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mérité d’être plus heureux ! Tenez, monsieur de Montroger, je vous plaignais quand même, car l’amourpropre peut donner le change à une conscience peu délicate et lui causer des tourments qui ressemblent à ceux de la passion; j’étais résolu à respecter autant que possible le secret de votre faiblesse et les défaillances de votre dignité; mais vous venez d’avouer que la douceur et la bonté vous rendaient plus exigeant et plus âpre ; vous venez de proclamer votre droit à faire souffrir, et, à présent, je vous regarde comme un fou dont je veux bien soigner la folie, si elle est douce, mais à qui je saurai très-bien mettre la camisole de force, s’il devient furieux.
— Enfin, s’écria-t-il en se levant, vous m’insultez et vous me provoquez 1
— Ni l’un ni l’autre, répondis-je en haussant les épaules; je vous juge 1
Ce mot le brisa. Il pâlit, balbutia des paroles confuses et perdit connaissance.
Stéphen, qui se tenait à portée de la vue, accourut et m’aida à le ranimer.
— Faites-moi conduire, nous dit il, quelque part où je puisse me reposer. Je tombe de fatigue et je crains une maladie.
Nous étions un peu loin d’Yport. Une barque vint s’offrir à propos. Nous le conduisîmes à l’auberge que j’habitais sans qu’il dit une parole, et je lui cédai mon lit, où il ne tarda pas à s’endormir sans trop savoir où il était.
Je passai dans la chambre voisine, occupée par Stéphen. Il n’était que midi, et cet incident le privait de son travail; mais il ne voulut pas me quitter, et, après s' 'être fait rendre compte de l'entrevue :
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— Voilà , me dit-il , un dur caillou dans notre soupe ! Cet homme-là a une araignée dans la sienne. Il ne l’avalera jamais. Il faudra le tuer ou le conduire à Charenton.
— Laissez-moi espérer qu’il se rendra devant beaucoup de patience et de fermeté.
— Mon cher, vous échouerez. Il n’a pas l’intelligence à la hauteur d’une pareille situation, et, pardessus le marché, si la tête est malade, le corps l’est aussi. Il a la fièvre, et je vais envoyer chercher un médecin. Il ne faudrait pas qu’il lui' arrivât malheur ici; je vois la chose clairement à cette heure, Mademoiselle Merquem s’est créé des devoirs envers lui, il faut qu’elle les remplisse jusqu’au bout. Non-seulement son grand bon cœur l’exige, mais encore l’opinion des gens qui l’entourent. Quant à vous, vous ne pouvez vous passer de la guérison morale de ce monsieur. Il ne mourra pas d’un vrai chagrin, néanmoins, si sa chaudière éclate par le suicide ou par la folie, on trouvera votre bonheur odieux. II n’y a pas à dire, le monde e?t comme ça. Il faut se soumettre.
Je courus chercher le médecin, qui entra chez Montroger, examina sa figure et lui tâta le pouls sans qu’il s’en aperçût. Pendant cette consultation, à laquelle assista Stéphen, je fus appelé dehors, et je tressaillis en y trouvant Célio Guillaume, qui me serra la main en silence et me fit une série de signes maçonniques consacrés chez les amis de la Canielle pour exprimer un ordre suprême. Je devais suivre sur-lechamp et sans faire aucune question le frère qui venait me chercher. J’avais eu le loisir d’étudier mon petit vocabulaire. J’obéis, le cœur palpitant, mais la bouche scellée. Célio me conduisit à la plage, où je
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vis sa grosse barque à l’ancre et tout l’équipage, qui se composait de son père et de ses frères, déjeunant sur la grève. Ils me reçurent avec des signes et des paroles symboliques qui me prescrivaient de monter dans la barque et qui ne m’apprenaient rien. Je me hâtai, et, au milieu d’un petit chargement de paille qui formait une sorte d’habitacle, je trouvai mademoi- , selle Merquem assise et resplendissante de tendresse et de bonheur.
— Victoire ! me dit-elle en me tendant les deux mains et en m’attirant à ses pieds, nous triomphons ! notre douceur et notre patience ont déjà leur récompense. Notre pauvre ami s’est bien débattu, mais il cède ; il comprend son devoir, et il avoue que sa dignité est sauvée s’il feint de prendre l’initiative de notre union. Il m’a donné hier soir sa parole qu’il se sentait consolé et calmé par cette bonne résolution, et il compte venir demain vous chercher lui-même.
J’ai voulu vous avertir. Je savais que Guillaume était allé à Fécamp. J’ai été l’y rejoindre, et il va m’y reconduire sans que personne m’ait vue ici, sans que personne à la Ganielle, excepté mes vieux serviteurs, ait su mon absence. Donc, à demain soir; soyez calme et prudent. Le brave Montroger a encore quelques mouvements d’humeur. Je vous confie la tâche délicate de le guérir tout à fait à force de déférence et d’amitié. II fera son devoir, n’en doutez pas. Le fond est généreux. J’ai trop douté de lui, je l’ai peut-être trop ménagé; mais, en le voyant si bon et si reconnaissant, je ne me repens pas, et je sens que mon bonheur eût été empoisonné par sa résistance. Allons, adieu, courage jusqu’à demain ! Laissez-moi repartir, il le faut.
