'était aminci, ses lèvres se pinçaient. Etonné de cette peu bienveillante expression, l'abbé soupçonna que l'attitude de son neveu devait y être pour quelque

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chose, et se retournant vivement, il demeura bouche bée : le neveu avait disparu.

— Dieudonné! cria-t-il d'une voix étranglée.

— Inutile, monsieur l'abbé! dit M"° Delphine avec une coupante ironie; monsieur votre neveu vient de prendre ses jambes à son cou et il est déjà loin.

— Est-ce possible ! balbutia l'abbé consterné.

— C'est certain ! affirma-t-elle avec dédain, il s'est enfui... Il paraît que je fais peur aux gens... Où donc aviez-vous pris qu'il était impatient de me parler?... Il a une singulière façon de montrer son empressement!

— Mademoiselle, vous me voyez confondu...

A la minute, Dieudonné me répétait encore combien il était désireux de vous voir... Il faut qu'une indisposition subite...

Delphine acheva de décontenancer l'abbé par un sarcastique sourire. Il sentit qu'il devenait ridicule et bégaya :

— Je suis désolé!... Je... je vous supplie d'excuser mon pupille...

— Comment donc?... C'est moi qui suis confuse de l'avoir dérangé... Dites-lui de se soigner... Bonsoir, monsieur l'abbé !

Pâle, hautaine, avec un air de reine offensée, Delphine lança à sa servante un impératif regard, salua sèchement et s'éloigna,' laissant le pauvre abbé sous les tilleuls.

Atterré, immobile, Eusèbe regardait la robe blanche et Tombrelle maïs chatoyer au soleil. Quand la maîtresse et la chambrière eurent disparu au tournant de la Grand'Rue, il fit un effort pour rassembler ses idées en désordre. « Dieudonné!... Qui eût pu s'attendre à un trait pareil, de la part d'un garçon aussi bien élevé.^.. Avec quelle désinvolture il se jouait du caractère et de la dignité d'un oncle dévoué! Etait-ce méchanceté ou sottise .^.. En tout cas, sa conduite était incongrue ei inexcusable... > Malgré sa naturelle mansuétude et ses principes de charité chrétienne, l'abbé Eusèbe sentait la moutarde lui monter au nez. Il s'élança hors du Pàquis, inspecta rapidement les rues qui se croisaient devant la promenade et, n'y découvrant pas trace de son traître neveu, il regagna la maison.

Il s'en revenait par la Grand'Rue, le front morose et la tête basse, de l'air d'un chien battu et mécontent. Derrière les persiennes closes et les volets entre-bâillés^ les bourgeoises curieuses aux

aguets, qu'avait déjà intriguées le retour précipité du neveu et qui constataient maintenant la mine consternée de l'oncle, se livraient in petto à de longs commentaires sur ces singulières allures.

— M. Dieudonné est-il rentré? demanda brusquement l'abbé à Scholastique.

— Oui, monsieur, votre neveu est là-haut dans sa chambre, répondit la servante, qui ouvrait de grands yeux en s'étonnant à son tour de l'agitation anormale d'Eusèbe.

Dieudonné, enfoncé dans un fauteuil, méditait mélancoliquement sur sa conduite et s'adressait de tardifs reproches. — Que devait penser de lui cette jolie fille dont il avait rapidement entrevu les lignes élégantes et la fière beauté? Quelle impression piteuse il avait dû produire sur elle, et comme elle devait le mépriser! Il se replaçait en esprit sous les ombrages du Pâquis, et devenu tout à coup très brave, il abordait en imagination Delphine et trouvait, par une inspiration subite, des choses aimables et appropriées à la situation. A distance, il reprenait de l'aplomb et devenait — trop tard, hélas ! — presque éloquent.

— Ah çà, s'écria l'abbé, en entrant essoufflé.

me diras-tu ce que cela signifie et pourquoi tu t'es ainsi moqué de moi ?

— Mon oncle, murmura humblement Dieudonné, pardonnez-moi de vous avoir faussé compagnie... J'ai été pris d'une peur bête qu'il m'a été impossible de vaincre...

— Tu m'as fait jouer là un sot rôle... M"® Lescamoussier est furieuse, et, en vérité, il y a de quoi !

— Je suis désolé d'avoir si mal justifié la bonne opinion que vous lui aviez donnée de moi. Mais, voyez-vous, mon oncle, je ne mérite pas la peine que vous avez prise et je renonce à pousser les choses plus avant.

— Malheureux enfant, as-tu perdu la tête?...

Renoncer à un mariage qui fera de vous le couple le plus riche de Juvigny!... Que reproches-tu donc à Delphine ?

— Rien.

— Ne la trouves-tu pas à ton goût ?

— Si fait, elle est charmante.

— Eh bien, alors?...

— Eh bien, mon oncle, tout cela n'empêche que l'affaire est manquée... par ma faute, j'en conviens... A cette heure, Mlle Lescamoussier

me tient pour un nigaud et un malotru, et je ne me sens pas de force à la faire revenir de ses préventions... trop légitimes.

— On ne jette pas ainsi le manche après la cognée... Seigneur, mon Dieu, soupira Tabbé, un mariage que j'avais préparé avec tant de sollicitude, une union qui était la préoccupation de mes veilles et le rêve de mes nuits !... Me faudra-t-il donc voir passer aux mains d'un intrus ces terres de la Grangerie qui touchent les nôtres ? Ce voisinage d'un étranger empoisonnera ma vieillesse !

Eusèbe de Vassimon avait presque les larmes aux yeux. Dieudonné fut touché de remords et de compassion. Encore qu'il répugnât fortement à affronter le mépris de celle qu'il avait offensée, il insinua timidement :

— Je suis confus de vous avoir causé une telle tablature, mon cher oncle... Mais au point où en sont les choses, il me semble bien difficile de les raccommoder.

— Avec l'aide de Dieu, répliqua l'abbé en s'essuyant le front, rien n'est désespéré... Tu as fait, il est vrai, une déplorable cacade, mais je suis là, moi, pour te tendre la perche... Sais-tu comment

il faut procéder ?... Tu vas écrire à M^'® Lescamoussier une lettre d'excuses.

— Vous en parlez à votre aise !... Quelles raisons puis-je inventer pour m'excuser d'une impardonnable sottise?

— Ah ! dame, il faudra mettre dans ton épître de rémotion et de la chaleur... Tu songeras aux beaux yeux de Delphine, cela te donnera du cœur, et c'est le cœur qui rend éloquent... Tu seras con:rit, tendre et pathétique.

— Je ne saurai jamais!... Je n'ai ni l'esprit assez délié, ni la plume assez alerte...

— Bah ! essayons toujours... Je vais jeter quelques idées sur le papier, et tu n'auras qu'à les mettre en ordre.

L'abbé s'assit devant le bureau, et, après quelques minutes de méditation, écrivit un brouillon de lettre. A mesure qu'il avait rédigé une phrase, il la répétait à voix haute. Penaud et ennuyé, Dieudonné, adossé à la cheminée, écoutait attentivement la prose de son oncle :

« Mademoiselle, du fond de l'abîme de confusion où je suis plongé, permettez-moi de vous exprimer de douloureux regrets. Mon cœur, comme celui du Psalmiste, est rempli de trouble :

€ Toute m'a force m'a quitté, et la lumière de « mes yeux n'est plus avec moi. » Cette lumière, je ne la retrouverai que quand je serai rentré en grâce auprès de vous. Mais pour y parvenir, je dois d'abord vous expliquer mon inqualifiable conduite...

— « Inqualifiable » n'est pas de trop, soupira l'abbé, en enlevant un fil accroché au bec de sa plume, puis il reprit :

« ... Les apparences, je l'avoue, sont contre moi. Cependant, mademoiselle, je vous supplie de ne pas mettre sur le compte d'une invraisemblable indifférence la faute que j'ai commise. On est ébloui par la beauté comme par le soleil. En vous revoyant, une indicible émotion s'est emparée de tout mon être. J'ai craint de ne pouvoir assez me maîtriser et de laisser trop violemment éclater la tendresse que j'ai pour vous. Je me suis donc inconsidérément dérobé par la fuite à Texplosion d'un amour que je ne pouvais contenir et dont vous eussiez sans doute été offensée. Cette émotion, si bizarre qu'elle paraisse, marque du moins la vivacité et .aussi la délicatesse des sentiments que j'ai pour vous. Aussi j'ai confiance en votre bon cœur et j'ose solliciter de votre indulgence

une seconde entrevue. Si vous daignez me l'accorder, je vous promets d'être plus maître de moi et de mieux veiller sur les mouvements de ma passion. Dans cet espoir, je suis, mademoiselle, votre très respectueux et fervent admirateur. »

— J'aurais pu mettre « adorateur », dit Tabbé en relisant la phrase finale avec une visible satisfaction, mais j'ai eu des scrupules. On n'adore pas les créatures, et cette expression doit être réservée pour le Créateur... Maintenant, mon ami, tu vas me recopier proprement ce brouillon, et je porterai moi-même ta lettre chez M^^® Lescamoussier.

Dieudonné s'exécuta de bonne grâce. Quand répître fut recopiée et signée, l'abbé la mit sous enveloppe et écrivit la suscription :

Mademoiselle Mademoiselle Delphine Lescamoussier (personnelle).

Puis il coiffa son tricorne et s'encourut au logis Lescamoussier, où il confia la lettre à la femme de chambre, avec force recommandations.

Le lendemain, l'oncle et le neveu attendirent impatiemment une répopse. Mais rien ne vint.

— Parbleu ! dit Dieudonné, elle nous tient rigueur. C'est une rupture.

— Du tout! répliqua Eusèbe, je connais Delphine... Elle est trop réservée pour t'écrire... Nous irons ce soir chez M"®'* de Sourdat. Les Lescamoussier y seront, et la jeune personne nous répondra de vive voix.

Quand ils eurent soupe, ils se dirigèrent rue du Tribel. Dieudonné était mal à son aise en entrant dans le salon, et Tabbé lui-même éprouvait une certaine émotion en présentant son neveu. Après les premières révérences, il sonda d'un œil inquiet les profondeurs de la pièce obscure : — les demoiselles de Sourdat étaient seules.

— Que c'est aimable à vous d'être venus ! s'écria M"^ Honorine, à l'attention de laquelle la mine désappointée de l'abbé n'avait point échappé, nous sommes tout à fait esseulées par suite de la désertion des Lescamoussier.

— Comment ! balbutia Eusèbe, la désertion ?...

— Eh quoi, ajouta malicieusement Honorine, ne le saviez-vous pas ? L'avocat et sa fille sont partis ce matin pour la Orangerie...

Un flambant soleil rayonnait sur la vallée de la Saulx, — une sinueuse vallée où la rivière serpente parmi de grasses prairies bordées de saules, et arrose des vergers bien affruités. — De modestes collines, où les vignes alternent avec des bouquets de bois, s'enchaînent en se modelant sur les flexuosités de l'eau nonchalante et. verte. Des villages très rapprochés, ayant un air de propreté et d'aisance, apparaissent à chaque détour avec leur clocher pointu, leurs bâtisses en pierre de taille et leurs toits de tuiles roses. Çà et là, au revers d'un coteau, des maisons de campagne montrent leurs toitures d'ardoises encadrées de grands arbres et leurs jardins dévalant en pente douce jusqu'à la rivière. A un endroit où la Saulx

décrit un onduleux circuit autour du village de Rupt-aux-Nonnains, deux de ces bourgeoises habitations s'élevaient à mi-côte, distantes l'une de l'autre d'un quart de lieue à peine, adossées toutes deux à des bois et séparées par des chènevières, des luzernes et des vignes. Celle qui se trouvait le plus près de Rupt appartenait aux Lescamoussier ; la plus éloignée était le domaine des Essarts, propriété des Vassimon.

Ce jour-là, tandis que six heures sonnaient au clocher de l'église et que le rutilant soleil devenait déjà plus o'blique, deux personnes sortirent du salon de la Orangerie par la porte-fenêtre qui ouvrait sur les jardins et descendirent vers le potager, en choisissant une allée ombragée de noisetiers. Au même moment, de la baie d'une charmille qui formait, à l'opposé, une sorte de couloir de verdure, émergea la soutane noire de l'abbé Eusèbe. Il semblait en observation et, la main posée en abat-jour sur ses yeux, il épiait les deux promeneurs qui n'étaient autres que Dieudonné de Vassimon 6t Delphine Lescamoussier.

En apprenant chez M^^®' de Sourdat le brusque départ de l'avocat et de sa fille pour la Gran-

gerie, Eusèbe avait immédiatement résolu de suivre Delphine et de s'installer aux Essarts avec son neveu. Il avait écrit au jardinier de mettre la maison de campagne en état, et, deux jours plus tard, l'abbé, son filleul et Scholastique étaient partis pour la vallée de la Saulx. Une fois à Rupt, l'abbé ne perdait pas de temps ; il se rendait à la Orangerie, obtenait une entrevue de Delphine et, à force d'éloquence, réussissait à démontrer à la jeune fille l'absolue sincérité des explications contenues dans la lettre de Dieudonné.

Delphine, du reste, ne demandait qu'à être

convaincue. Son orgueil n'admettait pas qu'on pût rester insensible à l'attrait de sa beauté. En outre, elle avait l'esprit positif et savait calculer ; elle réfléchissait que Dieudonné de Vassimon était le plus beau parti qu'une jeune fille pût rencontrer à Juvigny : — Jeune, riche et appartenant à la vieille noblesse du pays. — Au point de vue purement intéressé, il était impossible d'espérer mieux. Une autre raison encore la poussait à l'indulgence : — Foncièrement coquette, elle se piquait au jeu, et il lui tardait de faire tomber à ses pieds ce farouche Hippolyte qui fuyait devant les dames. Assurément Dieudonné manquait

d'élégance et de brillant; mais, pour une coquette, rimportantest defleureter. Tous les hommes lui semblent égaux en tant que sujets d'expériences. A une pique d'amour-propre se mêlaient donc le besoin de plaire et aussi uû trouble désir de dégeler ce robuste garçon, une perverse curiosité de savoir quelle mine il ferait, une fois qu'il serait féru d'amour. — En conséquence, il avait été convenu avec l'abbé qu'on fournirait au jeune homme une occasion de se réhabiliter. Il rendrait visite à l'avocat Lescamoussier, et Delphine, sous prétexte de montrer à Dieudonné les embellissements exécutés à la Grangerie, l'emmènerait jusqu'au bout du jardin, près d'une source ombreuse propice au téte-à-tête.

C'était la mise en train de ce programme qu'Eusèbe surveillait du seuil de la charmille. Tout le long de la route, il avait catéchisé et encouragé son neveu ; néanmoins il n'était pas trop rassuré. Une secrète anxiété le tourmentait; aussi projetait-il de filer en tapinois, par un détour, jusqu'aux environs de la source et de s'y cacher pour s'édifier, sans être vu, sur les faits et gestes de son filleul.

Ce dernier, depuis sa sortie du salon, recom-

mençait à être mal à son aise. Maintenant qu'il se trouvait seul avec cette jeune fille si fière et si imposante, il perdait tout son aplomb et ne se rappelait plus les belles phrases qu'il avait préparées en collaboration avec l'abbé. Il marchait près de Delphine, coiffée d'un chapeau de paille à larges bords et abritée sous son ombrelle maïs; il la regardait à la dérobée, et le moqueur sourire de la jeune fille le déconcertait. Il fallait pourtant parler, sous peine de passer pour un sot; mais plus il se creusait la tête, moins il trouvait matière à conversation. Il se faisait l'effet du lit d'un torrent en été : il se sentait sec et tari. Pendant qu'il cherchait péniblement une pauvre phrase de début, il songeait que les minutes s'écoulaient, que sa compagne devait commencer à s'impatienter, et cela achevait de le mettre en désarroi.

Delphine s'impatientait en effet et, agacée par le mutisme de son compagnon, se mordait les lèvres. Elle lorgnait Dieudojiné du coin de l'œil et s'étonnait ironiquement que ce grand garçon à la physionomie ouverte et à la mine robuste se montrât si gauche et embarrassé. — Il avait des yeux expressifs, de belles dents, une forêt de

SURPRISKS D'AMOUR 5^3

cheveux bruns, la taille bien prise, quel dommage qu'il manquât si absolument d'usage et de conversation !... « Se moque-t-il de moi? pensaitelle, parlera-t-il enfin?... »

Il parla, et comme il arrive en pareil cas, ce fut pour dire une grosse banalité.

— Quelle chaleur ! murmura-t-il, ne trouvezvous pas, mademoiselle ?

Il mentait, car à ce moment même l'émotion lui donnait froid dans le dos. Delphine le dévisagea railleusement :

— Voulez-vous mon ombrelle ?

— Merci! bégaya-t-il confus... Il se sentait ridicule et de plus en plus désarçonné.

— Pour un chasseur, vous êtes bien sensible aux coups de soleil !

— Oh! ce n'est pas le soleil qui me gêne...

Il s'arrêta net, ayant conscience qu'il allait accoucher d'une seconde bêtise ; pour se donner une contenance, il cueillit une tige de sauge et la mit dans sa bouche. Un nouveau silence tomba lourdement entre les deux jeunes gens, et on atteignit ainsi le couvert où la source susurrait sous un voile de lierre. A l'abri d'un saule pleureur dont les souples branches retombaient de

toutes parts, un banc rustique avait été ménagé.

— Soyez heureux, reprit Delphine, ici, vous aurez de Tombre et de la fraîcheur...

Brusquement elle refermait son . ombrelle et s'asseyait en donnant de petits coups nerveux aux plis de sa robe.

Pendant ce temps, l'abbé, après avoir décrit un prudent circuit, gagnait le potager et le remontait à pas de velours dans la direction de la source. Il arriva à un carré de pois rames qui s'étendait à quelques toises du saule pleureur.

Les pois élançaient très haut leurs tiges fleuries autour des rames. C'était une cachette à souhait, d'où Ton pouvait, sinon tout voir, du moins tout entendre.

— Voilà ce qu'il me faut, pensa Eusèbe, en se couchant à plat ventre au long des pois en fleur.

Le carré n'était pas très large, et les voix des deux jeunes gens parvenaient très distinctement à ses oreilles.

— Eh bien, disait Delphine, impatientée de l'immobilité de Dieudonné qui se dandinait gauchement devant elle en suçant sa tige de sauge, ne restez pas ainsi planté sur vos pieds. . . Asseyezvous !

Le jeune homme obéit. Le banc était étroit ; l'un des bras de Dieudonné effleurait l'épaule de M"® Lescamoussier, et il sentait contre ses jambes le frôlement des jupes légères. Maintenant que la tête de Delphine n'était plus protégée par l'ombrelle, leurs visages se trouvaient de niveau et Dieudonné baissait le front, sentant deux yeux moqueurs braqués sur lui dans une sorte d'attente interrogative. « Il est évident, songeait-il, qu'elle compte sur une explication de ma conduite au Pâquis... Voyons, morbleu!

tâchons de rattraper mon sang-froid et de me souvenir des phrases de mon oncle ! On prétend que les femmes aiment les compliments ; si j'essayais d'abord de lui en tourner un ?» Il étudiait d'un œil timide la toilette de sa voisine : la robe de jaconas serrée à la taille par un ruban lilas dont les bouts tombaient jusqu'à l'ourlet de la jupe; le corsage de mousseline un peu ouvert à la naissance du cou ; puis son regard remontait vers le chapeau de paille d'Italie, garni d'une guirlande artificielle de ces aigrettes duvetées qui sont les graines du pissenlit et qui s'envolent dans les champs au moindre souffle.

— Mademoiselle!... commença-t-il d'une voix étouffée.

— Plaît-il ? demanda Delphine en lui coulant une œillade encourageante.

— Mademoiselle... Vous avez un bien joli chapeau !

Ce n'était pas tout à fait la confidence que Delphine espérait, néanmoins elle acquiesça avec un engageant sourire.

— La guirlande surtout est fort originale, continua Dieudonné en s'enhardissant ; ces feuilles déchiquetées et ces aigrettes plumeuses sont tout à fait réussies.

— N'est-ce pas ? répliqua la jeune fille en inclinant coquettement la tête, comme pour

. mieux faire admirer sa coiffure, ce sont des soucis.

En sa qualité de coureur de bois, Dieudonné se piquait d'avoir quelques notions sur les plantes rustiques, et l'ignorance de M^^® Lescamoussier rétonna. Il voulut nourrir la conversation en rectifiant obligeamment les erreurs botaniques de son interlocutrice :

— Ça, des soucis ! se récria-t-il, jamais de la vie !... Ce sont des pissenlits.

Les lèvres de M^^* Lescamoussier se pincèrent; ridée que son chapeau pouvait être garni de vulgaires pissenlits choquait ses prétentions au goût et à l'élégance.

— Pardon, riposta-t-elle, ce sont des soucis.

— Détrompez-vous, mademoiselle, insista-t-il en s'entêtant, c'est tout bonnement une imitation de ces pissenlits qu'on rencontre au bord des chemins et que les enfants nomment des chandelles... Vous savez ! on souffle dessus, et toutes les aigrettes s'envolent...

— Eh bien, monsieur, celles-ci ne se soufflent pas! répondit-elle d'un ton sec et dédaigneux.

— Seigneur ! murmurait Tabbé Eusèbe, derrière ses pois rames, quel maladroit !... Ce pauvre garçon n'a pas un grain de poésie dans la tête!

— Décidément, je n'ai pas de chance ! se pourpensait Dieudonné interloqué ; ma foi, j'y renonce !...

Un mortel silence succéda à ce malencontreux début. Le neveu de Tabbé avait l'air si mortifié et déprimé, que Delphine eut pitié de lui et résolut de lui tendre la perche.

— Alliez-vous dans le monde, à Strasbourg ?

demanda-t-elle avec une nuance d'ironique commisération.

— Jamais, mademoiselle.

— On s'en aperçoit... un peu, remarqua Delphine en riant.

Il crut qu'elle se moquait et devint cramoisi. Comme tous les timides, il prenait mal la plaisanterie et il était fort susceptible.

— Oui, continua la jeune fille, on devine que vous n'avez pas l'habitude de causer avec les dames...

— Oh! Dieu, non! interrompit-il avec humeur, c'est pour moi une corvée !

— Ah !

Delphine trouvait le coup de boutoir violent ; elle s'imagina qu'il était intentionnel et se leva tout d'une pièce, la bouche sarcastique et les narines dilatées :

— Une corvée ! répéta-t-elle avec hauteur ; cette fois , du moins , je vous en épargnerai l'ennui...

Et elle partit, de l'air d'une guêpe irritée.

— Va te promener ! gémissait le malheureux abbé, voilà tout gâté!... c'est une nouvelle déconfiture!...

Dieudonné, tout d'abord ébaubi , regardait avec stupeur M^^® Lescamoussier s'éloigner d'un pas rapide. Il comprit l'énormité de sa sottise.

Peu désireux de se remontrer aux yeux de Delphine, de l'avocat Lescamoussier et de l'abbé, il sortit du couvert où la source glougloutait et manifesta l'intention de s'esquiver par le potager et le bord de la rivière.

Cela ne faisait point l'affaire d'Eusèbe, qui craignait d'être surpris en flagrant délit d'espionnage et qui, d'ailleurs, ne voulait pas aggraver en ce moment par des reproches la confusion de son neveu. Il se rasa donc comme un lièvre dans l'enchevêtrement des pois rames et n'en bougea que lorsque le jeune homme eut gagné les saules de la rive. Alors il se leva, épousseta sa soutane poudreuse, ramassa son tricorne et reprit mélancoliquement le chemin de la Orangerie où à son grand soulagement, il ne trouva personne.

L'avocat était allé visiter ses bois, et Delphine s'était enfermée dans sa chambre, sous prétexte d'une migraine.

— Ils se sont fouchenéSf pensait le triste abbé. — Se fouchener, en dialecte barrois, signiiSe

s'abandonner à une rancunière susceptibilité. — Ils se sont fouchenés, et avec juste raison ; cette fois, j'en ai peur, mes projets de mariage vont à vau-l'eau... La Providence a détourné de moi sa main bienveillante, et le malin s'acharne à me dresser des embûches... Comme le saint roi David, me voilà enfoncé « dans une boue profonde où il n'y a point de fermeté ». Seigneur, Seigneur, vous m'avez abandonné !

Tout en ruminant ces navrantes pensées, l'abbé reprenait le chemin des Essarts. — Quand il y arriva, Dieudonné n'était pas encore rentré et Eusèbe monta maussadement dans sa chambre.

Afin de calmer ses esprits, il voulut lire son bréviaire, mais il était à chaque instant troublé par de profanes distractions. Il avait beau s'astreindre à articulera mi-voix le texte latin, à chaque ligne son attention se dissipait et sa pensée s'envolait vers les jardins de la Orangerie. Désolé, il déposa sur sa table le volume que protégeait une enveloppe de serge noire, et s'étendit dans le fauteuil où d'ordinaire il faisait la sieste. Peu à peu, bercé par le bourdonnement des mouches , alourdi par une longue marche en plein soleil, il sentit ses idées se brouiller, ses paupières se

clore. Il s'endormit profondément, et pendant son sommeil il eut un songe.

Il lui sembla qu'un ange lui apparaissait, vêtu de candeur, et lui tenait ce langage : « Le Seigneur t'a pris en pitié et le mariage que tu souhaites s'accomplira. De même que Jacob obtint la fille de Laban, et Tobie, la fille de Raguel, ton neveu aura pour épouse Delphine Lescamoussier. Mais parce que tu as offensé le Très-Haut et douté de sa providence, ce mariage aura lieu en dehors de toi et sans ta participation. Semblable à Moïse, tu verras devant toi la terre promise aux enfants d'Israël, mais tu n'y entreras pas ! »

L'abbé de Vassimon se réveilla en sursaut^ mouillé d'une sueur d'angoisse. Il se frotta les yeux, épongea ses tempes et consulta sa montre. Pendant qu'il dormait, le crépuscule avait succédé au jour. Il était huit heures passées. Précipitamment il descendit à la salle à manger, mais là il apprit que son neveu avait envoyé un gamin à Scholastique, pour la prévenir qu'il souperait dehors; — et cette nouvelle redoubla le trouble et l'anxiété du triste Eusèbe.

Or voici ce qui était arrivé.

Une fois au bord de la Saulx, Dieudonné avait pris le chemin de halage jusqu'au pont qui unit la rive gauche au village de Rupt- aux-Nonnains. Tout en suivant le fil du courant qui chantait clair parmi les racines des saules ; tout en épiant le manège des truites qui frétillaient au soleil, puis filaient comme des flèches entre deux eaux, il songeait avec ennui à son tête-à-tête raté et récapitulait ses maladresses. En dépit de sa sauvagerie, il se rendait compte de ses manques de tact et il en souffrait tout le premier. Il était évident que Delphine devait s'attendre à être traitée avec plus d'égards et de galanterie. Elle y avait droit, de par sa jeunesse et sa beauté ; car elle était fort belle, Dieudonné n'hésitait pas à le reconnaître. Il avait encore dans l'œil les souplesses de sa taille, le sourire de ses lèvres rouges et l'éclat de ses prunelles brunes. Mais pourquoi aussi l'avait-elle tout d'abord intimidé par ses grands airs, par ce rire mêlé de dédain et de raillerie ? S'il s'était senti plus à l'aise, il se serait certainement montré moins sot et moins balourd... Balourd, oui, il l'avait été en plein... Avec quelle stupide obstination il avait entassé bêtise sur bêtise !... Maintenant, c'était bien fini,

et il n'oserait jamais reparaître à la Grangerie. Non, décidément, il n'entendait rien aux belles manières et n'était point l'affaire d'une jeune fille du monde. En somme, mieux valait s'en apercevoir avant le mariage qu'après... Et pourtant Delphine était bien séduisante ! En descendant au fond de lui-même, en se rappelant la troublante émotion ressentie auprès de M^^° Lescamoussier, Dieudonné se reconnaissait capable d'aimer tout comme un autre. Mais quoi ? Une fois en face de ces demoiselles tirées à quatre épingles, moqueuses et lîères, son amour ne voulait plus sortir. La flamme brillait en dedans, et n'envoyait au dehors qu'une grise et piteuse fumée...

Tandis qu'il soliloquait delà sorte, il se trouva sur le pont. Il n'était point pressé de rentrer aux Essarts, où l'attendaient les lamentations de l'abbé, et pour allonger sa promenade, il s'aventura nonchalamment dans l'intérieur de Ruptaux-Nonnains. C'était l'heure tiède encore, mais déjà plus douce des fins de journées d'été ; l'heure où le village semble sortir de son assoupissement et revivre, à mesure que le soleil décline. Dans l'ombre qui tombe du haut des

toits, les ménagères s'installent au seuil des portes et y vaquent aux préparatifs du souper. On, épluche les légumes, on immerge les salades dans Teau fraîche. Les ouvrières, lasses d'avoir été enfermées tout une après-midi, apportent leur corbeille sur le banc et achèvent leur couture au dehors. Les enfants jouent sur la chaussée et poussent des cris d'oiseaux. Peu à peu, avec l'approche du crépuscule, les fenêtres s'ouvrent toutes grandes, des fumées bleues s'échappent des cheminées ; au loin on entend des mugissements de vaches regagnant l'étable, des roulements de charrettes et des pas lourds d'hommes qui reviennent des champs, l'outil sur l'épaule.

