QUATRIÈME LETTRE
« Je n’ai pu arrêter le flot. Il a rompu la digue. A présent, vous savez tout, il veut adopter l’enfant, et vous l’approuvez ! Ah t mon amie, vous ne m’avez pas aidée ! Loin de là, vous avez rendu ma résistance impossible. Elle eût été coupable envers l’enfant, hypocrite envers moi-même. J’ai accepté la grande amitié et je sais que c’est de l’amour. C’en est donc fait, l’amour triomphe ! Il est entré dans mon cœur sans que j’aie senti la moindre blessure, et, chose étrange, sans y apporter le moindre effroi... J’ai eu peur d’avoir peur, et ce fantôme s’est évanoui comme un mensonge de mon imagination. Je suis si étonnée, que je ne sais comment vous dire ce qui s’est passé en moi. Je crois que je ne m’en suis pas rendu compte. Il m’a parlé, parlé... Que m’a-t-il dit? Je ne sais plus 1 Ce n’étaient pas des formules de magie, car cela me paraissait clair comme le soleil, évident, irrécusable.
» Il m’aimait de toute son âme, cela me paraissait* tout simple. Je n’étais plus craintive, je n’avais plus d’humilité, pas même de modestie pour me défendre de croire trop vite. Et, à présentée ne rougis pas en vous écrivant, je ne tremble pas... Si fait, je tremble et rougis beaucoup, mais cela ne ressemble point à de la honte; au contraire, c’est une fierté qui vient tout
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relever et réchauffer en moi, comme si j’avais tout à coup découvert ma raison d’être. Je m’apparais à moi- même dans le passé comme une ébauche "de ce que je suis dans le présent. J’ai traversé des amas de nuages qui se reformaient toujours devant mes pas; aujourd’hui, je marche en pleine lumière, et c’est bien moi. Je ne rêve plus. Mon cœur bat vite et fort. Tout est riant et coloré autour de moi, je comprends le sens d’un mot qui ne m’avait semblé avoir qu’une valeur relative : être heureux f Oui, c’est être heureux que de vivre dans deux âmes à la fois; autant dire avoir deux âmes; c’est la vraie définition de l’amour, n’est-ce pas? c’est le complément de la vie, c’est son apogée; c’est végéter que d’être seul. Comment ai-je fait pour vivre ainsi? Je n’y conçois rien. Est-ce que dix mille ans ne se sont pas écoulés depuis vingtquatre heures? Je ne me souviens plus de moi, c’est comme si j’avais franchi le seuil d’un monde pour entrer dans un autre. Peut-être que votre enfant m’a tuée pendant que je dormais, et que, grâce à lui, je me réveille dans l’immortalité. Quel bienfait 1 comme il a eu raison d’avoir ce courage ! Je le sens, l’amour ne peut pas être égoïste : c’est la reconnaissance infinie... Mais ne vous hâtez pas, laissez-lui le temps de tout savoir. L’obstacle existe, plus sérieux qu’il ne pense. Il faudra qu’il m’aide à le rompre. Comment? Je ne sais pas, je n’ai pas encore eu le courage d'y songer. Laissons passer quelque temps. Laissez-le douter de moi; il a peut-être besoin de douter pour bien connaître la force de ses résolutions. C’est une épreuve à laquelle je ne dois pas avoir l’orgueil de me soustraire, et c’est un droit que je lui reconnais. Quand il m aimera, même avec la crainte que je ne
mademoiselle merquem
réalise pas sa première illusion, je serai sûre de l’avenir, car je deviendrai parfaite. Ce sera très-facile; il suffira qu’il le veuille; n’en doutez pas, tout doit être prodige dans l’amour.
» Quel que soit le dénoûment, un déchirement terrible peut-être, je l’aimerai toujours, moi, et son souvenir restera béni, car c’est lui qui m’a donné la vie, et j’aime la vie passionnément depuis vingtquatre heures. »
Cette dernière lettre était datée du matin du jour où j’avais reçu le baptême à la Canielle. Ce jour-là, elle m'aimait déjà. Je n’avais pas, comme je l’imaginais, conquis sa première estime sérieuse dans le sauvetage. Depuis la veille, elle s’était dit qu’elle serait à moi; en m'adoptant pour son filleul, elle m’avait adopté pour son fiancé. Que s’était-il donc passé en elle pour qu’elle conçut l’étrange fantaisie de m’éprouver si cruellement le lendemain du baptême? Elle avait eu un moment de terreur en entrant dans la suprême crise. Elle avait joué le tout pour le tout et résolu de savoir le mot de sa destinée en frappant sans pitié l’oracle pour lui arracher la vérité. Ou bien, se sentant irrésistiblement entraînée, elle avait voulu à tout prix se retenir sur la pente, faire rouler un rocher entre nous pour me forcer à le gravir et à lui laisser le temps de la réflexion. Elle avait échoué, j’avais franchi l’obstacle en m’y déchirant. Une âme comme la sienne ne pouvait exiger davantage pour se donner.
J etais enivré de bonheur. Le soir, j’écrivis à ma tante, n’osant écrire à Célie; mais il n’y avait pas de raison pour qu’elle ne lui montrât pas mes lettres,
et je pouvais répandre tout mon cœur, comme elle avait répandu le sien, dans le sein de ma mère adoptive. Bientôt celle-ci, en me répondant, m’envoya une nouvelle lettre de sa jeune amie à elle adressée, et ainsi nous pûmes échanger nos effusions comme si nous nous fussions parlé sans contrainte devant ma tante. L’adorable femme se prêtait à notre chaste roman avec une confiance junévile, et comme elle avait raison ! J’étais dévoré d’impatience, mais je m’adressais à la femme la plus pure, placée sous l'aile de la femme la plus honnête et la plus loyale. Je ne pouvais frapper à la porte d’un tel sanctuaire qu’en surmontant mes agitations et en élevant ma pensée vers les plus nobles régions de l’amour. Cette correspondance dura deux semaines, pendant lesquelles il ne me fut pas permis de questionner pour m’enquérir des faits extérieurs. Ma tante disait : « Prends patience, tu n’es pas à plaindre. Savoure ton bonheur. On s’occupe de toi, de loi seul. »
Pourtant, au bout des quinze jours assignés à mon exil, on me renouvela l’ordre de me tenir tranquille et de ne pas donner signe de vie, et cela, sans me dire combien de temps encore il faudrait me résigner à ne rien savoir. J’eus des jours d’inquiétude sérieuse, et il fallut m’observer beaucoup en écrivant, pour n’en rien laisser paraître. Je m’en dédommageai avec Stéphen, qui me trouva quelquefois d’une humeur massacrante, et qui, jugeant la chose toute simple, ne m’en témoigna aucun dépit. Un jour, sa douceur vraiment admirable me causa de profonds remords. Il avait voulu me distraire en parlant peinture, et je lui avais presque dit que je détestais la peinture, même la sienne. En rentrant en moi-même, je résolus
d'employer le temps de mon épreuve à réparer mon ingratitude et à rendre Stéphen heureux. Sachant qu'il n’y avait qu’un moyen, qui était de lui donner du talent, je résolus de lui en donner.