Je ne pouvais me résoudre à quitter ses mains que je couvrais de baisers, et je ne pouvais pas non plus me décider à lui dire que Montroger, qu’elle croyait bien tranquille et bien résigné dans son château, était là, non loin d’elle, malade de colère et de chagrin. Elle croyait la partie gagnée et nageait dans la joie. Tout était remis en question, et j’avais le cœur navré. J’allais pourtant me taire, la laisser repartir, et assumer sur moi seul la tâche difficile, impossible peutêtre, de lui ramener son tyran apaisé, lorsque je vis passer le médecin qui sortait de chez moi. Je demandai à Célie de m’attendre un instant, et je sautai sur la rive pour courir après lui. Il me répondit que le malade avait une fièvre violente et un accablement qui ne lui permettait pas de répondre aux questions. Il allait faire une autre visite et retournerait chez moi pour aviser au cas où le mal prendrait un aspect déterminé. Jusque-là, il ne pouvait dire s’il était grave, ou si ce n’était qu’un accès dont il serait facile de triompher.
Je ne pouvais cacher cette situation à mademoiselle Merquem. Dès qu’elle sut ce qui s’était passé, sa résolution fut prise. Une subite pâleur effaça les roses de son teint; mais elle saisit ma main pour se lever et me dit en descendant au rivage :
— Il n’y a plus à se cacher, et notre tâche est à recommencer. Ma place est à son chevet, s’il est gravement malade ; sinon je dois être entre vous pour conjurer les orages, et je ne me rebuterai de rien. Conduisez-moi chez vous.
Elle prit congé des Guillaume et vint avec moi voir le malade, que Stéphen gardait à vue et qui paraissait anéanti.
La journée se passa sans qu’il s’éveillât. Le médecin nous parut un peu inquiet le soir, Célie passa la nuit à surveiller et à partager les soins que nous donnions à son ami. Le médecin revint au point du jour et le trouva bien. Il était calme et dormait sans lièvre. Il s’éveilla enfin après dix-huit heures de sommeil. Célie ne devait se montrer â lui que dans le cas où son intervention paraîtrait utile. En ce moment , elle pouvait être dangeureuse. Elle alla avec Stéphen et Célio s’assurer d’un logement dans la maison voisine, et je restai seul avec le malade.
Il se rappelait confusément les événements de la veille et n’avait pas conscience d’avoir été indisposé sérieusement.
— Où diable suis-je donc? me dit-il en fixant sur moi ses yeux arrondis de surprise.
— Vous êtes chez moi, à Yport.
— Dans votre lit peut-être?
— Je n’eu avais pas de meilleur à vous offrir.
— Ainsi... vous m’hébergez, vous vous dérangez pour moi... Il paraît, ajouta-t-il avec un sourire empreint d’amertume, que nous sommes une paire d’amis? Singulière situation ! bien ridicule pour moi, vous en conviendrez ! Mais qu’est-ce à dire? je me sens très-faible. Est-ce qu’il y a longtemps que je suis dans ce lit?
Il ne voulut pas croire qu’il n’y était que depuis ia veille, et, après avoir fait de vains efforts pour se lever et s’habiller malgré mes instances, il se recoucha comme désespéré. II avait une peur effroyable de la maladie et de la mort. Cette pusillanimité me rassura pour la suite, et je parvins à le calmer en lui remontrant que le calme seul pouvait le guérir. La
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fièvre revint pourtant au bout de quelques heures ; mais M. Bellac, que Célie avait appelé en toute hâte et qui connaissait à fond l’organisation deMontroger, nous rassura et aida le médecin hésitant à se rendre maître de l’accès. Une prostration de vingt-quatre heures résuma la convalescence, et le malade se montra, au sortir de cette crise, doux et soumis comme un enfant. En voyant Célie et Bellac à ses côtés, il se persuada aisément que Célie avait été mandée par moi, qu'elle n’était venue que pour lui, et il nous en témoigna à tous deux une vive reconnaissance.
Quatre jours après son arrivée à Yport, nous nous trouvions, le soir, seuls ensemble. Célie, qui l’avait soigné avec un zèle infatigable, s’était retirée après dîner pour se reposer enfin complètement. Stéphen, las d’être enfermé, avait été respirer l’air de la mer avec Bellac. Montroger, assis devant la cheminée, où brûlait un fagot, essayait de fumer un cigare, et déclarait avec une profonde mélancolie qu’il ne le trouvait pas bon. Il continuait à être effrayé de son état, qui était le plus satisfaisant possible, et j’avoue que j’étais mortellement ennuyé d’avoir à rassurer ce grand enfant, qui semblait avoir oublié toutes les préoccupations des autres pour ne songer qu’à luimême.
— Je vois, me dit il en s’apercevant de la langueur de mes réponses, que je vous fais pitié ! Que voulezvous! j’ai fait mes preuves de courage, et, comme un autre, je suis capable d’aller au-devant de la mort; mais l’attendre tranquillement dans un lit, moi qui de ma vie n’ai su ce que c’était qu’une indisposition légère,... c’est au-dessus de mes forces. Donnez-moi
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votre parole d’honneur que M. Bellae et le médecin ne sont plus inquets de moi?
— Je vous la donne deux fois pour une et sans hésitation, comme vous voyez.
— Merci. Je vous crois, me voilà tranquille. En ne reconnaissant pas le goût de mon cigare, je me croyais repincé. Puisque je peux sans danger penser à vos affaires, parlons-en.
— C’est inutile. Mademoiselle Merquem a dû vous dire ses intentions. Je n’ai qu’à m’y conformer, quelles qu’ elles soient.
— Eh bien, elle m’a accordé un an de répit : vous le savez?...
Je ne le savais pas, et je faillis m’oublier, m’emporter. Je me contins : il divaguait peut-être. Peutêtre mentait-il pour m’éprouver : je gardai le silence.
