‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 16 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un matin que M. Campnias de la Bastide se rendait chez M'^' Labrunie, la femme de chambre, s'interposant tout à coup entre la porte et lui, l'arrêta au moment où il allait entrer.

— Madame est avec son maître de guitare, lui dit-elle. •»

De tels avertissements sont suffisants dans ce monde et il n'est pas besoin de palissades pour défendre la porte;

'MO LE MASSPXU

d'ailleurs les magistrats se piquent d'observer les lois.

A une prochaine soirée que donnait l'actrice, M. Campmas de la Bastide lui insinua qu'il éprouvait quelque jalousie relativement à la culture de la guitare. Si Dinah continuait, le matin, dans le silence du cabinet, à se perfectionner sur la gratte de cet instrument, lui n'arriverait qu'à devenir tout au plus un méchant racleur.

— Bosch prétend que vous vous y êtes pris trop tard, répHqua Dinah... Il faut une souplesse de phalanges que vous ne pouvez rattraper, mon bon.

— Cela est fâcheux, dit le président qui nourrissait quelques illusions à l'endroit de la guitare et rêvait, aux prochaines vacances, d'aller faire un tour en

Espagne pour acquérir un réel talent d'instrumentiste.

Ayant été reçu une autre fois par la soubrette, qui de nouveau, l'évinçait poliment en lui annonçant que « madame était avec son professeur de guitare », M. Campmas de la Bastide, payé pour devejiir soupçonneux, se dit en sortant de rhôtel de Dinah : — Le professeur de guitare ressemble furieusement au masseur de M""" Troisvalet.

Le fait se représenta à diverses reprises, uniforme et désagréable. Les cordes de cette guitare sonnaient faux.

Une fois ancré dans ses soupçons, le magistrat n'hésita pas à aller trouvei' Bosch et lui demanda s'il consentirait à lui donner des leçons de musique.

Naturellement l'Espagnol accepta.

— Et bien, dit M. Campmas de la

Bastide, vous plaît-il de commencer demain entre huit et neuf heures du matin ?

— Vous me donneriez un louis par cachet, répondit Bosch, que je ne pourrais répondre à cette heure à votre appel.

Le magistrat respira de contentement.

La femme de chambre de Dinah avait dit vrai.

— Vous êtes pris ? demanda le magistrat.

— Pris par le sommeil, répliqua Bosch. Mes soirées finissent à une heure du matin, quelquefois plus tard; aucune leçon ne pourrait me faire lever de si bonne heure.

— Je croyais que vous donniez de grand matin des leçons à M''^ Labrunie?

— ■ Il y a longtemps qu'elle se croit assez forte guitariste pour se passer de mon enseignement.

LE MASSEUK 313

— Dinah a son masseur, pensa M. Canipmas de la Bastide.

Toutefois la fréquentation des actrices avait rendu le président à demi philosophe, et comme se brouiller avec Dinah ne menait le magistrat qu'à le plonger dans une désagréable solitude ou à chercher une nouvelle distraction dans un monde peuplé de masseurs de diverse nature, M. Campmas de la Bastide se résigna à son sort; cependant ayant voulu savoir à quel rival il avait affaire, pendant quelques jours le juge se posta, tapi dans un fiacre, aux environs de la porte de Dinah. Un matin il aperçut Hugues sortant de l'hôtel.

— Et c'est moi qui l'ai présenté !

se dit M. Campmas de la Bastide.

Un auh'e que lui se fut arraché les cheveux ; c'eût été une dépense do permis

3H LE MASSF.UR

que pour le magistral qui était un hoiiune soigneux.

Il chercha un autre parti, et deux jours après se présenta chez M^'^ Troisvalet.

— Vous ici ! s'écria-t-elle un peu surprise de revoir son ancien soupirant.

— Ma chère enfant, dit le magistrat d'un ton grave, Hugues nous trompe.

— Je ne comprends pas, fit-elle un peu inquiète.

— Hugues vous trompe, mon enfant, et moi par la même occasion.

— Expliquez-vous, dit M''"" Troisvalet.

