‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le lendemain M'^' Troisvalet dit à Hugues :

— Tu ne te douterais pas qui j'ai rencontré au théâtre? Devine... Non, tu ne trouverais pas... M. Campmas de la Bastide.

— Oui, je sais qu'il fréquente les spectacles.

— Il ne m'a pas témoigné l'ombre

d'une rancune... Et je l'ai reçu de la façon dont il m'abordait.

— Tu as bien fait, dit Hugues.

Le cœur de M'^"" Troisvalet se serra à cette réponse. Il fallait que tout amour, toute affection pour elle fussent bien morts chez celui qui ne montrait aucune jalousie.

— M. Campmas de la Bastide, ajouta ]ypie Troisvalet, a passé une partie de la soirée dans ma loge, et comme il paraît avoir oublié le passé je ne serais pas étonnée qu'il vînt me rendre visite.

— Et bien, tu le recevras...

Le mal apparaissait dans toute son étendue.

Cependant au moment de s'en aller, Hugues réfléchit.

— Tu recevras poliment M. Camp-

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mas de la Bastide, dit-il, mais froidement.

Une éclaircie de tendresse fit bondir le cœur de ractrice.

— C'est ainsi que je le pensais, répondit-elle, et je suis bien contente de me trouver d'accord avec mon petit homme.

Elle alla vers Hugues les bras ouverts. Il la regarda avec une telle indifférence que ce mouvement d'expansion fut coupé dans sa racine.

— Hugues ne m'aime plus, se dit W^"" Troisvalel après le départ du journaliste. Il ne m'aime plus du tout.

Et elle pensa que l'avis de recevoir froidement M. Campmas de la Bastide avait été donné par Hugues se souvenant loul à coup que le magistrat, éconduit par Dinali, ne manqucrail pas

de raconter pour quel rival il avait été évincé.

Toute femme trahie se trouve en face d'inductions fort compliquées du milieu desquelles s'échappent certaines parcelles de vérités. Déjà M"^ Troisvalet en savait assez pour ne pas se livrer à un travail d'esprit si laborieux; mais son chagrin lui tenait au cœur; elle le creusait comme un fossoyeur creuse un trou. Son amour devait y être enterré profondément; sans espoir elle tissa le hnceu\l qui devait le recouvrir.

Malgré ses résolutions, la pauvre fille se sentit dépérir. Une rupture imminente coûtait cher à sa chair. La fièvre consumait l'actrice; elle eut dfes insomnies qui fatiguaient à tel point son cerveau que, le mafin, o'était une dé-

livranee que de se jeter hors de son lit pour se tremper dans l'eau glacée; toutefois elle sentait s'agiter en elle une certaine fébrilité et elle jugeait avec pitié l'état de torpeur dans lequel s'était enrayé son bonheur passé.

Après avoir été fardeau, M"*^ ïroisvalet se sentait redevenir plume. Pour fuir son intérieur qui lui pesait, elle se faisait conduire au bois de grand matin et restait quelquefois deux heures autour du lac, promenant son chagrin.

Cependant six mois de liaison avec Hugues avaient paru longs à Dinah.

Fantasque, peu accessible aux sentimentalités, l'actrice avait réalisé son projet qui était d'enchaîner le critique et de le compromettre dans Topinion j)arisienne. Hugues se répandait actuellement pour elle en feuilletons si laudatifs que ces

louanges excessives devenaient fatigantes. Le journaliste universitaire avait la plume lourde; il manquait absolument des ressources des poètes qui tiennent le feuilleton et brodent mille fantaisies sur le canevas parfois aride de leur compte rendu quotidien. L'éloge, chez Hugues, était pesant comme un pavé.

Le public dut pourtant, grâce à sa liaison avec Dinah, un article de Hugues qui avait pour titre : Gare à nos moelles!

Surmené par le travail, c'est-à-dire un débordement de « copie » nécessaire pour subvenir aux dépenses de M'^^ Labrunie qui coûtait cher, assez consciencieux pour respirer tous les soirs l'air insalubre des théâtres, incapable d'imiter un humoriste du feuilleton qui passait ses soirées sous les tonnelles de la banlieue de Paris, prétendant qu'un véritable critique ne doit

se laisser intluencer ni par le brillant d'une œuvre ni par le jeu des acteurs, Hugues poussait le cri Gare à nos moelles, évoquant les souvenirs de Henri Heine, d'Alfred de Musset, de Gérard de Nerval, de Miirger; il faisait corps avec eux comme s'il avait été poète lui-même et comme si des abus intellectuels et amoureux dussent l'assimiler à ces figures poétiques.

On s'amusa beaucoup dans Paris de l'article de Hugues et de ses prétentions à vouloir grossir les rangs des poètes morts jeunes.

— Avez-vous lu ceci, cher? lui demanda à quelques jours de là Dinah en mettant sous les yeux du critique un petit journal réputé par sa méchanceté.

L'actrice lut tout haut l'article :

« La moelle de M. Hugues Mage n'offre ([u'une analo-

gie très lointaine avec celle des poètes dont il énuinère les noms. La moelle du critique est de nature sèche et filandreuse, semblable à celle de vieilles plumes d'oie. M. Hugues Mage a donc tort de craindre pour sa moelle. »

Dinah riait. Hugues devenait rêveur.