Ce projet n’était pas aussi fou qu’on pourrait le croire. Il s’agissait de bien saisir ce qui lui manquait pour faire sortir de lui ce qui était en lui. Ce n’était pas l’intelligence, ce n’était pas le travail, ni l’acquit du travail ; ce n’était pas la théorie, il avait trop de tout cela, il était trop peintre, il ne venait pas à bout d’être artiste. Ce qui lui manquait, c’était d’être quelqu’un, c’était l’individualité, c’était la vie. Il avait fait de la sienne une tâche aride, cruelle, un martyre. 11 travaillait trop; il oubliait d’exister, il ne se renouvelait pas, il s’ossifiait. Mieux eût valu pour lui avoir comme tant d’autres des accès de paresse princière au milieu de l’indigence, ou connaître la débauche, s’énivrer, jouer, se faire de mauvaises affaires, que saisje? tout eût mieux valu pour l’essor de sa personnalité • captive que ce régime admirablement sain, égal et irréprochable qui le détruisait.
Je ne pouvais pas lui donner le conseil de se dépraver, je n’eusse pu lui en donner l’exemple. Je ne pouvais pas non plus lui donner une meilleure notion de son art, je ne l’eusse pas persuade, il prétendait tenir toutes les ficelles ; il les tenait peut-être, mais il ne savait pas les nouer, et je ne l’aurais pas su mieux que lui. La notion de l’amour lui était encore plus étrangère, et je ne pouvais faire apparaître la femme qui eût su la lui révéler ; je pouvais au moins lui apprendre l’amitié, qu’il ne connaissait pas.
Je me gardai de lui faire part de cette découverte mais elle était réelle. Stéphen était aimant èt dévoué,
il s’était privé de lechange du dévouement comme d’un vain luxe. Toujours prêt à obliger, à secourir, à servir tous ses camarades, il n’avait jamais eu de préférence pour un ami. Il n’avait rien à confier à personne, et, en se faisant une vie rude et austère, il s’était arrangé pour n’avoir besoin de personne.
Cette situation hors nature ne lui fermait-elle pas absolument le livre de la nature, qu’il se flattait d’ouvrir de force? Vaine tentative! il sentait le poids de la solitude sans vouloir se l’avouer. Il était triste sans en savoir la cause : il s’ennuyait. Le travail l’enfiévrait régulièrement un certain nombre d’heures chaque jour; après quoi, il retombait dans un morne accablement qu’il qualifiait de contemplation , à moins que quelqu’un ne se chargeât d’entretenir sa fièvre en le contredisant et en le poussant à ces discussions vives et passionnées où tant d’artistes cherchent une vie factice qui les épuise.
Le problème à résoudre était donc.de le faire sortir de lui-même en lui rendant nécessaire la société d’uu de ses semblables quelconque. Célie avait dit : « La vie ne se complète que quand on est deux. » Pour donner la vie à Stéphen, il fallait réussir à lui inspirer une affection déterminée. Le jour où, en parlant d’un de ses camarades, si, au lieu de dire : « C’est un brave garçon, » il lui venait sur les lèvres de dire: Je [aime, c'est mon ami, une transformation serait opérée, et pouvait conduire à toutes les autres. Quel autre ami pouvais-je offrir à Stéphen que moi-même? Je n’en avais pas d’autre sous la main, et moi seul d’ailleurs pouvais me mettre dans la tête et dans le cœur de l’aimer. Il était aisé de voir que personne ne s'en était donné la peine : il était si peu aimable i
Je me mis à l’observer pour savoir par quel bout je l’entamerais. Mes accès d’humeur ne l’avaient pas irrité contre moi : il reconnaissait à tout le monde le droit d’être maussade, comme celui d’avoir mal aux dents; mais je m’aperçus d’un fait certain, c’est que ma tristesse l’avait rendu plus triste. Je respectais beaucoup son travail égoïste et solitaire, je reconnus que c’était de ma part un égoïsme égal au sien. Je craignais de m ennuyer près de lui. Je me condamnai à l’accompagner et à lui tenir compagnie. Il en fut étonné d’abord, mais, à ma grande surprise, il en fut touché. Je fis bientôt une autre découverte. Il y avait, pour me servir de son expression favorite, de la pose dans son amour pour la solitude ; c’était une affectation dont le motif était plus respectable que puéril. Il était fier et d’une discrétion farouche. Il craignait d’ennuver les autres et ne voulait jamais leur paraître ennuyé, ce qui eût été une manière d’implorer le sacrifice de leur indépendance et de leur temps. En somme, il travaillait de rage, non pour obéir à l’inspiration, qu’il n’attendait jamais, mais pour tuer le temps, qui l’accablait. Je le vis d’abord un peu troublé et comme confus de l’intérêt que je semblais donner et que je commençais réellement à prendre à ses études ; puis il chercha à s’imaginer quel attrait pouvait m’inspirer sa compagnie, sur le charme de laquelle il ne se faisait aucune illusion. Il crut que j’avais besoin d’une expansion quelconque, et il dérogea tout à coup à ses habitudes d’insouciance pratique en me questionnant, c — Voyons 1 dit-il, vous auriez du plaisir à me parler de vous, et vous n’osez pas, parce que je voi s ai conseillé de ne pas le faire? Vous croyez que ça m’en-
nuierait? Ce que j’en ai fait, c’est pour ne pas mettre de conditions à mon obéissance envers le petit amiral; mais, puisqu’elle vous en donne la permission et que ça peut vous soulager, allez... Je ne suis peut-être pas aussi bûche que j’en ai l'air. Je comprends très-bien qu’on aime une femme qui esten même temps une jolie maîtresse, une vraie artiste et un bon camarade. Si j’avais rencontré cela dans ma vie, je ne serais point le porc-épic que je suis devenu ; mais il ne faut pas me croire jaloux du bonheur des autres hommes, je ne le suis pas plus que des succès des autres artistes. Les uns ont de la chance, les autres n’en ont pas; ça dépend du numéro qu’on tire en venant au monde. Vous avez eu le mille, et, moi, j’ai eu zéro. Qu’est-ce que ça fait, si je ne m’en plains pas?