M. Campmas de la Bastide fit alors connaître la liaison qui enchaînait Hugues à M"*" Labrunie, comment il avait intercédé dans l'intérêt de sa réputafion auprès du journahste, l'invitafion qu'il avait obtenue de la marquise de 'Chérepèrine pour

ramener à de meilleurs sentiments le critique inlluent, l'entente vraisemblable des deux trompeurs à l'issue de cette soirée et la nouvelle profession de maître de guitare qu'avait imaginée Hugues.

— Méchant homme ! s'écria M"*" Troisvalet en lançant au mao^istrat des regards empreints de la plus vive irritation. Méchant homme!

M. Campmas de la Bastide parut profondément étonné de Teffet de sa confidence.

— Oui, répliqua M'^'' Troisvalet, je vous en veux de venir troubler ma tranquillité... Vous vous venc^ez d'une façon perfide... Vous êtes jaloux de Dinah comme vous fêtiez de moi ... Ah cà !

est-ce que vous vous imaginez que les femmes de notre espèce sont venues au

3h> LE MASSEUR

monde uniquement pour être agréables à un vieux monsieur de votre espèce?

Vous voulez me tromper, je le sens...

Elle est jolie votre invention, mais ce n'est pas à moi qu'on fait gober de pareilles histoires.... Vous n'avez que cela à me dire?

M. Campmas de la Bastide lui-même n'avait jamais prononcé un pareil réquisitoire.

— Est-ce bien tout ? répliqua M"^ Troisvalet...

Le juge, accablé, restait muet.

L'actrice sonna. La femme de chambre parut.

— Reconduisez monsieur, dit M"^ Trois valet.

M. Campmas de la Bastidç était consterné Qu'avait-il fait là? Lorsque Hugues apprendrait la vérité, il en

ferait part à Diiiah et le magistrat serait consigné à la porte de ce dernier hôtel. Quelle humiliation pour un magistrat qui serait chassé honteusement de deux boudoirs pour avoir rendu hommage à la vérité ! Si l'excellente Troisvalet s'était laissée emporter à une telle violence, qu'arriverait-il avec Dinah qui avait de ces mots aigus à fendre un homme en deux ?

Cependant, après la sortie de M. Campmas de la Bastide, M"^ Troisvalet fondit en pleurs. A la colère qu'elle avait déversée sur un innocent, succéda un torrent de larmes; les détails donnés par le magistrat semblaient trop vraisemblables pour ne pas être vrais.

Hugues la trompait avec la fenune qu'elle détestait le plus au monde. C'était mal !

M"® Troisvalet aimait Hugues trop

passionnément. Son amour lui avait communiqué une tranquillité dangereuse; elle s'était assoupie dans ce bonheur à l'orientale qui ne comporte pas de nuages. Et pourtant toute chose de la vie a son ombre. Cette haison avait été trop bourgeoise, trop inaltérablement pot-au-feu.' A une table voisine Hugues avait demandé des piments pour réveiller son appétit.

Ainsi s'expliquait la raison pour laquelle M*'*" ïroisvalet, qui ne se souciait plus que médiocrement des plaisirs parisiens, était actuellement laissée au foyer.

Mais que faire pour rattraper un cœur vagabond qui voltigeait léger en compagnie de celui de Dinah ? Se venger ? Avec quelle arme?

Avant sa liaison avec le critique, M"^ Troisvalet n'eût été embarrassée que

dans le choix de sa \ engeance; aujourd'hui elle se trouvait sans imagination. Le repos, la vie d'intérieur lui avaient enlevé toutes ses facuUés, hormis celle de pleurer.

C'était pitié que de voir couler des torrents de larmes de ses yeux bleus qui ne respiraient que la tendresse et qui, animés de sentiments affectueux, étaient restés fort agréables.

M^^' Troisvalet prit cependant lé parti de ne montrer ni chagrin ni ressentiment à l'ingrat dont elle avait fait la fortune et qui l'en récompensait si mal. Elle s'étudia à recouvrer son calme; mais l'ombre de quiétude qu'elle essaya d'adapter à sa physionomie déguisait faiblement la blessure qu'elle avait au cœur. Hugues, moins indifférent, s'en fût aperçu; il était absorbé

par les caprices de Dinah Labrunie,la maîtresse la plus exigeante qui se pût voir.

Cette juive avait deux cordes : étonner les hommes et les tracasser.

