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n'y pouvaient rien. Mais Gerbert savait par où les prendre. Il joua de l'enfant, les apitoya, leur arracha des larmes et finit par obtenir la promesse qu'on le tirerait d'embarras. Alors il se confondit en protestations de reconnaissance et, comme compensation, leur laissa Berthe, que sa mère devait venir chercher en même temps que Targent.
L'argent, les Odoul ne l'avaient pas et il fallait tout d'abord se le procurer. Le bonhomme se souvint que tout récemment le notaire de Choisy lui avait parlé d'un amateur qui avait envie de sa 'maison. Cette ouverture avait été accueillie par un refus net, mais maintenant que la nécessité prenait les deux vieux à la gorge, peut-être pourrait-on revenir sur ce refus. Odoul courut à l'étude, l'affaire se remmancha et le notaire, sur une promesse écrite, consentit à avancer vingt mille francs, en attendant la passation de l'acte.
Quand il revint avec la somme, Odoul trouva sa femme en train de câliner la petite Berthe. Il annonça d'un air navré que Tafifaire était conclue; la bonne dame se mit à fondre en larmes et son mari sentit lui-même un sanglot se nouer dans son gosier. La petite, les dévisageant tous deux.
i60 VIEILLES GENS
écarquillait des yeux étonnés. Tout à coup, avec son impitoyable curiosité d'enfant de cinq ans, elle demanda :
— Pourquoi que vous pleurez ? C'est-il parce que vous êtes vieux ?
La grand'tante embrassa violemment la fillette et répondit :
— Oui, nous sommes vieux, mignonne, et nous avons du chagrin, mais nous f aimons bien tout de même.
A quoi la petite répliqua gravement :
— Papa dit que, quand on est vieux comme vous, on n'a plus qu'à débarrasser le plancher". . . Qu'est-ce que c'est, marraine, débarrasser lé plancher?...
Les deux Odoul frissonnèrent ; ils se regardèrent effarés et indignés. La vieille dame déposa l'enfanta terre et s'enfuit toute sanglotante dans sa chambre où Odoul la suivit. Trois jours après, M""® Henriette vint prendre sa 'fille et l'argent, en répétant du bout des lèvres de banales formules de remerciement qui sonnaient faux. Les deux vieux se retrouvèrent seuls. Ils étaient comme
endormis, ne bougeaient pas et ne songeaient pas même à chercher un nouveau logis. Tout ce qui çtait arrivé leur semblait un cauchemar et ils n'y voulaient pas croire. Pourtant, le dernier jour d'octobre, il fallut aller signer l'acte et leur trop réelle misère leur apparut alors crûment.
Ils revinrent lentement de chez le notaire par une après-midi de brouillard. Les feuilles jaunes se détachaient silencieusement des arbres et jonchaient la route. D.ans l'air humide, les cloches sonnaient « en mort » pour la Toussaint. Comme ils étaient rentrés sans bruit dans leur maison où on ne les attendait pas si tôt, ils surprirent la petite servante — celle que M""* Odoul proclamait une perle rare — en train de boire une bouteille de leur muscat, avec un garçon jardinier. Ils choquaient gaiement leur verre en disant ironiquement : « A la santé des vieux!... » . Cette déception nouvelle troubla si fort les pauvres Odoul que, le soir, en se couchant, ils ne s'aperçurent même pas de l'absence de Bijou, leur chat bien-aimé.
Le lendemain, en errant pensivement, tous deux, autour de la pelouse semée de feuilles, ils trouvèrent Bijou étendu sans mouvement dans
un massif. Le chat avait été empoisonné par un voisin grincheux, et son cadavre était déjà tout raidi. Ce dernier coup acheva les vieilles gens. Echangeant un profond et tragique regard, ils se comprirent sans prononcer un mot.
Ils en avaient assez. Bête, servante, enfants, tout les abandonnait, tout se concertait pour les pousser hors de la vie. Ils n'étaient plus bons « qu'à débarrasser le plancher », comme disait leur fils adoptif. — Ils remontèrent dans leur chambre. Odoul y écrivit quelques lignes qu'ils signèrent tous deux. Puis M""'' Odoul mit son chapeau et son châle; Odoul prit sa canne, coiffa son chapeau haut de forme, enfouit dans sa poche un peloton de grosse ficelle et fit signe à sa femme de le suivre.
Quand ils furent deliors, la vieille dame interrogea son mari du regard. Celui-ci, avec sa canne, désigna un chemin qui descendait vers la Seine :
— Par là ! dit-il d'une voix étranglée.