— Vous trouvez que c’est bien long? reprit-il.
— Je trouve que c’est long, en effet.
— Et que cette exigence de ma part est une noire ingratitude après les soins que vous m’avez donnés ?
— Que vous en semble à vous-même?
— C’est votre opinion que je veux.
— Si vous êtes résolu à n’en pas tenir compte, inutile que je l’exprime.
— Je suis résolu à en tenir compte.
— Eh bien, j’avoue que vous pourriez vous montrer plus reconnaissant envers le dévouement immense de votre amie et plus généreux envers un rival qui ne se conduit pas en ennemi avec vous.
— Vous avez raison. Je me dis .cela à moi-même, mais je ne me persuade pas : quelque chose en moi, l'amour ou l’orgueil, se révolte et se cabre; mais je
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vaincrai ce démon, et, comme je vois bien qu’il me tuerait, je veux le tuer. Donc, nous allons retourner chacun chez nous. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai à personne. Je souffrirai en silence, et vous annoncerez votre mariage quand et comme vous l’entendrez. Êtes-vous content de moi?
— Non.
— Comment, non? Que puis-jc faire de plus?
— Vous pouvez, en supprimant votre dépit et en combattant votre chagrin , donner à vos amis un bonheur complet et réel, qu’ils ne peuvent goûter sans cela.
— Je peux, je peux ! Vraiment, vous êtes fou, mon cher !
— Je suis dans le vrai, au contraire.
— Non, vous êtes dans l’idéal t C’est avec ces romans-là que vous avez tourné la tête de Célie. Elle croit naturels et possibles tous les miracles que vous lui promettez et que vous ne lui ferez pas faire. Ni vous ni elle ne me persuaderez jamais que je doive être enchanté d’un bonheur qu’elle me refuse et que vous me volez. Je peux me sacrifier par point d’honneur, par savoir-vivre ; mais n’en pas devenir fou de rage et de douleur, voilà ce qu’il m’est impossible de vous promettre.
— Il est évident que, si vous parlez ainsi à mademoiselle Merquem, c’est lui dire clairement, à elle qui veut vous épargner la souffrance du sacrifice: « J’accepte tout à la condition que vous ne profiterez de rien. »
— Vous allez me dire que je suis un égoïste? Vous me l’avez déjà dit, et très-durement, je m’en souviens, et cela m’a tellement blessé, que j’ai failli en mourir.
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Ne recommencez pas. J’ai fait le serment le plus solennel de ne pas me battre avec vous. Vous pouvez donc me tuer avec des paroles... A votre tour de voir si ce serait généreux!
— Eh bien, puisque l’accusation que j’ai portée contre vous vous paraît injuste, faites-m’en repentir; je suis prêt à vous en demander pardon du fond du cœur, si vous abjurez tout sentiment de personnalité.
Vous voulez que je devienne un saint, n’est-ce
pas?
— Vous exigez bien que je sois un ange, vous qui me soumettez à des épreuves qu’à ma place vous ne supporteriez certainement pas !
Cette réponse parut le frapper. Il me serra la main en silence. Je désirais le laisser sur cette impression, et je l’engageai à ne pas se fatiguer davantage à parler.
— Si je «vous fatigue vous-même , répondit-il , laissez-moi seul. J’ai tant dormi depuis quatre jours, que je ne puis plus dormir. Je réfléchirai !... Mais je ne vous cache pas que cela ne me vaut rien; je ne sais pas réfléchir seul, je m’exalte. Voyons, soyez aussi patient que Célie. Ne me grondez pas, parlezmoi comme à un malade; aidez-moi à penser. Je n’ai pas l’habitude de causer avec moi-même. Le diable qui est en moi prend toujours le dessus.
Je suivis la pente qu’il me traçait, et je lui parlai avec autant d’intérêt et d’amitié qu’il me fut possible de le faire avec sincérité. Il ne m’interrompit pas. L’heure de l’apaisepient était venue; il s’attendrit et pleura en me faisant les plus chaudes protestations d’amitié. C’ctait un peu trop prompt pour me rassurer
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entièrement. Ses larmes ressemblaient à celles d’un homme ivre, et, comme depuis quatre jours il n’avait bu que de l’eau rougie, je me demandai avec un peu d’effroi si sa raison n’était pas menacée.
M. Bellac, à qui je rapportai le lendemain matin notre conversation , me fit une révélation surprenante.
— Ce brave homme, me dit-il, a un vice que tout le monde ignore, excepté son valet de chambre, mademoiselle Merquem, à qui j’ai dû le dire il y a quinze ans, et moi, qui l’ai découvert par l’observation attentive. Il s’enivre tous les jours à dîner sans que personne y prenne garde et sans qu’il en ait conscience lui-même. Il ne boit pas énormément, mais il boit sec et avec tranquillité. Son moral est faible et a sans doute besoin d’une certaine excitation quotidienne. Il est de fait qu’elle ne nuit pas à son équilibre matériel et qu’il a une belle santé physique; mais l’intellect souffre de ce régime, et il ne faut pas chercher ailleurs la cause des haut et des bas que vous remarquez en lui. Il a tellement pris le pli de recourir à un agent extérieur pour se remonter, que, tous les jours, à la même heure, il est ivre, même quand nous le condamnons à la tisane. Naturellement , cette ivresse à vide, si l’on peut parler ainsi, est pénible et amère, au lieu d’être contenue et savourée comme celle dont il a l’habitude. Naturellement aussi, quand elle se dissipe, au lieu de le laisser rassis et somnolent, elle le laisse expansif et tendre. Attendez-vous, tant que nous ne pourrons pas lui permettre de se gouverner à sa guise, à une crise de dépit injuste chaque soir, suivie d’une crise d’attendrissement exagéré.