— Mon cher ami, lui dis-je, je n’ai pas besoin d’expansion. Le bonheur est discret et recueilli ; vous m’avez mis à l’aise en me disant de me taire, et je vous sais gré de votre délicatesse. De ce moment, j’ai senti que je vous aimais réellement, et, si je vous recherche, ce n’est ni pour vous amuser ni pour me distraire. Vous n’avez pas besoin qu'on vous amuse, et je ne m’ennuie pas; mais j’ai du plaisir à être avec vous, et, à moins que cela ne vous gêne...
— Non pas ! s'écria-t-il avec une spontanéité qui éclaira d’un sourire son masque de pierre. Pas si bête !... Du moment que le cœur y est... Je vais vous dire, mon petit... Je me figurais que je vous avais un peu servi, de prétexte pour vos affaires de cœur...
— C’est vrai, Stéphen. Je ne veux pas nier, ce serait lâche; mais il n’y a rien eu de prémédité. Je ne vous savais pas à la CniiePe quand je vous ai rencontré. J’ai saisi l’occasion aux cheveux. Faites-moi pourtant
l’honneur de croire que, si je n’avais eu pour vous une estime complète, je n’aurais pas cherché à me lier avec vous plus intimement que par le passé.
— Bon ! dites-moi ça... Je me l'étais dit aussi. Vous n’êtes pas hypocrite et vous allez droit au fait. Moi, j’aime mieux tout savoir. Au commencement, ma société ne vous était pas absolument délicieuse?
— Notre rapprochement a marché si vite, grâce à des circonstances romanesques...
— C’est vrai ; au fait, c’est un roman, ce qui s’est passé, le diable m’emporte t J’ai traversé un roman, moi, sans m’en apercevoir, et j’y ai joué un rôle, non pas tout â fait sans m’en douter, mais sans prévoir que j’y serais aussi utile. Allons ! c’est la première fois que je me trouve mêlé dans une histoire de ce .genre qui soit sérieuse, car vous filez le parfait amour et vous allez au mariage ?
Je lui résumai en dix paroles l’histoire de ma passion. Jesentais queCélie l’eûtexigé pour ne pas laisser notre confident faire fausse route.
Il me marqua son attention en me posant quelques questions empreintes d’une réelle sollicitude, puis il résuma ainsi son jugement :
— Une femme de trente ans qui est une jeune fille, ça doit être la perfection pour le mariage. Pas de nerfs, pas de curiosités sottes, pas d’exigences fantasques. Moi, j’avais toujours rêvé une veuve ; mais les retours sur le passé, les comparaisons,... cela me faisait peurl Vous trouvez la raison et l’amitié d'une veuve sans l’inconvénient des souvenirs, c’est le phénix. Couvezmoi ça, mon cher. Soignez votre chance, ne vous gênez pas pour être fou. Ça ne me fera pas rire. Je ne ris que de ceux qui croient avoir ramassé une perle et qui
n’ont trouvé qu’un œuf de serpent. Ceux-là me consolent de n’avoir rien trouvé du tout. Moi, j’ai vu le yeti* amiral, je lui ai parlé : c’est une nature qui me va, et j’ai confiance dans votre bonheur 1 mais tout cela ne me dit pas pourquoi vous avez du plaisir à être avec moi, à moins que ce ne soit parce qu’elle m’a témoigné de la confiance et de l’estime à première vue.
— Il y a de cela, je ne veux rien dissimuler ; mais il y a encore autre chose.
— Quoi, voyons?
— C'est parce que vous m’avez pardonné de ne pas vous avoir compris tout de suite.
— Compris ? Qu’est-ce qu’il y a en moi à comprendre? Ne suis-je pas moi à toute heure du jour et de la nuit, depuis les pieds jusqu’à la tête?
— Non, Stéphen, vous n’êtes jamais vous, au contraire, et on peut vous fréquenter dix ans sans vous connaître.
— Je n’y suis pas, allez toujours.
— On peut vous prendre pour ce que vous vous donnez, pour un bon garçon parfaitement honnête et très-obligeant...
— Et je ne suis ni bon ni honnête ? Diable!
Vous êtes plus que bon, vous êtes excellent; plus qu’honnête, vous êtes chevaleresque.
— Laissez-moi donc tranquille !
— Stéphen, je me connais en hommes. J’ai vu le uonde dès mon enfance et je l’ai bien jugé, grâce à me mère adoptive parfaite, entourée d’esprits justes et distingués. On ne m’a pas laissé à moi-même dans l’âge où l’ardeur de vivre nous empêche de voir. On m’a fait faire des études historiques, littéraires et phi -
losophiques que l’on a su rendre agréables, et on a tourné mon esprit vers l’observation raisonnée des faits sociaux, par conséquent vers l’étude de la nature humaine. J’ai compris, j’ai vu et j’ai senti que la plupart d’entre nous aujourd’hui sont privés de développement parce qu'ils croient devoir se priver d’expansion. C’est une mode et une nécessité d'être ainsi. En nous donnant la liberté morale par principe, et en nous jetant dans un monde où il faut lutter contre la tyrannie morale qui régne ûe fait, on nous a rendus graves jusqu’au stoïcisme ou tristes jusqu’au scepticisme, selon que notre tempérament nous portait vers une de ces nuances sombres. Les choses du cœur, à moins d’un milieu exceptionnel, comme celui où j’ai eu le bonheur d’éclore, on ne nous les apprend plus. Personne ne nous enseigne ce que les anciens appelaient la vertu, c’est-à-dire la culture de l’ânie, l’amour de la patrie, la droiture du caractère et l’amitié. Quand nous sommes riches, on nous pousse hors du nid en nous disant : « Amuse-toi, satisfais ta vanité, brille et ne te ruine pas. » Quand nous sommes pauvres, on nous jette dehors en nous disant: « Va devant toi et fais comme tu pourras; arrange-toi pour ne pas mourir de faim et pour ne pas te brouiller avec la loi. »
— C’est vrai, dit Stéphen. On ne m’a jamais donné d’autre bénédiction que celle-là, avec accompagnement de coups de pied dans le dos pour me faire partir plus vite. Vous êtes né. coiffé, vous; mais, voyons, qu’est-ce qu’elle vous a appris pour être heureux, votre culture de l’âme?
— Elle m’a appris à ne pas croire qu’on puisse être heureux en ne cultivant et en ne servant que soi-même. Elle m’a fait connaitre le besoin des grandes affections
toi MADEMOISELLE MERQUEM
qui nous arachent aux préoccupations mesquines de l’égoïsme, et qui, en nous initiant aux douleurs saintes de la sollicitude, nous remplissent aussi le cœur de joies infinies, quand l’objet de notre dévouement partage notre bonheur ou nous fait partager le sien, ce qui devient pour nous la même chose. Notre existence est donc doublée dès que nous aimons, et nous nous sentons deux fois plus forts en même temps que nous sommes devenus deux fois plus tendres, c’est-à-dire plus sensibles et plus vivants.