Le bras au bras, les deux vieux, d'un pas trottinant, se dirigèrent vers le fleuve. Les feuilles roussies continuaient à pleuvoir sur le sol et les cloches de la Toussaint à tinter dans les villages. En route, ils rencontraient des gens endimanchés,
ayant à la main des bouquets de chrysanthèmes qu'ils allaient porter au cimetière. Ace spectacle, les yeux des deux vieillards s'humectaient et ils se serraient davantage l'un contre l'autre. Par un sentier détourné, ils atteignirent enfin la berge déserte et brumeuse, au pied de laquelle la Seine coulait, verte et profonde. Odoul prit sa pelote de ficelle, la noua solidement autour de ia taille de sa femme, qui se laissa faire, puis se l'attacha également autour du corps. Toujours se tenant par le bras, fermant les yeux, ils entrèrent bravement dans l'eau, trébuchèrent, perdirent pied, et la Seine, un moment troublée, les emporta, unis dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie.
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' PisE. — Des belles choses que j'ai admirées ici : — richesses d'art du Dôme, marmoréenne architecture du Baptistère, délicates proportions de cette mignonne église de Santa-Maria délia Spina, qui mire dans l'Arno la grâce de ses blanches ogives — je retiens surtout l'impression que j'ai reçue un samedi, par une après-midi ensoleillée, sous les cloîtres du Campo-Santo. L'enveloppante paix du jardin intérieur où des lilas et des roses s'épanouissaient dans cette terre apportée de Palestine par cinquante-trois navires pisans; le ciel bleu d'avril vu à travers la légère architecture des arcades et au fond duquel se découpait la coupole du Dôme; le recueillement de
cette solitude peuplée. d'illustres tombeaux, tout cela me donnait une succession de sensations exquises et jusque-là inéprouvées. Un délicieux silence régnait, rendu plus intime encore par le bourdonnement dés insectes dans l'herbe des pelouses et par de lointains carillons de cloches. Je cheminais lentement, partageant mon attention entre les sarcophages alignés au long des murs et l'opulente floraison des lilas qui frôlaient de leurs thyrses parfumés les colonnettes des arcades, et j'arrivai ainsi devant la fresque du Triomphe DE LA mort, faussement atttibuée à Orcagna. Au dessous du vol tourbillonnant des diables et des anges, emportant ceux-ci les bienheureux, ceux-là les damnés, deux scènes principales symbolisent les vanités decettevietransitoireetles joies de la vie éternelle. A gauche, une brillante cavalcade de jeunes gentilshommes et de robustes veneurs, caracolant sous bois, s'arrête brusquement devant trois cercueils béants où des cadavres commencent à se décomposer; à droite, sous les pacifiques feuillages d'une forêt élyséenne, nn groupe de bienheureux goûte la sérénité des béatitudes célestes, tandis que Tun d'eux chante, sur un sistre, les louanges du Très-Haut. — Tout
ce Catnpo-santo, du reste, est une éloquente démonstration de la triomphante victoire de la mort. Sous les sarcophages antiques où sont sculptées des images de nymphes et de déesses, sous les tombes plus modernes où se dressent des bustes et de blanches statues, chevaliers romains, nobles dames, évêques et savants; le comte Mastiani, le ministre Salvagnoli, le chirurgien Andera Vacca, et jusqu'à la fameuse cantatrice Angelica Catalini,que nos grands-pères ont applaudie, tous, dans cette quiète solitude, se reposent des agitations, des enfiévrantes illusions de la courte vie humaine. Seule, Téternelle nature continue de verdir et de fleuronner autour d'eux. Et sous ces cloîtres, plus d'un touriste de hasard, sentant passer sur lui l'ombre des années irretrouvables et le froid des jours qui lui restent à vivre, se prend à envier le doux repos de ces morts au milieu des roses et des lilas poussés en terre sainte.