Je demandai à M. Bellac si, quand les choses auraient repris leur cours habituel, la raison et 1 équité triompheraient.
— Je l’espère, répondit-il; mais il faul une grande patience. Est-ce que cela vous effraye? Il me semble que le dévouement n'est pas autre chose que la patience.
— Quel droit cet homme a-t-il à mon dévouement ?
— Aucun; mais mademoiselle Merquem a le droit d’exiger que vous l’aidiez dans la tâche ingrate et douloureuse qu’elle s’est imposée par affection pour vous.
Quand je n’avais pas a agir sur tes autres, je redevenais un pauvre amoureux bien peu maître de moi, et j’étais envahi par les faiblesses et les emportements que je reprochais aux autres. Bellac eut à me calmer, et j’eus l’occasion de faire une triste étude sur la nature humaine en sentant que sa tranquille raison irritait ma souffrance. Quand Gélie vint nous rejoindre et quelle me tendit la main en me demandant pourquoi j’étais troublé, j’eus honte de moi-même, et je priai Bellac de ne pas lui répéter mes sottises.
— Non, reprit-elle, qu’il ne me dise rien. Ne me laissez pas croire que vous faiblissez et que je puis avoir la douleur de me trouver aux prises avec votre lâcheté et celle de Montroger. Je ne sais pas si j’aurais la force de combattre ce double mal. Qui donc me soutiendra et me consolera contre l’égoïste, si le dévoué m’abandonne ?
— Jamais f jamais 1 m’écriai-je. Avez-vous promis un an de grâce à Montroger? J’accepte!
— Non, certes, répondit-elle, je n’ai rien promis :
il a rêvé cela; mais je suis bien résolue à le guérir, fallut-il attendre davantage.
Je n’eus pas la force de répondre. Un manteau de plomb tombait sur mes épaules. Montroger sans conscience et sans caractère me paraissait incurable L’espoir s’enfuyait. Gélie était pâle et comme brisée. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Il me la tuait, ce misérable, et ma passion s’était engagée sur un chemin d’idéal si grandiose, que je ne pouvais plus redescendre à l’amour égoïste sans déchoir aux yeux de mon idole.
Je m’enfuis dans la campagne pour combattre seul les furies qui me dévoraient. Ahl que le positif Stéphen et l’obstiné Montroger eussent eu raison contre moi, s’ils m’eussent vu en proie à cette torture 1 Ils m’eussent dit que l’amour sublime est un rêve, puisque ceux qui le logent en leur âme et se font une science et une religion de l’y garder pur de tout alliage étaient, à un moment donné, plus lâches et plus bouleversés que les sensualistes. Je me demandai si le culte exalté que j’avais voué à Gélie n’était pas l’ouvrage de mon orgueil, et si, vanité pour vanité, celle de Montroger n’était pas plus humaine et plus digne d’intérêt que la mienne.
Ceux qui ont aimé me pardonneront ces défaillances. L’amour a pour complément la passion, qui semble pourtant le combattre; c’est la soif ardente du blessé qui aspire à la vie et qui ne peut s’abstenir de boire l’eau qui le tue.
Je revenais brisé vers le village quand je vis venir sur le sentier, Montroger avec Stéphen, mademoiselle Merquem et Bellac. On lui avait conseillé de prendre l’air, et il s’appuyait sur le bras de Stéphen et sur une
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canne. Je lui en voulais tant, que je t’accusai ep moimême de faire l’intéressant et d’exploiter sa courte * maladie pour inquiéter ou attendrir mademoiselle Merquem;je n'étais pas, tout à fait injuste, car, en me voyant, il eut peur de paraître vieux et cassé, et se mit à marcher avec autant d’aplomb que moi-même. J’affectais, de mon côté, une fermeté d’âme que j’étais loin de posséder, et nous nous mîmes à causer tous ensemble comme des gens qu’aucun souci ne ronge ; mais Célie ne s’y trompait pas : son regard pénétrait dans mon âme avec une expression de crainte et de pitié déchirante.
Stéphen et Bellac faisaient de grands efforts pour soulever le manteau de glace qui nous enveloppait. On s’arrêta dans une petite ferme où Montroger prit fantaisie de boire du cidre et de nous ea offrir. Ce cidre normand, délicieux quand il n’est pas détestable, moussait et pétillait comme du vin de Champagne. Stéphen ne l’aimait pas à cet état fumeux; moi, je le redoutais; mais Montroger le buvait comme de l’eau et s’y fiait absolument. Il avait grand’soif, il en avala un cruchon presque d’un trait, et tout aussitôt sa langue se délia, il devint expansif et enjoué. Bellac, qui l’observait, me dit tout bas qu’un peu d’excitation ne pouvait lui faire que du bien, et nous poussâmes notre promenade jusqu’à un sentier qui côtoyait le haut de la falaise pour redescendre vers Yport.