— C’est assez ingénieux, ce que vous dites là, répondit-il en quittant son pinceau et en cessant de tourmenter la vague de son stérile regard : cela paraît même vrai ; mais à quoi cela peut-il servir à celui dont l’intelligence et la sensibilité n’ont pas reçu plus de façons que ce rocher où nous voilà ?
— Ce rocher a été terriblement travaillé par le flot, Stéphen I
— C’est encore vrai : le flot a réussi à l’ébrécher. Ne voilà-t-il pas une belle chance que de s’émietter sous les coups d’un agent brutal qui ne se soucie ni de vous épargner ni de vous détruire? Voilà la vie des hommes comme moi, Armand ! Ils se laissent battre par le destin, ne pouvant réagir et ils sont en droit de vous dire, comme Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon : « Ne me demandez point de la sensibilité, j’en ai point! »
Et il copia si bien l’accent farouche du célèbre acteur, et son mouvement saccadé en se détournant comme pour ne plus m’entendre, qu'il me causa un instant d’effroi.
— Les hommes comme vous, repris-je, ont beau faire pour se métamorphoser en rocher, ils ne vien-
nent à bout que d’en simuler la surface. Celui qui parvient à détruire en lui le sens humain va au crime ou à l’idiotisme; celui qui n’y parvient pas s’immobilise dans la souffrance : c’est à celui qui n’a ni la faculté ni la prétention de ne pas souffrir, de le plaindre et de souffrir avec lui, s’il ne peut le consoler, et voilà ce que l’on appelle aimer 1 Ne me demandez pas de l’indifférence, Stéphen, je vous répondrais de ma vraie voix : « Je n’en ai pas 1 »
— Mon cher, reprit-il après un instant de silence, Je n’ai pas beaucoup d’esprit pour vous répondre; mais je vois une chose, c’est que vous êtes très-gentil, vous, et que je n’aurais pas été tout à fait malheureux, si j’avais eu un ami comme vous, délicat d’intelligence et un peu féminin de cœur ; car il y a de ça en vous, et vos raisons me rappellent la mère que je n’ai pas eue et que j’ai quelquefois rêvée !
— Vous avouez donc que vous avez été malheureux?
— Ne pas avoir de bonheur, c’est être malheureux, pardié ! mais c’est si bête de le dire 1
— Oui, de le dire à ceux qui sont trop bêtes pour comprendre. Si vous m’accordez que j’ai l’intelligence
de ces choses-là, pourquoi repoussez-vous l’ami que votre malheur ne rebute pas ?
— Est-ce que je vous repousse? s’écria-t-il en se levant comme s’il allait se jeter dans mes bras.
Mais il eut peur d’être puéril, et, se rasseyant :
— Non, sacredieu 1 reprit-il, je ne repousse pas l’amitié ! Je ne peux pas la nier, moi, puisque je l’ai ressentie plus d’une fois. Oui, le diable me griffe ! si je m’étais laissé aller, il y a bien des gens que j’aurais assommés... mais trop haut perchés pour moi, de grands artistes, des femmes superbes, gracieuses... ou
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des gens riches, généreux, hospitaliers, qui vous attirent, et par qui on craint de se voir lâché, si on n’arrive pas à la gloire qu’ils croient avoir flairée en vous. J’ai dit : «Pas de ça, mon vieux ! Tu es obscur, tu seras toujours gueux. Tu ne sais pas t’y prendre pour enlever la redoute du succès. Tu es laid, têtu, amoureux de liberté ; reste insociable, cela vaudra mieux. »
— Et vous croyez que, même avec moi, qui ne suis ni un grand artiste, ni un riche protecteur, ni une jolie femme, cela vaudra mieux ?
— Vous, c'est différent! vous m’ensorcelez avec vos idées de confiance, de bonté. Je voudrais être aimable pour vous répondre et vous faire comprendre que je ne suis pas un ingrat. Voilà tout ce que je sais vous dire, il faut vous en contenter ; vous verrez dans l’occasion que vous n’avez pas jeté vos perles à un pourceau.
C’était assez pour un jour. Il reprit sa toile, je le quittai ; mais il me rappela pour me tendre la main en silence, et il serra 1k mienne si fort, que j’en eus mal au coude toute la soirée. II était si neuf à l’expansion, qu’il ne savait pas qu’on peut remercier son ami sans l’estropier. Je me promis de ne pas reprendre l’entretien avant qu’il y vînt de lui-même. Ce ne fut pas long. Dès le soir, en sirotant son gloria et en allumant son cigare :
— Armand ! me dit-il brusquement, j’ai réfléchi à ce
que vous m’avez dit tantôt. C’est d’un brave garçon, tout ça, il n’y a pas à dire; cependant, ça m'a empêché de travailler. C’est assez drôle, n’est-ce pas? mais c’est ainsi que je suis fait ! Il ne faut pas que je pense, moi, ça m’émeut, ça me distrait! Car vous ne croyez
pas que l’artiste doit se priver de tout ce qui n’est pas son art?
— Certainement je vous donnerai raison quand vous m’aurez démontré qu’il y a une seule émotion qui ne rentre pas dans le sentiment de l’art, ou qui ne serve pas à son développement en nous-mêmes.
Ceci nous conduisit à une longue discussion où je m’attendais à lui voir porter son âpreté et son parti pris d’habitude. Il n’en fut rien. Il se montra trèsattentif, très-curieux de mes idées; il m’interrompit souvent, mais ce ne fut que pour me suivre jusqu’au fond de mes appréciations. Je le savais intelligent; à la lucidité de ses objections, je vis qu’il l’était beaucoup plus que je ne pensais, et qu’il cachait cela comme le reste, dans la crainte d’être raillé ou mal compris. Je ne lui dissimulai pas que je le trouvais aussi fort que n’importe qui, et que je ne lui permettrais plus de se taxer de cerveau inculte. Il n’avait peut-être pas beaucoup lu, mais il avait bien lu et sainement critiqué. Quand nous nous quittâmes ce soir-là, nous avions fait un immense pas l’un vers l’autre, nous étions sûrs de ne jamais nous gêner mutuellement et de n’être plus forcés de nous disputer pour tuer les heures.
Peu de jours après, nous étions inséparables; je lui sacrifiais mes rêveries, il oubliait pour moi sa chère palette. Il consentait à regarder le paysage, à trouver un sens à toutes choses, une physionomie à tous les êtres, et je n’avais rien à lui apprendre à cei égard. Il avait été épris de toute la nature. Il eût voulu tout saisir à la fois; puis, épouvanté de son audace, il s’était rabattu sur une spécialité sans comprendre que
îto MADEMOISELLE MBBQUEM
tout est dans tout, et que la plus étroite spécialité est, comme tout le reste, un vaste univers.