Florence. — Une claire matinée du dimanche des Rameaux. La lumière fraîche d'un soleil printanier baigne les pilastres du baptistère, le svelte élancement du campanile aux fenêtres géminées et aux marbres polychromes, la façade
blanche et noire du dôme, sur les marches duquel de vieilles femmes vendent des rameaux d'oliviers. Dans l'air un léger bruit mélodieux de vol des pigeons familiers. Devant l'une des portes du baptistère s'amassent des gens de la campagne. Leur costume ne diffère pas sensiblement de celui des paysans de chez nous, un jour de dimanche, et l'on pourrait se croire au milieu de campagnards tourangeaux, n'étaient la vivacité des physionomies^ l'éclair qu'allume dans leurs yeux la contemplation du chef-d'œuvre de Lorenzo Ghiberti. On devine sur les visages une curiosité intellectuelle, depuis longtemps éveillée, et une réelle jouissance d'art. L'un d'eux sert de cicérone, et, avec des gestes expressifs, penché vers le panneau inférieur qui représente l'entrevue de Salomon et de la reine de Saba, il explique à ses compagnons l'imposante scène biblique. — Au milieu des groupes de prêtres, de lévites et de guerriers , qui se pressent sur les marches du parvis, le roi Salomon, dans la pompe de ses vêtements orientaux, avec sa longue barbe frisée, accueille d'une affectueuse étreinte et d'un bienveillant sourire sa royale hôtesse. Celle-ci, sveltedans l'ampleur flottante de sa
robe, dont trois jeunes femmes portent la traîne, appuie sa main sur sa poitrine et glisse un regard charmé vers le superbe fils de David. Fleur de grâce, de jeunesse et de luxueuse élégance, c'est bien la légendaire souveraine que le poète Jean Lahor a chanté dans son livre de V Illusion :
Sur sa robe sacerdotale
Ses grands cheveux lourds sont épars ;
L'immense nuit orientale
Semble couler dans ses regards.
Les diamants, les pierreries Des anciens trésors fabuleux, Parures de ses mains fleuries, Jettent moins d'éclairs que ses yeux . . .
Ces bas-reliefs de bronze ont la couleur et la lumineuse magie d'une peinture; on ne peut plus oublier ces portes « paradisiasques i> avec leur harmonieux encadrement de statuettes, de fruits et d'oiseaux. Elles chantent dans la mémoire comme les vers d'un divin poète à l'imagination puissante et fleurie.
A l'Académie des Beaux-Arts. — Passé une heure en contemplation devant le Printemps de SandroBotticelli. Dans quel monde fait de poésie et de réalité l'artiste florentin vous transporte !
Ce verger d'orangers; ces légers arbustes du fond, d'où se détache une Vénus aussi chastement drapée qu'une Madone ; ces gazons épais constellés de floraisons, sur lesquelles dansent les trois Grâces demi-nues ; cette adorable créature aux cheveux épars ruisselant d'un chapeau de fleurs, au cou enguirlandé d'anémones, relevant sa tunique brodée de feuillages, semblent appartenir au pays des rêves, et cependant l'expression très humaine, presque moderne des figures a quelque chose de si vécu, qu'on croit les avoir déjà vues sous les ajustements des mondaines d'aujourd'hui. Cette Flore qui s'avanCe si allègrement avec son giron plein de roses, a la grâce troublante, les yeux noyés, le sourire attirant et sensuel d'une courtisane. En même temps, elle symbolise admirablement l'impétueuse et exubérante éclosion du printemps dans ces contrées du Midi, où tout à coup le tiède souffle d'avril couvre d'une profusion de corolles les buissons des routes, les arbres des jardins, les murs des villas. Devant cette peinture où la vie éclate, où la fantaisie s'épanouit, on songe aux poètes de la Renaissance, et surtout à c poète païen égaré dans notre civilisation mo-
derne, à Jphn Keats dont on se rappelle ce fragment : « D'abord, je passerais par le royaume de Flore et du vieux Pan; je dormirais dans l'herbe, je me nourrirais de pommes sauvages et de fraises, je goûterais à toutes les joies rêvées : surprendre les nymphes aux mains liliales sous leurs retraites de ramée, cueillir de savoureux baisers sur leur visage en vain détourné, jouer
• avec leurs doigts, imprimer sur leurs blanches épaules de rouges morsures telles qu'en peuvent faire deux lèvres passionnées... L'pne d'elles sus-
, pendant sa course, jetterait sa verte robe flottante sur sa tête et danserait avec une allégresse jamais
• lassée ; une autre, souriant parmi là. feuillée, ferrait choir sur moi une pluie de pétales d'amandiers,"
•jusqu'à ce qu'enfouis sous cette neige odorante, nous demeurions couchés cote à côte, comme deux perles jumellçs dans la fraîche obscurité d'un coquillage... »
Encore tout encharmé par cette féerique peinture, je me suis perdu, en quittant l'Académie, dans un lacis de petites rues, et me suis retrouvé près du Marché-Neuf. Sous les arcades massives de cet édifice, situé entre les rues noires de Porta Rossa et Dclla Terme, j'ai eu presque la
continuation de mon enchantement de tout à l'heure. C'était le jour du marché au fleurs, et, dans l'ombre des cintres, traversée par un mince filet de soleil, les jardiniers avaient étalé leur marchandise printanière : — Muguets laiteux, jacinthes, tulipes et narcisses, œillets, roses et giroflées foisonnaient dans une demiobscurité, tandis qu'au-dessus des éventaires, des branches de pêchers et d'amandiers entrecroisaient leurs floraisons vives ou tendres. En ce vieux quartier noir, toute la flore des collines toscanes était rassemblée. Cela sentait bon et réjouissait les yeux, et il y avait, là aussi, comme une impétueuse invasion du printemps. J'ai beau vieillir, chaque retour du renouveau me met au cœur une joie toute neuve et une confuse espérance de je ne sais quelle surprise résen''ée encore à mes vieux ans. J'éprouve toujours les mêmes tressaillements et la même chimérique attente qu'aux jours lointains où, tout jeune écolier, j'épiais avec ravissement les premières éclosions des pêchers du jardin paternel. — Tandis que mes regards buvaient l'ivresse de ces corolles printanières, debout devant l'étalage d'un jardinier, une jeune dame florentine, grande, à l'ai-
lure patricienne, aux cheveux blonds crêpelés, aux yeux noyés, au rouge sourire, tenait d'une main un garçonnet et, de l'autre, serrait contre sa poitrine des touffes de muguets, de jacinthes et de violettes. J'eus comme un éblouissement et je crus revoir dans un rais de soleil, la Flore de Botticelli avec sa robe d'avril, avec sa démarche d'une grâce si altière et si attirante...