Au milieu de la Grand'Rue, Dieudonné 3'arrêta un moment à contempler l'intérieur d'une boulangerie. A travers la fenêtre il distinguait au fond d'une arrière-chambre le cintre béant du four où le feu flambait. Dans le fournil, le boulanger allait et venait, affairé, et sur le fond lumineux se dessinait la svelte silhouette de son torse nu jusqu'à la ceinture, tandis que dans la première pièce servant de boutique et de cuisine on entendait une voix féminine qui chantait. Le jeune homme écoutait, non sans plaisir, cette voixlim-

Il — ■ ■ -—

pide. En même temps il humait la savoureuse odeur de pain chaud qui se répandait hors de la boulangerie. Au même instant, on l'appela par son prénom, et se retournant, il vit à la fenêtre une jeune femme qui lui souriait :

— Comment, monsieur Dieudonné, vous passez par chez nous sans dire bonjour à vos amis ?

Il s'avançait, les yeux grands ouverts, et soudain reconnaissait la personne qui l'interpellait.

— Luce !...

— Oui, Luce du moulin, votre ancienne païen- Une,.. Bien contente de vous revoir en santé... Entrez donc chez nous un petit moment.

— Chez vous !... Vous avez quitté le moulin des Essarts ?

— Ne le saviez-vous pas ?... Je suis mariée.

Il était entré dans la salle obscure et fraîche.

— Oui, reprit Luce en lui offrant un siège, après avoir été aux noces des autres, mon tour est venu aussi... Je me suis mariée au grand Claudet, de Bazincourt, qui a repris la boulangerie des Colson... Meunier et boulanger, c'est comme les doigts de la main, n'est-ce pas?...

66 SLRPUISES D'AMOUR

et nous n'avons pas été longs à nous entendre...

Elle partit d'un rire sain et savoureux comme l'odeur de pain chaud qui embaumait la salle et ajouta:

— Voilà comment je suis devenue boulangère.

De vrai, elle était charmante, la boulangère, occupée à confectionner une tarte aux cerises, dont elle venait de pétrir la pâte sur le plateau de frêne et qu'elle s'apprêtait à garnir de fruits. — Vêtue d'une camisole de basin serrée à la taille, et d'une jupe d'indienne rayée; assez grande, bien proportionnée, blanche et grassouillette ^ il y avait dans toute sa personne une grâce avenante et expansive. Ses manches retroussées audessus du coude laissaient voir deux bras potelés aux mains adroites et lestes, aux doigts empourprés du jus des bigarreaux noirs. Ses lèvres pulpeuses s'ouvraient franchement et, en s'ouvrant, •montraient de jolies dents mouillées, tandis que deux affriolantes fossettes se creusaient au long des joues. Les ailes de son nez retroussé palpitaient voluptueusement, et ses yeux bruns riaient dans les coins. Sur ses abondants cheveux blonds

ébourifFés la farine envolée avait semé un soupçon de poudre. Sa bonne humeur, sa jeunesse épanouie et la cordialité de ses façons mettaient tout de suite les gens à l'aise. Rien qu'à la voir sourire, Dieudonné se sentit ragaillardi.

— Comme il y a longtemps qu'on ne s'est vu !

dit-elle au jeune homme, voulez-vous vous rafraîchir ?

— Merci... Je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi, et continuez votre besogne.

— Vous permettez, alors?... C'est que ça presse un peu; mon homme attend la tarte pour l'enfourner.

— Elle a bonne mine, la tarte ! insinua gaiement Dieudonné avec une œillade gourmande.

— Vous trouvez?... Rien ne vous empêchera d'en goûter, si vous nous faites l'amitié de rester à souper... Claudet sera bien content, et moi aussi !... C'est de bon cœur, vous savez... Allons, dites-moi vitement que vous acceptez !

Un sourire si invitant éclairait les yeux de la boulangère que le jeune Vassimon fut incontinent séduit. Après les déboires de son après-midi^ l'engageant accueil de cette jolie femme lui pa-

raissait comme une soleillée succédant à une tempétueuse giboulée d'avril. Cette invitation lui offrait une compensation inespérée à la gêne et aux mésaventures de la journée; elle avait en outre l'avantage de le soustraire pour ce soir aux reproches'de son oncle. Il accepta donc avec empressement.

— Moi aussi, répondit-il, j'aurai grand plaisir à souper avec vous, Luce, et à faire la connaissance de votre mari.

Justement le boulanger arrivait, après avoir passé un gilet de molleton qui laissait entrevoir sa poitrine velue. C'était un grand garçon râblé et musclé à souhait. De clairs yeux bleus brillaient dans sa figure enfarinée, et Luce semblait le regarder avec complaisance.

— Eh bien, et cette tarte ? cria-t-il d'une voix claironnante.

— La voici, répliqua M""® Claudet, et voici également M. de Vassimon qui la mangera avec nous... Tu sais, M. Dieudonné, qui était mon palentin à la noce de Rosine Despàquis !...

Le grand Claudet essuya à son tablier ses doigts empâtés, tendit la main au jeune homme et lui souhaita jovialement la bienvenue.

— Puisque c'est comjne ça, dit-il, je vais me distinguer... La tarte sera cuite à point et nous l'arroserons avec une vieille bouteille de Bazincourt... Maintenant, excusez-moi, monsieur de Vassimon, il faut que je retourne à mon four... Notre Luce vous tiendra compagnie.

Il emporta lestement le plateau et disparut au fond du fournil.

— Ça vous rappellera, reprit Luce, les tartes que maman nous cuisait quand vous veniez pêcher au moulin... Il y a déjà de ça neuf ans ; vous en aviez seize et moi quatorze.

— Oui, nous péchions de belles truites dans le bief... C'était le bon temps ! soupira Dieudonné, comme on s'amusait !

— Et à la noce de Rosine Despâquis, donc...

Vous souvenez- vous?... C'était la première fois que j'allais au bal ; je me redressais toute fière d'être votre valentine ; vous m'aviez apporté un bouquet de fleurs artificielles et six paires de gants dans une jolie boîte...* Je vous vois encore avec votre jaquette neuve...

— Et mes gants dans lesquels j'avais tant de peine à entrer ! continua Dieudonné en riant.

— Vous rappelez-vous ce qui arriva au beau milieu de la noce..., quand la sœur de Despâquis débarqua avec son mari, un nègre qu'elle avait épousé aux Iles et qui voulut toutes nous embrasser ?... Je n'avais jamais vu de nègre et, quand ce fut mon tour, je me frottai, après, avec mon mouchoir, croyant que la peau du noir avait déteint sur ma joue...

— Si bien que je vous embrassai très fort à la même place pour effacer la trace du nègre... Oui, c'était le bon temps !

M""® Luce rougit légèrement, puis tous deux éclatèrent de rire, égayés par ces souvenirs d'adolescence. En cette plaisante atmosphère de la boulangerie, sous l'influence de cette aimable hôtesse, le jeune homme éprouvait une sensation de rassérénement. Il se retrouvait lui-même ; il se dépliait peu à peu comme une feuille de thé à la chaleur de l'eau bouillante. Sa timidité se dissipait, il causait familièrement avec Luce, comme à répoque où tous deux, les jambes pendant au fil de l'eau, il péchaient dans le bief du moulin. Sa gaucherie avait fait place à de l'enjouement ; les paroles jaillissaient de ses lèvres enhardies.

Tout en jasant, Luce allait du garde-manger

au vaissellier, étendait une nappe sur la table de toile cirée, dressait le couvert, assaisonnait de crème la salade de laitues dorées.

— A table ! s'écria le grand Claudet, en reparaissant avec deux poudreuses bouteilles, la tarte sort du four et n'attend plus qu'une saupoudrée de sucre !

Ils s'attablèrent. M™* Luce, avec son sourire au coin des yeux, découpait un jambonneau. Le boulanger remplit les verres, et trinquant avec son invité :

— Au plaisir de vous voir, monsieur de Vassimon, et à l'avantage de vous revoir!... Vous serez toujours le bienvenu chez nous !

Luce tendit gaiement son verre et le choqua à son tour contre celui de son ancien valentin. Les causeries évoquant le temps jadis, recommencèrent, entremêlées des joviales plaisanteries du boulanger, et, dans la fraîcheur paisible de la soirée d'été, les heures s'envolèrent semblables à ces abeilles qui rentrent au rucher, les ailes toutes dorées de miel nouveau.

A la Saint-Jean d'été, les bois qui dominent la vallée de la Saulx foisonnent de fraises sauvages, et c'est un plaisir pour les femmes et les enfants des villages voisins d'aller en récolter de pleins paniers. On part en bande, dès la prime aube, quand la rosée mouille encore l'herbe des sentiers ; on se répand dans les taillis et les coupes récentes où les fraisiers abondent, et Ton ne rentre qu'aux approches de midi, quand on a fait une copieuse cueillette. Luce Claudet n'avait garde de se priver de cette distraction campagnarde.

Depuis son enfance, elle était accoutumée « à aller aux fraises » dans la saison. Donc, un beau dimanche matin, ayant chaussé ses gros brodequins et retroussé sa robe pour la préserver de la

rosée, elle partit, son panier au bras. Le grand Claudet, obligé de rester au logis pour y préparer ses levains, redoutait un peu de la laisser courir seule par les bois, à un moment où Ton parlait de chiens enragés errant dans le pays ; mais Dieudonné, qui était justement venu la veille visiter ses amis de la boulangerie, avait promis de rejoindre M"* Luce dans les coupes de Rupt et de l'escorter au retour; on était même convenu de dîner ensemble à midi et de déguster les fraises au dessert, ce qui avait enchanté le jeune Vassimon.

Depuis sa première rencontre avec Luce, Dieudonné avait pris en amitié la boulangerie et ses hôtes. On le voyait maintenant presque chaque jour chez les Claudet. Il passait des heures à deviser familièrement avec la boulangère, tandis que celle-ci vaquait à des travaux de repassage et de couture, dans la salle embaumée de Todeur du pain chaud. Cela ne donnait pas ombrage au grand Claudet qui n'était point d'humeur jalouse ; d'ailleurs, il avait la certitude d'être aimé de sa jeune femme. Luce, nullement coquette, accueillait son ancien j*alentin comme un camarade, sans penser à mal, et

Dieudonné lui-même était trop loyal et trop peu présomptueux pour songer à fléureter avec son amie d'enfance. Mais, tout en la respectant, tout en se contentant d'une honnête familiarité, le jeune homme n*en éprouvait pas moins une secrète satisfaction à se mouvoir dans l'atmosphère que respirait cette appétissante personne. Il goûtait délicieusement la joie de reposer ses regards sur la blanche et saine beauté delà jeune femme. La voix fraîche, le rire éclatant et les façons enjouées de Luce lui épanouissaient le cœur.

Quand il se trouvait auprès d'elle, sa timidité disparaissait ; il ne bégayait plus et ses paroles coulaient comme de source. Cette aisance et cet entrain que Luce lui communiquait, le rele- , valent à ses propres yeux. Il s'estimait un tout autre homme, il en venait à croire que ce n'était pas lui, Dieudonné, qui avait eu une si piètre attitude, lors de son tête-à-tête avec M"* Lescamoussier. De temps à autre, il pensait encore à Delphine, mais il y pensait avec l'air dégagé d'un garçon qui doute moins de luimême. Il se surprenait à souhaiter que la jeune fille pût assister invisible à ses entretiens avec la boulangère. Il n'eût pas été fâché que cette hau-

taine et dédaigneuse demoiselle vît comment il savait causer, et de quelle accueillante façon il était traité par une aussi jolie femme que Luce Claudet.

Naturellement, il s'était abstenu de reparaître à la Orangerie, et, chose étonnante, son oncle Eusèbe ne Tavaitpas pressé d'y retourner. Dieudonné en concluait, non sans un vague regret an fond du cœur, que l'abbé avait fait son deuil du mariage projeté. En quoi il se trompait.

L'abbé était un de ces doux entêtés qui ne renoncent pas facilement aux idées qu'ils ont nourries et dorlotées. Seulement, édifié sur les maladresses de son neveu, Eusèbe avait résolu de ne plus le prendre pour collaborateur. Il préférait désormais agir uniquement d'après ses propres inspirations. Dans tout ecclésiastique il y a un diplomate, et l'abbé se croyait habile à manier les femmes. L'habitude de les entendre en confession le persuadait qu'il les connaissait à fond. En outre, en agissant tout seul, il mettait sa conscience plus à l'aise. Chaque fois qu'il mentait pour le compte de son neveu, il était pincé par un remords. Dans l'examen mental auquel il s'astreignait chaque soir, il se re-

prochait sévèrement les supercheries dont il avait usé avec Delphine pour lui faire croire à la prose et aux madrigaux galants que Dieudonné était censé tirer de son cru. Il se promettait d'être à l'avenir plus sincère et plus correct, « car, se disait-il, l'honnêteté est la meilleure des politiques ».

Il était donc allé à la Orangerie sans son filleul. Tout d'abord, M"* Lescamoussier l'avait reçu fraîchement. Mais Eusèbe ne s'était pas démonté. Prenant une mine découragée et contrite, il avait commencé par s'excuser de sa méprise. — Il avouait humblement s'être trompé sur le caractère de son neveu. « Assurément, Dieudonné avait de solides et rares qualités, mais tout cela était gâté par son incurable sauvagerie. Le malheureux enfant reconnaissait lui-même ses torts et, conscient de ses maladresses, ne voulait plus se représenter devant M"® Lescamoussier. Il se sentait incapable de plaire à la seule jeune fille qui eût fait impression sur son cœur, et, désespéré, il parlait de se vouer à un perpétuel célibat ». Delphine s'attendait bien à des excuses et à une amende honorable, mais non à un si absolu renoncement. Elle en fut choquée, son

orgueil s*îrrita et sa coquetterie reprit le dessus. Elle prétendait avoir le droit de dédaigner les gens, mais elle ne souffrait pas qu'on la dédaignât. Il lui déplaisait de voir le plus sérieux et le plus huppé de ses prétendants s'éloigner de son plein gré, et, poussée par ce démon delà contradiction qui hante volontiers les cœurs féminins, elle se radoucit tout à coup.

L'abbé y comptait, mais il feignit de ne rien remarquer et prit congé avec son même air contrit. Il voulait laisser à l'humeur contredisante de Delphine le temps d'opérer sur ellemême et de la rendre plus malléable. Il revint le lendemain à la Orangerie, trouva la jeune fille plus accueillante, et cette fois changea d'antienne :

— Je ne vois presque plus Dieudonné, murmura-t-il mélancoliquement, il me néglige et passe ses journées à errer dans les bois... Je suis persuadé qu'il souffre de sa sottise et se mord les doigts ; mais tant pis pour lui, j'ai résolu de ne plus me mêler de ses affaires.

— Vous êtes cruel, monsieur l'abbé, objecta Delphine avec une œillade engageante, TEglise enseigne qu'il ne faut pas vouloir la mort du coupable.

— .Coupable, il Test certainement, insinua Tabbé en hochant la tête, mais, ma chère enfant, peut-être ne l'est-il pas seul ?

— Plaît-il?... que voulez-vous dire?

— Je veux dire, poursuivit Eusèbe, que le proverbe latin a du vrai : « Adamas amoris amor... L'aimant de Tamour, c'est l'amour lui-même... » Peut-être, si vous vous étiez montrée, je ne dis pas moins réservée, mais moins fermée ; si vous aviez mis Dieudonné plus à Taise, il ne se serait pas si vite découragé... Enfin, soupira-t-il, ce qui est fait est fait ! . . .

Ainsi, chaque jour, le politique Eusèbe attisait

. sournoisement la coquetterie de M"® Lescamous-

sier. Le résultat de cette diplomatie fut qu'un

beau dimanche l'abbé reçut de Delphine un billet

ainsi conçu :

Monsieur l'abbé,

« Je n'entends pas que vous me croyiez or-, gueilleuse et rancunière. Dites à votre neveu que mon père et moi serons tous deux charmés, s'il veut bien se joindre à vous pour venir souper ce soir sans façon à la Orangerie.

SUHPRISES D'AMOUR 79

Ceci se passait le matin même où celui que l'abbé peignait comme désolé et découragé, courait gaiement les bois en compagnie de M""' Luce Claudet. Après avoir envoyé son billet aux Essarts, au sortir de la messe, Delphine eutTidée de prendre Tair au jardin, D'un pas de flânerie elle se dirigea vers la charmille qui bordait Tun des côtés de l'enclos paternel. Cette longue allée où les branches se recourbaient en voûte, était précisément contiguë et parallèle à un chemin forestier qui descendait vers Rupt-aux-Nonnains. A travers les entrelacements noueux de la charmille, on distinguait à de certains endroits les ornières herbeuses du sentier et les lisières fleuries de chèvrefeuilles.

Tandis que M^^® Lescamoussier se promenait en écoutant distraitement les cloches du dimanche, elle perçut un bruit de voix du côté de la forêt. Bientôt les pas des survenants se rapprochèrent, et une odeur de fraise, éparsedans l'air, pénétra jusque sous la charmille. Delphine distingua deux voix qui alternaient gaiement. Le couple qui s'entretenait ne paraissait pas pressé de regagner le village, car à tout instant les deux causeurs interrompaient leur marche pour écla-

ter de rire, pour suivre le vol effarouché d'un oiseau ou cueillir une fleur dans la haie. Ils devisaient très haut, sans se soucier d'être entendus par des oreilles indiscrètes. M*** Lescamoussier, curieuse de savoir à qui appartenaient ces voix jeunes et joviales, inclina sa tête vers les interstices de la ramure, puis tout d'un coup rougit de surprise et de dépit ; elle venait de reconnaître Dieudonné en compagnie d'une jolie et avenante campagnarde. Au même instant, les deux jeunes gens s'arrêtaient non loin d'elle, sans se douter qu'on les épiait.

— J'ai trop ri, disait M""* Luce , j'en ai chaud!...

En même temps elle déposait son panier sur le talus et éventait avec son mouchoir ses joues devenues vermeilles.

— Le fait est, répliqua Dieudonné, que nous avons passé une bonne matinée. Je vous remercie, Luce, de m'avoir permis de vous accompagner.

— C'est trop fort ! murmurait intérieurement Delphine, suffoquée, il l'appelle Luce tout court... Où a-t-il connu cette créature ?

M"® Claudet s'était assise au revers du fossé, et Dieudonné l'imitait.

— Vous n'avez pas à me remercier, reprenait la jeune femme, ça me faisait autant de plaisir qu'à vous... Vous ne devez pas vous amuser tous les jours, aux Essarts, avec M. Tabbé ?...

— Dame ! les journées semblent quelquefois un peu longues, quand on est seul... Heureusement que je vous ai retrouvée à Rupt.

— Savez-vous, monsieur Dieudonné ? ce n'est pas bon pour vous, cette solitude... Vous devriez vous marier !

A ces mots, Dieudonné repartait d'un éclat de rire :

— Ma foi, je ne demanderais pas mieux, si je trouvais une femme comme vous, Luce... Mais voilà, il n'y en avait qu'une, et elle a épousé le grand Claudet...

Luce riait à son tour :

— Bah ! bah ! cherchez tout de même... Vous en rencontrerez de bien plus belles et de plus huppées dans votre monde.

— Je ne crois pas, Luce... Je n'en connais guère qui aient si bon cœur que vous, et je doute qu'il en existe une seule qui soit si avenante, si jolie ej si plaisante à regarder.

En même temps il la contemplait avec une

visible satisfaction, et Luce, tout en baissant modestement les yeux, ne paraissait pas mécontente de son appréciation.

— Vrai, vous me trouvez jolie ?

— Je vous trouve aussi charmante que bonne enfant, et ce n'est pas peu dire... Vous le savez bien, du reste!

— Je sais que je ne suis pas désagréable...

Mais, encore qu'on ne soit point coquette, ça fait toujours plaisir de se Tentendre répéter.

— Voilà justement ce que j'aime en vous, Luce, c'est votre manque de coquetterie, c'est cette franchise et cette rondeur qui mettent tout de suite les gens à l'aise...

— En vérité, songeait rageusement Delphine derrière sa charmille, il a tout à coup la langue bien déliée !... Il faut à ce monsieur des filles de village pour le rendre aimable !

— Assez causé, s'écriait Luce en se levant; si les gens nous voyaient, ils croiraient que vous me faites la cour... Il n'est pas loin de midi, et Claudet doit s'impatienter... En route !

Dieudonné, s'emparant du panier de fraises, l'enfilait au bout de sa canne, et ils se remettaient à marcher, tandis que M^^® Lescamoussier, blés-

SURPRISES D'AMOUR «ÎJ

sée cruellement dans sa vanité, arrachait des feuilles de charmille et les froissait nerveusement dans ses doigts.

Les deux jeunes gens s'éloignaient d'un pas allègre. Devant eux le chemin s'élargissait et s'ensoleillait. Du couvert ombreux qui les abritait, ils voyaient dévaler la route blanche et poudroyante, entre les champs de blé encore vert et des carrés de trèfle incarnat, tout rouges sous la lumière de midi. Au loin, les toits des maisons et les ardoises du clocher flambaient au soleil. Le bruissement des sauterelles, le tremblotement de l'air surchauffé, le reflet aveuglant de la rivière aux scintillements métalliques, donnaient déjà l'impression de la canicule brûlante et implacable. On avait soif rien qu'à contempler cette nature brasiliante. Luce et Dieudonné s'étaient de nouveau arrêtés comme pour s'approvisionner de fraîcheur avant de se hasarder dans la plaine sans ombre. Au même moment, du côté du pont, ils entendirent des coups de fusil et des clameurs effarées; tandis qu'ils s' entreregardaient étonnés, ils aperçurent soudain au milieu de la route blanche, comme une bête qui détalait dans la direction du bois. L'animal pour-

chassé se rapprochait rapidement et devenait tout à fait distinct : ils reconnurent un chien de berger qui courait vers eux, la queue basse et la langue pendante.

— Mon Dieu, murmura Luce, un chien enragé!

— N'ayez pas peur, dit Dieudonné en s'élançant devant M"'" Claudet.

Vivement il avait dépose à terre le panier de fraises, et, assurant dans sa main sa noueuse canne de houx, il se mettait en mesure de défendre la jeune femme.

Il était temps. Le chien traqué, devinant instinctivement qu'on allait Tattaquer, se précipitait, fonçait sur Dieudonné, le regard rouge et l'écume aux dents. Luce poussa un cri et se réfugia dans le fossé, oijelles'affaissaépouvantée.MaisDieudonné ne perdit pas son sang-froid. Il avait la poigne solide; au moment oijle barbet allait l'aborder, il l'atteignit d'un violent coup de canne et lui cassa réchine. La bête roula dans la poussière avec un rauque hurlement, et d'un second coup asséné en plein sur la nuque, Dieudonné l'acheva. Use retourna alors pour réconforter sa compagne et la trouva bel et bien évanouie.

Luce gisait immobile dans l'herbe du fossé, les jambes repliées sous sa robe, le corps adossé au talus et la tête plongée au milieu des graminées qui formaient comme une dentelle au-dessus de sa figure d'une blancheur de cierge. Ses paupières étaient closes; ses lèvres décolorées, légèrement entr'ouvertes, laissaient voir ses petites dents serrées. Dans sa prostration elle avait un chaste et attendrissant abandon qui toucha le cœur de Dieudonné. Il n'avait jamais été soumis à pareille épreuve et fut fort embarrassé en face de cette femme pâmée sur le gazon. Il se sentait beaucoup plus ému que lorsqu'il s'était mesuré contre le chien enragé. Son émotion était causée à la fois par une compatissante inquiétude et une troublante admiration. Il se demandait avec embarras quels moyens il emploierait pour tirer M""*" Claudet de cette pâmoison. Il essaya d'abord delà faire revenir en lui frottant doucement les narines avec des menthes arrachées au fond du fossé; mais ce remède resta inefficace, et la syncope persista. Alors Dieudonné se souvint d'avoir entendu dire qu'en pareille occurrence, il fallait avant tout desserrer les vêtements de la personne évanouie. D'une main tremblante et

malhabile, rougissant tout le premier de cette indiscrète entreprise, il déboutonna le haut du corsage et se troubla plus encore, en apercevant sous la robe un corset en coutil et en constatant qu'il n'avait effectué que la moitié de la besogne. Très pudibond de sa nature, il recula effrayé, à la pensée de violer toute bienséance et de mettre à nu la gorge de M""** Claudet. Il réfléchit ensuite qu'en cette impérieuse nécessité, il ne pouvait s'arrêter à de puérils scrupules, et que le plus urgent était de soulager la pauvre Luce. Courageusement, il dégrafa le corset comme il avait déboutonné la robe, et brusquement la jeune poitrine de Luce Claudet s'épanouit à Tair libre, montrant aux yeux de Dieudonné, peu accoutumé à semblable fête, la fermeté des contours laiteux et les fines pointes des seins, pareilles à de roses boutons de fleurs de pêcher.

Pour sauvage qu'on soit, on n'en est pas moins homme et accessible à la tentation. L'aspect de cette liliale carnation où de légers réseaux de veines bleues transparaissaient, émerveilla le neveu de l'abbé et mit en lui un irrésistible désir. En dépit des sermons de son parrain sur la nécessité de mater sa chair, un

démon de concupiscence s'empara de lui.

Sous prétexte de s'assurer si M'"^ Luce respirait plus librement, son visage s'approcha de cette éblouissante poitrine. Il se dit, pour apaiser ses scrupules, qu'un baiser aurait peut-être la vertu de faire cesser ce long évanouissement. D'ailleurs, qui le saurait et qui le verrait?... M"*'* Claudet restait inanimée, le chemin ombreux était désert, et les oiseaux des bois seraient seuls témoins de cette audacieuse privauté...

Il se trompait. Le cri d'effroi de la jeune femme avait de nouveau attiré l'attention de Delphine Lescamoussier. Elle s'était vivement précipitée à l'extrémité de la charmille; à travers les branches, elle avait assisté aux exploits de Dieudonné, à la pâmoison de Luce, et maintenant scandalisée, froissée dans ses sentiments d'orgueil et de pruderie, elle épiait les étranges procédés employés par M. de Vassimon pour ranimer sa compagne.

Les lèvres de Dieudonné s'étaient posées sur la peau fraîche et y demeuraient plus que de raison. Ainsi que le jeune homme l'avait pressenti, cette caresse fut plus efficace que les feuilles de menthe. Un imperceptible frisson courut sur la chair de

Luce, une nuance rosée colora ses joues, et ses yeux se rouvrirent à demi . Mais le neveu de Tabbé était trop ému pour en rien voir. Cela, au surplus, ne dura qu'une seconde. Luce inconsciente et lasse encore semblait noyée dans un demirêve, ses paupières se refermèrent, et elle redevint immobile; de sorte que Dieudonné, en relevant la tête, s'aperçut avec désespoir que l'évanouissement persistait. Désolé, perdant l'esprit pour toute sorte de causes, il saisit dans ses bras la jeune femme et murmura très doucement, presque avec des larmes :,

— Luce, mon enfant, ma pauvre enfant !...

En même temps, avec une effusion où la tendre et fraternelle compassion d'un ami avait certes plus de part que Taveugle impulsion des sens, il baisait les cheveux, les paupières closes, le cou fléchissant de M""" Claudet. Cette fois enfin le remède opérait, et Luce reprenait conscience d'elle-même. Son corps frémit comme celui d'un oiseau que la main emprisonne. Elle ouvrit les yeux, se vit dans lets bras de Dieudonné et, se rejetant instinctivement en arrière, elle soupira faiblement :

— Ah! que s'est-ii passé? Et l'horrible bête?

— N'ayez plus peur, Luce, jeTaituée... Revenez à vous !

Elle revenait à elle en effet et s'apercevait du désordre de sa toilette.

— Mon Dieu, Seigneur! dit-elk en voilant sa poitrine de ses mains et en devenant cramoisie.

— Pardon! balbutia Dieudonné, vous étiez comme morte... Je... je ne savais plus à quel saint me vouer... Alors, pour vous empêcher d'étouffer, j'ai...

— Ne parlons plus de ça, interrompit pudiquement Luce en s'asseyant au bord du fossé. Je me sens mieux... Ah! que j'ai eu peur!

Elle s'était détournée et reboutonnait hâtivement son corsage, avec une expression boudeuse où il y avait un mélange de honte, de gêne et de reproche.