11 s'éveillait comme d’un rêve, en retrouvant ses premières émotions et les aspirations de son adolescence. Il hésitait encore, il craignait de s’y perdre, mais il se baissait égarer en disant :
— Advienne que pourra 1
Enfin je lui rendis le service de lui faire parcourir la gamme de son propre cerveau, dont il n’avait voulu faire résonner qu’une note, sans s’apercevoir qu’à force d’être attaquée isolément elle, né résonnait plus. Ce travail de dévouement me donna le courage d’attendre encore dix mortels jours, qui s’écoulèrent sans rien changer à ma situation.
Les environs de Fécamp sont une des plus belles parties de la Normandie. Les grands plateaux qui viennent buter la falaise ne sont pas monotones comme ceux qu’on rencontre dans le reste du pays de Gaux. Ils ont des mouvements larges et souples d’une réelle magnificence. Là, comme dans toute cette région, ils sont parsemés de chênaies et de hêtrées au centre desquelles les châteaux et les fermes se réfugient contre les vents de mer; mais ici, soit hasard, soit intuition du beau, l’habitant n’apas condamné tous sesombrages à ces formes rectilignes qui font des autres plateaux une mer de verdure plate parsemée de grands carrés de verdure monumentale, coup d’œil riche, mais ennuyeux. Ici, ce sont de vrais bois où les habitations et les centres d’exploitation rurale se cachent dans la clairière, et qui se laissent parfois glisser dans les plis de la cavée avec une grâce mystérieuse. Ces cavées, qui brisent ‘devant le passage de chaque ruisseau l’uniformité de la culture, sont de véritables oasis dont,
en regardant l’ensemble du paysage, on ne soupçonne pas toujours la profondeur et l’étendue. Elles sont richement plantées et habitées sur tout leur parcours sinueux et encaissé. On y descend par des chemins en pente rapide que l’on appelle quelquefois échelles, et où les voitures et les excellents chevaux du pays s’engagent résolûment à fond de train. On les appelle aussi valleuses quand elles aboutissent à la mpr, où elles déversent leurs eaux dans une brisure plus ou moins étroite de la falaise, quelquefois par une arcade de rochers d’un grand eliet théâtral. Ces vallons sont le sanctuaire d’une admirable végétation que l’homme respecte comme condition de sécurité. Sans cette ombre épaisse au moyen de laquelle on se crée sur les hauteurs environnantes un climat factice, le pauvre habitant des valleuses serait la proie des rafales et des éboulements. Aussi ne voit-on point là d’arbres mutilés et tout ce qui veut pousser pousse avec exubérance. Le moindre pâturage est une forêt vierge, et l’amour avec lequel on y a pressé et enfoui les maisons donne une idée de ce que pouvait être la vieille Gaule au temps où l’homme, vivant de pêche et de chasse, était loin de faire la guerre aux arbres et aux épais buissons, fortifications naturelles qui cachaient son refuge à l’ennemi du dehors. Dans ce temps-là, il n’est pas probable qu’on habitât beaucoup les lieux découverts, et qu’on eût trouvé la science des talus artificiels portant de triples rangées d’arbres destinées à amortir les coups de l’aquilon et à protéger l’étable, le hangat et le bataillon sacré des pommiers à cidre. On vivait plus simplement sous le chaume, tapi luimême sous les longues ramures du chêne dix fois séculaire. Le Gaulois Matho devant Carthage, accablé
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de chaleur, « râlant d’épuisement et de mélancolie, songeait à la senteur des pâturages par les matins d’automne, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois. »
Plus loin encore dans le passé, le Normand de l’âge de pierre ne connaissait sans doute que la hutte de branches et le toit d’ajoncs; mieux encore, il dormait peut-être sous la charpente naturelle que la forêt étendait sur sa tête et à laquelle il accrochait et liait sa tente de peaux d’urus. On croit retrouver les vestiges de cette vie primitive dans la confiance avec laquelle les chaumières des pauvres gens de la Normandie sont mêlées et comme accolées à la haute végétation. Ailleurs, on taille, on élague, on craint qu’une maîtresse branche n’etfondre le toit un jour d’orage, ou que l'humidité de l’épaisse feuillée ne pourrisse le mur. En Amérique, on brûle tout pour assainir le climat et purger la terre de sa flo/e naturelle ; ici, on s’incruste au végétal protecteur, ou on l’incruste sur son abri. Les murailles disparaissent sous les luxuriants espaliers, le chaume encroûté de mousse est un jardin sauvage où le vent apporte toutes les semences de la prairie, et que couronne un bouquet d’iris destiné à consolider par ses gros tubercules entre-croisés l’arête du comble ou la soudure disjointe de la cheminée.
Quelquefois, la valleuse est si profondément encaissée, que, vue du plateau, elle disparaît entièrement. Sans les cimes des grands arbres qui se dessinent comme un méandre de buissons trapus dans l’éloignement, on croirait que le ruisseau qui l’alimente a sus-
pendu son cours ou s’est frayé un chemin sous terre; mais, quand on pénètre dans ces ravins où règne une chaleur humide, la vie du paysan se révèle avec tous ses accessoires pittoresques. Les vergers semés de pommes roses mûrissant sur l’herbe qui amortit leur chute, les étroites prairies où de grandes vaches rayées comme des tigres ruminent avec indolence, les clôtures touffues, les rues de verdure, le charmant désordre des pressoirs et des hangars, désordre qui n’exclut pas ici la propreté, tout cela se révèle comme un petit monde pastoral dont on s’imagine faire la découverte, tant il est resté inaperçu du dehors.
Les constructions ajoutent au charme du paysage. Riches ou pauvres, elles sont toutes jolies ou poétiques. Tandis que l’habitant du Midi croit chercher le style et chérit les tons criards, celui du Nord reste dans l’harmonie de ses brumes, et semble les aider à estomper les contours. Il n’a pas le mauvais goût de barbouiller sa demeure de peintures voyantes. Il emploie les matériaux presque bruts que le sol lui fournit; les rognons de silex que la mer roule sur ses grèves ont des brisures d’un gris satiné que rehaussent parfois heureusement des encadrements de cailloux noirs ou rougeâtres. Les reliefs des angles et des ouvertures ne sont pas un grossier trompe-l’œil à la détrempe contrariant toutes les lois de la perspective; ce sont de bonnes assises de grès pâle, ou, dans les constructions anciennes, des pilastres de bois que rien ne dissimule. A quoi bon chercher l’éclat des tons quand la nature étincelle de verdure, de fleurs et de fruits? La maison n’a qu'à s’effacer pour ne pas faire tache dans ce jardin splendide qui l’environne et l’embrasse. Les pampres vagabonds, les berceaux
de clématites et de ronces protègent la maturité des fruits et des légumes dans des conditions qui ailleurs leur sembleraient préjudiciables, et vont trouver la clôture du voisin pour s’y enlacer en bons camarades, ignorants du tien ou du mien.