— Ah çà ! s’écria tout à coup Montroger à brûlepourpoint, avant de rentrer au gîte, résumons-nous et décidons quelque chose! Je me sens tout à fait guéri. Jamais je ne me suis mieux porté. Je ne vois donc pas pourquoi nous ne retournerions pas ce soir
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à la Canielle, ou encore mieux à mon petit manoir de Montroger, où nous dînerions tous ensemble. — Acceptez, mademoiselle Merquem ; faites-moi cet honneur et cette joie de venir célébrer chez moi vos aecordailles. ■
Il parlait sérieusement; mais, voyant l’embarras de Bellac et de Stéphen, devant lesquels il ne s’était jamais expliqué, et qui étaient censés ignorer tout, il ajouta avec une soudaine aigreur :
— Voyons ! il est temps d’en finir avec les secrets de la comédie ! Tous ceux qui ont de l’amitié pour l’heureux fiancé savent bien que la grande demoiselle a fait choix de lui et que, dans trois jours, tout le pays en sera informé.
— Vous vous trompez peut-être, lui répondit Célie, choquée du ton qu’il prenait; vous me permettrez d’être juge dans la question. Je ne vous ai pas encore autorisé à faire ainsi les honneurs de mon avenir.
— Ah 1 je croyais vous satisfaire pleinement en prenant l’initiative; il me semblait que cela était convenu.
— Oui, mais vous vous êtes ravisé, dit Célie. Permettez-moi de me raviser à mon tour.
— Alors, vous voulez que j’aie le mauvais rôle, je vois ça.
— Vous n’aurez aucun rôle à jouer, reprit-elle, offensée et à bout de patience : je ne compte pas encore me marier, et je vous prie de remettre les choses sur le pied où elles étaient avant que je vous eusse confié mon projet. Je retournerai ce soir chez moi, et je ne recevrai plus aucune visite particulière jusqu’au jour où je ferai connaître ma résolution. Veuillez donc, jusque-là, ne trahir vis-à-vis de personne la
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confiance que je vous ai accordée. Je n’ai pas besoin d’adresser la même prière aux autres personnes qui m’entendent.
Elle se leva, irritée contre lui, mais en m’adressant un rapide regard qui semblait me dire : « Soutenezmoi dans ma dignité, je compte sur vous. »
Bellac prit son bras, mais Montroger s’élança vers elle, et, sans s’inquiéter d’être vu par quelque passant, il se jeta à ses genoux en travers du chemin, lui demandant pardon de l’avoir blessée, et jurant qu’elle n’avait pas compris son intention. Il était résolu à voir son bonheur avec joie, et il trouvait pour l’en convaincre des expressions justes et des accens sincères. Il la suppliait d’oublier sa folie, qu’il mettait sur le compte de la fièvre, et de le traiter comme son meilleur ami en acceptant l’invitation qu’il lui avait faite, ainsi qu’à moi, de venir chez lui recevoir, en présence de nos deux amis, sa parole d’honneur et d’amité fraternelle. Célie dut encore pardonner, et nous dûmes promettre afin de le décider à se relever, car il eût fallu employer la force pour lui faire quitter cette attitude ridicule en pleins champs et arrêter le flot de paroles tour à tour risibles et touchantes qui lui venaient dans cette nouvelle crise. Dès qu’il se vit rentré en grâce, il montra une joie puérile, qui n’était pas exempte de délire ; il se mit à danser sur l’herbe, à divaguer dans un paroxysme de joie, et tout à coup, s’élançant au bord de la falaise, il bondit, avant qu’aucun de nous eût pu le retenir, et disparut.
Le cri perçant de Célie me donna des ailes. Je m’élançai à tout hasard après lui sans savoir quelle chute je pouvais faire, et je me trouvai en même temps que Stéphen dans une crevasse gazonnée où
Montroger était tombé mollement à cinq ou six pieds de profondeur et où il demandait à faire un somme. Avait-il eu une velléité de suicide ou s’était-il moqué de nous? Stéphen eut beaucoup de peine à lui persuader que le lieu était mal choisi pour dormir, car un élan un peu moins heureux nous eût précipités tous trois dans la mer. Tandis qu’il le grondait sérieusement et le forçait à se relever, je courus rejoindre Gélie, dont le cri m’avait déchiré le cœur. Elle s’était déjà rassurée en entendant notre discussion, mais sa pâleur et son tremblement nerveux m’effrayèrent. Elle avait la parole brève et irritée.
— A-t-il voulu se tuer? me dit-elle, et n’avez-vous pas failli vous tuer, Stéphen et vous, en le retenant?
— Le hasard a voulu, lui dis-je que nous ayons échappé au danger tous les trois . Quânt aux intentions -tfun homme ivre, qui peut les saisir?
— S’il est ivre, que Dieu lui pardonne, reprit-elle, le plaisir qu’il prend à se dégrader ! S’il ne l’est pas et qu’il ait voulu m’épouvanter, je ne lui pardonnerai jamais d’avoir exposé votre vie... la mienne...
Les paroles se heurtaient sur ses lèvres pâles, et elle s’efforçait de retenir les larmes de colère et d’effroi qui coulaient sur ses joues.
— Calmez- vous, lui dit M. Bellac, asseyez-vous un instant; tout ceci vous fait beaucoup de mal, je le vois. Que Montroger soit ivre ou fou, le moment est venu de suivre mon conseil.
— Je le suivrai, répondit-elle.
Et elle me tendit la main en s’efforçant de sourire.
Montroger revenait vers nous, morne et lourd. Nous rentrâmes à Yport sans échanger une parole et sans qu’il parût se souvenir de son invitation, que. du
reste, personne n’eût acceptée désormais. Son état d’ivresse était visible.
— Profitons-en, nous dit Bellac en arrivant au village, mettez-le dans une voiture quelconque, et que M. Stéphen le reconduise à son valet de chambre. Je ramènerai de mon côté mademoiselle Merquem à la Canielle. — Vous, ajouta-t-il en s’adressant à moi, écoutez ce qu’elle a à vous dire.