Ils restaient muets, et tout à coup dans ce profond silence, des cris et des pas de plus en plus rapprochés résonnèrent sur la route.

— Par ici ! s'exclamaient des voix, par ici !

Au même moment, une troupe de payans armés de fourches et de fusils débouchait au tournant du chemin. C'étaient les gens de Rupt qui accouraient à la poursuite du chien enragé. Ils

trouvèrent la bête qui gisait morte dans la poussière sanglante, et leurs exclamations redoublèrent. Parmi eux était le grand Claudet. En reconnaissant tout à coup sa femme assise au bord du fossé, il s'élança vers elle :

— Bon Dieu, Luce!... Est-ce qu'il t'a mordue?

— Nenni, répondit-elle en se jetant dans les bras de son mari avec une tendre impétuosité, j'en ai été quitte pour la peur..., grâce à M. de Vassimon qui s'est élancé à mon secours et a bravement tué la méchante bête...

Le grand Claudet quitta sa femme et courut serrer les mains de Dieudonné, encore mal revenu de sa confusion. Les paysans acclamaient le jeune homme, et peu s'en fallait qu'on ne le portât en triomphe. Luce ramassa son panier, prit le bras de son mari, et, après avoir jeté un dernier regard épouvanté sur le chien si vaillamment « décarcassé » d'un coup de bâton, ils regagnèrent tous joyeusement le village.

Masquée par la charmille, Delphine Lescamoussier les écoutait s'éloigner et haussait rageusement les épaules. Restée seule, elle arpenta longtemps encore l'allée couverte, où elle marchait d'un pas heurté, — l'œil méditatif, lessour-

cils rejoints et les lèvres pincées. Au fond de son cœur de confus sentiments se mêlaient : dépit, colère, étonnement. L'incroyable métamorphose deDieudonné la suffoquait. — « Eh quoi, ce garçon balbutiant et timide, qui naguère encore fuyait à son approche, ce sauvage qui ne trouvait pas deux pÉ^roles ou bien n'ouvrait la bouche que pour bégayer une sottise, s'était transformé subitement en un tout autre homme ?... Il était devenu sensible, entreprenant et tendre, déboutonnait les corsages et -^ Delphine en avait encore le rouge au front — couvrait d'audacieux baisers la poitrine d'une femme mariée?... On le croyait froid comme neige, et tout au contraire il flam bait comme un fagot ! Et ce beau miracle avait été opéré par une petite paysanne sans tenue et sans vergogne, n'ayant pour elle que la beauté du diable!... Cela révoltait. Quels goûts dépravés avaient donc les hommes? Il suffisait qu'une fille eût des yeux provocants et une indécente liberté de langage pour qu'ils prissent feu. Dieudonné ne venait-il pas de déclarer à cette campagnarde qu'il n'épouserait volontiers qu'une femme semblable à elle? Jolie espèce, ma foi !... Il fallait qu'elle eût été prodigieusement... encoura-

géante, pour qu'il se crût autorisé à oser... tout ce qu'il avait osé!... En vérité, Tabbé se moquait ou en imposait, quand il vantait les pieux sentiments de son neveu et s'apitoyait sur sa noire tristesse... Rare piété, qui se traduisait par des baisers dérobés à la femme du prochain ! Etrange tristesse, qui se guérissait en vagabondant à travers bois avee une effrontée! »

Peu à peu une violente jalousie se développait dans le cœur de Delphine et la métamorphosait à son tour. Jusque-là l'orgueil et la perspective d'un brillant mariage l'avaient seule incitée à rechercher Dieudonné. Maintenant de nouvelles émotions l'agitaient; elle obéissait à d'autres secrets désirs;

Le désir peut loger chez une précieuse...

L'aventure du chemin couvert lui avait révélé un Dieudonné imprévu; les baisers ravis à M""^ Claudet grandissaient le jeune homme à ses yeux, et elle se surprenait à souhaiter qu'il reportât sur elle cette fondante tendresse et ces caressantes façons dont il s'était tantôt montré capable. Du désir d*être aimée à la possibilité d'éprouver soimême de l'amour, la pente est assez glissante.

Pour la première fois, M"® Lescamoussier constatait en elle une impulsion venant tout droit du cœur et non plus uniquement déterminée par la vanité. De même qu'une plante passe par divers états avant de s'épanouir, de même une lente évolution se produisait dans le for intérieur de Delphine : — ài l'orgueil tout sec avait succédé la jalousie, puis un mortifiant regret, et maintenant elle sentait pousser en elle, non point encore l'exquise fleur de la tendresse, mais du moins une touffe vivace d'impatients désirs. — Elle voulait être aimée de Dieudonné de Vassimon et elle se jurait d'y parvenir, dût-elle y mettre un gros prix.

Les bonheurs comme les malheurs arrivent par couples. L'abbé, qu'avait déjà réjoui le billet

de M"* Lescamoussier, eut, ce même dimanche, un nouveau sujet de satisfaction. Quand, après vêpres, il rentra à la sacristie pour enlever son surplis, on lui conta Thistoire du chien enragé si vaillamment occis par son neveu. Tous les assistants, depuis le sacristain jusqu'aux enfants de chœur, ne parlaient que de la belle action de Dieudonné. Eusèbe se sentit gonflé d'une paternelle fierté.

— Dieu soit loué ! pensait-il, voilà qui va nous remettre haut la côte.

Dare dare il courut à la Grangerie, afin d'être le premier à narrer les prouesses de son pupille à la fille de l'avocat.

M. Lescamoussier était en visite dans le voisinage. Eusèbe trouva Delphine seule au salon, et s'étonna tout d'abord du froid accueil qu'il reçut. La jeune fille, le front plissé et les lèvres pincées, le salua du haut de sa tête.

— Je suis fort aise de vous voir, monsieur l'abbé ! dit-elle d'une voix sarcastique.

— Hem ! se pourpensa Eusèbe, elle est dans ses humeurs noires; ce que je vais lui apprendre la déridera... Mademoiselle^ commença- t-il, je ne comptais pas avoir l'avantage de vous voir

avant le souper, mais un incident tout récent m'a fait devancer ma visite... Les bonnes nouvelles comme les mauvaises ont des ailes.... Dans la crainte qu'on ne vous contât celle-ci inexactement, j'ai désiré être le premier à vous en instruire.

— Vous voulez sans doute parler de la belle conduite de votre neveu ? répliqua Delphine avec un accent dont l'abbé ne comprit pas l'étrange ironie.

— Comment, vous savez déjà?...

— Mon Dieu, oui!... Comme vous le disiez, les nouvelles bonnes ou mauvaises courent la poste, et je connais depuis midi les hauts faits de M. Dieudonné.

— « Hauts faits », remarqua modestement l'abbé, l'expression est peut-être excessive...

— Mais non, du tout! interrompit Delphine en marchant nerveusement à travers le salon, les exploits de M. de Vassimon sont absolument dignes d'un chevalier français!

— La grâce divine l'a aidé.

— Ah! par exemple, s'exclama M**® Lescamoussier, suffoquée, je ne vois pas bien ce que la grâce divine peut avoir à démêler avec cette aventure !

— Ma chère enfant, le doigt de Dieu est dans tout... C'est lui qui a fortifié Samson et armé le bras du pieux roi David.

— Est-ce à cause de Dalila ou de Bethsabée que vous citez ces exemples... bibliques ?

Les yeux de l'abbé scandalisé s'arrondirent démesurément.

— Pardon ! murmura-t-il avec sévérité, je ne saisis pas le sens de cette plaisanterie. Permettezmoi de trouver une semblable allusion malséante, surtout dans la bouche d'une jeune fille.

— Il y a d'autres choses plus inconvenantes encore à entendre... et à voir, monsieur l'abbé.

— Mon enfant, je crains qu'on ne vous ait mal instruite de ce qui s'est passé... L'envie se plaît à ternir les actions les plus généreuses... Trouverait-on d'aventure- à médire de ce que Dieudonné a secouru une jeune femme qu'il a rencontrée par hasard sur son chemin ?

— Heureux hasard ! ... En tout cas, votre neveu a une singulière façon d'administrer ses secours!

— En vérité, je ne'comprends pas...

— Effectivement, s'écria Delphine en colère, vous ne comprenez ni ne savez rien!... Vous êtes un oncle naïf... ou aveugle; vous vivez dans les

nuées et vous avez un mirage dans les yeux; mais moi, je n'ai pas la berlue et je m*en rapporte à ce que j'ai vu !...

— Au nom du ciel, expliquez-vous !

— Oui, je m'expliquerai, mais pas avec vous... C'est avec votre neveu que j'aurai une explication. . . Après ses lettres, ses vers et ses hypocrites démonstrations, il me doit des éclaircissements, et je les exige... sur-le-champ, entendez-vous!... Allez me le chercher où qu'il se trouve... Diteslui que, s'il a du cœur, il me donnera satisfaction, et que je l'attends ce soir, à sept heures, sous la charmille de notre jardin...

— Je vais quérir Dieudonné, balbutia l'abbé, mais, sur mon salut éternel, je vous jure que tout ceci est de l'hébreu pour moi.

— Il ne s'agit pas de vous, il s'agit de votre neveu, interrompit Delphine avec violence, en frappant du pied, allez !... mais allez donc!

— Je vous obéis, mademoiselle!

Eusèbe effaré s'élança dehors, le tricorne de travers, et s'encourut vers les Essarts. Il marchait à grandes enjambées, et le vent faisait flotter sa soutane .

— Ces jeunes demoiselles , songeait-il en se

hâtant, ont de singulières sautes d'humeur... En voici une qui, l'autre semaine, ne voulait plus entendre parler de Dieudonné, et qui maintenant l'appelle à cor et à cri... Hum! sa colère et son impatience ressemblent fort à un dépit amoureux... Ma petite diplomatie aurait-elle réussi au point d'incliner enfin son cœur vers mon pupille ? Avec les jeunes filles il faut s'attendre à ces revirements illogiques ; mais je veux être jugulé si je comprends un traître mot à ses insinuations à propos de Dalila et de Bethsabée !... Si jamais garçon fut à l'abri de pareilles suspicions, c'est assurément Dieudonné. Le pauvre enfant n'a rien d'un Lovelace; il est trop timide pour pécher contre le septième commandement... Je ne lui dirai même rien des colères de Delphine, cela pourrait TefiFaroucher . . .

Il arriva tout en nage auxEssarts,où Scholastique lui apprit que son neveu venait de rentrer. L'abbé se précipita dans la chambre où le jeune homme était occupé à changer de toilette, et brusquement il le serra dans ses bras avec de joyeuses exclamations. On eût dit don Diègue donnant Taccolade au Cid après la mort du comte.

— Tout doux, mon oncle, murmura le neveu ébahi, quelle mouche vous pique?

— Je sais tout, mon ami, tu t'es conduit en héros !

— N'importe qui en eût fait autant à ma place, et ce n'est pas une raison pour m'étouffer.

— C'est une raison pour se réjouir... J'en ai une autre encore, mon enfant!... Le vent a changé... Je sors delà Orangerie; Delphine désire avoir une explication avec toi... Nous soupons chez elle ce soir, mais auparavant elle veut te parler en particulier et t'attend à sept heures sous la charmille de son jardin... Entre nous, elle m'a paru fort émue, et dans le désordre de ses discours j'ai deviné l'agitation d'un cœur que l'amour a touché... Tu n'as plus qu'à paraître pour avoir bataille gagnée... A sept heures, tu entends!... Soigne ta tenue et

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix !...

Sur cette citation, l'abbé laissa le neveu à sa toilette et alla chanter mentalement, au fond du jardin, un Vent Creator à son intention.

Contre toute attente, la nouvelle de cet entretien sollicité par M^^* Lescamoussier ne troubla

pas trop Dieudonné. A le voir nouer résolument sa cravate et endosser sa jaquette neuve, on eût juré que ses prouesses du matin avaient eu pour résultat de lui rendre Delphine moins redoutable.

Il y a deux sortes de misogynes : ceux qui par tempérament ont pour la femme une insurmontable répugnance, et ceux qui ne sont éloignés d'elle que par une maladive timidité. Les premiers sont incurables, mais le cas des seconds est loin d'être désespéré. Il suffît du frôlement d'aile d'un insecte pour féconder une plante; de même la caresse fortuite d'un regard ou d'un sourire, un accidentel effleurement d'épiderme, peuvent transformer une sauvage frigidité en une impétueuse ardeur. Ce sont là de ces surprises que la nature ménage aux cœurs qui semblaient le plus rebelles à l'amour. Il est des années où la mauvaise saison a l'air de ne vouloir jamais finir : la terre reste longtemps glacée, mars et avril paraissent continuer décembre et janvier ; soudain tout change en une nuit, un chaud vent du midi a passé sur les bois noirs, sur les prés endormis, et il suffit de quelques heures pour que la sève se réveille et fermente. Aux nœuds des tiges gonflées les

SURPRISES D'AMOUR lOl

bourgeons verdissent, Tair attiédi se parfume d'odeurs de violette, et partout l'inespéré printemps s'épanouit.

Le même phénomène se produisait dans le cœur de Dieudonné, et Luce Claudet en étaiit la cause inconsciente. Jusqu'alors l'approche d'une jeune fille avait inspiré au neveu de l'abbé un réfrigérant effroi. Un regard defemme l'éblouissait etluifaisaitperdre toute assurance. Prendreun baiser à l'une de ces troublantes et mystérieuses créatures lui semblait quelque chose d'aussiformidable et surhumain que décrocher une étoile ou marcher sur l'eau. En dépit d'un sourd désir, il avait fallu la certitude de l'évanouissement de Luce pour qu'il osât poser sa lèvre sur le cou de la jeune femme. Mais maintenant qu'il avait savouré la douceur de ce furtif baiser, l'entreprise lui semblait beaucoup moins terrible. Même il lui restait aux lèvres un goût de revenez-y qui lui donnait l'envie de recommencer, l-e contact de ce corps féminin tant gracieux et tendre avait infusé en lui une bouillonnante sève d'amour. Rien qu'à l'idée de renouveler son audacieuse tentative, un chaud frisson lui courait sous la peau. Mais, chose curieuse, ce n'était pas à Luce qu'il son-

geait en dégustant le ressouvenir de certaines sensations voluptueuses. Sa foncière honnêteté et sa loyauté le détournaient de la tentation de tromper son ami le boulanger. D'ailleurs, en cette affaire, le rôle de Luce avait été tout passif, et il savait qu'elle aimait trop son mari pour tolérer qu'on la courtisât. Non, son désir se portait d'un autre côté, et, sans qu'elle s'en doutât, Delphine bénéficiait du trouble nouveau jeté dans l'âme de Dieudonné par cette caresse dérobée à M™° Claudet. Tout en marchant d'un pas délibéré vers la Orangerie, il se remémorait avec un secret plaisir les détails de l'altière beauté de la jeune fille : — la sveltesse de sa taille, la courbe délicate de son cou, les câlineries de ses yeux bruns luisant sous les minces sourcils noirs. — Pourquoi ne serait-il pas aussi bien qu'un autre capable de gagner les bonnes grâces et le cœur de M"® Lescamoussier? L'abbé ne lui avait-il pas préparé les voies à l'aide de ses madrigaux et de ses lettres? A la vérité, Dieudonné était obligé de convenir que sa sotte gaucherie avait, depuis, notablement gâté les choses. Mais maintenant il se sentait plus d'aplomb et de présence d'esprit. L'aventure du matin lui donnait un entrain et

une assurance dont il ne se serait jamais cru capable. Et puis, qu'avait-il à redouter? Delphine apparemment ne lui gardait pas trop rancune de ses maladresses, puisque spontanément elle lui assignait un rendez- vous... Un rendez-vous!... Sous Tombreuse charmille de la Orangerie, où la demi-obscurité Tintimideraitmoins que le grand soleil cru de leur première entrevue!... Cette perspective d'un tête-à-tête ménagé par M"® Lescamoussier elle-même le rehaussait à ses propres yeux et lui faisait doucement battre le cœur.

A la porte de la Orangerie il fut reçu par la femme de chambre, qui lui dit avec un aimable sourire :

— M. Lescamoussier n'est pas encore rentré, mais mademoiselle est au jardin...

Il traversa rapidement le salon et se dirigea bravement vers la charmille. A cette heure voisine du crépuscule, la longue voûte de verdure était déjà sombre, et tout d'abord Dieudonné, qui avait encore dans les yeux l'irradiation du soleil couchant, se crut seul sous la feuillée. Peu à peu, néanmoins, s'habituant à l'obscurité, il distingua au fond de l'allée une robe claire qui se mouvait dans la pénombre. Delphine qui l'avait

reconnu, s'avançait à sa rencontre avec une émotion dont elle n'était pas coutumière. — Toute bouillante d'indignation, elle méditait de confondre dès le début ce jeune hypocrite, en l'accablant de mordantes allusions à la scène dont elle avait été témoin. Mais à mesure qu'elle se rapprochait, elle reconnaissait avec embarras qu'une pareille entrée en matière était fort scabreuse, pour ne pas dire indécente. Au moindre mot qu*elle risquerait, le jeune homme devinerait qu'elle avait tout vu. C'était avouer un inconvenant espionnage, et, à cette seule pensée, une rougeur empourprait le visage de Delphine. Non^ mieux valait se contraindre et paraître tout ignorer. Mais alors, comment expliquer ce rendezvous si brusquement assigné à M. de Vassimon ? Un sentiment de pudeur fît tomber sa colère.

L'impossibilité de donner une cause vraisemblable à sa démarche abattit tout à coup son orgueil, et ce fut presque avec une timide confusion que cette fille si fière aborda Dieudonné :

— Vous avez vu M. l'abbé? demanda-t-elle d'une voix étranglée.

— Oui , mademoiselle , répondit le jeune homme en la saluant, mon oncle m'a appris que

VOUS vouliez bien m'accorder un moment d'entretien, avant le souper.

— Cette démarche de ma part a dû vous surprendre, après...

— Après mes maladresses de l'autre jour...

interrompit vivement Dieudonné; certainement, mademoiselle, je ne pouvais m'attendre à autant d'indulgence.

— Et vous en avez conclu ?...

— Que vous daigniez oublier mes torts et que vous étiez meilleure que...

— Meilleure que je ne parais!... J'ai donc l'air bien désagréable?... Ah! dame, je ne possède pas, comme certaines persgnnes, le talent de mettre tout de suite les gens à leur aise !

— Mademoiselle, répliqua le jeune homme sans saisir l'ironie de cette réflexion, je vous en prie, ne vous formalisez pas!... Cette fois, pas plus que l'autre jour, sous le saule, je n'ai eu l'intention de vous offenser... Seulement, ayant toujours vécu en sauvage, je me défie de moi, et la peur de dire une sottise me fait précisément butter comme un mauvais cheval...

— Oui, repartit Delphine, en lançant au neveu de l'abbé une œillade moqueuse, vous ne retrou-

vez votre aplomb et votre langue que lorsque vous êtes dans les bois.

— Plaît-il ? demanda Dieudonné interloqué.

— Je veux dire, corrigea adroitement la jeune fille, que vous êtes plus éloquent de loin que de près... A preuve, ces compliments en vers et en prose que vous m'adressiez de Strasbourg.

— Ah! ces lettres!... ne m'en parlez pas; ce sont elles qui ont causé tout mon trouble en votre présence... Je me sentais incapable de soutenir mon rôle, et cela achevait de me décontenancer.

— Votre rôle !... Vous jouiez donc un rôle en écrivant ces douceurs .^^ s'écria Delphine courroucée.

— Mon Dieu, je dois vous confesser que ces belles phrases n'étaient pas de moi.

— Et de qui étaient-elles donc ?

— De mon oncle l'abbé.

— Ah ! c'est trop fort. . .

M"** Lescamoussier était furieuse de cette supercherie d'Eusèbe, et sa colère se traduisait par un énervement violent. Elle se tordait les mains çt se mord^tit Içs Içvres,

— Je ne lui pardonnerai jamais cette comédie ! murmura-t-elle entre ses dents.

— Galmez-vous, de grâce!... L'abbé croyait agir pour le mieux...

— Pour le mieux?... En se moquant de moi !

— Il ne se moquait point, car tout ce qu'il me dictait, je le pensais au fond de mon cœur.

— Allons donc! protesta Delphine en haussant les épaules... En même temps elle revoyait Dieudonné dérobant des baisers à la boulangère évanouie, et ce souvenir irritait encore la blessure infligée à son orgueil par la confidence étourdie du neveu de l'abbé. En son innocente casuistique de jeune vierge elle se croyait déjà compromise et atteinte dans sa délicatesse, dans son honneur, par l'indécent spectacle dont elle avait été témoin. Il lui semblait que c'était un peu comme si Dieudonné lui eût ravi à elle-même ces audacieux baisers. Elle était à la fois suffoquée de honte, piquée par la jalousie et exaspérée contre l'oncle et le neveu... Elle s'était éloignée de ce dernier et marchait si précipitamment, que dans l'obscurité son pied se heurta à une racine noueuse à fleur du soi* Elle faillit tomber*

— Vous VOUS êtes fait mal ? s'exclama Dieudonné en accourant.

— Non ! répondit-elle d'une sourde voix rageuse.

Néanmoins elle s'était tourné le pied et boitait légèrement.

— Prenez mon bras ! supplia le jeune homme.

Sans attendre qu'elle acceptât son offre, il la

força de s'appuyer sur lui. Elle était si démontée qu'elle n'essaya pas de résister. Même, en son désarroi, elle éprouva une certaine douceur à se sentir soutenue par le robuste bras du jeune homme.

Le crépuscule commençait à envelopper le jardin d'une vapeur veloutée. Dans le ciel où moutonnaient des nuages saumon le soleil disparu ne jetait plus qu'une lumière diffuse; tandis qu'au-dessus de la colline boisée, le premier quartier de la lune montrait son demi-anneau d'or clair. Sous la charmille où les deux jeunes gens cheminaient silencieux, les oiseaux, avec un dernier gazouillis, se juchaient pour dormir à la fourche des branches. Cette paix attiédie du soir était si profonde qu'on eût pu entendre battre les cœurs

SURPRISES D'AMOUR i09

troublés du couple devenu tout à coup taciturne. Et Dieudonnë, peu à peu enhardi par la chaleur que lui communiquait ce bras de jeune fille serré contre le sien, dit à Delphine :

— Je vous le jure, mon oncle ne vous trompait point en affirmant qu'aucune femme n'avait fait avant vous impression sur mon cœur... Seulement, il s'exprimait mieux que moi... Je n'ai jamais aimé que vous...

Ils étaient arrivés près d'un banc de pierre qui blanchissait sous les ramures, juste à côté du chemin forestier où Dieudonné, le matin même, avait déboutonné le corsage de M"* Luce. Le souvenir de cette malencontreuse scène se représenta plus amèrement encore à Delphine. Brusquement sa jalousie éclata.

— Menteur ! s'écria-t-elle hors d'elle-même.

Dieudonné la regardait avec tendresse et, la

forçant à s'asseoir avec lui sur le banc, il murmurait :

— Pourquoi ne me croyez-vous pas ? C'est la pure vérité.

— Menteur ! menteur ! répétait-elle, et brusquement l'irritation nerveuse qui la crispait se fondit en un orage de larmes.

Déconcerté par les sanglots qui secouaient la poitrine de M"'' Lescamoussier, Dieudonné de Vassimon restait interdît. Il n'avait jamais vu pleurer une femme, et ce jeune sein convulsivement gonflé, ces beaux yeux mouillés lui causaient une émotion à la fois compatissante et voluptueuse. Pour calmer cette crise, il s'avisa d'employer le remède qui avait déjà réussi avec M"® Luce. Il entoura de son bras la taille de Delphine et baisa les paupières moites de la jeune fille, en mêlant à ces caresses d'affectueuses protestations.

Comme les pleurs continuaient, il multipliait ses baisers, tant qu'à la fin Delphine frissonna sous son étreinte. Son agitation s'apaisa, et à la clarté d'un rayon de lune filtré à travers la charmille, le jeune homme vit deux yeux bruns se lever sur lui dans un scintillement humide.

— J'ai honte! balbutia-t-elle 5 bien vrai, vous... vous m'aimez un peu ?

— Je vous adore !

Et comme il rapprochait de nouveau ses lèvres du visage de sa voisine, pour essuyer les dernières traces de larmes, la pruderie de M'^° Lescamoussier se réveilla, et se rejetant faiblement en arrière:

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— Laissez-moi... Vous êtes fou !

Mais il était trop tard, et le baiser résonnait déjà sur les joues brûlantes de Taltière Delphine. Pour comble de mortification, au même moment, les confuses silhouettes de l'avocat et de l'abbé se montrèrent à une dizaine de pas. Trop absorbés par leur émotion, les deux amoureux n'avaient rien entendu. Il n'en était pas de même de l'avocat Lescamoussier ; il avait l'ouïe fine et avait perçu dans l'obscurité le bruit significatif d'un baiser,

— Hé! là-bas, s'écria-t-il de la voix dont il usait dans ses plaidoiries devant la correctionnelle, vous vous oubliez, jeune homme !... Et vous êtes si affairé que vous oubliez aussi Theure du souper... Je vous rappelle à l'ordre !

Delphine honteuse se reculait dans l'ombre, tandis que Tabbé se frottait les mains et que Dieudonné s'avançait bravement vers l'avocat :

— Pardon, maître Lescamoussier, dit-il avec une belle assurance ; soyez persuadé que je vous aurais consulté tout d'abord, si vous aviez été au logis à mon arrivée... Mais il n'y a pas de temps de perdu, et j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.

— Après ce que nous venons de voir, répondit Lescamoussier en se tournant vers Tabbé avec un gros rire, il n'y a guère moyen de lui refuser sa requête !... Il n'y a pas d'opposition ?... ajoutat-il en s' adressant ironiquement à Delphine, qui se cachait la figure dans ses mains ; accordé !.. . Et maintenant, mes enfants, allons souper...

Delphine et Dieudonné se marièrent un mois après, à Juvigny, où l'on était retourné expressément pour la noce. Jamais les cloches de Saint-Pierre, avec leurs sonores carillons nuptiaux, ne tintèrent si délicieusement aux oreilles de l'abbé de Vassimon, tandis qu'au fond de la sacristie il revêtait ses ornements sacerdotaux. C'était lui qui devait procéder à la bénédiction religieuse. Après avoir prononcé — et de quel cœur ! — les paroles sacramentelles, il adressa au jeune couple ainsi qu'à l'assemblée choisie qui emplissait la nef, un poétique discours où éclatait toute l'allégresse de son âme. Il remercia d'abord le Seigneur dont la droite avait guidé ce jeune homme et cette jeune fille dans la même voie, et l'avait élu, lui, serviteur indigne, pour mener à bien cette union souhaitée. Il exhorta

ensuite les deux époux à marcher toujours pieusement, la main dans la main, sur le chemin ardu de la vie. Enfin il appela sur eux la bénédiction divine et leur souhaita, à Texemple d'Isaac et de Rébecca, de longs jours et une nombreuse postérité. — Toute Tassistance se mouchait avec émotion, et Eusèbe lui-même, en finissant, sentait ses yeux se mouiller de douces larmes. M^'^de Sourdat, la cadette, chanta de sa voix la plus argentine un O sabitaris hostia.; après quoi, un déjeuner dînatoire réunit les deux familles et leurs amis ; puis, vers le soir, un carrosse chamarré de rubans ramena aux Essarts, avec Tabbé en tiers, les jeunes mariés qui devaient passer la lune de miel à la campagne.

Lorsqu'à la nuit, Delphine et Dieudonné se furent discrètement retirés dans la chambre nuptiale, Tabbé demeura longtemps encore seul dans le jardin obscur. Cette promenade nocturne sous la clarté des étoiles fut Tun des plus heureux moments de sa vie. Son cœur débordait de joie, et le ciel n'était pas plus radieux que son àme ingénue. 11 marchait d'un pas d'évêque à travers les allées fleuries de roses et chantait intérieurement le cantique de Siméon: « C'est maintenant.

Seigneur, que vous laisserez partir en paix votre serviteur!... » Seulement il ajoutait un correctif et reprenait : « Mais comme vous êtes bon et miséricordieux, vous lui accorderez d'abord la joie de demeurer encore quelques années auprès de ces deux époux et de leur premier-né. » Les grandes joies sont de courte durée, etl'abbé Eusèbe en fît peu après la triste expérience. Le surlendemain de la noce, tandis que, son bréviaire en main, il se reposait à l'ombre d'une tonnelle, voisine de l'appartement des mariés, il les entendit causer intimement près de la fenêtre, et comme ils parlaient assez haut, il les écouta machinalement. Or Delphine, de sa voix insinuante disait:

— Est-ce que votre oncle ne va pas bientôt s'en retourner à Juvigny ?

— Mais, répondait avec embarras Dieudonné, je crois qu'il a l'intention de demeurer avec nous.