Dinah avait fait tendre une chambre de son appartement en velours noir semé de larmes d'argent; au fond de la pièce était une sorte de cercueil, bien capitonné d'ailleurs, dans lequel couchait l'actrice, à l'en croire. ■

Un sceptique, qui visita le logis, dit à M"^ Labrunie, sur un ton auquel elle ne pouvait se méprendre :

— Décoration ingénieuse; il ne manque que quelques crânes pour boire un verre d'eau.

— Entre nous, cette boite est faite pour effrayer la province, répondit Dinah.

Une histoire plus gaie courut les petits journaux. Un gros Iranquier, qui avait

M - SoulcXi ^>i.\.iLp^c*

réussi à obtenir les faveurs momentanées de M"^ Labrunie, fut réveillé tout à coup à six heures du matin par une violente détonation. Le gros homme tressauta dans le lit, beaucoup plus haut que son poids ne pouvait le faire supposer.

Dinah tirait au pistolet dans une cible fixée au ciel de son lit.

— On en parlera à la Bourse, ditelle à sa femme de chambre.

En effet Paris, qui a besoin de ces sortes d'histoires, trouva la femme extraordinaire. Dinah devint légende, c'està-dire que les chroniqueurs, à court de nouvelles, portèrent désormais au compte de l'actrice toutes sortes d'aventures bizarres et lui forgèrent un de ces clous après lequel les femmes en vue accrochent volontiers leur réputation.

La bonne et excellente Troisvalet man-

352 LK MÂSSia'H

quait de telles inventions; pelotonnée dans son bonheur, elle n'avait pas pensé qu'une chatte maigre pût la troubler dans sa quiétude. Ces confiances, qui semblent rebondies et résistantes, tombent à plat tout à coup comme un ballon dont un accident a troué l'enveloppe. Par uiie fissure tous les rêves roses de M"' Troisvalet s'étaient envolés et il semblait difficile de les faire rentrer.

Ce fut alors que s'opéra chez l'ancienne actrice le miracle que n'avait pu accomplir la science. Les couleurs un peu vives de la figure de M'^^ Troisvalet s'altérèrent; sous ses jolis yeux bleus se dessina, comme le crêpe de son bonheur passé, un ruban mélancolique légèrement teinté d'orange. A partir de la révélation de M. Campmas de la Basfide, la femme jalouse ne put tenir en" place et elle attri-

LE MASSEUK 323

bua d'abord à son chagrin l'animation qui s'emparait de sa personne; elle ne se rendit pas compte tout d'abord qu'une influence matérielle présidait à ia dégénérescence des tissus et les rongeait comme un agent caustique.

Hugues Mage^ tout entier attaché à sa nouvelle conquête, ne s'apercevait pas de cette lente transformation. Il ne dinait plus qu'irréguHèrement à la maison, parlait de travaux accumulés, de ses comptes rendus qu'il fallait actuellement livrer à l'imprimerie dans la nuit même, après la représentation. N'ayant de regards que pour Dinali, le critique ne voyait en M^'^ Troisvalet qu'une personne détachée philosophiquement des pompes de la vie parisienne, qui trouvait son plaisir à faire de la tapisserie et n'avait aucun soupçon.

C'étaient des tourments d'enfer que

:]2i Ll<: MASSEUR

supportait la femme délaissée, des paquets de serpents qu'elle nourrissait en elle et qui la poussaient maintenant à fréquenter le théâtre pour étudier sa rivale.

Tapie dans l'ombre d'une baignoire, M"' Troisvalet épiait Dinah dans sa toilette, sa démarche, ses costumes, ses airs de tête; elle la suivait comme une louve affamée suit sa proie, attendant le moment pour se précipiter sur elle.

Devenue physiologiste par accident, jyjue Troisvalet constata que la nature de celle que jadis elle traitait « d'anguille » commençait à se modifier par les fatigues et l'abus des nuits passées. La lymphe semblait vouloir s'acchmater chez Dinah. Ce détail eût passé inaperçu pour tout autre ; mais les femmes ne sont-elles pas douées d'yeux plongeants qui vont au fond de leurs rivales?

Pendant une de ces représentations à laquelle assistait M"^ ïroisvalet, un spectateur qui traversait le couloir de l'orchestre, passa devant la loge dans l'ombre de laquelle l'ancienne actrice s'enveloppait.