Tandis qu'il allait avec Stéphen organiser les moyens de transport et que Montroger sommeillait dans ma chambre, devenue la sienne, Célie prit mon bras et nous entrâmes dans le petit verger qui touchait à la maison, un délicieux fouillis de plantes folles et de buissons entre-croisés, sanctuaire charmant et parfumé, digne du premier moment d’etfusion complète qui vint sur les lèvres de ma divine amie. Elle était encore pâle et tremblante d’émotion, mais elle semblait retrouver la vie en me parlant.
— Nous voici dans un lieu mystérieux, dit-elle en s’enfonçant appuyée sur moi dans ce labyrinthe de verdure; c’est d’un bon augure, car nous entrons à pleines voiles dans le mystère. C’est peut-être là le vrai bonheur... Je n’eusse pas osé y aspirer. Il me semblait égoïste et indigne de nous de cacher notre amour; mais on nous y force, et vous voyez que la raison ou la vie d’un malheureux est à ce prix. J’ai juré à Dieu et au souvenir de mon père qu’il ne serait pas sacrifié, il ne le sera pas; mais vous sacrifier à lui serait insensé et odieux de ma part. Cela ne sera pas non plus. Nous nous marierons en secret, et, si l’on découvre nos relations, j’en serai quitte pour passer pour votre maîtresse. Je n’en serai pas humiliée, et je porterai gaiement ma prétendue faute, habituée que
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je suis à me trouver heureuse du témoignage de ma conscience.
Et, comme j’hésitais à espérer que ce terme moyen satisfit la jalousie désormais éveillée deMontroger:
— Ne craignez rien de lui pour moi maintenant, reprit-elle; j’ai eu patience et pitié, je n’ai fait qu’aigrir son mal. Je saurai replacer notre amitié sur le pied où elle était avant cette condescendance dont il abuse. Ne me voyant plus qu’en public, et m’y voyant libre en apparence de tout lien, il recouvrera aisément l’habitude de me croire enchaînée à lui. Il m’a assez révélé le fond de son amertume, depuis un mois d’explications, pour que je sache bien désormais la nature de son sentiment pour moi. Il n’est tourmenté que de l’affront que doit lui infliger vis-à-vis du public ma préférence pour vous. Il n’a pas su me plaire, et il ne veut pas qu’un autre me plaise. 11 en est humilié jusqu’à la fureur, et il a été jusqu’à m’avouer qu’il ne serait pas jaloux d’un amant reçu en secret. C’est l’époux acclamé qu’il redoute et déteste. Eh bien, pour m’épargner l’odieux sacrifice de la vie d’un fou, voulez-vous être, jusqu’à ce qu’il guérisse, l’amant de votre femme ?
— Mais, avec la vie que vous menez, c’est impossible! m'écriai-je; vous n’avez jamais rien eu à cacher, vous avez pris l’habitude d’habiter une maison de verre, qui appartient à tout le monde...
— J’apprendrai, répondit-elle avec un sourire qui m’enivra, ce que savent toutes les autres femmes. Ne vivant plus que pour un seul être, je me déroberai au contrôle de tous les autres. J’ai beaucoup parlé de tout cela avec Bellac, j’y ai beaucoup pensé. J’ai le droit de voyager et de me soustraire de temps en temps
tu MADEMOISELLE MERQTJEM
à mon entourage, j’ai aussi le droit d’avoir des affaires à Paris...
— Mais notre mariage? Ignorez vous qu’il est impossible de le cacher ?
— Je ne l’ignore pas. Nous ne pouvons contracter qu’un mariage irrégulier, sur lequel il faudra revenir plus tard pour le rendre légal. Nous irons en Italie, où une formalité religieuse est en même temps un engagement civil. Partout l’honneur est lié par un serment de bonne foi, que ce soit un magistrat ou un prêtre qui le reçoive. Partout il faut des publications de bans ; à Rome, où tout s’achète, nous en serons dispensés moyennant finance.
— Un mariage ainsi contracté me répugne. Je suis philosophe et vous êtes déiste. Irons-nous confier le plus pur élan de notre passion, le serment, cette chose sacrée, à une bénédiction vénale qui ne rougirait pas de tricher sa propre légalité ?
Elle ne me répondit pas et ne parut pas entendre les développements que je donnais à ma pensée. Étaitelle inquiète ou blessée de mes scrupules ? Sa figure n’exprimait que la réflexion, mais comme si elle eût écouté une voix intérieure.
— A quoi songez-vous, Célie ? lui dis-je. Vous semblez ne plus m’entendre !
— Je vous ai entendu, répondit-elle, je n’ai écouté que vous. Est-ce que j’ai à présent un autre cerveau, une autre conscience que les vôtres? Oui, je le vois bien, Bellac n’est pas assez pratique, et j’aurai quelque peine à le devenir ; mais à quoi bon le deviendrai-je, puisque vous l’êtes ? Je verrai par vos yeux et il ne me sera pas difficile d’agir en conséquence. Donc, nous ne pouvons pas plus nous marier en secret
qu’en public. Eh bien, nous satisferons à la loi sociale quand nous pourrons ! Qu’importe? ne sommes- nous pas mariés du jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions ? Un homme comme vous et une femme comme moi craignent-ils de se manquer de parole, et leur faut-il prendre les hommes à témoin pour compter l’un sur l’autre ? Tenez, mettez votre main dans la mienne, nous nous appartenons à jamais...
— Oui, marraine adorée, je crois, je suis sûr, je suis heureux et fier, mais... mais je suis fou, et...