— Par exemple !... J'espère, mon ami, que vous ne l'y encouragerez pas... Il m'est impossible de lui pardonner de m'avoir mystifiée et je ne m'habituerai jamais à vivre en tiers avec cet abbé prêcheur, qui se substituait à vous quand vous me faisiez la cour...

Une sueur froide mouilla les tempes du pauvre abbé, et il tendit de nouveau Toreille, anxieux de connaître Topinibn de son neveu.

— Je ne puis pourtant pas le renvoyer, objecta mollement Dieudonné.

— Soit, mais sans le renvoyer, il y a moyen de lui donner à entendre que nous resterons bien meilleurs amis en vivant chacun séparément... Promets-moi au moins d'essayer, n'est-ce pas, chéri?... Si tu m'aimes, tu ne me refuseras pas cette satisfaction !

En même temps, un baiser très tendre retentit. Eusèbe, le cœur déchiré, comprit que le garçon, grisé par le vin doux des premières nuits d'amour, n'aurait pas la force de résister aux exigences de sa femme.

Il remonta navré dans sa chambre, et s'agenouillant sur son prie-Dieu, se frappa la poitrine: « Mon Dieu! murmura-t-il, j'ai péché contre vous en me laissant aller à de profanes espérances et en me délectant, comme un homme charnel, dans la perspective des joies transitoires. Je n'aurais pas dû oublier que votre royaume n'est pas de ce monde... Vous me punissez. Seigneur, dans mes affections les plus chères ; que

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votre volonté soit faite, et non la mienne ! > Et aussitôt il résolut dignement d'épargner à son neveu le chagrin de le congédier. Dès le soir, à souper, il annonça au jeune couple son intention de se retirer à Juvigny, d'y louer un petit appartement et d'y transporter son mobilier :

— Je sais, ajouta-t-il avec une héroïque abnégation, je sais que les jeunes gens ont besoin d'indépendance. Les vieillards sont pleins de manies, et nous nous gênerions réciproquement... Je te prie, mon garçon, de ne point t'opposer à ce que que je vive désormais à ma fantaisie... Nous n'en serons pas moins bons amis !

Les jeunes mariés ne risquèrent d'objections que faiblement et pour la forme, et Eusèbe retourna le lendemain à Juvigny. Il loua au delà du Pâquis une étroite maison où il transporta ses livrés et où il s'installa. Des fenêtres de sa nouvelle demeure, on apercevait, par-dessus les arbres, les terrasses de l'hôtel de Vassimon; et, chaque jour, après avoir mangé solitairement son frugal dîner, le triste abbé pouvait contempler de loin cette terre promise où il n'était pas entré. Il regardait la fumée bleue tournoyer au-dessus des cheminées de l'ancien logis paternel, et, résigné.

il se répétait avec TEcclésiaste : « Ne dites pas: d'où vient que les premiers temps ont été meilleurs que ceux d'aujourd'hui? car cette demande n'est pas sage ». Puis, comme il n'avait pas cependant réussi à se guérir complètement de toute amertume, il ajoutait en songeant à M"® Delphine de Vassimon : « La femme est le filet des chasseurs ; son cœur est un rets et ses mains sont des chaînes... »

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— Maître Beaurain!... cria la mère Anelle en ouvrant la porte qui communiquait de la cuisine à récurie, v'ià des messieurs de Bar qui demandent après vous!... Ils viennent de la part du comité révolutionnaire...

— Ah ! . . . Mène-les dans la chambre de devant. . . Je passe ma veste, et je suis à eux.

Si l'obscurité de Tétable où il besognait eût permis de distinguer les traits de François Beaurain, maire de Fains-en-Barrois, ont eût vu sa tigure ordinairement haute en couleur devenir très pâle. Il lâcha la fourche avec laquelle il remuait le fumier et resta un moment immobile,

les mains froides, la bouche sèche. Il se remit assez vite néanmoins, rentra dans la cuisine, plongea un bassin de cuivre dans le seau posé sous la pompe, but avidement une gorgée d'eau, puis rendossa sa veste, qu'il avait accrochée à un clou.

La mère Anelle, pendant ce temps, avait introduit les visiteurs dans la chambre de réserve.

Ils étaient trois. Le plus jeune, auquel les deux autres montraient une déférence mêlée de crainte, et dont la toilette était plus soignée, pouvait avoir une trentaine d'années. Des yeux mobiles, d'un gris aigu et froid, un teint bilieux et brouillé, donnaient une expression cruelle à son visage maigre, scrupuleusement rasé. Sous une houppelande marron à triple collet, il portait un habit bleu, un gilet à la Robespierre et une cravate de linon à bouts flottants. Le plus âgé, grand, chauve, aux épaules robustes, engoncé dans une redingote olive, dressait d'un air imposant sur sa volumineuse cravate une tête à l'ossature massive, où des favoris poivre et sel encadraient un honnête visage de bourgeois bon enfant qui s'efforce de paraître farouche. Le troisième, trapu, barbu, coiffé du bonnet rouge et vêtu de la carmagnole.

avait la mine et les façons d'un petit boutiquier. Relieur de son métier, il répondait au nom de Jean-Jacques Raulin, mais était plus connu sous le sobriquet de Coco Jacqiiot.

Tous trois allaient et venaient par la chambre de réserve, examinant distraitement, sous la lumière terne d'une après-midi de novembre, le mobilier de cette pièce aux murs blanchis à la chaux : — le lit de noyer à baldaquin et à rideaux de cotonnade rougeâtre, la haute armoire de chêne aux moulures vernissées, la commode ventrue à poignées de cuivre et quatre fauteuils de bois peint, tendus d'indienne lilas, provenant sans doute de quelque vente de biens d'émigrés.

François Beaurain entra sans bruit, le bonnet de coton à la main, la bouche obséquieusement souriante :

— Excusez-moi, "citoyens; quand vous êtes arrivés, j'étais, sauf votre respect, en train de inonder mes vaches...

Bien qu'il eût laissé ses sabots à la cuisine, l'odeur qu'exhalaient ses culottes, ainsi queleséclaboussures de fumier mouchetant ses chausses trahissaient suffisamment la nature de cette

i2'i LA SAINTE-CATHERINE

nauséabonde opération du mondage^ et une signiiScative grimace du muscadin à la houppelande marron indiqua à quel point cette odeur d'étable offensait son odorat.

— Ne perdons pas de temps en cérémonies, interrompit-il brusquement...

Il passa ses doigts maigres sur son nez comme pour le boucher, puis reprit :

— Citoyen maire, je suis Cincinnatus Géminel, président du comité révolutionnaire et récemment nommé administrateur du département par un arrêté du représentant Bô... Voici mes collègues : Memmie Hussenot, imprimeur du district, et Jean-Jacques Raulin, deux purs. Nous sommes délégués par le comité pour te demander des explications que nous donneras, j'espère, avec la franchise d'un chaud patriote.

Un cauteleux sourire plissa des rides autour des petits yeux clignotants de François Beaurain, et entre ses paupières demi-fermées il dévisagea rapidement ses trois interrogateurs.

— A vos ordres, citoyens, répliqua-t-il, et tout à votre service.

— Tu as connu, poursuivit Géminel, le sieur Lory ci-devant comte de Boissimon ?

— J'ai été son procureur fiscal avant la révolution.

— Je ne te parle pas du père, qui a émigré, mais du" fils, Antoine Lory de Boissimon, qui avait étudié pour être curé et qui possède des biens dans ta commune.

— Je Tai rencontré dans les temps au château, mais je l'ai perdu de vue et je pense qu'il a été rejoindre son père à l'étranger.

— Tu es mal renseigné, citoyen maire, dit l'imprimeur Hussenot, le fils Boissimon n'a pas quitté le pays.

François Beaurain haussa les épaules d'un air indifférent :

— Possible, citoyens... Je n'en ai point connaissance.

— Tu as du moins connaissance, reprit sévèrement Géminel, du décret de la Convention en date du 6 fructidor, qui appelle sous les armes tous les jeunes gens non mariés de dix-huit à vingt-cinq ans?... En n'obéissant pas à cette réquisition, le sieur Antoine de Boissimon, né en 1769 et célibataire, s'est mis hors la loi... Outre qu'il est suspect comme fils d'émigré, il est punissable comme réfractaire, et tout bon patriote

doit le dénoncer aux autorités... Tu entends?

— Parfaitement, mais, sous votre respect, on ne peut pas peigner un diable qui n'a point de cheveux... Comment voulez- vous que je vous le dénonce, puisque je ne sais pas où il est...

— Tu mens! cria Raulin, dit Coco Jacquot, nous croyons, nous, qu'il est chez toi et que tu le caches !

François Beaurain cligna ses petits yeux comme pour y éteindre une involontaire lueur de satisfaction.

« Ils ne sont sûrs de rien », pensa-t-il.

— Eh ben ! répondit-il en riant, rous êtes plus savants que moi... C'est-il croyable que le maire de la commune soit assez bête pour cacher un réfractaire ?

— Si ce n'est toi, c'est peut-être ta femme ? insinua Hussenot.

— Je ne suis pas marié, j'habite seul avec ma servante, et ce n'est pas la mère Anelle qui se permettrait de loger quelqu'un chez moi à mon insu.

Il protestait avec un tel accent de sincérité, une si apparente bonhomie, que le citoyen Cincinnatus Géminel et l'imprimeur H ussenotcommen

çaient à concevoir des doutes sur la valeur des dénonciations faites au comité.

Coco Jacquot les vit hésitant et insinua à Toreille de Géminel :

— Si tu m'en crois, tu fouilleras tout de même la baraque.

— Puisque tu n'as rien à te reprocher, citoyen maire, reprit Géminel, tu ne trouveras pas mauvais que nous fassions une perquisition dans ta maison?

— Faites, citoyens, perquisitionnez de la cave au grenier... Aussi vrai que je m'appelle François, vous ne trouverez rein,.. Par où voulez-vous commencer, je vas vous conduire?...

Tout en parlant, ïl avait allumé un falot, car le jour baissait, et il les guidait à travers Técurie, la foulerie, la chambre à four, montait avec eux au grenier, ouvrait toutes grandes les armoires sur la réquisition du soupçonneux Coco Jacquot, puis redescendait à la cave, cognait ostensiblement contre les futailles, tandis que les délégués du comité sondaient à coups de canne la voûte et les parois.

— Vous voyez, citoyens, dit Beaurain quand •ils eurent tout visité, il n'y a rein...

128 LA SAINTE-GATHERïNE

Avant de donner un tour de clé à la porte du caveau, il prit dans un coin deux poudreuses bouteilles.

— Maintenant, continua-t-il, si vous êtes rassurés et si vous le permettez, nous irons là-haut boire un coup de vieux pineau aux succès des

. armées républicaines.

Les trois délégués remontèrent un peu désappointés dans la chambre de réserve. La mère Anelle apporta des verres, Beaurain les remplit, en offrit un à chacun de ses hôtes, et soulevant le sien à hauteur de l'œil :

— A votre santé citoyens, et à la nation!

— A l'émancipation des peuples ! dit l'imprimeur Hussenot en choquant son verre.

— Au glaive de la loi! ajouta sentencieusement Cincinnatus Géminel.

Quand les bouteilles furent vidées, les trois délégués se préparèrent à partir.

— Salut, citoyen maire, reprit le président Géminel, ne laisse pas tiédir ton patriotisme, et sois sans pitié pour les feuillants, les fédéralistes et les aristocrates... Ce n'est que par la sévérité et la terreur, sa fille, que nous exterminerons les ennemis du dedans et du dehors...

LA SALNTE-GATHERINE 129

— Sois vigilant, recommanda à son tour Memmie Hussenot, le comité a l'œil sur toi.

Ils franchissaient déjà le seuil de la porte, quand Coco Jacquot mit la main sur Tépaule de Beaurain :

— Un mot, citoyen... Tu ne possèdes que cette maison ?

— Malheureusement oui, répondit le paysan avec un sourire forcé.

— Je m'étais laissé dire que tu en avais une autre à Véel ?

— Tu fais erreur. La maison de Véel est à mon frère, Beaurain du Chànois... Et encore ce n'est pas une maison, c'est une ruine...

Et plaisamment il poursuivit en patois :

— Veule-ve rachetiP... (Voulez-vous l'acheter ?) On ne vous la vendra pas cher...

— Merci... Il ne s'agit pas de ça... Bonsoir!

— A vous revoir, citoyens, voici la nuit. . . Vous n'arriverez pas à bonne heure!...

Il les regarda se rapetisser sur le chemin de Bar et s'enfoncer dans Tobscurité croissante; puis il rentra, rangea machinalement les verres sur l'évier, et s'assit sous la cheminée en attendant son souper.

Il mangea à peine, mais quand la mère Anelle, après avoir tout mis en ordre, se fut retirée dans sa soupente, François Beaurain chaussa ses souliers de labour, passa une blouse, ouvrit la maie, y prit un jambonneau, un pain et une bouteille, qu'il enfouit dans son bissac, empoigna son bâton, et, se glissant dehors par la porte du jardin, il s'achemina vers le sentier abrupt qui mène au plateau de Véel.

Il gravissait lentement la rampe en zîg-zag^ marchant avec précaution, comme s'il eût craint qu'un gravier détaché et roulant parmi les broussailles ne révélât son passage à quelque paysan attardé. Quant il eut atteint le sommet du grip-^ pelot, il s'assit au bord du talus pour souffler*

Sous un ciel bas et plein de neige, dans une brumeuse obscurité, la plaine s'étendait confuse et profondément assoupie. On distinguait à peine, à l'ouest, les lisières de bois qui la bordaient ; vers le nord, se découpait comme une noire gibbosité le village de Véel, distant d'une demilieue.

Beaurain aurait pu s'y rendre rapidement en suivant un chemin d'exploitation, mais il obliqua prudemment vers les bois qui se massaient sur sa droite, longea un bon bout de temps les lisières boueuses, puis, piquant à travers champs, il gagna en trois quarts d'heure les murs à demieffondrés du parc de l'ancien château. Après quelques tâtonnements, il se faufila par une brèche dans une allée herbeuse, chemina à pas de velours jusqu'à un passage voûté conduisant à une écurie abandonnée, souleva doucement la clanche d'une porte et déboucha dans une rue du village, non loin de l'église, dont le clocher enveloppait d'épaisses ténèbres les façades en encoignure.

Arrivé là, il s'arrêta. Tout dormait. Aux en-^ tours le silence était si absolu qu'on percevait le tic-tac d'une horloge dans une maison voisine;

Ce bruit régulier aida Beaurain à s'orienter dans Tobscurité. Il se baissa, ramassa des cailloux et les lança à plusieurs reprises par-dessus le mur d'une cour flanquée d'une tourelle délabrée.

Ce signal fut entendu, car, au bout d'une minute, une fuyante lueur rougeoya successivement aux lucarnes de la tourelle. Le paysan appliqua son oreille contre une porte basse, et tout à coup chuchota au trou de la serrure :

— C'est moi, Beaurain, ouvrez!

On déverrouilla l'huis à l'intérieur, Beaurain se glissa prestement dans l'escalier, puis le verrou fut de nouveau poussé.

— Bonsoir, mon camarade, murmura la personne qui était venue ouvrir et qui avait braqué sa lanterne sur le nocturne visiteur.

— Bonsoir, monsieur de Boissimon... mais d'abord éteignez votre falot dont la clarté se voit du dehors... Ce n'est mie prudent à c't'heure!...

Silencieusement, ils remontèrent à tâtons la vis de l'escalier, s'engagèrent dans un couloir jonché de plâtras et parvinrent à une cellule dont la fenêtre ouvrait sur la cour.

Cette pièce voûtée en arc-de-cloître était éclairée par une de ces lampes rustiques qui se com-

posent d'une boule creuseen verre, fichée dans un chandelier de cuivre. La mèche de coton trempée dans l'huile brûlait mal en grésillant. A la clarté du lumignon fumeux, on distinguait un lit dans un angle, deux escabeaux, et sur la table un livre entr'ouvert. Il n'y avait point de cheminée, et il faisait un froid de loup dans cette cellule peu confortable. Celui qui y vivait claquemuré devait, pour supporter cette température sibérienne, s'envelopper jusqu'à mi-corps dans une couverture de laine.

— D'abord, commença Beaurain en tirant de son bissac pain, vin et viande froide, voilà de quoi casser une croûte.

— Cela arrive à point, répondit gaiement son interlocuteur, mon garde-manger est à sec et j'ai Testomac creux.

Le jeune Lory de Boissimon, fils cadet de l'ancien président de la Chambre des Comptes du Barrois, entrait dans sa vingt-quatrième année. Ceux qui l'avaient vu, deux ans auparavant, en soutane au séminaire, l'auraient difficilement reconnu. Pendant sa réclusion forcée, sa barbe avait poussé. Elle encadrait d'une crépelure touffue sa longue figure fine, au nez proéminent, aux

yeux bleus foncés, au front étroit et haut, surmonté de cheveux légèrement bouclés. Maigre et svelte, il était vêtu comme un campagnard, d'une veste de cadis couleur canelle, avec le gilet et les culottes pareilles. Bien qu'il eût étudié pour être prêtre, il n'avait nullement la tournure ecclésiastique. Se sentant peu de vocation pour le sacerdoce, il avait quitté sans regret le séminaire, lorsqu'avait été promulguée la loi sur la constitution civile dû clergé. Depuis, son père ayant fui en Allemagne, et, son frère ayant été tué à •Valmy où il se trouvait avec le corps des émigrés, il avait définitivement renoncé à la prêtrise pour reprendre sa qualité d'héritier présomptif du nom 'et de la fortune des Boissimon; piètre avantage pour le quart d'heure, car son château avait été pillé, ses biens confisqués, et lui-même, proscrit comme réfractaire, errait à l'aventure, en mendiant l'hospitalité hasardeuse d'anciens serviteurs de sa famille. Ces désastres, du reste, ne paraissaient nullement altérer sa bonne humeur, et il n'en perdait pas un coup de dents.

— Mangez, monsieur le comte, dit Beaurain, prenez des forces, vous en aurez besoin.

-— Pourquoi cette figure d'enterrement^ mon

camarade, et qu'y a-t-il donc de nouveau? de- ' manda Antoine de Boissimon en remplissant son verre.

-— Il y a que le comité des sans-culottes de Bar soupçonne que vous êtes caché ici... Ce tantôt, j'ai reçu la visite de Géminel et de sa clique ; ils ont fouillé la maison du haut en bas sans rien trouver, comme de juste ; mais l'un d'eux, Coco Jacquot, a parlé de notre masure de Véel en me regardant de travers... C'est un mauvais son de cloche et il faut déloger cette nuit même.

— Quel guignon ! s'écria étourdiment le jeune homme, je commençais précisément à m'acclimater ici, et je m'étais remis à ma traduction d'Horace, Tiens, Beaurain, écoute ceci, c'est tout à fait en situation.

Il avait soulevé son verre et déclamait :

Amis, fiers compagnons de pires infortunes.

Aujourd'hui, verre en main, narguons le sort

[amer, Demain, nous reprendrons nos soucis et la mer...

— A ta santé, mon bon François ! acheva-t-il en vidant son gobelet,

— Monsieurlecomte,protestaBeaurain effrayé de cette insouciance, il ne s'agit pas de plai-

santer... Il y va de votre peau et de la mienne. Demain, Coco Jacquot viendra traîner ses guêtres à Véel... Apprêtez-vous et décampons !

— Et où diantre veux-tu que j'aille î

— J'ai ruminé ça en chemin et je crois avoir trouvé votre affaire. Quand vous étiez tout petitvous avez dû jouer à cache-tampon et vous devez vous rappeler que les endroits où le tampon est le mieux caché sont ceux où il vous crève pour ainsi dire tes yeux, parce que c'est là qu'on s'avise le moins de l'aller chercher.

— C'est vrai... Eh bien ?

— Eh bien, je vas vous mener au Château, chez le concierge du Département.

— Justin Curel ?

— Oui, il y était déjà du temps de la Chambre des Comptes, et il a, comme moi, des obligations à votre papa... C'est un homme à l'épreuve et la mère Curel est une brave femme ; on peut se fier à eux,

— Mais le comité révolutionnaire siège au Château et je vais me fourrer dans la gueule du loup !

— Justement... Une fois musse chez le père Curel, vous n'aurez plus rien à craindre des sans-

LA SAINTR-CATHERINE 1.S7

culottes... Ils sont trop simples pour penser que vous êtes venu vous loger à portée de leurs griffes.

— Tu as peut-être raison... Allons, à la grâce de Dieu !

Le jeune Boissimon avait bouclé ses guêtres.

Il empocha son Horace et s'enveloppa dans un manteau. Pendant ce temps, Beaurain, débarrassait la table, éteignait la lampe et guidait son protégé à Taide de la lanterne qui était restée allumée. Quand Antoine et lui furent en bas de l'escalier, on souffla le lumignon et tous deux ga- <:;nèrent la rue déserte, puis les champs.

L'air était si calme et le silence de la plaine si pi ofond qu'ils entendirent au loin sonner Thorloge de la ville. Beaurain s'arrêta pour compter les coups :

— Neuf heures! murmura-t-il... En marchant bien, nous arriverons avant qu'on ne soit couché chez Curel.

Néanmoins il ne jugea pas prudent de suivre la route qui descend directement à Bar. Il fit prendre à son compagnon un sentier sous bois, et à travers le taillis enténébré, les friches nues et les vignes, ils dévalèrent dans le faubourg, juste au pied delà rampe du Château.

Ils atteignirent sans encombre le lourd portail cintré qui mène aux dépendances de Tancien château ducal et, tandis que M. de Boissimon se dissimulait dans une encoignure, François Beaurain sonna à la porte du Département. Un bruit de clef remuées et de verroux poussés résonna à rintérieur. « Dieu merci, ils ne sont pas encore au lit ! » se dit le paysan.

La porte s'entre-baîlla et laissa voir un gros homme à la démarche majestueuse, à la face bourgeonnante, ayant cette physionomie digne et circonspecte qui caractérise les huissiers des ministères, les concierges de bonne maison et les suisses de cathédrale.

— Comment ! dit ce personnage en haussant sa lanterne, c'est vous, père Beaurain, à c't'heure?

A quoi Beaurain répondit en posant prudemment un doigt sur ses lèvres :

— Curel, êtes vous seul là-haut ?

— Oui... Ils sont partis. Il n'y a plus que ma femme, ma fille et moi.

— Bonne affaire alors !... C'est que, ajouta très bas Beaurain en entrant dans le couloir et en se grattant la tête, je vous amène une visite... quelqu'un qui est dans le tracas et à qui .vous

pouvez donner un coup de main... M. Antoine de Boissimon est là dehors.

Le concierge du Département fronça le sourcil et hocha la tête. Beaurain continua :

— Les gens du comité savent qu'il se cache dans les environs. Aujourd'hui ils ont perquisitionné chez moi ; demain ils iront à Véel, et le fils de notre ancien patron ne sait plus où se réfugier.

— Et vous avez pensé à l'amener chez nous... Grand merci !

— Dame, il n'y a que vous et moi qui nous souciions de lui, et je me suis dit que, pour sûr, on ne s'imaginerait pas d'aller le relancer chez vous.

— Hem !... Voilà une terrible affaire, reprit le gros Curel, et j 'aurais autant aimé que vous vous adressiez ailleurs... Enfin, quoi ! on ne peut pas le laisser dehors... Faites-le entrer, Beaurain.

Le paysan descendit les marches, toussa à deux reprises, et M. de Boissimon franchit vivement le seuil de la porte que Curel s'empressa de refermer à double tour.

— Monsieur Antoine, commença-t-il alors en saluant le jeune homme, lorsque M. votre père est parti pour l'étranger, je lui ai juré qu'il pour-

fait compter sur moi en toute occasion, et, coûte que coûte, je tiendrai ma parole. Je vous cacherai ici le mieux que je pourrai. Veuillez monter chez nous. Je réponds de ma femme et de ma lîUe comme de moi...

— Merci, mon brave, répondit M. de Boissimon en lui serrant la main, et merci pareillement Beaurain, mon camarade !... Je n'oublirai jamais ce que vous avez fait pour moi.

— Assez causé, monsieur Antoine, vous n'avez pas de merci à me donner ; c'est encore moi qui suis en reste avec votre famille.

— Ne flânons pas ici, interrompit le concierge ; montez-vous, Beaurain ?

— Non, je m'en rêvas, j'aime autant que personne ne se doute que je suis venu anuit. Ouvrezmoi, compère, et bonsoir tourtous !

Le paysan se glissa comme une anguille par la porte entre-bâillée et disparut dans la nuit noire.

Lanterne en main, Justin Curel guida Antoine jusqu'au sommet d'un escalier en colimaçon et pénétra avec lui dans un corps de logis élevé de trois marches au-dessus d'un étroit jardinet. La pièce ou ils entrèrent servait à la fois de salle à manger et de cuisine, elle était chauffée par un massif poêle de faïence, auprès duquel M"® Curel et sa lîlle cousaient à la maigre lueur d'une chandelle.

jyjme (2u|.el était une femme de quarante-cinq ans, aux traits déjà fanés, mais ayant encore de beaux yeux et une jolie taille. Sa fille Rosette, qui lui ressemblait et courait sur ses vingt ans, offrait un échantillon réussi du pur type meusien. Petite, bien faite, d'une fraîcheur appétissante, elle

~^ rr-W • ■ n ■- -|- — m^ ^-r ^mm^^m ■■» ir . ■ — »

avait d'épais cheveux noirs rebelles, le front volontaire et intelligent, les mâchoires saillantes, la bouche grande, les yeux bruns, clairs, hardis, tout pétillants de jeunesse.

— Ma femme, dit Justin Curel en posant sa lanterne sur la huche, voici le fils de notre ancien président, M. de Baissimon,qui logera chez nous pendant quelques jours.

jyjme CUJ.Ç1 s'était brusquement levée, tout en ramassant dans son tablier ses ciseaux, son dé et sa couture. Rosette Curel l'avait imitée et regardait avec intérêt ce jeune comte de Boissimon qui tombait en pleine nuit, comme un héros de roman, dans leur modeste logis.

— M. Antoine, poursuivit Curel, est obligé de se cacher. . Personne ne Ta vu entrer et personne ne doit savoir qu'il est chez nous. Ainsi, ma mie, et toi. Rosette, tenez vos langues... Il y va de sa tête et de la nôtre... Maintenant, ma femme, dépêche-toi de mettre des draps dans le lit de la chambre d'ami... C'est là que M. de Boissimon habitera.

M™^ Curel, sans souffler mot, ouvrit une armoire, en tira une paire de draps et, prenant la lanterne, disparut par une porte latérale.

Rosette s'était rassise et maniait de nouveau l'aiguille ; Antoine de Boissimon s'approcha du poêle et y chauffa ses doigts gourds.

— N'avez-vous pas besoin de manger, monsieur Antoine ? demanda Ciirel.

— Merci, mon cher Curel, j*ai soupe avant de partir... En vérité, je suis confus de l'embarras que je vous donne.

— L'embarras n'est rien ; ce qui me tracasse, c'est de savoir comment vous sortirez de ce mauvais pas... Nous voyons de tristes choses, monsieur Antoine !

— C'estvrai, mon brave... Pour mapart,jepréférerais planter mes choux et lire tranquillement dans notre clos dcRembercourt... Mais la République une et indivisible en a décidé autrement.

— Les gens du comité vous ont traqué comme un renard et vous avez dû passer plus d'une mauvaise nuit ?

— Bah ! à mon âge on s'habitue à tout. Je suis philosophe, mon cher Curel^ je me console en pensant que plus tard, si j'en réchappe, j'aurai du plaisir à me rappeler le temps où je ne dormais que d'un œil et ou je ne mangeais que de deux jours l'un.

Rosette, cessant de coudre, regardait à la dérobée le jeune Boissimon. Il se tenait debout près du poêle, la tête rejetée en arrière, la lèvre souriante, le cou dégagé du col de chemise rabattu. Elle ne pouvait s'empêcher d'admirer ce gentilhomme dont la vie était menacée et qui parlait si insouciamment des mortels dangers auxquels il était quotidiennement exposé.

Sur ces entrefaites, M""® Curel rentra et annonça que la chambre était en ordre. Le comte souhaita le bonsoir aux deux femmes et le concierge raccompagna jusqu'à sa retraite.

— Votre chambre, dit-il, donne sur la côte... Vous éviterez donc d'allumer une clarté; il faut qu'on croie cette pièce inhabitée... Bonsoir, monsieur, tâchez de dormir, vous devez en avoir besoin.

Quand Curel revint dans la cuisine, il surprit les deux femmes en train de discuter avec animation.

— A propos de quoi vous chamaillez-vous ?

demanda-t-il, qu'est-ce qu'il y a ?