La valleuse d’Yport est un adorable spécimen de ces oasis qui apportent leur belle végétation et leur doux climat abrité jusqu’à la lisière écumante des vagues. De toutes celles que j’avais parcourues, aucune ne me parut plus agreste et plus caractérisée. A cette époque, il n’y avait encore ni bains de mer, ni villas, ni chalets. Ceux d’aujourd’hui n’ont rien gâté encore, mais gare la vogue, les bourgeois et les Anglais, quand ils apporteront dans ce lieu enchanté les fausses ruines et les ridicules forteresses féodales dont ils ont embastillé la valleuse d’Étretat,.les collines d’Hyères, et tous nos rivages !
Ainsi que mademoiselle Merquem me l’avait annoncé, le village n’était habité que par des pêcheurs, et je retrouvais là la belle et forte race des mariniers de la Canielle. Il y avait entre eux cette différence, que, grâce aux dons de terrain et aux conseils de l’amiral, les Caniélois s’étaient décidés à cultiver de petits jardins et à comprendre les douceurs de la vie semi-pastorale. A Yport, les maisons des pêcheurs, soudées les unes aux autres, aussi près que possible de la petite plage, faisaient un divorce évident avec celles des paysans maraîchers, éparses dans les vergers environnants. On voyait là, dans toute sa rudesse, le dédain de la race marinière pour les jouissances de la terre ferme. Tandis qu’au bord de la Méditerranée le vieux matelot s’adonne à la construction prétentieuse de la bastide et à la culture des plantes afri-
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caines dans son jardin bien clos et jalousement gardé, le marin du Nord, plus poétique et plus sombre, ne daigne pas donner un coup de bêche au sol qui le porte. Il a horreur du travail sans émotion et sans péril. Il achète quelques toises de rocher, se bâtit un abri, et, quand il n’est pas sur les flots, il fait commo faisait Stéphen : il fume, contemple ou raconte- Autour de lui, le laboureur s'évertue à produire, et l’échange des denrées leur sert de lien, sans que les meilleures relations mutuelles modifient jamais en rien lecontraste bien tranché de leurs goûts et de leurs habitudes. La chose est si bien établie, qu’il n’y a plus de discussions possibles, plus de questions de préséance morale ou intellectuelle; mais au fond de sm âme le pêcheur sent sa supériorité, et la fierté de son rôle est écrite sur son front. C’est l’éternel combattant aux prises avec les grands périls. A l’heure où le paysan va souper et dormir, il se prépare et s’agite majestueusement. Il revêt un mâle costume, il rassemble une tribu d’associés, il prépare des engins immenses, il met à flot de solides embarcations, tout en donnant des ordres à sa famille comme un homme qui se dit tous les jours à pareille heure qu’il ne rentrera peut-être pas.
Au reste, ici comme à la Canielle, les types sont bien tranchés, et jusqu’au dernier rempart de la falaise le paysan est paysan comme le marin est marin. Celui-ci a la haute taille, les traits accusés, l’air fier et la parole brève. L’autre a le parler gras, la démarche souple, le regard empreint d’obligeance et de ruse. Le petit industriel est du même sang. Le paysan n’est pas beau sur le plus riche sol du monde, il est malheureux et ne vit que de l'étranger qu’il exploite.
Le pêcheur échappe à cette misère par l’association. On voit en lui l’homme d’action, le robuste descendant de la primitive famille des hommes de proie, rebelles à l’esclavage du labeur sédentaire. Il y en a de très-vieux qui sont encore droits comme des mâts; de père en fils, ni la pioche, ni le hoyau, ni les maigres bras de la charrue, n’ont alourdi les mains, rétréci le thorax et voûté les reins. Us ont le grand nez en bec de harpon, l’œil rond, clair et saillant des plongeurs ailés; rien du marsouin ni du phoque. Les monstres de l’abîme sont les ennemis ou les vaincus qui fuient devant le pêcheur. Les types de squales, les profils de morue sont ailleurs dans la société humaine; ici, l’homme de mer est un aigle de mer, et la resse nblance parfois exagérée constitue une laideur qui n'est jamais triviale ni inquiétante.
Un jour que j’avais amené Stéphen à saisir l’esprit et le sens de ces physionomies, dont jusque-là il n’avait pas voulu tenir compte, nous vîmes, à l’heure de la marée basse, un piéton qui venait du côté de Fécamp par le bas de la falaise et qui se dirigeait vers nous. Je n’y fis pas grande attention d’abord ; mais Stéphen, me saisissant le bras :
— Le diable m’emporte, dit-il de sa voix sourde qu’un peu d’émotion semblait éclaircir, si ce n’est pas le Montroger qui vient là ! Je ne l’ai vu qu’une fois, on me l’a montré; mais je jurerais que je ne me trompe pas.
— Ahî Dieu soit loué! m’écriai-je en regardant avec attention, c’est lui; il vient me trouver 1 J’ai obéi en l’évitant, mais je ne peux pas faire davantage; je ne peux pas me cacher. Venez, Stéphen
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allons à sa rencontre; sachons enfin ce qu’il prétend faire.
— Permettez, mon cher, répondit Stéphen; d’abord, il n’est pas certain qu’il nous cherche. On peut venir à Yport sans savoir que vous y êtes. En second »ieu, sans vous cacher, vous pouvez fort bien rester là, le dos tourné. S’il vous cherche, il vous a déjà vu et il vous abordera; sinon, il passera son chemin, et vous éviterez une affaire qui peut compromettre votre fiancée.
— J’éviterai l’affaire par mon langage et mon attitude, à moins qu’il ne soit une bête brute décidée à tout, et, dans ce cas là...
Montroger approchait. Je me levai. Stéphen, n’espérant pas me convaincre, me suivit. Nous marchâmes droit à sa rencontre, et je lui tendis la main avec le sentiment de ma bonne cause, mais avec la résolution de ne pas souffrir un refus à mon avance sans en demander raison.
Il ne s’attendait pas à me trouver si tôt, bien qu’il vînt là pour moi. II avait la vue basse, mon apparition le surprit, et il changea de visage; mais il n’hésita point à serrer ma main, et il salua Stéphen avec politesse. Rassuré par cette accueil, Stéphen passa outre comme s’il continuait sa promenade, et je revins vers Yport avec Montroger.
— Eh bien, mon cher Armand, me dit-il dès que nous fûmes seuls, vous avez donc voulu me ménager en vous condamnant à quitter le pays ? C’est trèsgénéreux de votre part, et il a dû vous en coûter. A présent que le coup est porté, je ne sais pas ce qui vous empêcherait de revenir, et, si vous le trouvez
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bon, je vous reconduirai dès aujourd'hui à la Canielle.