— Taisez-vous, dit-elle en rougissant, ce n’est pas ici qu’il faut me rappeler que je vous appartiens.
— Vous m’appartenez dès ce jour ? m'écriai-je, épèrdu et comme étouffé par la joie ; vous ne remettrez pas à l’époque indécise et peut-être lointaine de la publicité l’entière effusion ... ?
Elle mit sa main, sur ma bouche et ses yeux seuls me répondirent ; mais quel regard profond, ardent et brave ! Jamais abandon de la volonté ne sut allier ainsi la volupté de l’amante à l’héroïsme de l’amie. Célie Merquem ne pouvait être faible qu’avec son propre consentement. Surprendre ses sens eût été l’entreprise d’un lâche; elle savait si bien mettre sa grandeur et sa gloire à se rendre !...
Nous entendîmes les grelots des chevaux de poste qu’on avait été chercher à Fécamp. Nous échangeâmes un seul baiser, et elle mit à son corsage une fleur de liseron blanc en me disant:
— A bientôt ! Je pars la première, restez ici le dernier pour que Montroger parte après moi, et revenez demain au Plantier, vous y trouverez mon premier rendez-vous.
m MADEMOISELLE MERQUEM
Il fut convenu avec Stéphen qu’il irait m'attendre au hameau de la Canielle, et je vis partir Célie avec M. Bellac. Lne autre chaise de poste emmena, dix minutes après, Montroger avec Stéphen. Le pauvre gentilhomme s’était instinctivement réveillé de sa torpeur en voyant partir mademoiselle Merquem.
— Et vous ? me dit-il en s’apprêtant à monter en voiture.
— Moi, je ne pars pas aujourd’hui, répondis-je froidement,
Une lueur de contentement éclaira son visage terne, et il se rendormit, au bout de trois tours de roue, sur sa dernière illusion.
J’ai su dès le lendemain par Stéphen tout ce qui s’était passé dans la soirée. Je peux les suivre.
L’ivresse était dissipée quand ils arrivèrent à Montroger. Le châtelain, sans faire aucune allusion au projet qu’il avait exprimé de nous réunir tous et qu’il avait peut-être oublié, retint Stéphen à dîner, et celui-ci, que j’avais chargé de le surveiller au moral et au physique, accepta l’invitation. Il était neuf heures du soir quand ils sortirent de table ; Montroger s’était observé, et il avait été apparent pour Stéphen qu’il avait cherché à le griser, espérant lui faire dire ce qu’il pouvait savoir des nouveaux projets de mademoiselle Merquem. Un peu dépité de n’y pas réussir, il lui proposa pourtant avec beaucoup d’insistance de le reconduire à son gîte. Stéphen comprit qu’il cherchait un prétexte pour aller à la Canielle : il refusa, prit congé et partit à pied; mais, quand il fut arrivé devant la grille du château, il entendit venir une voiture et s’arrêta à trois pas pour observer. C’était l’équipage de Montroger. Celui-ci mit pied à terre et
sonna lui-même. Il y eut un colloque à voix basse entre lui et Anseaume. Mademoiselle Merquem refusait - de le voir. Il insista. Anseaume disparut et revint, cinq minutes après, lui dire d’un ton brusque, et assez élevé pour que Stéphen n’en perdît pas un mot :
— Mademoiselle est occupée et fait savoir à M. le comte qu’elle ne recevra plus personne en audience particulière. C’est demain dimanche, M. le comte viendra comme à l’ordinaire et pourra parler à mademoiselle devant tout le monde.
Montroger remonta en voiture et partit.
Stéphen resta à se promener jusqu’à onze heures autour de la maison pour savoir si Montroger ferait une autre tentative, et ne rentra au village que lorsque tout fut éteint et silencieux dans le château.
J’arrivai à quatre heures le lendemain, auPlantier. Matante, que j’avais tenue au courant par mes lettres, m’apprit que personne n’avait rien su des motifs de notre triple absence. J’étais censé avoir fait une course à Paris; Montroger racontait avoir été à la chasse. Quant à mademoiselle Merquem, on ne savait pas qu’elle se fût absentée; elle était censée enfermée avec Bellac pour travailler.
11 me tardait de lire la lettre que ma tante m’avait mise dans la main dès mon arrivée. Voici ce quelle contenait :
« Partez avec votre tante en sortant de chez moi ce soir. Quittez-la au bas de la colline en disant que vous allez passer la nuit chez votre ami Stéphen. Faites le tour du parc, vous me trouverez à l’une des portes. »
A huit heures, nous étions à la Canielle. C’était le dimanche, et mademoiselle Merquem avait fait dire à tous ses habitués qu’elle comptait sur eux. Jamais je ne
m’habillai avec plus de soin et de gravité pour apparaître irréprochablement cérémonieux. J’aurais craint qu’un pli trop négligé de ma cravate ne trahit le bonheur dont j’étais enivré. Je me présentai avec la raideur convenable. J’aurais défié la plus soupçonneuse des Malbois de trouver dans ma tenue et mon regard autre chose que la respectueuse circonspection d’un homme qui se présente pour la première fois.