— Vous vous êtes mis, répliqua M""° Curel, une grosse épine au pied en recevant ce jeune homme et il est à souhaiter que le Comité ne vous en fasse

LA SAINTE-UATHERINE 145

pas repentir... Si vous m'aviez consultée...

— Moi, interrompit Rosette avec feu, je soutiens que papa ne pouvait agir autrement envers le fils de celui auquel il doit sa place.

— Rosette a raison, dit Curel d'un air soucieux ; d'ailleurs, c'est l'affaire de deux ou trois jours... Si seulement je pouvais me procurer un passeport pour M. Antoine, je l'aurais vite expédié à la frontière... Mais, voilà le diable ! comment manœuvrer ?

— Bast ! repartit Rosette, ça n'est pas si difficile que ça... Voulez-vous que je m'en charge ?

— En vérité, s'écria M""' Curel, cette petite a un aplomb qui me renverse !... Et, s'il vous plaît, mademoiselle l'écervelée, comment vous y prendrez-vous ?

— Je vous le dirai demain, murmura la jeune fille en pliant sa couture.

— En attendant, conclut le concierge, allez toutes deux vous mettre au lit pendant que je ferai ma ronde.

Il sortit et Rosette gagna le cabinet où elle couchait, à côté de la chambre de ses parents.

Elle demeura longtemps sans dormir, repensant à cette singulière visite qui, dans sa vie ca-

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sanière et peu accidentée, prenait de poétiques couleurs. Elle avait Timagination vive et précocement éveillée par la lecture de quelques romans à la mode. Ces livres, pleins de phrases sentimentales, de chevaleresques aventures et de héros au cœur sensible, avaient encore développé en elle une curieuse exaltation, qu'il n'est pas rare de trouver unie à un sens pratique et à une énergie vaillante chez les filles du Barrois. L'idée que ce joli garçon, héritier d'une des plus vieilles familles du pays, logeait à deux pas d'elle et que sa vie était menacée, fit travailler son jeune cerveau. Elle s'enthousiasma à la pensée de l'arracher aux griffes du Comité révolutionnaire et passa une partie de la nuit à rêver à la façon dont elle le sauverait.

Le lendemain matin, tandis que M. de Boissimon, son manteau sur les genoux, ses tablettes à la main, se remettait déjà à sa traduction à! Horace^ on heurta légèrement à sa porte. Il alla ouvrir et se trouva face à face avec Rosette, vêtue d'un déshabillé d'indienne, coiffée à la chinoise, avec des mèches folles qui lui retombaient sur ses oreilles.

Elle apportait au comte du café et des rôties. Elle lui expliqua que sa mère était au marché^

LA SAINTE-GATHERINE 147

son père au district, et qu'on Tavait chargée du déjeuner de leur hôte.

— Buvez votre café bouillant, monsieur le comte, cela vous réchauffera.

— Merci, mademoiselle, je suis déjà tout réchauffé par vos beaux yeux.

Elle rougit, fit une légère moue et ajouta :

— Avez-vous bien dormi, au moins ?

— A merveille ; je me suis éveillé au jour avec les idées si fraîches que j'en ai profité pour travailler.

— Travailler ?... à quoi ? demanda curieusement Rosette ; qu'est-ce que vous écrivez donc là }

— Des vers, mademoiselle Rosette.

— Vraiment... des vers ! s'écria-t-elle avec admiration»

Il était poète !... cela donnait un nouveau coup de fouet à son enthousiasme.

— Mais oui, répliqua Boissimon, je me console parfois de mes ennuis en alignant des vers... Voulez- vous que je vous en lise quelques-uns ?

— Oh ! dit la jeune fille, rouge jusqu'aux oreilles, je serais si contente !

Elle s'était assise, les mains sur les genoux, les yeux tournés vers Antoine, qui commença à lui

réciter une imitation de Tode à Thaliarque:

Vois les monts neigeux et l'arbre qui penche Sous le givre épais dont il est chargé ; Le fleuve est muet, la fontaine est blanche ; En un dur cristal leur flot s'est figé.

Chauffons-nous, jetons du bois sur la braise Et que Tâtre flambe ainsi qu'un soleil.

Pour nous mettre l'âme et le corps à Taise, Buvons un vieux vin lampant et vermeil !

Laissons faire aux dieux, qui tiennent l'espace, La terre et la mer en leur forte main ; Chaque jour qui luit est un jour de grâce, Sachons en jouir... qu'importe demain?

Tant que notre front verdoie et fleuronne, Dussions-nous partir au tomber du jour, Goûtons le plaisir que l'amitié donne, Et ia volupté des doux soirs d'amour.

Quand celle qui fuit et veut qu'on la suive, Trahie à la fin par son rire clair, Aux bras de l'amant demeure captive.

Et quand les baisers gazouillent dans l'air.. .

Rosette, la mine extasiée, joignait les mains, plus émue encore par la musique des mots que par le sens des vers.

— Qu'ils sont beaux ! murmura-t-elle enfin, on voudrait toujours les entendre... En avezyous écrit beaucoup ?

— Pas autant que je l'aurais voulu au milieu des alertes dont je suis redevable aux sans-culottes de Bar... Ah! soupira Antoine/ un coin bien calme, un refuge assuré où je pourrais rimer à tête reposée, ce serait le paradis ! . . . mais pour cela il faudrait gagner la frontière, et je n'ai point de passeport.

— Je vous en procurerai un , moi ! s'écria Rosette avec une flamme dans les yeux.

— Vous, mademoiselle ?... reprit-il étonné, et comment opérerez-vous ce miracle ?

— J'ai mon idée, répliqua-t-elleen s'accoudant familièrement au guéridon où Boissimon avait déposé sa tasse... C'est après-demain la Sainte- Catherine; vous savez sans doute que, ce jourlà, les filles ont coutume d'habiller la plus jeune d'entre elles en sainte, et de la promener de maison en maison, en faisant une collecte qui sert à défrayer le souper de la fête ?

— Oui, c'est iriême un de mes gais souvenirs d'enfance : quand, à la nuit, la Sainte-Catherine, vêtue de blanc, couronnée de roses, arrivait dans notre salon et nous débitait son compliment.

— Eh bien, après-demain mes amies et moi nous costumerons une petite fille en Sainte-Ca-

therine, et nous entrerons, sous prétexte de la montrer, dans la salle où se tiennent les membres du comité... Gémînel est parti pour Verdun, et c'est le seul à craindre; les autres crient beaucoup, mais ne mordentpas. Le vice^président Hussenot est un bon homme malgré ses airs bourrus, et, grâce à la Sainte-Catherine, je parviendrai bien à lui soutirer un passeport.

— Mais, objecta Antoine, il vous faudra donner le nom et le signalement de celui à qui est destiné ce passeport... Comment ferez- vous ?

— Ceci est mon secret, répondit-elle avec un malicieux sourire, fiez-vous seulement à moi.

— Vous êtes un ange ! s'écria-t-il, touché de rintérêt que cette aimable fille lui témoignait.

Il saisit la main de Rosette et la porta galamment à ses lèvres.

A cette démonstration inattendue, Rosette tressaillit, leva vers le jeune Boissimon ses grands yeux bruns attendris, puis s'esquivant, un doigt posé sur sa bouche :

— Soyez prudent, murmura-t-elle, à bientôt !

Le Comité révolutionnaire siégeait dans l'ancienne salle du conseil de la Chambre des Comptes du Barrois. Les logis ont, comme les livres, leurs destinées. Le vieux château avait eu jadis pour hôtes François II, Marie Stuart et les plus belles dames de la cour de Lorraine; Ronsard y avait rimé des mascarades et des épithalames. Là où des chœurs de jeunes seigneurs avaient chanté :

Quand Amour perdrait ses flammèches Et ses dards trempés de soucy, Il trouverait assez de flèches Aux yeux de ces dames icy,

on*entendait Cincinnatus Géminel déclamer ses motions révolutionnaires. Les jurons de Coco

Jacquot s'y mêlaient aux refrains entonnés dans la rue par les volontaires qui partaient pour rejoindre leurs bataillons.

Le 23 novembre 1793 (3 frimaire an II), il faisait un froid noir. Un jour blafard, tamisé par les vitres blanches de givre, éclairait mal la pièce haute de plafond, et tendue de verdures de Flandre. Sur Je fond assombri de ces antiques tapisseries se détachaient des ornements plus modernes : les bustes en plâtre de Lepelletier Saint-Fargeau et de Marat, la Déclaration des Droits de rhomme, et, au-dessus du fauteuil du président, un cartouche peint à la détrempe avec cette inscription : Vivre libres ou mourir.

En l'absence de Cincinnatus Géminel, l'imprimeur Hussenot occupait le fauteuil; renversés sur leur siège et somnolents, l'accusateur public et le commandant de la garde nationale se tenaient à ses côtés; non loin, Coco Jacquot, le relieur, fourrageait dans sa barbe en relisant une note griffonnée à la hâte. Les autres membres du comité s'égrenaient autour de la longue table verte en des poses nonchalantes, ruminant chacun la motion qu'il se proposait de faire et n'écoutant

que d'une oreille le procès-verbal bredouillé par le secrétaire.

— Citoyens, commença solennellement Memmie Hussenot, je dois d'abord vous donner connaissance d'une lettre de notre collègue Géminel, qui est allé épurer la société populaire de Verdun. Voici ce que me mande notre zélé président :

« Je te préviens que les parents, les amis et les complices des fédéralistes pullulent ici. Ils ont écrit à la Convention pour réclamer en faveur des conspirateurs et des traîtres; mais je vais déjouer leur nouvelle tentative...

— A propos des manœuvres tentées pour soustraire les suspects à la hache de la loi, interrompit sans façon Coco Jacquot, je demande la parole... Le Comité sait que nous sommes revenus bredouilles de notre tournée à Fains... Ce scélérat de Boissimon, que nous comptions pincer chez le maire Beaurain, avait pris de la poudre d'escampette... A mon avis, Beaurain s'est fichu de nous; il y a longtemps que je le connais, c'est un intrigant et un rusé coquin... Il possède à Véel une masure inhabitée où l'on aperçoit néan^ moins de la lumière toutes les nuits. Les imbé-

ciles de l'endroit prétendent qu'il y revient des fantômes, mais moi, j'ai la conviction qu'il y revient surtout des aristocrates et que c'est là où l'ex-calotin s'est terré comme un putois. Je demande donc que le Comité m'autorise à prendre avec moi quatre solides gardes nationaux. Nous irons aujourd'hui même à Véel, et je vous promets que nous en ramènerons le réfractaire Boissimon.

— Il n'y a pas d'opposition ? murmura sans enthousiasme M. Hussenot... Adopté.

Tandis que Coco Jacquot, battant le fer tout chaud, arrachait au commandant l'ordre de requérir les quatre gardes nécessaires à son expédition, on entendait dans le vestibule des frôlements de jupes et des chuchotements. C'était Rosette Curel et trois de ses amies amenant avec elles une petite fille en robe blanche, coiffée d'une couronne de roses rouges. Au moment d'entrer, elles hésitaient et se poussaient du coude :

— Ouvre donc, Claudine !

— Non, passe la première. Rosette !

Doucement la porte s'entr'ouvrit et les membres

du comité, ébaubis, aperçurent deux ou trois têtes féminines qui se hasardaient dans rentrebâillement.

— Voulez-vous voir la Sainte-Catherine ?

demanda Rosette de sa voix claire.

Cette proposition malencontreuse fut accueillie par des marques de furibonde indignation.

— A la porte I s*exclamait-on.

— Tas de femelles! hurla Coco Jacquot en

montrant le poing. Voulez-vous bien f le

camp !

Devant cette injonction, accompagnée de gestes significatifs, la porte se referma précipitamment et, dans le couloir, les quatre jeunes filles se regardèrent, désappointées.

— Je te Tavais bien dit qu'ils nous enverraient promener, murmura celle qui se nommait Claudine.

— C'est bon, répliqua Rosette, je les forcerai bien à nous recevoir. . . Ecoutez j*ai une autre idée. . .

Elle leur chuchota quelque mots à l'oreille et toutes coururent en riant vers la loge du concierge.

Une demi- heure après, en effet, elles revenaient à la charge, mais cette fois complètement transformées. L'ingénieuse Rosette les avait travesties en sans-culottes. Vêtues de robes blanches à

ceintures tricolores, coiffées du bonnet rouge, elles tenaient chacune une pique à la main.

Coco Jacquot, muni de sa réquisition, venait de quitter le comité quand, affublées de . ce costume, elles entrèrent délibérément dans la salle des séances.

— Citoyens, dit Rosette d'un air décidé, vous n'avez pas voulu voir la Sainte-Catherine, mais vous ne refuserez pas de donner audience aux déesses de la Liberté.

Un éclat de rire accueillit cette saillie, et le comité, désarmé, accorda les honneurs de la séance à ces quatre jolies filles parées des couleurs républicaines. On criait bravo ! on les embrassait à la ronde.

— A la bonne heure ! dit l'imprimeur Hussenot, dont la mine bourrue s'était épanouie, vous avez dépouillé les emblèmes de la superstition pour revêtir les insignes patriotiques... Tous mes compliments, jeunes citoyennes !

Sous de gros sourcils broussailleux, les yeux du vice-président pétillaient à la vue de ces jeunesses fraîches et appétissantes.

— Viens ici, Rosette Curel, continua-t-il, sais-tu que tu es jolie à croquer dans ce costume?

Il la fit asseoir paternellement sur ses genoux et lui pinça la joue, pendant que les autres jeunes filles riaient avec ses collègues.

— Si tu veux nous chanter la Carmagnole^ ajouta-il, je te donnerai un assignat pour acheter des gâteaux et boire à la santé de la République.

— Merci, murmura Rosette, nous n'avons pas besoin d'argent, citoyen... Je vous chanterai la Carmagnole gratis, si vous voulez bien m'accorder une chose. . .

— Eh ! quoi donc, la belle enfant ?

— Un passeport.

— Un passeport? s'exclama Memmie Hussenot en redevenant grave, et pour qui, citoyenne î

— Pour moi et pour mon fiancé Pierre Drouin, volontaire au bataillon de la Haute-Marne...

Il a été blessé à Wattignies, et on lui a volé ses papiers pendant sa convalescence. Il aura besoin d'un passeport en règle pour rejoindre son bataillon, qui est à l'armée de la Moselle... Moi je suis triste de le voir partir et je désirerais l'accompagner jusqu'à Longuyon.

— Hum!... Tu es si mignonne que je ne voudrais pas te refuser, mais il faut, avant tout, que je voie ton fiancé et que je l'interroge...

Amène-le moi ici après la séance. Si ses réponses sont celles d'un patriote rectiligne, je te signerai ton passeport,

— Merci citoyen. Et la Carmagnole?,,.

demanda Rosette, dont le cœur battait violemment.

— Tu nous la chanteras une autre fois ; nous sommes en retard, et les affaires du pays avant tout... A tantôt !

En quittant la salle du Comité, Rosette congédia ses amies et courut dans la chambre où Antoine de Boissimon se morfondait. A la vue de cette toilette jacobine, le jeune homme ouvrit de grands yeux.

— Seigneur ! comme vous voilà faite !

Elle lui expliqua le stratagème dont elle s'était servie pour s'introduire au Comité.

— J'aurai votre passeport, dit-elle.

— Vraiment? alors vous êtes non seulement un ange, mais une fée.

— J'ai été obligée de mentir, ajouta Rosette en devenant très rouge, j'ai dit que nous étions fiancés et que nous devions nous marier à la paix.

Il tourna ses yeux vers elle avec une expression

admîrative, et pendant quelques secondes leurs regards se fondirent Tun dans l'autre.

— Sur mon honneur ! s'écria-t-il gaiement, je ne pourrais choisir une plus adorable fiancée...

— Ne plaisantez pas, interrompit-elle, nous ne sommes pas encore haut la côte ; le vice-président Hussenot veut vous parler, et c'est là qu'est le danger... S'il allait vous reconnaître ?...

— Il ne m'a jamais vu... Au district, il est vrai, on a mon signalement, mais, depuis que je cours de gîte en gîte comme un camp volant, ma barbe a poussé, j'ai bruni, et quand je me regarde dans un miroir, fagoté comme je suis, je ne me reconnais plus moi-même.

— N'importe, quand nous serons devant Hussenot, n'oubliez pas que vous vous appelez Pierre Drouin, volontaire au bataillon de la Haute- Marne, et que vos papiers vous ont été volés après la bataille de Wattignies... Il est convenu que vous allez rejoindre l'armée de la Moselle et que je vous fais un bout de conduite jusqu'à Longuyon... Répétez-moi bien tout ça, d'abord, afin qu'il n'y ait point d'erreur.

Il répéta docilement sa leçon, tout en baisant tendrement les mains de sa protectrice, puis, à

la tombée du jour, Rosette fit endosser à M. de Boissimon une de ces blouses bleues à lisière rouge, comme en portaient les volontaires, et ils se rendirent ensemble à la salle du Comité.

Ils trouvèrent Hussenot en train de se promener méditativement de long en large. L'aplomb et la bonne grâce de Rosette en avaient imposé au solennel imprimeur. Il ne croyait pas que la petite fille d'un concierge pût tromper un administrateur du Département; néanmoins il jugeait prudent et correct de se renseigner par lui-même.

— Citoyen président, dit Rosette en lui présentant Boissimon qu'elle tenait par la main, voici Pierre Drouin, mon fiancé.

On avait allumé deux lampes, mais elles n'éclairaient qu'une faible partie de la vaste salle et Rosette avait eu la précaution de rester dans la zone d'ombre. Hussenot interrogea gravement le jeune homme qui répondit sans se troubler.

— Tu es donc le bon ami de Rosette ? s'exclama l'imprimeur; mes compliments, heureux coquin, je voudrais être à ta place!... Comment as-tu perdu les papiers qui constataient ton identité î

— On me les a volés dans une auberge où j'étais entré poiir me rafraîchir; j'ai idée, ajouta hardi-

ment Boissimon, que le coup a été fait par quelque traître qui se sera servi de mon congé pour tromper les autorités.

— Et quand comptes-tu épouser la citoyenne Curel ?

— A la paix, citoyen, quand nous aurons vaincu les ennemis de la nation.

— C'est bien, mon brave ! . . . Tu n'auras pas longtemps à attendre, ajouta Hussenot avec un éclair dans les yeux. Les nouvelles sont bonnes : les Vendéens vont être écrasés par Kléber, Hoche poursuit Brunswick l'épée dans les reins... Avant peu le sol de la patrie sera purgé des étrangers qui le souillent.

Le vieil imprimeur ôta son chapeau.

— Vive la République ! dit-il en manière de péroraison.

Et il y avait dans son geste une telle dignité, dans sa voix un tel accent de sincère patriotisme, que Boissimon en fut remué. Réfléchissant au dévouement de la jeune fille du concierge, au naïf enthousiasme de ce petit bourgeois épris de liberté, il se sentit effleuré par le souffle des idées nouvelles et fut obligé de convenir, un moment, que les républicains avaient, eux aussi, Tâme

102 LA sainte-cathp:rine

élevée et le cœur vaillant. Empoigné par son émotion, il serra la main de l'imprimeur Jacobin.

Memmie Hussenot revint s'assoir à la table verte, remplit une formule imprimée, y apposa le timbre du Département et la tendit à Rosette.

— Voici le passeport, reprit-il, vous pourrez partir demain... Soyez sages, enfants; dès que la paix sera signée, je vous marierai moi-même à l'autel de TAgriculture... En attendant, au nom de la République, ajouta-il pompeusement, je vous engage l'un à l'autre. . . Donnez-vous le baiser des fiançailles.

Et comme Rosette et Boissimon hésitaient :

— Embrassez-vous donc, sacrebleu ! s'écria-il, je suppose que ce ne sera pas la première fois...

Sans se faire prier davantage, Antoine saisit la taille de la frissonnante Rosette et lui mit sur les joues deux savoureux baisers. Puis, aussi troublés l'un que l'autre, ils prirent congé de Memmie HuSsenot. •

Dès que le jeune homme eut regagné sa cellule, Rosette prépara tout pour le départ, puis alla trouver ses parents et leur dit, triomphante :

— J'ai obtenu du vice-président Hussenot un

passeport pour M. de Boissimon, nous partirons tous deux demain avant le jour.

— Comment tous deux ? se récria M""* Curel abasourdie.

— Oui, je l'accompagnerai jusqu'à la frontière; c*est plus sûr, car le parsseport est pour nous deux... Nicolas Ghastel, mon frère de lait, nous conduira dans sa carriole et me ramènera le lendemain.

— C'est de la folie! protesta M'^'Curel, scandalisée, est-ce donc convenable qu'une fille de ton âge coure les chemins en compagnie d'un étranger?

— J'ai dit à M. Hussenot que cet étranger était mon fiancé, répliqua Rosette, sans cela je n'aurais rien obtenu... Il faut que je joue mon rôle jusqu'au bout.

— Mais...

— Préférez-vous que M. de Boissimon reste ici et que Coco Jacquot le trouve chez nous un de ces matins ?

— Allons, allons, ajouta le père Curel, qui tenait surtout à se débarrasser d'un hôte dangereux, laisse Rosette agir à sa guise, ma femme ; c'est une honnête fille et tu sais bien qu'on peut se fier à elle.

Le lendemain matin, à quatre heures, Rosette et Antoine montèrent dans la voiture du frère de lait; celui-ci, sur le siège de devant, maintenait le cheval, tandis que les deux jeunes gens s'asseyaient sur des bottes de paille disposées sous la bâche de toile. Rosette avait mis à son blanc bonnet lorrain une cocarde tricolore et s'était emmitoufflée dans sa pelisse à capuchon. Elle avait procuré à M. de Boissimon un costume de sans-culotte qui le déguisait complètement : large pantalon de laine noire, courte veste pareille, gilet tricolore, bonnet rouge et un énorme sabre en bandoulière.

Le jour ne commença à poindre que lorsqu'ils eurent gagné les bois de Naives. Durant la nuit,

le ciel s'était éclairci, et, lorsque le soleil se leva, la forêt leur apparut toute couverte de givre. Pas un rameau, pas un buisson qui ne fiit constellé de blanc. Cette blancheur duvetée, s'étendant jusqu'aux profondeurs de la futaie, avait quelque chose de tendre et de recueilli qui s'accordait avec les intimes pensées de Rosette. Elle était en proie à une rêveuse exaltation ; le contentement d'avoir mené à bien son entreprise, le charme de voyager vers l'inconnu en compagnie de ce jeune gentilhomme qu'elle venait de sauver, lui rosaient les joues et rendaient ses yeux bruns plus lumineux.

Le scintillement du soleil d'hiver dans les arbres diamantés de givre, la conscience d'avoir échappé à un danger sérieux et la société de cette gentille compagne, agissaient également sur Antoine de Boissimon. Avec l'aube il avait retrouvé sa bonne humeur et son enjouement, assaisonnés d'une pointe de galanterie émue et reconnaissante.

— Voyez, dit-il à Rosette, la forêt a mis ses habits blancs pour célébrer nos fiançailles, car il n'y a pas à vous en dédire, nous voilà fiancés, et fiancés devant un administrateur du Département I

iO^ LA SAINTE-CATHERINE

— Chut ! répliqua-t-elle, confuse, ne parlons plus de ça... Je suis déjà assez honteuse de.m'être donnée pour ce que ie ne suis pas, mais je n'avais pas le choix des moyens... Maintenant que vous voilà hors de danger, il faut oublier mon indiscrétion.

— Dieu me garde de Toublier, non plus que le signalé service que vous m'avez rendu !... Quoi qu'il arrive, je me souviendrai toujours de vos bontés et de ce délicieux baiser pris à la barbe des bustes de Marat et de Le Pelletier.

Ces derniers mots redoublaient la confusion de Rosette. Sans s'apercevoir de son trouble, Antoine de Boissimon la questionnait affectueusement sur ses occupations et ses plaisirs dans le maussade logis de l'ancien château. Peu à peu, Rosette devenue plus confiante, lui donnait de naïfs détails sur sa vie : elle avait été élevée au couvent des Annonciades ; maintenant elle restait près de sa mère et passait de longues heures à coudre ; les jours de décadi, elle allait se promener dans les bois avec ses amies, et parfois, en hiver, elles se réunissaient chez l'une d'elles pour goûter et danser des rondes... C'étaient tous ses plaisirs. A son tour, elle interrogeait timidement

LA SAINTE-GATHERINE 167

son compagnon sur ses années de séminaire, et il lui avouait en riant qu'il n'avait jamais eu la vocation ; il lui racontait ses nuits passées en plein bois pour échapper aux poursuites des agents du comité révolutionnaire. Elle frémissait, s'indignait,et admirait qu'il eût conservé son inaltérable gaieté au milieu de tant de traverses. Au récit des misères de ce poète gentilhomme, le jeune cœur de Rosette était sourdement agité d'une émotion non encore éprouvée, faite de tendresse et de pitié.

Tout en causant, ils avaient atteint Souilly et, après avoir fait viser leur passeport, s'étaient arrêtés pour déjeuner à l'auberge ; le frugal repas pris en tête à tête, tandis que leur conducteur mangeait à l'écurie en soignant son cheval, établissait entre eux une plus étroite familiarité. Lorsque la carriole repartit, et que le cheval bien avoine trotta sur la route, les deux jeunes gens serrés l'un contre l'autre devisaient avec plus d'abandon, et Antoine devenait plus empressé.

Son séjour au séminaire et la hasardeuse existence de proscrit qu'il avaitmenée depuis^ l'avaient peu blasé sur le chapitre de Tamour. Aussi com^

mençait-il à fleureter sérieusement avec Rosette. Pour lui plaire, il mettait en œuvre cette galanterie délicatement raffinée, qui faisait pour ainsi dire partie de Téducation des jeunes gens de famille à la fin du dix-huitième siècle ; badinage aimable et souriant, léger comme un nuage de poudre, où l'esprit avait plus de part que le cœur; déclarations flambantes comme un feu de paille, dont la sensualité était voilée sous de mythologiques images. Rosette était étourdie par ce langage tout nouveau pour elle 5 elle en savourait doucement le subtil parfum qui la grisait comme un capiteux bouquet de jasmin.

On avait décidé d'éviter Verdun où Géminel jouait en ce moment au proconsul et où on eût couru risque de le rencontrer. Par des chemins de traverse, Nicolas Chastel avait dirigé la carriole sur Charny et Bras, où Ton avait repris la route de Longuyon.

Maintenant on traversait de vastes plaines nues et désertes, dont le soleil déjà oblique empourprait la neigeuse blancheur. On ne rencontrait personne. Au long des berges, parfois, un noir vol de corbeaux se levait, tourbillonnait puis derechef s'abattait sur la neige. Pas un bruit.

sauf les claquements de fouet du conducteur et l'enjôleur susurrement des douceurs que Boissimon chuchotait presque à l'oreille de la jeune fille.

Rosette sentait son ccçur se prendre. Sa gorge se serrait, une délicieuse faiblesse Talanguissait ; en même temps, elle regardait avec anxiété le soleil disparaître, les champs s'embrunir. Devinant, sans oser les regarder, les yeux brillants de son voisin, elle s'attendait à chaque instant à ce que, enhardi par l'obscurité, il devint irrésistiblement pressant. Heureusement on arriva à Damvillers et, troppeusùre d'elle-même, la jeune fille résolut de ne pas poursuivre ce périlleux voyage.

Après qu'on eut soumis le passeport au visa et soupe rapidement, elle s'entretint un moment à part avec son frère de lait et tous deux allèrent ensuite rejoindre Antoine de Boissimon, qui se promenait près de l'auberge.

La lune s'était levée et découpait nettement sur le chemin l'élégante silhouette du jeune comte. Rosette lui prit le bras, Nicolas Chastel marcha discrètement à une vingtaine de pas en avant et ils gagnèrent la grande route .

— Monsieur de Boissimon, dit soudain la jeune

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fille, vous n'êtes plus qu'à cinq lieues de la frontière... Mon frère de lait qui connaît les chemins, vous y conduira cette nuit et reviendra me prendre ici quand vous serez en sûreté... "

— Quoi ! interrompit-il désappointé, vous me quittez, cruelle ?

— Il le faut, murmura-t-elle en détournant la tête, j'ai promis de rentrer demain chez nous... D'ailleurs vous pouvez vous fier à Nicolas. En marchant bien, vous serez avant minuit à Torgny, dans le Luxembourg belge.

— Eh ! s'écria-t-il impétueusement, que m'importe d'être en sûreté là-bas, si j'y languis sans vous ?...Ma mignonne Rosette, pourquoi nous séparer sitôt?... La vie est si courte, les belles heures durent si peu, goûtons-en la volupté ensemble sans nous inquiéter du lendemain... N'êtes-vous pas ma fiancée et le bonhomme Hussenot ne doitil pas nous marier à l'autel de l'Agriculture ? Laissez-moi rêver ce joli rêve le plus longtemps possible !