Je le remerciai en lui disant que je né retournerais pas à la Canielle sans en avoir reçu l’ordre.
— Je vous l’apporte verbalement, dit-il. On vous attend avec une impatience...
— Une impatience que vous vous exagérez probablement, et à laquelle je n’aurai foi que d’après un ordre écrit.
— Vous êtes méfiant ou modeste; enfin vous ferez ce que vous voudrez : moi, j’éprouvais le besoin de vous voir. Nous avons beaucoup à causer, car ceci est une situation délicate. J’ai beaucoup souffert, non pas tant de la détermination de mademoiselle Merquem, à laquelle je ne pouvais en aucune façon m’opposer, que dû mystère dont elle a entouré ses démarches. J’avais droit à plus de franchise de sa part et peut-être de la vôtre.
— De la mienne? Je ne crois pas. Ce secret n’appartenait qu’à elle.
— Soit ! convenez cependant que vous avez risqué de me rendre bien ridicule...
— Telle n’a pas été mon intention ; mais permettez-moi de ne répondre à aucune question et de ne me défendre d’aucun reproche avant de savoir le motif de la visite que vous me faites l’honneur de me rendre.
— C’est juste, je procéderais comme vous... Il faut donc cjue je vous raconte ce qui s’est passé depuis votre départ. Asseyons-nous, je suis fatigué... et un peu souffrant.
Sa figure était réellement altérée. II n’avait pas maigri, mais il avait les yeux creusés et les pcm-
mettes violacées. Qpe ce fût l’effet du vent de mer ou âu chagrin, il n’était plus le même, et son regard me parut fébrile. J’eus pitié de lui, et je me promis d’être excellent, s’il ne me forçait pas à être hostile. Nous nous assîmes, et j’attendis qu’il voulût bien parler.
Il fit un effort et dit ;
— La dernière fois que nous nous sommes rencon très à la Canielle, j’ai bien vu que mademoiselle Merquem me faisait un mensonge en me disant que vous veniez pour une affaire d’argent, car vous ne veniez pas pour cela, vous allez en convenir avec moi ?
— Je vous ai dit, monsieur, que je ne me soumettrais pas à un interrogatoire. Je crois avoir assez fait pour en être dispensé en vous disant que je n’ai jamais songé à vous faire jouer un rôle ridicule. Faut-il vous le répéter? J’y consens, mais je n’entrerai dans aucun détail avant que vous m’ayez témoigné une confiance absolue dans ma loyauté, et, jusqu’ici, vous semblez émettre quelque doute dont j’attends l’expression complète.
— Vous avez encore raison, reprii-ii en essuyant son front baigné de sueur, c’est à moi de m’expliquer. Eh bien, ce jour-là, voyant qu’on se moquait de moi, elle du moins, je me suis moqué aussi. J’ai fait semblant de rêver un charmant mariage auquel je n’avais pas songé, et, quand j’ai vu mademoiselle Merquem rassurée sur mes dispositions, j’ai satisfait, en prenant congé d’elle, le désir très-vif qu’elle laissait maladroitement paraître de me renvoyer pour vous reioindre.
II fit une pause en me regardant; je restai impassible. J’étais pourtant vivement choqué du manque de savoir-vivre et de dignité avec lequel cet homme
si bien élevé, mais peu délicat de sentiments, s’exprimait sur le compte de Célie; il parlait comme s’il eût eu des droits sur elle, presque comme un mari trompé, et ces confidences à un rival heureux sentaient le ramollissement d’un cerveau troublé ou un secret désir de provocation de ma part. Je pensai qu’il avait juré à Célie de ne pas prendre l’initiative, et que nous étions également retenus par un serment que chacun de nous eût souhaité voir rompre par l’autre. . * •
— Depuis quelque temps, reprit-il, je voyais fort bien que vous poussiez votre pointe, et, ce jour-là, je voulus être sûr de mon fait. Je suivis Célie et je la vis entrer avec vous dans une grotte de la falaise. Plus de doute, j’étais joué! Je résolus de vous tuer, oui, mon cher, c’est comme ça; mais le temps de descendre l’escalier de roches, vous étiez loin, et mademoiselle Merquem revenait seule à ma rencontre. Elle me prit le bras avec une résolution désespérée, et me dit : « Je suis contente de vous retrouver là, j’ai une confidence à vous faire, rentrons chez moi. » Je me soumis. Du moment qu’elle me traitait en homme, je pouvais me résigner. Elle fut alors très-sincère, et, après m’avoir tout raconté, elle conclut en me disant qu’elle avait mis à son mariage avec vous une condition, c'est que je l’accepterais sans en trop souffrir. Est-ce bien cela, et puis-je vous demander si vous avez accepté cette condition ?
— Oui, monsieur. Je ne l’ai pas acceptée avec plaisir, comme vous pouvez croire; mais je l’ai subie par dévouement pour elle.
Il respira un instant, comme soulagé d’une partie de son fardeau, puis il reprit :
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— Mais il s’agit de savoir ce qu’elle entendait par ces mots-là : « Accepter sans trop souffrir! » Comment l’entendiez- vous?
— Je ne l’entendais pas. Elle seule pouvait être juge du degré de souffrance qu’elle aurait à vous épargner, et je me suis aveuglément soumis, comme en pareil cas un homme de cœur y est obligé envers une femme qu’il adore et qu’il respecte.
— Pourtant, moi aussi, je respectais et j’adorais cette femme, et je ne me suis pas soumis comme cela tout d’un coup...
— Vous avez eu tort.
— Plaît-il?
— Vous avez eu tort.
— C’est possible ; mais j’avais d’autres droits que vous. Quinze ans d’amitié sont plus sérieux que deux ou trois mois d’amour, et elle m’avait si bien enhardi à croire quelle n’aimerait jamais personne, que sa rétractation m’a fait l’effet d’un vol et d’un meurtre. Je ne vous dissimulerai pas que j’ai fait tout au monde pour la dissuader du mariage. Je ne lui ai pas dit de mal de vous parce que je n’avais pas à en dire. Si j’avais su de vous quelque mauvaise action, je ne la lui aurais pas cachée. ..
• — C’eût été votre devoir. *
— Je vous ai maudit d’être un homme de mérite et un honnête homme; mais j’ai remontré que vous étiez trop jeune pour elle, qu’elle se repentirait de sa folie, qu’elle aurait une vieillesse chagrine, ridicule et soupçonneuse; enfin je lui ai dit de moi, de notre situation, de nos âges, de mon attachement inviolable, des vœux de notre entourage, tout ce que le
mademoiselle merquem
désir et la volonté de vous supplanter pouvaient nie suggérer.
— C'était votre droit.