— Vraiment, mon cher, reprit l'actrice, vous me compromettez par un tel article; sous le titre Gare à nos moelles, des gens malintentionnés liront : Gare ciDinah ! Vous tuez la femme avec votre maladresse habituelle, car vous êtes maladroit et si vos feuilletons n'étaient pas communs, une qualité qui plaît au gros pubhc, il y a longtemps qu'on vous aurait congédié de votre journal... Cet effroi pour votre moelle ne répond pas à vos lecteurs, je vous en avertis... Soyez vulgaire tant qu'il vous plaira, n'étalez pas vos moelles en feuilleton ; elles n'y sont pas à lei/r place...

Hugues, qui avait pris l'habitude de régenter tout un peuple de comédiens, trouvait dure une pareille leçon. Dinah la compléta par un sarcasme.

— Oui, dit-elle, la moelle ne me déplaît pas, mais dans les cardons; si un jour nous nous rencontrons à dîner, ma cuisinière vous en fera goûter.

C'était un congé. Hugues le sentit et sortit de l'hôtel de Dinah abreuvé d'amertumes, car l'impertinence des reines de théâtre est égale à celle d'une véritable souveraine.

La tête basse, Hugues revint à la petite maison de M"^ Troisvalet : elle lut sur la figure de son amant l'empreinte de la désillusion et fit mine de ne s'apercevoir de rien. Non pas qu'elle fut dissimulée, mais elle avait en tête un projet qui l'occupait et dont Hugues

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devait voir la réalisation à quelque temps de là.

Ce que n'avait pu faire la médecine, les souffrances morales l'avaient obtenu. jyjiie Xroisvalet n'était pas absolument redevenue l'aimable enfant, qui avait débuté avec la fraîcheur de ses seize ans; mais elle avait perdu quelque peu de la surabondance de ses charmes et par là une partie de son ancienne vivacité était recouvrée.

Quoique soutenue par l'espérance, jyjiie Xroisvalet se sentait parfois atteinte de mélancolie; alors intervenait M. Campmas de la Bastide qui se montrait véritablement affectueux. L'actrice l'avait suffisamment bafoué jadis; elle se fût considérée comme coupable aujourd'hui de ne pas savoir gré au magistrat de l'intérêt qu'il lui portait. M. Campmas

de la Bastide acceptait franchement les fonctions de confident et trouvait du charme à suivre ce qui se passait dans le cœur et le cerveau de l'actrice qui avait un fond de naïveté.

M"^ Troisvalet entendait reprendre sa place au théâtre. Dans ce but elle s'était abouchée avec le directeur de la Porte- Saint-Martin à qui elle posa deux conditions : elle ne toucherait pas d'appointements; le secret de ses débuts serait gardé jusqu'au jour de la représentation.

Sur le chapitre des appointements la transaction ne fut pas difficile ; il paraissait impossible toutefois que la seconde partie du traité fût exécutée ainsi que l'entendait l'actrice; mais M'"'' Troisvalet ne manquait pas de ressources.

Une certaine Anita, un des premiers rôles du théâtre, se trouvait dans une

situation tendue. Son mobilier, ses habits et ses bijoux étaient saisis pour une forte somme qui éloignait les messieurs charitables. M'^^ Troisvalet s'entendit avec Anita et désintéressa ses créanciers à condition de reprendre le rôle à un jour fixé.

L'étonnement de Hugues Mage fut extrême quand il re^it son amie sur les planches; elle était presque redevenue l'aimable, la gaie Troisvalet du passé et toute la salle admirait cette métamorphose.

Hugues, tout entier à Dinah depuis un an, ne voyant qu'elle, ne rêvant que d'elle, eut le soir de la représentation une vague perception des souffrances qu'il avait fait endurer à cette revenante soutenue par une force morale hors du commun.

La beauté de M"*" Troisvalet portait par-dessus la rampe et ses yeux bleus si tendres subjuguaient le parterre.

Entraîné, le critique voulut être un des premiers à porter ses hommages à M"^ Troisvalet; son pardon, il l'obtiendrait facilement.

L'actrice était dans sa loge, seule avec l'habilleuse et M. Campmas de la Bastide.

— Vous avez été ravissante ce soir, ma chère, dit Hugues; vraiment je ne vous croyais pas tant de ressort.

— L'ingratitude en donne parfois, dit M''^ Troisvalet, qui avait répondu à la poignée de main de son amant en présentant seulement le bout des doigts.

Hugues, troublé, demanda à l'actrice si elle comptait être engagée pour quelque temps.

— Pour toujours, avec monsieur, dit

M"* Troisvalet en présentant M, Campmas de la Bastide.

— Permettez-moi, monsieur, ajouta le magistrat, de vous faire part des résolutions de madame et des miennes. M"*" Troisvalet me fait l'honneur d'accepter mon nom; nous quittons Paris ce soir.

Repoussé par les deux actrices, en proie aux sarcasmes des petits journaux, ayant compromis le peu qu'il avait avec Dinah, Hugues garda peu de temps son feuilleton. C'était un homme « roulé ».

On dit que, revenu à l'enseignement, il a repris sa chaire de professeur dans un collège de province, mais désillusionné, plein d'amertumes et subissant mille cruautés des enfants dont il a la garde.

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