S'il avait mis dans cette prière moins de galante poésie et plus de passion, peut-être Rosette aurait-elle succombé, car elle l'aimait et son cœur se déchirait à l'idée d'une séparation* Mais

le ton léger d'Antoine arrêta l'élan de la jeune fille ; son instinct lui dit qu'il y avait dans tout cela plus de caprice égoïste que de sérieux amour.

— Non, répondit-elle tristement en quittant le bras de Boissimon, vous savez bien que ces fiançailles-là n'étaient qu'une plaisanterie. Je ne suis pas faite pour vous, et vous êtes d'un monde où je ne puis pas entrer... Quittons-nous, monsieur le comte, heureux voyage et adieu !

— Ah ! protesta-t-il plus ému cette fois, ne nous quittons pas ainsi... Laissez-moi vous dire que vous êtes aussi bonne que charmante et que je vous garderai une reconnaissance éternelle... Permettez au moins à votre fiancé d'un jour de vous embrasser une dernière fois.

Elle lui tendit chastement le front, puis se recula dès qu'elle eut senti ses lèvres.

— Adieu ! répéta-t-elle très bas, ne perdez pas de temps.

— Un instant encore, reprit-il en fouillant dans la poche de sa veste d'où il tira un petit volume relié en maroquin rouge, avec des armoiries sur le plat... Tenez, mademoiselle Rosette, prenez mon Horace comme souvenir; c'est tout ce que

je possède de précieux, ce livre a été pour moi tous ces temps-ci un ami fidèle...

— Merci, balbutia-t-elle, les larmes aux yeux, mais c'est un trop gros sacrifice... Il vous manquera là-bas.

— Non, non, gardez-le... Vous me le rendrez quand je reviendrai au pays... Au revoir, adorable Rosette !

Il s'éloigna, rejoignit son guide, et tous deux s'effacèrent bientôt dans la nuit...

Rosette ne le revit plus. Il gagna l'Autriche, y prit du service, et grâce à la maison de Lorraine, y fit un brillant mariage. M"® Curel se maria ellemême cinq ans après ; elle épousa le successeur de son père à la conciergerie du Département. Mais ce fut un mariage de pure convenance, et toujours, au recoin le plus intime de son cœur, elle conserva la chère mémoire d'Antoine de Boissimon. A chaque retour du 23 novembre, en entendant passer les Sainte-Catherine vêtues de blanc, elle ne pouvait s'empêcher de soupirer. Mystérieusement, elle tirait du fond d'une armoire rElzévir de maroquin rouge. Elle ne comprenait rien au latin d'Horace, mais à chaque

page elle revoyait les yeux bleus souriants d'Antoine, Tobscure salle des séances où Memmie Hussenot les avait fiancés, la route neigeuse où ils s'étaient dit adieu et l'amour né en pleine Terreur ressuscitait, vêtu de blanc, et couronné de roses, comme les Sainte-Catherine de la rue.

— Tien3, Le Chantre, écoute ce que dit le Figaro : « Un renseignement très intéressant pour les collectionneurs nous est envoyé par un abonné :de la Bretagne. Notre correspondant affirme avoir vu dans un manoir du xvi® siècle, situé aux environs de Douarnenez, entre Pont- Croix et la pointe du Raz, un portrait de Marguerite de Valois, peint par François Clouet...»

— Fichtre!... un Clouet... tu crois ça, toi ?

— Laisse-moi donc 'achever : « Ce portrait qui représente la reine Margot à dix -huit ans, de trois quarts, les cheveux frisottés et relevés

sur les tempes, serait celui que Nicot, l'ambassadeur de France à Lisbonne, remit à don

Sébastien quand il fut question d'une alliance avec le Portugal... Ce n'est pas, du reste, le seul intérêt qui s'attache à ce manoir breton, perdu en pleinelande.il paraîtrait que c'est dans cette même demeure que les Girondins Pétion et Barbaroux, errant en Bretagne et proscrits après le 3i mai, auraient trouvé un asile en 1793, — Les amateurs sont avertis ».

— Diable !... Et le nom de ce manoir historique ?

— Le journal ne le dit pas, répondit le jeune homme qui venait de lire ce passage. .

— Le correspondant a oublié d'éclairer sa lanterne !

Cette conversation avait lieu un matin d'août, dans un atelier situé au rez-de-chaussée d'un vieil hôtel du quai Bourbon, entre deux hommes encore jeunes, qui flânaient en veston de travail, dans la grande pièce haute de plafond, dont les murs étaient entièrement couverts d'études et de tableaux. Par les deux larges fenêtres, une lumière gaie et limpide pénétrait librement et éclairait en plein les figures très dissemblables des deux interlocuteurs.

Celui qui avait lu le journal, et qui se nom-

mait Jacques de Vandières, était un grand garçon d'une trentaine d'années, de belle tournure, à la voix chaude et sonore, aux yeux lumineux, aux cheveux d'un noir bleu et à la barbe noire, frisée comme celle d'un dieu assyrien. Très poète et possesseur d'une fortune indépendante, il avait la chance de pquvoir s'absorber dans le culte de son art sans être troublé par le souci du pain quotidien ; aussi connaissait-on de lui une série, malheureusement trop peu nombreuse, d'impeccables sonnets , aux belles rimes rares, exquises, resplendissantes comme des pierres précieuses enchâssées dans de l'or.

L'autre, qui répondait au nom de Francis Le Chantre, et qui, en ce moment assis devant un chevalet, retouchait finement une étude de dessous de bois avec un coin d'étang, faite la veille aux environs de Paris, était petit, maigre, alerte, avec un profil d'oiseau, l'œil émérillonné et la bouche gourmande, sous une moustache coupée en brosse. Il pouvait avoir quarante ans, paraissait plus jeune que son âge et joignait à une physionomie très mobile cette gesticulation expressive, toute spéciale ^ux artistes et surtout aux peintres. Léger comme un oiseau, Francis

Le Chantre traversait les chemins de la vie en les effleurant du bout de Taile, et ne s'y posait quejorsqu'il trouvait une place ensoleillée à son gré. Pour lui, il n'y avait de sérieux au monde que ce qui touchait à son art. Le reste, philosophie, politique, morale, était classé dans la catégorie des choses prosaïques et ennuyeuses.

Trouver un ton juste, faire chanter une gamme de couleurs, rendre avec précision un jeu de lumière, c'était son unique préoccupation.

Il produisait peu , travaillant mystérieusement et minutieusement ; de temps en temps il arrivait avec un paysage très poussé, plein de détails très délicats et très vrais. Il le vendait fort cher et vivait là-dessus pendant des mois, satisfaisant voluptueusement une enfantine sensualité de poète, plus éprise de la sonorité des mots que de la réalité des choses. Son enthousiasme montait comme une mousse de Champagne, à propos d'une fleur nouvelle, d'un beau vers, d'un joli profil de femme; et, de même, cette exaltation tombait à plat pour un rien : un ton boueux, une fausse note, une pluie intempestive...

— Hein ! reprit Jacques de Vandières en allu-

mant une cigarette, un Clouet inédit, quand nous n'en avons que deux authentiques au Louvre, qu'est-ce que tu dis de ça ?...

— Je dis que tout est possible.., seulement l'entrefilet de ton journal ressemble à une charade dont on ne donne pas le mot... Il y a peutêtre cinquante manoirs perdus dans la lande, entre Douarnenez et la pointe du Raz; allez donc chercher là-dedans ce Clouet problématique !

— Oui, mais nous avons un point de repère précieux : le manoir en question est celui qui a donné l'hospitalité aux Girondins, et, dans le pays, tout le monde l'indiquera... Ce serait curieux si nous découvrions un troisième Clouet, et surtout le fameux portrait de Marguerite de Valois, peint à une époque où elle était dans la prime fleur de sa jeunesse, dans le plein de son amour pour Henri de Guise. — Allons, Francis, tentons Taventare... Nous nous demandions ce matin où nous pourrions bien passer notre automne. Partons pour la conquête du Clouet..; allons à Douarnenez !

— Au fait, la Cornouaille, les champs de blé noir, les filles aux yeux pers et aux coiffes

blanches, les manoirs enfouis dans les bois de hêtres, ça me va... J'en rapporterai des motifs savoureux... Va pour Douarnenez !

Ils étaient tous deux les hommes des résolutions promptes et des voyages improvisés. L'après-midi fut employée à préparer les valises, les sacs de touristes et tout l'attirail de peinture nécessaire à Le Chantre. Le soir même ils prenaient le train de Bretagne, et le lendemain, vers midi, ils débarquaient à Quimper. Ils ne s'attardèrent dans la ville de saint Corentin que juste le temps nécessaire pour déjeuner, visiter la cathédrale, les vieilles façades de la rue Kéréon, et la futaie de hêtres qui descend en pente vers rOdet ; puis ils Jouèrent une voiture qui les cahota doucement, au trot de deux bidets bretons, pendant quatre bonnes heures, de sorte qu'ils n'arrivèrent à Douarnenez qu'à la tombée du jour.

Quand Jacques de Vandières et Francis Le Chantre pénétrèrent dans la longue salle à manger de rhôtel du Commerce, on commençait seulement à servir et les commensaux arrivaient

LE PORTRAIT 18â

leiitement, les uns après les autres, prendre leur place accoutumée à la table en fer à cheval, autour de laquelle . deux Bretonnes en coiffes de mousseline couraient, les bras chargés de piles d'assiettes. Autant qu'en purent juger les deux amis après un premier coup d'œil, les convives,, mâles et femelles, étaient tous des artistes.

Les hommes alertes, jeunes et barbus,, avaient comme un air de famille : même toilette sans prétention, mêmes physionomies observatrices, gouailleuses et bon enfant, avec ces clignements d'yeux familiers aux paysagistes. Les femmes, exhibaient des types plus divers et plus tranchés. Il y avait là des Suédoises aux cheveux couleur de lin, aux gros yeux limpides, aux faces honnêtes et roses ; — des Anglaises au mentoa fuyant, aux incisives saillantes , aux sourcils, rares et aux cheveux roux tordus en colimaçon ; — des Russes aux yeux félins, à la taille dégingandée, aux cheveux coupés courts, aux allures décidées et garçonnières...

— Toutes figures exotiques, pas un minois français ! murmurait Le Chantre en dépliant sa serviette.

Les nouveaux venus, encore ébaubis de leur

fatigant voyage, étaient allés tout bonnement s'asseoir sur deux chaises vides, au centre du fer à cheval, sans se soucier des mines étonnées de leurs voisins : tout à coup Jacques sentit un doigt effleurer son épaule, tandis qu'une jolie voix musicale disait derrière lui :

— Pardon, monsieur, mais vous avez pris nos places.

Il se retourna en rougissant et se trouva en présence d'une jeune fille d'une vingtaine d'années, escortée d'une chambrière un peu plus âgée, qui portait le costume et la coiffe des filles de Fouesnant.

Après s'être confondu en excuses, il tira Francis par la manche et ils allèrent honteusement s'asseoir à l'autre bout du fer à cheval.

• — Une gaffe pour commencer, murmurait Le Chantre, joli début !...

— As-tu remarqué la jeune fille ? demanda Jacques en s'installant à sa nouvelle place.

— Ma foi, non, j'étais trop furieux d'avoir à déménager. Qu'a-t-elle donc de particulier ?

— Eh bien, mon cher, c'est le Clouet demandé... Regarde-là, quand tu le pourras... Elle est charmante, on dirait une tête du xvi° siècle,

et bien française, celle-là, avec ses frisons de cheveux châtains relevés sur les tempes, ses yeux noisette, son nez mignon, sa bouche aux lèvres railleuses et spirituelles !

Pendant tout le dîner, ils se démanchèrent le cou pour essayer d'apercevoir la jeune fille, mais elle était masquée par la tête des autres convives 5 à la fin du dessert seulement, quand les commensaux commencèrent à s'éparpiller, ils purent voir l'inconnue qui traversait la salle de biais.

— Sapristi, tu as raison ! chuchota Le Chantre émerveillé, ça y est tout à fait; la coiffure, la coupe de la figure; et jusqu'au corsage bouillonné qui est taillé à la mode du temps des Valois !... Il me semble voir un sonnet de Ronsard en chair et en os :

Un col de neige, une gorge de lait, Un cœur jà mûr en un sein verdelet, En dame humaine une beauté divine...

Et Toreille?... As-tu admiré Toreille,.. rose et nacrée comme un coquillage d'amour ?

Ils s'étaient levés de table ; comme ils demandaient leur chambre, on leur apprit que l'hôtel

était plein et qu'on était obligé de les loger en ville. Il leur fallut donc suivre un garçon d'écurie qui portait leur bagage, et se traîner à travers un dédale de rues caillouteuses, noires et imprégnées d'une nauséabonde odeur de rogue, jusqu'à une petite maison blanche et tranquille, située à Plô-Mar, presque à la campagne.

Là, ils trouvèrent enfin deux chambres et deux bons lits, où ils s'endormirent à poings fermés, car ils étaient rompus de fatigue.

Le lendemain, dès le fin matin, Jacques s'éveilla le premier et, à peine habillé, courut ouvrir sa fenêtre.

La maison donnait sur le port de pêche, d'où montaient des cris d'enfants à travers les blanchâtres transparences de la brume.

Dans le fond, le brouillard commençait à être moins dense, et de longs rais de soleil caressaient de leur lumière rosée la paroi d'un mur de roches où serpentait un sentier escarpé, que des laveuses remontaient a.vec leurs baquets pleins de linge. — Peu à peu le soleil buvait la brume et découvrait un adorable paysage de mer.

Au-dessous d'un premier plan' gazonneux, dans un encadrement de hêtres et de frênes, la

baie ruisselante de clarté s'étalait sous les yeux de Jacques. Une délicate nuance azurée en colorait la surface tranquille, tandis qu'au loin une vapeur argentée en masquait encore la profondeur. Les houles de buées opalines rampaient au long des côtes et empêchaient d'en distinguer la base, mais les sommets des collines émergeaient en plein soleil, et à gauche, le double mamelon du Méné-Hom se détachait baigné d'une tendre couleur lilas. Des mouettes blanches planaient dans le ciel d'un bleu de turquoise et des voiles blanches couraient sur la mer, qui s'azurait à chaque instant davantage.

Jacques était ému et ébloui. Ces verdures trempant presque dans la mer, cette ville sortant de la brume, cette immense baie bleuissante, ces montagnes dorées, ce divin mariage des arbres, du ciel et de l'eau, c'était beau comme le plus beau rêve î

Mais il n'était pas au bout de ses émerveillements; tandis qu'il admirait cette baie si splendidement encadrée, la fenêtre voisine de la sienne s'ouvrit, et la jeune fille aux yeux couleur de noisette, le joli Cloiiet de la veille, se pencha à demi sur le rebord de granit. — Ses cheveux crêpelés

188 LE POKTRAIT

et dénoués tombaient sur ses épaules et faisaient mieux ressortir la blancheur rosée de son teint, la claire flamme de ses yeux et le rouge sourire de ses lèvres spirituelles. Sans se douter de la présence de Jacques qui se dissimulait de son mieux, elle avança encore un peu plus la tête, puis levant les yeux vers une lucarne située immédiatement au-dessus de sa croisée, elle appela gaiement :

— Mariannic!

— Mademoiselle Renée ?

— Habille-toi, ma fille, tu sais qu'il nous faut partir de bonne heure, si nous voulons arriver à Sainte-Anne pour la messe.

— Vous voulez donc retourner au pardon encore aujourd'hui ?

— Oui, cela m'amuse... Pourquoi ris-tu si haut, impertinente.^

— Parce que je me souviens que, chez nous, il y a des pardons où on va en pèlerinage pour demander un mari, et que peut-être bien Sainte- Ann-î-la-Palud accorde les mêmes grâces...

— Mariannic !

— Je sais bien que mademoiselle est assez jolie pour que les maris viennent tout seuls la

trouver; n'empêche pas que ça ne coûte rien de demander...

— Tais-toi et prépare-toi, nous partirons à huit heures.

A ce moment, Jacques jugea à propos de tousser et de se montrer. La jeune fille jeta un rapide coup d'œil vers la fenêtre voisine, reconnut le monsieur de la table d'hôte et se retira précipitamment.

Jacques se hâta d'aller réveiller Le Chantre qui dormait profondément.

— Debout! lui cria-t-il, commentas-tu le cœur de dormir par un temps pareil?

— Rien ne presse, répondit Tautre en maugréant, où veux-tu aller si matin ?

— A Sainte- Anne-la-Palud où il y a un pardon; or, les pardons amènent un concours de gens de tous les coins du pays, et nous ne pourrons manquer d'y avoir des renseignements sur Je fameux manoir des Girondins... En route!

Une heure après, étendus dans une barque,

ils gagnaient à travers la baie la petite rivière de

Sainte-Anne. La mer était unie comme une glace

et d'un beau bleu soyeux ; le voyage ne fut qu'une promenade. Après avoir gravi les berges de la rivière, Jacques et Francis entendirent des sons de cloche et virent la flèche de Sainte-Anne pointer dans la plaine. L'église est isolée dans une lande marécageuse qui domine la baie. De tous côtés des troupes de pèlerins se dirigeaient vers le lieu du pèlerinage. Des paroisses entières, conduites par le recteur, débouchaient des chemins creux et défilaient processionnellement. Du plus loin que chaque procession apercevait le clocher de Sainte-Anne, hommes, femmes et enfants s'agenouillaient pieusement et entonnaient des cantiques. Plus on approchait et plus la ferveur redoublait. Des femmes, les bras en croix, faisaient cinq ou six fois, sur leurs genoux, le tour de l'église en balançant leur chapelet. A Tintérieur, des centaines de cierges s'allumaient incessamment autour de la statue de la sainte. — La nef était pleine, et ceux qui n'avaient pu y trouver place priaient au dehors, à deux pas des tentes où Ton vendait du cidre, de Teau-de-vie et des crêpes de blé noir. Tous les costumes de la Côrnouailles se mêlaient dans cette foule dévote. A côté des bérets et des cottes tannées des

marins, les vestes des gars de Ploa-Ré, de Pont- Croix et de Loc-Ronan mettaient des taches de bleu-clair. Les chapeaux ronds à larges bords et à rubans de velours s'agitaient au milieu des coiffes de mousseline des sardinières de Douarnenez, des fraises tuyautées de Quimper, des cols* capuchons de Châteaulin ou des collerettes plissées des femmes de Concarneau. Çà et là un homme de Pont-l'Abbé étalait fièrement ses vestes superposées, où se détachaient des liserés de laine aux couleurs vives et parfois un saintciboire brodé dans le dos. Parmi cette bigarrure de costumes, les enfants^grouillaient : les filles, habillées comme de petites femmes, les garçons, couvrant d'un béret bleu leur tête frisée et montrant leur peau hâlée par les trous d'une culotte en lambeaux. Des mendiants : manchots, aveugles, culs-de-jatte, braillaient des complaintes bretonnes et se traînaient à travers la foule.

Tout à coup la cloche tinta de nouveau, les portes de l'église s'ouvrirent toutes grandes et une longue procession défila dans la plaine : — Ce furent d'abord des femmes aux collerettes empesées, tenant chacune un cierge allumé à la main; puis deux vieux Bretons aux cheveux blancs, en

veste bleue et en braies, battant avec conviction une marche religieuse sur leur tambour; puis la statue dorée de la sainte, portée par des filles en blanc et précédée de bannières. Le clergé venait ensuite, entonnant des litanies, et derrière, sur deux rangs, des files de paysans aux mentons ras, aux figures austères et énergiques. Tous les pèlerins épars dans les sentiers tombaient à genoux, et, aux roulements des tambours, aux tintements des cloches, l'immense procession montait lentement vers le Calvaire. Les silhouettes des coiffes blanches et des têtes nues se découpaient vigoureusement sur le fond glauque de la mer, tandis qu'un joyeux soleil faisait scintiller les joyaux de la sainte et empourprait brusquement des coins de bannières...

Francis Le Chantre ne se sentait pas d'aise et amassait des trésors de croquis sur les pages de son album. Jacques, tout en partageant son enthousiasme, allait d'un groupe à l'autre et semblait chercher quelqu'un. Quand la procession eut défilé tout entière, ils s'en revinrent vers les tentes où commençaient à foisonner les buveurs de cidre et ils essayèrent de lier conversation avec les paysans; mais ils en furent pour leurs frais.

LE POUTRAIT im

La plupart du temps on ne leur répondait qu'en breton, et leurs questions, au sujet du manoir qui donna asile aux Girondins, n'étaient accueillies que par des rires inintelligents ou des haussements d'épaules. Dépités, ils s'acheminaient déjà vers la rivière, quand Le Chantre saisit brusquement son ami par le bras :

— Mon cher, commença-t-il, attention, voici notre Clouet! 7— et il lui montrait la jeune fille de la table d'hôte, accompagnée de sa suivante en coiffe blanche et en collerette plissée.

— Je savais qu'elle était au pardon, répliqua Jacques en affectant un air indifférent.

. — Comment, tu le savais.^

— Mais oui, si tu t'étais levé aussi matin que moi, tu aurais appris qu'elle habitait la même maison que nous et qu'elle devait aller à Sainte-Anne.

— Ah! mon gaillard, je m'explique maintenant pourquoi tu m'as jeté si rudement hors du lit!... Ça m'est égal, je ne regrette pas d'être venu.

— Et moi donc!

La jeune fille aux yeux noisette et sa compagne semblaient décidées à s'en revenir à Douarne-

nez à pied, car elles avaient pris un chemin qui longe les falaises et côtoie presque tout le temps la baie. Jacques et son ami résolurent de les suivre. Elles allaient d'un bon pas, en dépit du soleil, et paraissaient toutes deux de bonnes marcheuses, habituées aux longues courses et au grand air.

De temps à autre, au tournant du chemin, les deux artistes apercevaient un bout de la coiffe blanche de la servante, ou ,bien le chapeau de paille et Tenvolement de la jupe de toile grise de la maîtresse, mais ils restaient à vingt pas en arrière et n'osaient trop s'avancer de peur de les effaroucher.

— Elle est bien mignonne, disait Le Chantre, et je ne serais pourtant pas fâché de lier conversation avec elle... Je suis sûr qu'elle nous donnerait des renseignements sur le manoir où nous devons dénicher ce Clouet auquel elle ressemble. . . Ma foi, c'est trop bête, et je me risque!...

Ils avaient pressé le pas et marchaient maintenant presque de niveau avec les deux jeunes filles. Francis Le Chantre se détacha et mettant chapeau bas :

— Pardon, mademoiselle, dit-il, si je me pré-

sente moi-même; je sais bien que c'est contraire aux règles généralement adoptées et qu'une Anglaise trouverait cela schoking\ mais nous sommes en Bretagne et vous êtes Française... Je me permets donc de vous décliner mes noms et profession : Francis Le Chantre, peintre paysagiste, médaille de première classe, un des rares bonshommes qui connaissent encore la physionomie vraie et le ton juste de chaque arbre, et qui savent que le vert du hêtre ne chante pas de la même façon que le vert du chêne... Quant à mon ami, il se nomme Jacques de Vandières et il est poète de son métier... Nous nous en retournons comme vous à Douarnenez et nous demeurons, je crois, dans la même maison; s'il voiis était agréable de nous accepter pour cavaliers jusqu'à la ville, nous nous estimerions heureux entre les heureux, et nous n'en admirerions que plus parfaitement le paysage, car on voit mieux la nature quand on chemine en aimable et spirituelle compagnie.

Cela avait été débité avec une telle volubilité que la jeune fille en restait ébahie. Tout en écoutant le discours de Le Chantre, elle avait cependant reconnu Jacques et avait rougi imperceptible-

lOG LE PORTRAIT

ment. Quand le peintre eut terminé sa harangue sur un ton de fanfare, un sourire malicieux courut sur les lèvres de la jolie châtaine aux yeux noisette :

— No ïavaret galek (i), répondit-elle de sa voix nette et mordante, puis, tournant brusquement le dos au paysagiste, elle hâta le pas. La servante en fit autanv, et elles disparurent de nouveau au détour du chemin.

— Il paraît qu'elle ne sait pas le français^ murmura Le Chantre déconfît, en regardant son compagnon d'un air penaud, quel drôle de pays !

— Laisse donc, s'écria Jacques dépité, elle s'est moquée de toi!... Ce matin je l'ai entendue jaser en bel et bon français... Seulement tu l'as ahurie avec tes phrases à panache. Elle nous a pris pour des fous ou pour des commis-voyageurs en goguette, et nous a traités en conséquence.

— Que ne parlais-tu toi-même, répliqua Le Chantre vexé, nous aurions vu si tu t'en serais mieux tiré!...

— Je n'aurais pas dit de bêtises, au moins !

Ils cheminèrent pendant un bon quart d'heure

froidement et silencieusement, mais quand ils

(i) Je ne parle point le français.

LE PORTHAIT 197

arrivèrent à la plage qui forme le fond de la baie et sur laquelle s'ouvre la vallée du Riz, le spectacle qu'ils eurent devant les yeux rasséréna leur humeur et ramena sur leurs lèvTes des paroles de bonne camaraderie. — A gauche, les falaises d'un jaune d'ocre, couronnées de gazon, étaient baignées de soleil ; le Méné-Hom avait une auréole de buée lilas, et tout au loin, à l'entrée de la baie, on apercevait, à peine distincte, la pointe grise du cap de la Chèvre. — A droite, des rochers d'un noir humide sortaient de Teau lumineuse ; les futaies de Ploa-Ré, les chênes et les châtaigneraies en gradins enlevaient au-dessus leurs masses d'un vert foncé. Au delà d*un bouquet de pins en parasol, penchés au sommet d'une pointe rocheuse, il y avait comme un écroulement de verdures désordonnées ; tout au fond, les maisons blanches et grises du port de Douarnenez semblaient presque rejoindre l'île Tristan. On distinguait les bateaux de pêche alignés dans l'avant-port, avec les filets tendus entre les mâts, comme des toiles d'araignées. Plus loin, on ne voyait plus qu'une nappe de mer verte, au-dessous d'un ciel bleu très, doux qui finissait par se fondre dans les vapeurs laiteuses de l'horizon.

Ils restèrent en admiration devant ce paysage aux couleurs si fines et si constamment variées, et ne rentrèrent qu'après le soleil couché, en suivant le petit sentier en corniche qui côtoie les falaises dans la direction de Plô-Mar. Le crépuscule était venu et ajoutait son mystère aux surprises de ce sentier charmant, plein de fleurs sauvages et de beaux arbres. Tantôt ils découvraient sous les chênes une fontaine alimentant un lavoir où des paysannes s'attardaient à tordre leur linge ; tantôt, des masures dormant éparses sous une haute futaie de hêtres. Quand ils regagnèrent leur maison de Plô-Mar, la nuit était tout à fait venue.

— Quelle est donc cette dame qui habite la chambre voisine de la mienne ? demanda en rentrant Jacques à la propriétaire.

— Ce n'est point une dame, c'est M"^ de Kerdouarnec...

— Est-elle ici pour longtemps ?

— Elle est partie, monsieur.

— Partie ? répéta Jacques tristement.

— Oui, monsieur, elle était venue pour le pardon de Sainte-Anne et elle est retournée chez elle.

— Et OÙ est-ce, chez elle ?

— Ah! dame, monsieur, vous m'en demandez plus que je n'en sais... C'est quelque part dans la lande, du côté de Pont-Croix.

— Pont-Croix?... Elle demeure aux environs de Pont-Croix, près du fameux manoir, répétait Jacques, le lendemain, et elle est partie, sans que nous ayons pu lui parler!... C'est ta faute aussi, Le Chantre,.. Tu avais bien besoin de l'effaroucher en lui faisant des charges sur la grande route !

— Si nous allions à Pont-Croix ? proposa Le Chantre.

— Comme des chevaliers errants à la recherche d'une demoiselle enchantée !... Nous vois-tu frappant de porte en porte pour demander aux gens : « M""* de Kerdouarnec, s'il vous plaît > »

— Non, mais nous pourrions au moins nous enquérir du manoir où se sont réfugiés les Girondins.

— Bah ! les gens d'ici sont ignorants comme des carpes en fait d'histoire locale ; personne ne nous renseignera...

200 LE PORTHAI

— Si fait, j'ai consulté là-dessus notre hôtesse et elle m'a répondu : t Allez voir les demoiselles Le Clainche... Elles vendent de tout et elles savent tout. »

Cette conversation avait lieu derrière Ploa-Ré, dans l'allée Sainte-Croix, où Le Chantre commençait une étude, tandis que Jacques lisait, assis sur les marches grises du Calvaire. La sinueuse et mélancolique allée de trembles prolongeait ses doubles files d'arbres et ses ornières herbeuses, déjà semées de feuilles blanchâtres, jusqu'à un massif de chênes d'où s'élançait le svelte clocher de granit de Ploa-Ré.