Saint-Jean. — Avant de quitter la Corniche, j'ai voulu revisiter ce petit port solitaire et cette verte presqu'île, d'où l'on a une si admirable perspective de mer, de côtes et de montagnes. J'y suis venu par le joli chemin de Beaulieu qui longe la Méditerranée, et j'ai emporté comme compagnons de route les poèmes de Jean Lahor. Ce poète de Vlllusion, sous le pseudonyme duquel se cache un savant médecin, est un de mes vieux amis du Parnasse. Dans plus d'un morceau de son recueil, je retrouve un écho des impressions de notre jeunesse envolée. Et puis, la tristesse résignée et philosophique qui imprègne son œuvre ; sa tendresse émue pour les passions humaines et pour la nature, qu'il aime et admire tout en constatant les décevants mirages, faisaient de sa poésie un accompagnement à souhait
pour les regrets qui me peignaient à la pensée de de dire adieu à cet adorable coin de terre. Du haut d'un tertre d*oliviers, je regardais l'étroit port de pêcheurs où les barques se miraient dans Teau glauque, les vergers où les orangers fleurissaient, les ijiontaglies d^un gris mauve aux flancs • desquelles des villages étageaiçnt leurs murs brûlés *de soleil, les lumineuses découpures de la côte sertissant la mer blelie, — et je songeais : « Qui sait si je reverrai tout cela, si je jouirai encore de cette fête des couleurs ? Ce soir, quand lé train m'aura emporté, toute cettç magie ne sera pi lis qu'un souvenir -:
Je ne jouirai plus de vous, oh ! plus jamais. Vous par qui l'âme se délivre; • '
Accords, lignes, couleurs et splendeurs que j'aimais, ■Qui faites le charihe de vivre.
Tout ce grand rêve errant, le monde, aura passé Avec son reflet en moi-même... »
Le pessimisme de mon anii Jean Lahof a cela de bon qu'il n'est ni amer, ni agressif. Le poète se dit bien que « tout n'est qu^un songe : les glorieux crépuscules, les cieux et' l'amour même»... Il sait que tout n'est qu'apparence e
que nous ne goûtons jamais que des souvenirs et des rêves ; mais il mêle à ces fuyantes appa- , rences son extase et ses larmes, et n'est-ce pas làV en somme, ce qui fait le véritable intérêt de la . vie humaine? Toutes ces* choses, il les dit en beaux vers d'une large envolée lyrique et d'un sentiment pénétrant. A travers sa mélancolie désabusée et. son bouddhisme, il trouve des accents de tendresse qui donnent à sa poésie une note très personnelle et très charmante, comme dans cette pièce intitulée Silencieux amour :
• Qui de nous n'eut un jour, au cœur, Un amoui; profond qu'il dut taire, Et ne connut cette langueur Que donne un désir solitaire ?
Je t'aime et te suis pas à pas, Je t'aime et ne puis te le dire, Je t'aime et tu ne le vois pas.
Quand jo me tais devant ton rire...
Les longs désirs silencieux Ont des ivresses qu'on ignore ; Je te possède par les yeux, Plus belle que tu n'es encore.
La musique de ces doux vers berçait mes re-
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grets ; je les appliquais en partie à cette mer impassible qui bleuissait à mes pieds, indifférente à ma présence comme à mon éloignement, et c'est en les répétant presque avec des larmes que je me suis séparé de ce radieux paysage.