— Allons 1 vous êtes calme comme un triomphateur, je le vois bien; mais il faut que vous sachiez tout. Je continue. Elle me retint à dîner, et nous parlâmes ensemble toute la soirée. Elle était d’une douceur admirable dans son entêtement, et même, à mesure que la soirée s’avançait, elle paraissait faiblir dans sa résolution, car, en me quittant, elle me dit qu elle réfléchirait la nuit, et qu’elle voulait me revoir le lendemain matin pour me dire si elle persistait. Ceci était une petite ruse, elle voulait vous donner le temps de vous sauver.
— Comment dites-vous, monsieur? répondis-je en posant ma main sur la sienne et en plongeant mes regards dans les siens.
11 eut un éclair d’espérance en me voyant irrité, mais il sentit qu’en donnant suite à l’incident il assumait sur lui le rôle de provocateur. Il se reprit:
— Je me suis servi d’une expression impropre. Vous aviez juré de partir, vous partiez. A onze heures du soir, j’étais au Plantier; on me disait que vous étiez en route pour Paris, je courais à la gare, — trop tard; — j’attendis un autre départ. Bref, j’étais chez vous*, à cinq heures du matin. Je m’y cassais le nez, et je repartais une heure après pour être à midi à la Canielle. J’étais en colère, je ne cachai pas à mademoiselle Merquem que, puisqu’elle m’avait encore berné au moment où je comptais sur sa confiance en- * tière, je saurais vous découvrir pour m’expliquer avec vous.
— Vous plaît-il de me dire quelle explication vous
comptiez me demander en me cherchant au Plantier, à la gare et à Paris ?
— Je serais embarrassé de vous le dire, je n’avais pas bien ma tête; mais, à coup sûr, je ne comptais pas vous serrer sur mon coeur !...
— Alors, mademoiselle Merquem eut raison de n’avoir pas confiance et d’atermoyer un peu pour préserver votre vie, qui lui est chère à juste titre, car ma tête n’était pas beaucoup plus calme que la vôtre ce jour-là, et je n’inspirais pas plus de confiance que vous, puisqu’on m'arrachait le serment de m’éloigner et même de me cacher. Vous devez comprendre ce que j’ai soutfert de ma soumission, et il ne serait pas digne de vous de me le trop rappeler.
— Vous avez raison, et j’ai tort ! Vous êtes le roi delà situation, j’en suis le vaincu; le triomphe est plqs facile à porter que la défaite : ayez donc un peu de patience si, dans mes explications, je ne possède pas tout le calme désirable.
— Du moment que vous invoquez ma patience, je vous promets d’en avoir beaucoup.
— Tenez I voulez-vous me promettre de ne pas m’interrompre? Laissez-moi dire tout ce que j’ai sur le cœur, vous répondrez après sur tous les points, comme vous l’entendrez.
— J’y consens, mais n’abusez pas trop des avantages que je vous cède.
— J’y ferai mon possible, car enfin il faut bien sonder la situation et voir sur quel terrain on se place. C'est affreux de vivre comme je vis depuis trois semaines; je n’ai jamais été si malheureux, c’est une alternative de doute et d’espérance sans issue. J’ai revu mademoiselle Merquem presque tous les jours;
elle m’a permis de l’obséder de mes représentations et de mes prières, de mes désespoirs et de mes menaces, car je lui ai fait des scènes... Elle y a mis une patience d’ange. C’est au point qu’en la voyant se départir. par compassion pour moi, par inquiétude pour vous, de ses habitudes de claustration, le bourg de la Canielle s’est ému, les voisins ont causé, et madame de Malbois publie que je suis enfin heureux ! Cela vous fait froid dans le dos, je vois ça, et je peux bien me donner le plaisir de vous rendre un peu jaloux, moi qui n’ai plus qu’un parti à prendre, celui de vous ramener aux pieds de Célie et de bénir votre hyménée, sous peine de passer pour l’homme le mieux dupé qu’il y ait sous le soleil.
— Est-ce là le parti auquel vous vous êtes arrêté?
— Attendez ! n’interrompez pas. Ce parti m’a été certainement présenté comme le meilleur par mademoiselle Merquem, et il y a eu des jours où j’en étais persuadé ; mais je ne pouvais pas me rendre, c’était plus fort que moi. Il me semble que j’avais le droit de la faire souffrir, moi qui souffrais tant ! Je ne lui ai rien épargné, pas même les menaces et la malédiction d’outre-tombe du grand-père. Je lui ai fait peur, je l’ai fait pleurer, je l’ai rendue malade. II faut que vous sachiez tout cela,... et peut-être ne pourrezvous pas me le pardonner. — C’est ce que je souhaite quand je suis seul, bien que je me repente quand je vois Célie pâle et abattue; alors, je me soumets et lui demande pardon, je lui promets tout ce qu’elle veut. Le lendemain, je reprends ma parole et je la désespère. Je voudrais que, lasse d’une pareille lutte, elle renonçât bien définitivement et bien solennellement au mariage. Je mets parfois votre vie ou la mienne à
ce prix. Je veux la forcer à s’expliquer sur ce qu’elle entend par ne pas me faire trop souffrir. Ne s’arrêterat-elle que devant la crainte de me voir fou, ou celle que j’en vienne à me brûler la cervelle? Craint-elle seulement le scandale de mon désespoir, celui d’un duel entre nous, le blâme de ses amis devant ma douleur et mes plaintes ? ou bien a-t-elle de véritables remords de m’infliger une si sanglante humiliation ? Enfin elle a eu tort de vous imposer la condition de mon consentement; je veux en vain vous le donner, on ne me l’arrachera peut-être qu’avec la vie. Elle aurait dû me congédier brutalement, la colère m’eût donné des forces, la haine m’eût soutenu, je me serais vengé en maudissant son bonheur, tandis que...
— Tandis que vous êtes sa victime? m’écriai-je, incapable d’en entendre davantage sans indignation. Vous ne vous vengez pas, vous ! vous la torturez depuis trois semaines, et elle me le cache 1 Vous la punissez amèrement de sa bonté, de sa patience à toute épreuve ! Et il y a quinze ans qu’elle subit cet esclavage inouï, cette tyrannie insensée 1 il y a quinze ans que, pour récompenser quelques jours de dévouement, elle se dévoue à ménager l’insatiable vanité d’un homme sans courage et sans vertu t Ce misérable égoïste ne se refuse rien, lui; il n’a renoncé à aucun plaisir, il a des aventures, des velléités de mariage, il use de sa liberté dans le présent, il la réserve pour l’avenir, et il prétend que la femme qu’il honore jusqu’à nouvel ordre de sa préférence doit renoncer à tout pour ne pas le contrarier I Elle doit se condainver à l’éternelle solitude pour qu’on ne dise pas dans notre petit monde qu’un autre a été plus dévoué et a