— Eh bien, soit, s'écria Jacques, allons voir les demoiselles Le Clainche !

Ils plièrent bagage et- redescendirent vers la ville. Douarnenez est partagé en deux par une longue rue en pente, mal pavée, bordée d'obscures boutiques et de logis aux façades noircies. Cette voie principale va toujours se rétrécissant jusqu'à l'embouchure de la rivière de Poul-Davit et forme comme l'épine dorsale de la petite ville. Une place ornée d'une fontaine, où stationnent des groupes de marins, de femmes et de paysans^ coupe la grande rue par le milieu, et c'est à

l'angle de cette place que s'ouvre le magasin des demoiselles Le Clainche.

Ces demoiselles, déjà mûres, mais très alertes encore, vivaient là avec leur vieille mère ; comme l'avait dit l'hôtesse de Plô-Mar, elles vendaient de tout : du tabac, de l'épicerie, des étoffes, des engins de pêche. Leur boutique sombre présentait un entassement bizarre de marchandises de toute nature, empilées sur les comptoirs, entassées sur des rayons, débordant jusque sûr le seuil de la porte. Il y régnait un mélange d'odeurs d'épices, de goudron et de tabac qui vous prenait à la gorge. Au milieu de ce pêle-mêle de denrées coloniales et de coupons d'étoffes, les deux filles s'agitaient, servaient les clients, discutaient les prix et trouvaient encore le moyen de tailler un bout de causette avec les oisifs qui venaient flâner autour du comptoir, où trônait la vieille mère entre deux bocaux de pipes.

Tout en renouvelant leur provision de cigares, les deux artistes avaient accaparé l'attention de AP° Honorée, la plus intelligente et la plus cxpansive des deux soeurs, et l'avaient consultée sur les excursions à faire aux environs.

Elle leur conseilla de visiter Loc-Ronan, Tré-

boul, la lande Saint -Jean, la pointe du Raz...

— On nous avait parlé, hasarda sournoisement Le Chantre, d'un vieux manoir où, en 1793, deux députés girondins se sont réfugiés... Savezvous où c'est, mademoiselle ?

— Non, mais ma mère, qui a connu des gens de ce temps-là, pourra peut-être vous renseigner... Maman, est-ce qu'il n'y a pas près de Pont-Croix un manoir où ont demeuré des députés de la Convention, en 93 ?

— Attendez donc, répondit la vieille en se frottant les sourcils, j'ai entendu autrefois parler de quelque chose comme ça... Ça a dû se passer à Kervenargan...

— Et où se trouve Kervenargan? demanda Jacques.

— Dans la lande, au delà de Tréboul, entre Poullan et Saint-Beuzec.

— C'est le manoir de M^^° de Kerdouarnec, ajouta M^^® Honorée.

— M""" de Kerdouarnec!... Vous la connaissez ? s'écria Jacques avec un battement de cœur.

— Oui, nous sommes un peu cousines... et si vous désirez visiter Kervenargan, je puis vous donner un mot de recommandation ; venant de

notre part, vous serez bien reçus par Renée et par l'oncle et la tante avec lesquels elle habite. Inutile d'ajouter que Le Chantre et de Vandières acceptèrent avec empressement et que le lendemain matin, munis de la lettre de recommandation des demoiselles Le Clainche, ils montaient gaiement dans le bac de Tréboul ?

Chargé de paysannes et de sardinières, le bac traversait lentement la rivière de Poul-Davit. Les deux amis sautèrent sur les degrés ruinés d'un escalier de granit qui mène à la chênaie de Tréboul, et, contournant le petit port de ce village, ils longèrent la falaise jusqu'au hameau de Saint-Jean. A partir de cette paroisse, le paysage changeait de caractère. Une solitude silencieuse et grave s'étendait devant eux, harmonisant ses lignes et ses teintes austères avec la majesté de l'Océan.

C'était la lande. Montueuse, coupée de brusques ravins et d'abrupts escarpements, elle déroulait pendant des lieues ses ondulations d'un vert violacé, semées de blocs de granit et bordées à droite par des entassements de rochers que

lavaient les flots de la baie. Partout le sol était couvert d'une épaisse végétation de bruyères, d'ajoncs, de fougères, où des ronces et des chèvrefeuilles confondaient leurs floraisons roses et jaune pâle. Dans les ravins, des sources invisibles murmuraient sous les broussailles et continuaient leur discrète chanson jusqu'à la mer. Parfois la source devenait ruisseau, son eau claire s'épanchait dans des réservoirs bordés de pierres plates avec un bout de prairie et une ceinture d'iris à Fentour. Pas un village ; seulement, de loin en loin, un toit de métairie, caché dans un massif d'arbres roussis et rasés par le vent du large. Le chemin parfois disparaissait, ou plutôt des centaines de sentiers lui succédaient ; étroits sentiers capricieux, ne menant nulle part, frayés au hasard par les petits pâtres qui poussent leurs vaches dans la bruyère. Ça et là un bouquet de pins aux cimes aplaties faisait ressortir mieux encore la nudité de cette solitude aux lignes simples et grandioses.

Jacques et Francis commençaient à se demander s'ils ne s'étaient pas trop aventurés dans ce désert, et s'ils suivaient le bon chemin. Ils inter rogèrent successivement un petit pâtre qu

it;.

décampa dès qu'ils ouvrirent la bouche, et une vieille femme occupée à arracher des ajoncs.

— Kervenargan ? lui cria Le Chantre.

Elle le regarda d'un air ahuri, puis d'une voix gutturale répéta la phrase sacramentelle :

— No lavaret galek !

— Au diable ! maugréa Francis, i[ faudra décidément que j'achète une grammaire bretonne.

Un peu plus loin ils rencontrèrent un paysan au chapeau à larges bords et à la veste bleue, qui se profilait sur le ciel, au sommet d'une crête. Même question. L'homme ne desserra pas les lèvres ; il se contenta de tendre le bras avec une gravité majestueuse et de désigner un point de l'horizon.

Ils se remirent à marcher dans la direction indiquée, et après cent détours à travers les ajoncs, ils atteignirent un menhir qui dressait au sommet d'un plateau sa tranche de granit, haute de cinq mètres, taillée en amande et couverte d'un lichen jaune. N'en pouvant plus, ils s'assirent au pied du monument celtique, et soufflèrent un moment en ouvrant de grands yeux pour mieux jouir du spectacle offert. — Une douce

paix lumineuse tombait sur la lande, et l'on pouvait admirer à loisir les délicates colorations de la terre et de Teau : — le bleu sombre et velouté de la montagne du Loc-Ronan, le lilas rosé du Méné-Hom, les nuances vert argenté et gris bleuté de la mer. La baie était enveloppée d'une brume blanche, doucement ensoleillée, et, quand le brouillard s'enlevait un moment, on apercevait entre deux buées les voiles des barques, les unes d'un blanc éclatant, les autres d'un rouge orange, glissant sur l'eau moirée.

Après une heure de repos, les deux compagnons se remirent en marche. Ils commençaient à se sentir affamés et le désir d'un dîner encore problématique leur donnait des forces.

— Songe, disait Le Chantre à Jacques qui tirait la jambe, songe que là-bas, dans un coin de cette sauvagerie, une omelette au lard et peutêtre aussi un Clouet nous attendent!

Néanmoins ils commençaient à désespérer, quand tout à coup, au beau milieu de la lande, voilà un pli de terrain qui dévale en pente, puis, au bas de cette pente, une quadruple avenue de vieux hêtres, qui enfonce au loin sa vague obscurité. — Ils s'engagèrent dans cette majestueuse

LE PORTRAIT 2tn

allée et, au bout d'un quart d'heure, débouchèrent devant la façade grise d'un haut mur encadré dans deux tourelles aux toits en éteignoirs. Le mur, tapissé de fougères et de pariétaires, était percé de deux portes à ogives tréflées : l'une, cintrée et spacieuse pour les voitures; l'autre, étroite et basse pour les piétons. Une frêle colonnette de pierre, feuillagée et fleurie, séparait ces ouvertures et se terminait elle-même par un trèfle flamboyant. — Un gamin gardait les oies sous les hêtres.

— Où sommes-nous ici ? demanda Jacques en lui mettant une pièce de monnaie dans la main.

— A Kervenargan, répondit le pâtre auquel la vue de l'argent délia soudain la langue.

- — Dieu soit loué ! murmura Le Chantre ; pourvu maintenant qu'on ne nous jette pas honteusement à la porte !

Ils sonnèrent timidement, et ce fut la jeune fille aux yeux couleur noisette qui vint elle-même leur ouvrir. Elle était vêtue de sa même robe grise au corsage bouillonné, et coiffée du même large chapeau de paille. A l'aspect des deux amis, elle commença par rougir, puis un sourire courut sur ses lèvres malicieuses.

LE PORTKAIT

— Que demandez-vous, messieurs ? dit-elle de sa jolie voix argentine.

— M"® de Kerdouarnec.

— C'est moi.

— Nous sommes chargés, mademoiselle, reprit Jacques de Vandières, de vous remettre cette lettre de la part de M"'' Le Clainche.

Elle le prit le billet, le parcourut rapidement et sa physionomie s'éclaira.

— Entrez, messieurs, vous êtes les bienvenus...

— Mademoiselle, s'écria Le Chantre, touché de cet accueil hospitalier, vous me voyez confus... J'espère que vous me pardonnerez mes sottises de l'autre jour... Mais vous parlez donc quelquefois le français ?

— Oui, monsieur, toujours avec mes amis, et avec ceux que mes amis me recommandent.

Quel gai et cordial dîner firent Jacques et Francis entre Renée de Kerdouarnec et l'oncle et la tante, deux bons vieux aux figures patriarcales ! La salle à manger, blanchie à la chaux, décorée de ces antiques buffets à clous de cuivre

jaune qu'on fabrique à Pont-Croix, ouvrait sur une cour tapissée de vigne ; entre les pampres, les rayons du soleil couchant jetaient une lumière rose sur la nappe blanche où Mariannic apportait des côtelettes d'agneau, une volaille rôtie, le beurre battu le matin même et des crêpes bouillantes. Et Renée causait gaiement, et les deux vieux, heureux de la gaieté de leur petite-nièce, contaient longuement de pacifiques histoires du temps passé. Au dessert, le grand-oncle Kerdouarnec annonça aux artistes qu'ils étaient ses hôtes et qu'ils coucheraient au manoir. Après le dîner on alla se promener au jardin. Ce jardin n'était guère qu'un fouillis sauvage, mais quel charmant fouillis ! — Dessiné à Tancienne mode, avec des allées droites qui le partageaient en quatre carrés bordés de buis, un cadran solaire au centre et une charmille centenaire au fond, il était plein de plantes de toutes provenances poussant à la bonne aventure : sarriette et jasmins, pieds d'alouette et lis de Jersey, fenouils et camélias, poiriers chargés de lichen et vignes échevelées. Toutes ces plantes exhalaient un bon parfum d'automne, et les odeurs attiédies des roses et des citronnelles mettaient au cœur du

poète, Jacques, un délicat germe d'amour qui verdissait et s'épapouissait à mesure qu'il regardait les yeux bruns et les lèvres souriantes de Renée de Kerdouarnec.

Quant à Francis Le Chantre, il ne se sentait pas d'aise, et pour mieux marquer son allégresse, il tirait un feu d'artifice de métaphores et d'ingénieuses comparaisons. En même temps la langue lui démangeait de parler du fabuleux Clouet. A la fin, il n''y put tenir, et, profitant de ce que la jeune fille causait peinture avec Jacques, il lui demanda :

— Ne possédez-vous pas quelques anciens tableaux au manoir ?

— Un seul, répondit-elle, un vieux portrait qui est dans la famille depuis plus de cent ans.

— Un Clouet ! s'écria Francis, qui exultait.

— Je ne sais pas ce que c'est... Il représente une jeune femme, et il est si finement peint que je l'ai pendu dans ma chambre... Je vous le montrerai demain.

Quand ils eurent gagné le dortoir qu'on leur avait préparé dans une des tourelles, Jacques et Francis faillirent tomber dans les bras l'un de

l'autre, et leur enthousiasme partit comme un bouchon de Champagne.

— C'est un rêve, s'exclamait Francis, nous piétinons en plein roman.

— Elle est charmante ! répliquait Jacques.

— Charmante, d'accord... mais le Clouet, mon cher, voilà qui est merveilleux !

— Le Clouet, d'abord en est-ce un ?... Et puis t'imagines-tu que ces braves gens vont te le vendre?

— Laisse-moi faire... J'ai mon idée.

— Du reste, ça m'est égal... Je donnerais tous les Clouets pour un baiser sur les doigts mignons de M"®, de Kerdouarnec.

Ils dormirent mal et chacun d'eux rêva aux choses qui lui tenaient le plus au cœur: Francis au portrait de Marguerite de Valois, et Jacques aux yeux couleur noisette.

Le lendemain matin, quand ils descendirent dans la salle à manger, ils y furent rejoints par M"® de Kerdouarnec portant le mystérieux tableau.

Il était peint sur panneau et avait la dimension dUv portrait d'Elisabeth d'Autriche, qui est au Louvre. Si l'on ne pouvait affirmer sûrement

qu'il avait été exécuté par François Clouet, il était du moins du même temps et de la même école.

11 représentait une toute jeune femme, en buste et vue de trois quarts, ayant un haut corsage bouillonné, coiffée de légers frisons blonds relevés sur les tempes, avec des pierres précieuses semées dans les cheveux. Je ne sais si c'était réellement la portraiture de Marguerite de Valois, mais elle ressemblait d'une façon surprenante à M^'® de Kerdouarnec : même ovale délicat, même teint et mêmes yeux brun clair, même sourire enfin plein d*enjouement et de malice.

— Savez -vous qu'on croirait voir votre sœur aînée ! murmura Jacques.

— On me l'a dit déjà, avoua ingénument Mlle de Kerdouarilec, et à force de vivre en face de cette peinture, je me suis si bien identifiée avec elle, que j'ai emprunté à la. dame du portrait, sa coiffure et la forme de son corsage... Je crois que c'est cela surtout qui aide à la ressemblance.

Pendant toute la journée, Francis ne parla plus que du Clouet et Jacques ne pensa plus qu'à Renée de Kerdouarnec. Ils ne la quittaient guère, du reste, ni l'un ni l'autre; seulement Francis,

qui avait tout son sang-froid, se montrait plus empressé et plus communicatif, dévidant avec entrain toute une bobine de compliments lyri- . ques, tandis que Jacques, comme tous les gens qui sont sérieusement épris, demeurait mélancolique et peu expansif. Renée, toujours souriante, mais plus songeuse que de coutume, les examinait tous deux alternativement, — étonnée et même un peu dépitée peut-être de trouver l'un si bavard, et l'autre si renfermé.

Au bout de trois jours, malgré le charme qui les retenait à Kervenargan, les deux amis comprirenjt qu'ils ne pouvaient abuser de l'hospitalité de M^^* de Kerdouarnec, et un matin ils annoncèrent qu'ils comptaient prendre congé de leurs hôtes dans la soirée. Au milieu de l'aprèsmidi, Francis profita sournoisement de ce que Jacques causait avec les vieux parents, pour se glisser dans le jardin où il avait aperçu Renée occupée à cueillir des roses.

Il s'approcha d'elle de Tair à la fois inquiet et décidé de quelqu'un qui vient de prendre une grande résolution :

r>s>*^qH

2t4 LE PORTRAIT

— Mademoiselle, lui dit-il, avant de partir, je viens au nom de mon ami et au mien vous adresser une requête qui vous paraîtra peut-être indiscrète...

La jeune fille tressaillit; il remarqua qu'elle avait les yeux moins limpides que de coutume, et que son malicieux sourire s'était envolé.

— Voici, continua-t-il en prenant son courage à deux mains... Voudriez-vous nous vendre le portrait que vous m'avez montré ?

— Mais, répondit-elle, surprise, ce tableau appartient à mon grand-oncle et c'est à lui que vous devez adresser votre requête.

— Oh! répondit Francis, j'ai cru remarquer que vos grands-parents ont pris l'habitude de faire tout ce que vous voulez et, si vous consentez à nous céder le portrait, ils ratifieront certainement le marché...

— En ce cas, monsieur, répliqua-t-elle piquée, puisque vous êtes si perspicace, vous avez dû voir aussi que je tenais beaucoup à ce portrait... Je serais désolée de m'en séparer...

— Les choses pourraient s'arranger, insista-t-il avec un air fin ; peut-être y aurait-il un moyen de le céder à l'un de nous sans toutefois vous en séparer !

LE PORTRAIT 2i5

— Qu'entendez- VOUS par là? murmura-t-elle en rougissant.

— J'ai une seconde proposition à vous adresser... Je connais un garçon qui a une jolie position de par le monde, qui gagne, bon an mal an, une vingtaine de mille francs et qui vous aime passionnément... Vous déplairait-il de Tépouser?

— Quoi ! balbutia-t-elle au milieu d'un éblouissement, M. de Vandières vous a chargé?...

— Jacques, interrompit-il stupéfait... Il n'eut pas le temps d'en dire plus long ; elle s'était enfuie, toute troublée et avec un pouce de rouge sur la. figure.

Il resta penaud. — C'était à Jacques qu'elle pensait! soupira-t-il, décontenancé, — puis la réflexion venant, il ajouta en son par-dedans :

— J'allais faire un pas de clerc assez coquet, moi, en essayant de couper l'herbe sous le pied de ce pauvre Vandières... Morbleu! Soyons bon camarade, et allons prévenir Jacques que c'est pour lui que le four chauffe...

Mais quand il rentra dans la salle à manger, il n'y trouva plus Jacques de Vandières.

Le poète avait vu M"" de Kerdouamec sortir du manoir et se diriger vers le chemin de la lande,

216 LE PuRiRAlT

et il Tavait suivie afin de prendre congé d'elle. Il la rejoignit à la lisière d'un petit bois de chênes verts, d'où l'on apercevait la mer poussant ses vagues blanchissantes jusqu'aux anfractuosités des rochers couverts de vieux arbres échevelés.

— Mademoiselle, commença-t-il d'une voix un peu étranglée... Nous allons être obligés de vous quitter, car il se fait tard; mais avant de partir, permettez-moi de vous remercier de votre hospitalité si affectueuse et si cordiale... Laissez-moi vous dire que j'emporte de Kervenargan un souvenir qui ne s'effacera plus...

Elle restait silencieuse et marchait à côté de lui, les yeux baissés et tordant nerveusement des brins de genêt. Clle semblait croire que Jacques avait encore quelque chose à lui dire et elle avait Tair d'attendre qu'il achevât. Mais il était redevenu taciturne, et ils poursuivaient leur chemin côte à côte dans la lande solitaire.

— Monsieur, reprit-elle enfin sans lever les yeux, votre ami m'a confié que vous désiriez vivement avoir le portrait qui est chez moi... Prenez-le, j'ai le plus grand plaisir à vous Toffrir...

— Ah! s'exclama-t-il, violemment ému, c n'est pas le portrait que je voudrais garder, c'es

celle qui lui ressemble!... Pardonnez-moi, continua-t-il confus, je ne comptais pas... Je n'osais pas vous en parler; mais c'est plus fort que moi. Je vous aime !

— Je... le savais, murmura-t-elle en tordant plus fort les brindilles de genêt dans ses doigts.

— Vous le saviez!... Vous l'aviez deviné?...

— Votre ami me l'avait dit, répliqua-t-elle ingénument.

— Et vous consentez à devenir ma femme?

s'écria-t-il en lui baisant les mains.

— Oui... Mais pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé vous-même ?

Ils avaient repris lentement le chemin de la chênaie, déjà embrumée par le crépuscule, et où les glands mûrs tombaient de temps en temps avec un bruit léger. La tranquillité du soir descendait sur la lande, et l'air était si calme qu'on entendait au loin la sourde respiration de la mer. Ils étaient si absorbés dans leur bonheur qu'ils ne virent pas Le Chantre qui accourait vers eux à grandes enjambées.

— Eh bien ! cria-t-il essoufflé à Jacques, tu t'oublies, et voici la brune; nous ne serons rentrés à Douarnenez qu'à la nuit close !'

— Je ne pars plus, répondit de Vandières, et prenant la main de Renée, il ajouta :

— Je te présente ma fiancée.

En même temps, il serrait le bras de Francis dt lui murmurait à roreille :

— Merci, mon brave!

— Merci ! ... De quoi ? murmurait l'autre, ahuri; puis il soupira mélancoliquement :

— Ainsi, tu m'abandonnes?... Tu me laisses retourner seul à Douamenez ?

— D'abord, vous ne partirez que demain, monsieur Le Chantre, dit Renée de Kerdouarnec, et puis, poursuivit-elle, non sans une pointe de malice, consolez-vous, nous vous donnerons le portrait comme cadeau de noce...

-sK-^vv^m^H

— Tiens, dis-je à mon collègue Malapert en consultant le calendrier, c'est demain dimanche Touverture de la pêche... Vous allez passer, comme l'an dernier, votre jour de congé au bord de quelque rivière ?

— Non, répliqua- t-il, j'ai renoncé à la pêche... Je regardai curieusement le collègue. — Eva-

riste Malapert, sous-chef aux Finances, homme méthodique, fidèle à ses moindres habitudes, n'était pas de ces esprits fantasques et impulsifs qui agissent par foucades. Pour qu'il se fût dégoûté d'un sport qu'il pratiquait amoureusement depuis l'enfance, il fallait qu'à la suite d'une évolution mystérieuse il obéît à quelque considération d'ordre supérieur.

— Cela vous étonne ? continua-t-il en épinglant d'une fiche les pièces d*un dossier.

— Oui... Je suppose que, le poisson ne mordant plus, vous vous êtes lassé d'amorcer sans rien prendre ?

— Du tout... Ma dernière pêche a été miraculeuse, au contraire... Et c'est précisément à la suite de ce coup mémorable que j'ai brisé mes lignes... Mon cher, c'est unç aventure navrante et pleine d'enseignements...

Evariste Malapert s'était accoudé à ses dossiers, et le voyant dans l'attitude d'un homme disposé à entamer une longue narration, j'avais allumé une cigarette pour l'écouter.

— Sans me flatter, reprit-il, j'étais un pêcheur adroit, expérimenté et assez chanceux. J'avais fait mes premières armes dès l'âge de douze ans. et je connaissais sur le bout du doigt les mœurs, les goûts et les roueries du poisson d'eau douce*

J'excellais à choisir une place, à amorcer, à calculer les profondeurs à l'aide de la sonde... Je savais par le menu quels sont les appâts préférés de chaque espèce : la mouche pour la truite, le blé

UANGOILLE 223

cuit pour le gardon, l<a. cerise pour le chevenne^ le fromage de gruyère pour le barbeau... Seulement, les exigences du bureau ne me laissaient pas assez de loisirs. Je n'avais de libres que les dimanches et fêtes, — tout juste le temps d-ç passer quelques heures au bords de l'Oise ou de la Marne et de m'y faire la main sur de médiocres brèmes et de minuscules barbillons. — Cela ne satisfaisait ni mon ambition, ni mon amour-propre.

Mon rêve était de rapporter à ma famille ébaubie quelque grosse pièce : une truite saumonée, une carpe ventrue, une belle anguille frétillante. La capture d'une pièce rare, unique, ferrée par moi, couchée par moi dans le panier garni d'herbes fraîches, devenait ma préoccupation dominante. Tout en compulsant mes dossiers^ je voyais ma pièce désirée glisser entre deux eaux, dorée par un rayon de soleil, les nageoires frétillantes, les ouïes doucement soulevées... La nuit, couché près de ma femme, je rêvais que je tenais ce poisson phénomène au bout de ma ligne ; je le laissais prudemment se débattre et « se noyer », puis après l'avoir lassé, d'un coup brusque, je l'amenais à terre où il se convulsait

dans le gazon... Et alors, joyeux je poussais un cri qui réveillait en sursaut M"* Malapert.

Pour transformer en réalité ce rêve qui me hantait jour et nuit, il me fallait le voisinage immédiat d'une rivière, les longues stations matinales sur la berge. Ma foi, Tan dernier, lorsque la pêche fut ouverte, je n*y tins plus et, emporté par ma passion, je me résolus à un sacrifice d'argent. Je louai une maison de campagne dans la vallée de TYerre, non loin de Brunoy et je m'y installai dès la fin de juin avec ma smala.

La maison était située non loin de la petite rivière étroite et sinueuse. Je n'avais qu'à descendre l'allée de mon jardin et je me trouvais au bord de l'Yerre, renommée pour ses anguilles. Le logis, à la vérité, était incommode et inconfortable ; les pièces du rez-de-chaussée sentaient le moisi et des légions de grenouilles pullulaient dans le jardin. Mais quelles compensations offrait ce séjour disposé à souhait pour un pécheur à la ligne !...

A la nuittombante, je meglissais avec mesengins le long des berges abruptes. Je détachais un pe-

L'ANGUILLE 22j

tit bateau plat amarré à un saule et 6n deux coups d'aviron je me trouvais en plein courant sous des vernes qui se recourbaient en voûte. Je choisissais judicieusement ma place, j'y semais à profusion mes appâts mélangés avec de la glaise, puis je tendais mes lignes de fond et, tandis que les grenouilles chantaient en choeur j'allais m'allonger vertueusement à côté de M""* Malapert déjà ensommeillée.

Mais je ne dormais qu'à moitié. Tout le temps je pensais à mes lignes de fond. — Si quelque maraudeur, profitant de la nuit obscure, allait me devancer, relever mes lignes et me chiper mes anguilles?... Cela me donnait des agitations dans les jambes et un léger mouvement de fièvre. Bien avant l'aube, je sortais du lit, j'enfilais un pantalon et un veston, et j'allumais une lanterne sourde.

Roulée dans sa couverture, coiffée de travers, la tête sous son bras, M*"® Malapert dormait d'un sommeil béat, ses lèvres s'entr'ouvraient pour laisser passer un petit souffle et ses longs cils bruns, — qu'elle a, ma foi, très beaux — ombraient délicatement ses joues. Je respectais son repos et, sur la pointe de mes pantoufles, je filais dehors à pas de velours.

Une fois dans le jardin, je me hâtais vers mon bateau plat. Quelles tièdes nuits d'été et quel silence !... L'eau clapotait mollement contre le bachot ; à travers les branches filtraient des lueurs d'étoiles et dans une éclaircie je distinguais la Pléiade qui s'épanouissait à mi-hauteur comme un bouquet scintillant. Autour de moi s'exhalait une fine odeur de menthe. Je restais là une bonne heure, fumant ma pipe, épiant les première rougeurs de l'aurore et me pourléchant à l'avance. « C'est peut-être pour ce matin, me disais-je: peut-être vas-tu tout à l'heure sentir quelque grosse pièce frétiller au bout de ta ligne ?.-

Plusieurs fois je fus déçu ; mais enfin, en retirant l'une de mes lignes, par une belle aube de juillet, j'eus la sensation de quelque chose de lourd et de terriblement vivace qui «e débattait à l'extrémité du crin de Florence... Le cœur me battait jusque dans la gorge. Pour sûr, j'avais ferré un poisson phénoménal],.. J'amenai lentement la proie dont les secousses mettaient l'eau en ébullition, et brusquement je la fis sauter dans le bachot...

Merveille des merveilles!... C'était une magnifique anguille longue d'une aune et grosse

UANGUILLE 227

comme mon poignet... Vivement je regagnai/la berge, emportant au logis TanguîHe meurtrie, mais toute vivante encore.

Arrivé dans le couloir, je déferrai la bête et la jetai provisoirement dans une seille pleine d'eau, puis je réintégrai triomphalement la chambre conjugale. J'étais impatient de faire partager ma joie à M™® Malapert et je lui secouai pétulamment le bras :

— Hein !... Quoi ?... balbutia-t-elle en se dres* sant sur son séant, est-ce qu'il y a le feu ?

— Non, chère amie... Mais je viens de faire pêche miraculeuse... J'ai pris une énorme anguille...

— Une anguille! Fi, l'horreur!... Vous ne l'avez pas apportée ici, au moins ?

— Non, sois tranquille, elle est en lieu sûn, répondis-je un peu vexé de la médiocre admiration de mon épouse.

Elle se retourna de l'autre côté en maugréant, replia son bras sous sa tête et reprit son somme interrompu. Moi-même, las d'émotions, je m'assoupis peu à peu et m'endormis à poings fermés sur mes lauriers.

Vers sept heures, nous fûmes réveillés en sursaut par un cri de détresse, partant de l'escalier.

— Ah ! mon Dieu ! gémit M™^ Malapert, qu'est-il arrivé ?

D'un saut nous voilà hors du lit. Nous courons, elle en jupon court, moi roulé dans ma robe de chambre, jusqu'à la porte du couloir et là, nous apercevons la cuisinière, pâle comme un linge, montée sur un escabeau, serrant ses jupes entre ses jambes, tandis que sur les degrés de l'escalier, les enfants en robe de nuit se tenaient effarés et pleuraient sans savoir pourquoi.