— Monsieur de la Bastide ! s'écria-t-elle obéissant à un premier mouvement.

Le magistrat reçut un choc en reconnaissant la voix de M^'^ ïroisvalet et il recula plus qu'il n'avança; cependant sa politesse naturelle fit qu'il s'inclina.

Une main fine sortit de la loge et alla au-devant de cehc du président.

— Venez causer un moment, mon ami, dit M"* ïroisvalet dont les yeux ne man-quaient pas d'éloquence.

M. Campmas de la Basfide avait sur le cœur bien des récriminations; il nan serra pas moins la main de son ancienne amie avec une clialeureus"^ étreinte qui fit plaisir à la pauvre femme. i..

— J'ai été bien injuste envers vous, reprit M"^ Troisvalet en présentant non plus une, mais deux mains quand le magistrat fit ouvrir la loge.

Et elle ajouta :

— Oublions le passé, voulez-vous ?

Cachée derrière le siège de M. Campmas

de la Bastide qui occupait le devant de la loge, M^^^ Troisvalet lui soufflait en même temps des paroles qui rappelaient au juge les souvenirs charmants du passé.

La toile se leva. Peu après Dinah parut dans un travesfi qu'elle affectionnait, une mandoline en sautoir, une plume à la toque, un rajeunissement de personnage de pendule dont le timbre sonnerait des vers.

Les jambes de Dinah, prises dans un collant de couleur claire tranchant sur un pourpoint de veldurs noir, étaient vé-

ritablement un modèle de finesse et de pureté.

Mais qu'il est rigoureux l'examen d'une femme par sa rivale !

— La figure de Dinah s'empâte, dit M"^ Troisvalet; le dessous des paupières se gonfle ; je ne leur donne pas deux ans pour faire poche.

M. Campmas de la Bastide, qui ne s'était rangé que par dépit sous les drapeaux de Dinah, se complaisait au ravalement d'une femme qui ne lui avait jamais inspiré d'aussi douces sympathies queM"« Troisvalet.

— Dinah, reprit-elle, ne manque pas d'un certain talent; elle y croit trop... Son assurance a quelque chose de commun et en fera une houleuse.

— Une houleuse ! s'écria M. Campmas

de la Bastide qui n'avait jamais vu le mol dans le répertoire de MM. Dalloz.

— Une brûleuse de planches si vous aimez mieux, reprit M'''' Troisvalet...

Dinah, en ce moment en scène, ne se doutait pas du poignard qu'on aiguisait dans la loge de sa rivale. Elle eût perdu de sa parfaite assurance si aux coups que lui portait M"" Troisvalet elle eût constaté ses avantages de blonde que d'instant en instant la femme repentante reprenait.

Les tendres yeux bleus de M"*" Troisvalet faisaient oublier au magistrat ses anciens griefs; de caressantes paroles étaient soufflées à l'oreille du juge et comme preuves de repentir de douces mains s'enroulaient autour de la main de M. Campmas de la Bastide qui se croyait transporté dans un pigeonnier avec une aimable colombe pour -compagne.

. — Décidément, dit M^'*^ Troisvalet pour varier son roucoulement et n'en pas fatiguer son ancien adorateur, cette Dinah m'agace...

— Après la pièce, si vous le permettez, répondit M. Campmas de la Bastide, je vous reconduirai dans ma voiture.

M"'' Troisvalet enveloppa le magistrat de son tendre regard et jugea le sujet suffisamment magnétisé.

— Et bien, tout de suite, s'écria-t-elle. Elle se leva aussitôt et s'enveloppa de

son mantelet. En ce moment Dinah débitait un monologue plein de fausse sentimentalité, mais qui, vu sa longueur, ne manquait jamais son effet sur le public.

— Tiens, dit M"' Troisvalet enfermant violemment la porte de la loge.

Les ouvreuses se regardèrent étonnées qu'une si belle tirade d'actrice fût coupée

parle milieu avec tant de sans gêne : mais le vlan de la porte retentit dans l'oreille de Dinah qui, sans se douter de la vengeance de sa rivale, y perdit une partie de ses effets habituels.

Page 1