— Monsieur, dit notre cordon bleu d'une voix étranglée, il y a un serpent dans ma cuisine !

— Eh ! non, sotte, répliquai-je en riant, c'est mon anguille qui s'est évadée...

Loin de rassurer ma maisonnée, ces mots augmentèrent encore l'affolement. Ma femme jeta les hauts cris et déclara qu'elle allait se trouver mal si on ne rattrapait pas « cette affreuse bête », et les enfants se mirent à brailler de plus belle.

— Voyons, Rose, ordonnai-je à la cuisinière, empoignez-moi l'anguille et tuez-la !

— Moi, monsieur, jamais!... protesta cette stupide fille... Vous me doubleriez mes gages que je ne voudrais pas toucher à U7ie repaie !

— C'est bon, m'écriai- je impatienté, laissezmoi faire !

Je me précipitai dans la cuisine où gigotait l'anguille et je me mis en devoir de Tappréhènder au corps. Besogne difficile, la bête me glissait dans les mains au moment où je croyais la saisir. Elle se réfugiait sous les placards, rampait derrière les meubles, et je la suivais sur les genoux. Enfin je la poussai dans une encoignure ; à Taide d'un torchon je m'en emparai et la fourrai dans un panier dûment ficelé ; puis, suant à grosses gouttes, je vins annoncer à ma femme que l'anguille était chambrée.

— Evariste ! s'exclama cette pusillanime personne, si tu ne débarrasses pas la maison de ce monstre, c'est moi qui en sortirai...

Là-dessus, une scène : « Je savais pourtant bien qu'elle avait horreur de tout ce qui rampe et que le docteur avait recommandé de lui épargner les moindres émotions... Mais je n'avais ni tact, ni égards, etc. . . »

— Enfin, objectai-je exaspéré, que veux-tu que j'en fasse, de cette anguille?

— Tout ce que tu voudras... Emporte-là à Paris, donne-la à un de nos amis... Il y a des gens qui aiment ça... Tiens, porte-la aux Vigneron ; nous avons dîné chez eux et ce sera une politesse rendue... Ou bien fais-en cadeau à Fleurichand... Il t'a recommandé au ministre pour la première promotion et il sera sensible à une attention de ta part...

Je m'étais fait une fête de voir sur ma table cette admirable pièce accommodée à la tartare^ mais la paix avant tout!... Je me résignai et je m'ingéniai à trouver un moyen de transporter décemment l'anguille à Paris. Avec mille peines, je l'insérai toute pantelante dans ma serviette de moleskine, que je clôturai au moyen de courroies, puis je me préparai pour le départ.

Une demi-heure après, je roulais dans le train, surveillant du coin de l'œil ma serviette où une agitation latente trahissait l'entêtée vitalité de l'anguille. Je me disais avec des affres : « Pourv" qu'elle ne réussisse pas à se faufiler dehors, .'v L

voyez- VOUS lâchée dans le compartiment et rampant sous les jupes des dames ?. . , »

Enfin nous arrivons sans encombre à la gare de Lyon et je cours avec mon poisson chez les Vigneron qui demeurent boulevard Baumarchais... Pas de chance !... Les Vigneron étaient partis pour les Sables d'Olonne.

— Courons chez Fleurichand! pensai-je désappointé.

Fleurichand demeurait rue de Lille, au quatrième. Je monte l'escalier quatre à quatre, car ridée d'arriver en retard à mon bureau me talonnait. Je sonne violemment et la gouvernante de Fleurichand entrebâille la porte.

— M. Fleurichand est chez lui ?

— Non, monsieur est absent.

— Ha!... C'est que je lui apportais une anguille que j'ai pêchée moi-même...

— Monsieur sera bien fâché. Mais monsieur est en Suisse.

€ C'est une guigne !... murmurais-je en redescendant : je ne peux pourtant pas trimballer Fanguille de porte en porte... Bah! je la donnerai à mon chef. »

Tout ça m'avait pris du temps. Midi sonnait

ifâ L'ANGUILLE

quand je grimpai Tescalier J du ministère. En ouTTant la porte du bureau, je me trouvai justement nez à nez arec mon chef qui piétinait en m*attendant.

— Monsieur Malapert, me dit-il, d'un ton sec, il faudrait voir à être plus exact... Voici une heure que je vous attends pour vous parler d'une affaire urgente recommandée par un sénateur.. • Ce retard est de tous points regrettable... léserai forcé d'en instruire M. le directeur général...

Mauvais début!... Comment, après m'être exposé à recevoir une perruque^ offrir à ce chef impeccable l'anguille détenue dans ma serviette ? J'aurais eu l'air de vouloir acheter son silence. Ma dignité aussi bien que les convenances s'opposaient à ce que je me défisse de mon damné poisson au profit de cet homme austère. Je renfonçai donc mes velléités d'orffes gracieuses, et posant délicatement ma serviette sur un carton, je me mis à étudier c l'affaire urgente •.

Tout en préparant la note destinée à calmer rimpatience du malencontreux sénateur, j'entendais Tanguille grouiller sous la moleskine. — Cett( bête ne voulait pas mourir ! — Et je me pourpen

sais avec mélancolie : « Comment vais-je m'en débarrasser? »

L'après-midi me sembla interminable. Cinq heures sonnèrent enfin et je redescendis l'escalier J avec ma serviette sous le bras, en me répétant rageusement : « Il faut pourtant en finir ! »

Je longeais la rue de Rivoli, assassiné par cette préoccupation et traînant toujours l'anguille dans ma moleskine. Ce colis me semblait maintenant d'une lourdeur mortelle. Où le porter à présent? Les gens de notre connaissance logeaient au diable, et puis ils étaient sans doute aux eaux, eux aussi !... Quant à rentrer à Brunoy et à me représenter devant ma femme avec l'anguille, il ne fallait pas y songer. . .

Elle me pesait comme un boulet, j'en étais excédé, irrité, énervé.

Tout à coup, en passant devant l'église Saint- Paul, j'avisai un mendiant qui marmonnait en tendant son chapeau, et une idée triomphante m'illumina :

— Mon camarade, dis-je au loqueteux, aimezvous l'anguille ?

L'homme, écarquillant les yeux, me regardait, la mine ahurie d'abord, puis indignée.

— J' sais pas, grogna-t-il. J'en ai jamais mangé.

— En voulez-vous une pour votre souper ?

Sans attendre sa réponse, je débouclai mes

courroies, je secouai ma serviette dans son chapeau où mon anguille tomba encore toute frémissante, et je m'esquivai sans écouter les remerciements du bonhomme ébaubi. Le pied et le cœur légers, je gagnai la gare de Lyon, tout en me jurant de ne plus me mettre dans le cas de recommencer une corvée pareille...

Cette mésaventure de l'anguille m'a radicalement guéri. Je ne peux plus voir maintenant une ligne sans resonger avec des nausées à ma lamentable promenade à travers les rues de Paris. Je ne pêche plus jamais, et même — comme on on change! — j'ai maintenant pour ce poisson couleuvrin et visqueux la même répugnance que M^' Malapert.

Tous les matins, entre onze henres et midi, j'apercevais la malade à travers les glaces d'une large fenêtre aux stores relevés. Etendue sur une chaise longue, enveloppée dans sa pelisse, elle semblait boire avidement ce tiède soleil qui, même en décembre, donne aux villes de la Corniche l'illusion d'un factice printemps. Je voyais distinctement sa pauvre figure exsangue dans l'encadrement de belles boucles blanches et d'une fanchon de dentelle noire. En dépit de l'âge et de la maladie, elle conservait de précieux restes de beauté. Ses yeux bruns aux paupières meurtries, le délicat modelé des joues et du nez, le fugitif sourire de sa bouche aux coins retroussés, laissaient deviner les séductions d'autrefois. Son

visage souffrant gardait cette grâce lumineuse, cette bienveillance attirante, divins privilèges des femmes qui ont beaucoup aimé.

Elle se nommait M""** de Préfailles et occupait depuis cinq ans le premier étage de la villa M... Dans le voisinage, toute une romanesque légende courait sur son . compte. — Après quatre années d'un mariage mal assorti et une éclatante rupture, elle était venue dans le Midi et s'était mêlée à la société nomade et cosmopolite qu'on rencontre dans les villes d'eaux et les stations d'hiver à la mode. Riche, indépendante, parée de sa jeunesse et de sa beauté, on l'avait vue à Rome, à Florence, à Nice, très entourée et fêtée, menant triomphalement la ronde des plaisirs mondains. Subitement elle avait disparu. On parlait d'une grande passion dont, elle avait été cacher la félicité partagée dans une verdoyante retraite, au bord du lac de Côme. Un amoureux mystère planait sur les déjà lointaines années de sa savoureuse maturité. Puis, un jour, on l'avait vue revenir à Nice, vieillie, malade, mortellement souffrante d'une blessure intime et cachée. Elle s'éiait cloîtrée dans un appartement de la villa M... et n'en sortait plus.

Tout ce que je savais de la vie orageuse de cette recluse volontaire m'intéressait vivement. Chaque jour, de ma croisée ouverte en face, je guettais curieusement Tapparition de M"^® de Préfailles dans le cintre de la large baie vitrée. ' — Accoudée aux coussins de la chaise longue, elle inclinait sa tête aux boucles blanches vers le jardin ensoleillé qu'une grille séparait de la rue. Elle regardait alternativement le ciel d'un bleu immaculé et le fouillis de palmiers, d'orangers et d*eucalyptus qui balançaient sous sa fenêtre leur feuillage baigné de la gaie lumière de midi. Elle écoutait avidement les bruits du dehors : les cris traînants des marchandes de sardines, la musique banale des orgues en plein vent, le roulement des landaus et des victorias emportant vers Cimiez ou vers Beaulieu des promeneurs jeunes et souriants. Alors, dans ses grands yeux, aux paupières bistrées, il semblait qu'on vît passer, comme des palombes en détresse, toute une envolée de pensées douloureuses.

On surprenait plus d'une révélation dans ces regards aux lueurs mouillées : regrets des heures d'amour irretrouvables, ressouvenirs amèrement doux d'un passé à jamais aboli. On y devinait

surtout une poignante tristesse, née de la comparaison de ce ciel délicieusement bleu, de ces arbres toujours verts, de la jeunesse de ces roses épanouies en plein décembre, avec le dépérissement de ce pauvre corps emmaladi, d'où la vie s'en allait irréparablement, goutte à goutte. Nulle part, plus qu'au milieu de cet éternel printemps du Midi, on ne sent si implacablement la déchéance de la vieillesse, la brièveté de l'existence humaine; nulle part on n'envie davantage l'enchantement de cette jeunesse au front couronné de violettes, qui, pareille à la virginité de Sapho, s'évanouit si vite et ne revient jamais plus. Dans les âmes féminines principalement, la constante contemplation de ces paysages heureux, où tout invite à des plaisirs qu'on ne peut plus goûter, dépose une lie d'amertume. Chez les natures sèches et personnelles elle fait naître une féroce jalousie de tout ce qui est jeune et beau; chez les femmes nativement bonnes, comme était M"° de Préfailles, elle attriste cruellement le soir de la vie et rend plus douloureux le deuil de leur jeunesse et de leur bonheur.

De quelle nature était la catastrophe qui avait brutalement clos le roman d'amour de la ma-

lade ? Ce fatal dénouement avait- il été amené par la mort, la lassitude ou la trahison? On l'ignorait, mais certainement le coup avait été rude et il retentissait encore. Loin de s'améliorer, la santé de M""** de Préfailles allait toujours s' affaiblissant et, chaque jour, ses stations derrière la baie vitrée devenaient de plus en plus écourtées.

Le soir de Noël, j'étais allé visiter dans la vieille ville les presepi^ — les crèches — spectacle naïf renouvelé des mystères du moyen âge, divertissement cher au peuple niçois, où l'on représente l'Annonciation aux bergers et l'Adoration des Rois mages. J'étais rentré un peu las d'avoir gravi les étroites rues noires des vieux quartiers et, comme onze heures sonnaient, je m'apprêtais à me mettre au lit, quand un bruit inaccoutumé dans la rue ordinairement silencieuse, attira mon attention. — La grille du jardin d'en face tournait sur ses gonds et, sous les orangers, j'entendais chuchoter à mi-voix en langue italienne.

J'ouvris ma croisée. Il faisait une de ces transparentes nuits bleues particulières à ce climat béni. L'air était calme et tout imprégné de l'odeur des eucalyptus; au fond du ciel, des milliers

d'étoiles clignotaient, un peu pâlies par le premier quartier de la lune. Devant le perron de la villa M..., au milieu d'un rond-point, cinq musiciens : deux violons, un violoncelle et deux mandolines, formaient un demi-cercle autour d'un sixième exécutant, qui semblait le chef de ce petit orchestre et qui tenait à la main une clarinette. Leurs silhouettes se découpaient nettement sur le pavé blanchissant et sur la façade baignée de lune. Cette scène inattendue avait un caractère si italien, il existait une si poétique harmonie entre cette nuit limpide et bleue , cet air suavement parfumé, ces orangers aux feuilles luisantes, que je fus pénétré d'une joie tout esthétique, comme devant un tableau de Mantegna ou de Botticelli. Dans le silence de la nuit, dans l'encadrement sombre des arbres^ les gestes sobres des musiciens, leur attente recueillie prenaient je ne sais quoi de religieusement attendri, qui me donnait une jouissance d'art encore inéprouvée.

A ce moment, la large baie du premier étage s'éclaira et, à la blonde lumière des lampes, je vis qu'on poussait tout contre les glaces la chaise longue sur laquelle, enveloppée de fourrures,

M"** de Préfailles était étendue. Dans cette soudaine clarté, sa pâle figure, hachée d'ombres, me parut plus que jamais altérée par la maladie. Sa tête aux boucles blanches s'affaissait, comme trop lourde, sur les coussins. Les yeux demivoilés faisaient deux trous noirs dans le visage exsangue, et la bouche amincie avait une indéfinissable expression de désir et d'enfantine impatience.

Cette soudaine apparition fut le signal. Le chef du petit orchestre porta à ses lèvres sa clarinette, et les musiciens attaquèrent vivement un air napolitain, une de ces mélodies populaires qui sentent le soleil, la joie expansive, les danses pétulantes sous les treilles, en face de la mer azurée et lisse. A cette chanson succéda une barcarole, puis des morceaux de la Traviata et de Riffoletto. La malade avait soulevé sa tête sur une de ses mains amaigries, et je m'imaginais voir des larmes scintiller dans ses yeux. En même temps, il me semblait qu'à travers la frêle enveloppe du corps maladif je lisais au fond de cette àme vacillante et prête à s'évanouir.

Sans doute, chacune des notes de cette musique nocturne évoquait en elle un souvenir qui se met-

tait à chanter comme un oiseau réveillé à la prime aube. Lambeau par lambeau, son passé de jeunesse et d'amour ressuscitait avec ses enthousiasmes et ses brèves ivresses. Et c'était comme une procession d'ombres chères glissant d'un pas léger autour de sa couche : — voluptueux tête-à-tête dans une loge de la Scala^ sérénades en barque sur les eaux tranquilles du lac, entre Bellagio et Tremezzina; nuits enchantées sous les lauriers de la villa Serbelloni ; nuits douloureuses aussi peut-être dans Tattente et le soupçon d'une infidélité. — A ces évocations devaient se mêler également d'anxieuses réflexions sur la signification et le but de cette orageuse vie humaine, sans cesse durement ballottée entre la peine et le plaisir. « Qu'était-ce, en somme, que ce bonheur tant regretté? De quelle fragile étoffe étaient tissues ces joies tant cherchées?... D'insaisissables rêves, de consumants désirs, un éclair déplaisir évanoui avant d'être complètement savouré, puis le souvenir, cet autre rêve d'une ombre!... Etait-ce donc tout et n'existait-il rien de plus que cette fuyarde illusion ?... » Mais, aux accents de la musique évocatrice, quelque chose au fond du cœur de la malade protestait

et persistait : — la conscience d'avoir aimé, de s'être dévouée à quelqu'un, d'avoir répandu hors d'elle-même sa tendresse et sa bonté comme une eau bienfaisante. — « Oui, tout est vain, sauf l'amour, sauf le don de soi-même à un être chéri ! » Et cette conviction, sans doute, réjouissait et consolait son âme, au seuil de la mort... Je le souhaitais ardemment, tout en écoutant la troublante musique de Verdi monter tendrement sous les orangers, tout en regardant la pauvre et attachante figure de la moribonde, si pâle sur la blancheur des couissins.

Ces émotions étaient probablement trop fortes pour la malade, car sa tête retomba en arrière. La chaise longue, poussée par deux femmes de service, se renfonça lentement dans le fond de la pièce et les lampes furent emportées. Peu après, un domestique descendit les degrés du perron et distribua de l'argent aux musiciens, qui s'éloignèrent discrètement comme ils étaient venus. La rue redevint déserte. Les étoiles, là-haut, clignèrent seules leurs yeux d'or au-dessus des massifs d'orangers, tandis qu'au loin les cloches de Noël, dans les campaniles d'églises, carillonnaient pour saluer la naissance de l'enfant Jésus...

Le lendemain, j'appris que M""* de Préfailles était morte. Elle s'en était allée aux sons de ses airs préférés 5 savourant comme un bouquet de jeunesse cette dernière sérénade ; enveloppée dans ses souvenirs d'amour comme en un chaud et soyeux linceul.

Ils s'appelaient M. et M""* Odoul. Dès la prime jeunesse, ils s'étaient envolés de leur pays limousin, comme des semences rustiques jetées au vent, et avaient poussé sur le terreau parisien des fleurs communes, mais vivaces. M. Odoul était entré comme expéditionnaire aux Finances. A vingt-cinq ans, il avait épousé M""® Odoul, une payse qui travaillait dans un magasin de modes, rue del'Odéon. Durs pour eux-mêmes, ordonnés, économes, ils avaient d'abord mené une vie de privations. M. Odoul, employé modèle, versait religieusement ses appointements mensuels dans la caisse commune. M""® Odoul, ingénieuse et patiente comme une fourmi, avait du goût et de

Tentregent. Personne ne chiffonnait mieux un chapeau et ne savait mieux l'ajuster à la figure d'une cliente. Vers trente ans, elle s'établissait à son compte, et son magasin devenait rapidement l'un des plus achalandés du quartier. Entre temps, son mari obtenait de l'avancement à son tour de bête.

Il passait commis d'ordre, puis sous-chef.

Les affaires prospéraient et le couple, toujours étroitement uni, se permettait chaque dimanche une modeste débauche. Ils allaient dîner en têteà-tête, à Versailles, à Bellevue ou à Robinson. De leur origine campagnarde, ils avaient gardé un instinctif amour de la vie champêtre. Ils se délectaient à constater les progrès des blés dans la plaine de Villacoublay , à voir les cerises rougir sur le coteau de Verrières. Par-dessus les haies d'aubépine ou à^travers les grilles, ils jetaient des regards d'envie sur les maisons blanches, les pelouses unies comme un velours et les massifs où des plantes à feuillage coloré dessinaient d'ingénieuses figures géométriques. A la nuit close, ils rentraient éreintés, mais heureux, rapportant au magasin des bottes d'herbes et de fleurs à demi fanées.

Leur mutuelle affection durait toujours; mais si leur tendresse ne s'attiédissait pas et s'ils s'en donnaient souvent la preuve, elle restait néanmoins inféconde. Ils n'avaient point d'enfants et ce leur était un gros crève-cœur. Quand ils eurent tous deux passé la quarantaine et qu'ils comprirent que décidément tout espoir de progéniture leur était refusé, M. Odoul se souvint qu'il possédait au pays un petit neveu dont il avait accepté le parrainage. Les parents du gamin étaient pauvres et chargés de famille. Ils consentirent à se débarrasser de leur dernier né au profit de l'oncle Odoul et le lui envoyèrent. L'enfant était gentil, il plut aux deux époux, qui le choyèrent et le mignotèrent comme leur propre rejeton. La venue de ce marmot, dans leur ménage solitaire, fut pour eux une sorte de rajeunissement. Ils résolurent de l'adopter, et cette décision donna un nouveau stimulant aux vertus économiques de M. Oudoul, à l'ambition de sa femme. Ils se remirent à épargner et à trimer comme au début de leur mariage. Ne fallait-il pas grossir les revenus de la communauté pour élever brillamment leur fils d'adoption, payer sa pension chez les Pères et le pousser aux écoles dugouvernement?...

Malheureusement Gerbert, — c'était le nom du Benjamin — ne justifiait que faiblement les espérances des parents adoptifs. Comme la plupart des enfants trop gâtés, il n'avait ni goût, ni énergie pour le travail. En dépit du zèle des bons Pères, il restait un cancre. Son esprit borné ne se préoccupait que de plaisirs et de satisfactions vaniteuses. Glorieux de sa jolie mine et de ses vêtements toujours soignés, ayant les poches bien garnies^ il tournait au gommeux. Il arrivait ainsi à sa vingtième année, le cœur sec, la tête vide, ayant échoué à ses examens. Et pourtant, malgré le déboire qu'il leur donnait, il demeurait cher aux époux Odoul. Ils raffolaient de ce garçon trop beau pour rien faire ; ils l'aimaient en raison des sacrifices qu'ils s'étaient imposés et ne désespéraient point de son avenir. « L*âge, disait M. Odoul, lui mettra du plomb dans la tête. » En attendant, comme il fallait renoncer aux écoles du gouvernement, on avait décidé de le lancer dans l'industrie. Gerbert se laissait faire, essayait un peu de tout, changeait de visées tous les six mois et ne réussissait qu'à dépenser beaucoup d'argent. Quand il eut vingt-cinq ans.

M""** Odoul, qui commençait à se lasser et qui avait le sens pratique, s'avisa que «sa première », M"® Henriette, regardait Gerbert d'un œil fort doux. Il lui vint alors en tête une idée qu'elle communiqua à son mari : — Cette Henriette était une fille adroite et débrouillarde ; elle avait de la tenue et un peu d'argent ; on la marierait avec Gerbert et les Odoul céderaient au jeune couple le magasin de modes, qu'ils continueraient à commanditer au début. Ils avaient assez travaillé et il s'en allait temps qu'ils prissent un repos bien gagné. Odoul demanderait sa retraite; ils s'établiraient à la campagne; n'était-ce pas leur rêve?... Ils vivraient comme coqs en pâte dans une petite maison à eux, à proximité des jeunes gens et de leur future descendance. M. Odoul trouva l'idée lumineuse. Il avait soixante-cinq ans, la besogne du ministère lui pesait, et il voulait jouir enfin des loisirs de la retraite. — On consulta Gerbert, qui accepta, en songeant qu'il aurait désormais ses coudées franches.

Quant à M"** Henriette, c'était le plus doré de ses rêves qui se réalisait pour elle, et elle se jeta, avec des larmes de reconnaissance, dans les bras de sa nouvelle famille.

Trois mois après, la pension était liquidée, le magasin cédé, le mariage célébré, et M. et M"' Odoul s'installaient à Thiais, à mi-coteau, dans une maison de campagne achetée par-devant notaire et payée comptant.

Les commencements furent délicieux. La maison, petite mais commode, était séparée de la route par une haie de troènes et une cour plantée de tilleuls, d*acacias et d'arbres de Judée. Derrière le corps de logis, s'étendait une pelouse égayée par des massifs de faux-ébéniers et de rosiers remontants, puis venaient le potager divisé en quatre carrés, et enfin une butte buissonneuse couronnée par un platane. On voyait de là les toits de Choisy, les cultures coupées d'arbres fruitiers, la Seine large et verte, et un vaste horizon de collines grises et lilas. Pendant toute la première année, les Odoul savourèrent la lune de miel du propriétaire. M™* Odoul s'enorgueillissait de son poulailler; M. Odoul s'extasiait devant ses arbres et son potager.

Le dimanche, Gerbert et sa jeune femme arrivaient par le premier omnibus et ne s'en retour-

naient qu'à la nuit serrée. Leur cœur semblait encore débordant de reconnaissance pour Toncle et la tante. Ils le leur prouvaient par des attentions aimables et de chaudes protestations. Gerbert, il est vrai, avait pour le magasin des projets d'embellissement qui effarouchaient un peu M. Odoul; Henriette portait des toilettes que M™® Odoul trouvait trop tapageuses ; mais enfin, les affaires étaient bonnes, le magasin prospérait, et il n'y avait rien à dire. De vieilles connaissances du quartier de TOdéon venaient aussi partager, en été, le dîner dominical : Schwartz, le fourreur de la rue de Tournon ; les Meunier de la mercerie du Bouton cTOr^ les Gobert, de la papeterie des Écoles. — Tous étaient contemporains des Odoul. On parlait du vieux temps; an jouait aux boules devant la pelouse; on dînait gaiement dans la petite salle à manger où des papillons de nuit tournoyaient autour de la suspension ; on était parfaitement heureux.

Pendant la seconde année, il y eut quelques nuages. D'abord la grossesse et les couches de M""** Gerbert la retinrent au logis. Abandonnés à eux-mêmes, les Odoul s'aperçurent plus vite des cotés fâcheux de la vie campagnarde. Malgré les

soins de M"* Odoul, les poules s'obstinaient à ne pas pondre; les légumes du potager étaient durs et sans saveur. L'ancien sous-chef prit un jardinier qui le vola. Un voisin se plaignit de Tenvahissement des tilleuls de la cour et comme ils n'étaient pas plantés à la distance légale, Odoul fut obligé de les couper. Ces déboires aigrirent l'humeur des deux époux. Quand les Gerbert revinrent après les couches de la jeune femme, M""* Odoul se permit de critiquer les embellissements coûteux du magasin et la toilette de M"® Henriette. Celle-ci se rebiffa. Il y eut un échange de paroles amèrement blessantes, de ces paroles qu'on regrette mais qu'on ne. peut plus rattraper et qui brisent toute intimité. A partir de ce moment, les relations se refroidirent. M""** Henriette s'abstint de reparaître à Thiais. Gerbert n'y revint que de loin en loin, amenant avec lui sa petite fille, Berthe, que les Odoul avaient tenue sur le3 fonts, — et abusant chaque fois de l'attendrissement des deux vieillards pour leur soutirer quelques avances, car il avait repris ses habitudes de plaisir et l'argent lui coulait entre les doigts.

Deux années se passèrent, pendant lesquelles

les deux vieux devinrent plus sensibles au froid de la solitude. A mesure qu'ils avançaient en âge (ils étaient maintenant septuagénaires), ils s'apercevaient" chaque jour qu'un lambeau delà vie d'autrefois se détachait d'eux. C'étaient une illusion qui s'en allait, une espérance qui avortait, une ancienne connaissance qui partait. Le fourreur Schwartz .levait tout à coup le pied, emportant une somme assez ronde empruntée à Odoul-, Meunier, du Bouton dOr, était mort; Gobert, de la papeterie des Écoles^ avait été frappé d'une attaque de paralysie, et sa femme l'emmenait en • province. — Tout se renouvelait autour des Odoul et les laissait plus esseulés. Pourtant, comme Us continuaient à s'aimer tendrement, ils comblaient les vides par un redoublement de mutuelle amitié. Ils s'ingéniaient à trouver de nouveaux prétextes à reprendre goût à la vie.

Ils s'attachaient à un chat jaune, très familier, qu'ils avaient nommé Bijou et qui couchait sur leur lit. Ils vivaient de pair à compagnon avec une petite servante qui les dorlotait et que M"® Odoul proclamait « une perle rare ». Ils reportaient surtout leurs tendresses frustrées sur l'enfant de Gerbert, qui venait de temps en

temps passer une quinzaine avec eux. Ils s'efforçaient de gagner l'affection de cette jolie petite Berthe dont ils étaient fous. Cela allait bien tant que la fillette demeurait à Thiais, mais dès qu'elle rentrait à Paris, M"° Henriette détruisait leur ouvrage. L'enfant, au bout, d'un mois, leur revenait refroidie, prévenue, presque hostile, et tout était à recommencer.

Les années fuyaient, les Odoul s'envieillissaient dans un abandon plus glacial et, pour eux, le soir de la vie n'amenait plus que d'anxieux frissons et des brumes morfondantes. Le magasin de modes, négligé par la trop mondaine Henriette, périclitait. Les affaires allaient mal. Un soir d'octobre, les vieux époux virent arriver Gerbert, tenant Berthe par la main. Il avait la figure consternée. Brusquement, il confessa l'objet de sa visite. Il avait joué à la Bourse et avait perdu vingt mille francs qui ne lui appartenaient pas. S'il ne remboursait la somme avant la fin du mois, il était déshonoré; c'était la faillite et la misère à courte échéance. D'abord, les deux vieillards se révoltèrent^ éclatèrent en reproches et déclarèrent qu'ils

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