Montroger était arrivé et s'efforçait de répondre d’un air dégagé aux taquineries de la jeune Emma, qui l’avait déjà entrepris. Il vint me serrer la main et me demander tout haut des nouvelles de Paris. U joua très-bien son rôle. Il était dans l’état de plénitude décente et calme que lui procurait son genre d’ivresse quotidienne. Je pus l’observer avec surprise dans cette situation que personne ne soupçonnait, et dont j’avais enfin le mot. J’ignore s’il se croyait aviné, mais il se sentait lourd et indécis, et, pour ne point paraître stupide ou distrait, il parlait peu, répondait aux interpellations par des sourires bienveillants ou des airs profonds ; il cherchait les coins pour feuilleter les revues ou la terrasse pour fumer. Vers dix heures, il se trouvait allégé et devenait aussi aimable et aussi expansif que le lui permettaient la mesure de son intelligence et celle d’un parfait savoir-vivre.
Je ne m’approchai de mademoiselle Merquem que pour échanger avec elle le nombre de mots strictement nécessaire à la vraisemblance de notre cérémonial. Je la trouvai encore très-pâle et visiblement fatiguée ; mais je dus renfermer mon inquiétude.
Ma tante, informée de la conduite misérable et des habitudes d’intempérance de Montroger, était bien d'accord avec moi pour ne pas encourager les rêves
MADEMOISELLE MERQÜEM Î79
de notre petite Erneste. Ses coquetteries dussent-elles me sauver de la contrainte que subissait ma chère fiancée, je n’eusse voulu à aucun prix sacrifier la folle enfant à mon bonheur. Je coupai donc court à ses entreprises sur le cœur de mon rival en lui adressant tout bas des épigrammes mordantes sur le néant de ses espérances et sur le mauvais goût de sa coquetterie. La crainte de me paraître aussi ridicule que mademoiselle de Malbois l'arrêta et la ramena au jeune la Thoronais,qui était déjà édifié sur le compte d’Emma et qui revenait à Erneste autant par inclination què par dépit contre l’autre fillette. Cette chasse ou plutôt ce chassé croisé aux maris occupa leur soirée, amusa la galerie, qui feignait malignement de n’y rien comprendre, et absorba madame de Malbois, qui ne songea ni à Célie ni à moi. Il n'y eut qu’une escarmouche de sa part dès le début. Elle complimenta d’une façon qu’elle crut adroite mademoiselle. Merquem sur son prochain mariage avec M. le comte. Célie sourit et lui demanda pourquoi elle supposait la chose la plus invraisemblable qui pût lui arriver.
— C’est que tout le monde le dit, reprit madame de Malbois. On prétend qu’il ne sort pas de chez vousl
— Il est vrai, dit Célie, que, depuis quelque temps, nous nous sommes vus exceptionnellement presque tous les jours. Nous avions de graves intérêts à discuter; mais rien n’est changé et rien ne changera dans nos relations.
Et elle ajouta tout bas d’un ton ferme :
— M. de Montroger est libre. Il n’a jamais été et ne sera jamais que mon ami. Faites votre profit de cette
déclaration, et ne répandez pas de faux bruits, si vous voulez que je continue à vous voir.
La dame ife répliqua rien, elle n’était pas bien fière; elle profita de l’avis en effet, et encouragea de la parole et du regard les coquetteries de sa fille à l’adresse de Montroger. Il se laissa faire, il passait doucement de la période du vin grave et respectueux à celle du vin tendre, semi-galant, semi-paternel; mais, s’il prenait plaisir à être le point de mire de la plus jolie personne du pays, il n’en avait pas moins des réveils de jalousie intérieure qui lui faisaient voir et entendre tous leS mouvements, toutes les paroles de Célie. Il était rompu à cet exercice. Quand il se fut bien assuré qu’il n’y avait rien à surprendre, il s’égaya jusqu’à aider la petite Malbois à se compromettre par sa pétulance. Dans un moment où l’on traversait la salle voisine pour aller prendre le thé, je le vis effleurer d’un baiser la longue boucle de cheveux noirs qu’elle faisait flotter et voltiger sur son épaule. Montroger était complet. Ce n’était pas son heure de duel ou de suicide.
Cette velléité de coquetterie ou de volupté satisfaite, je le vis promener avec anxiété ses gros yeux sur les personnes réunies autour de la table à thé. Sa figure était transparente. Il s’attendait peut-être à ce que Célie, dont il avait véritablement peur depuis la veille, lui fit la terrible surprise d’annoncer son mariage avec moi. Quand il fut bien persuadé qu’elle ne l’avait pas fait et ne comptait pas le faire, et quand il vit que je n’inspirais à personne le plus léger soupçon de ce genre, il respira, et, en se retirant, il baisa avec effusion la main de Célie, en lui disant tout bas :
— Vous êtes un ange!
MADEMOISELLE MERQTTBM
Elle eut un froid sourire qu’il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. Je quittai ma tante au bas de la colline, après lui avoir dit devant Ertieste que je comptais chasser dès le matin avec Stéphen, et que j’allais passer la nuit auprès de lui.
Je fis le tour du parc comme il m’était prescrit de le faire, marchant dans l’ombre avec précaution et suivant les clôtures avec la plus grande attention. L’enclos était vaste, c’était une assez longue promenade; mais une heure au moins devait être nécessaire à Célie pour que tout fût éteint et endormi dans sa maison, et, quand je me retrouvai à mon point de départ sans avoir entendu le moindre appel, je m’accusai d avoir été trop impatient ou trop ému, d’avoir marché trop vite, ou d’avoir été sourd à quelque signal furtif. Je revins sur mes pas, non sans inquié tude; c’était peut-être en sens inverse qu’il fallait marcher... Nous pouvions faire ainsi l'un et l’autre le tour du parc plusieurs fois sans nous rencontrer. L’automne détachait les premières feuilles des arbres, et la nuit était fraîche. Célie, déjà fatiguée, pouvait soulfrir de ce rendez-vous, lemotion du mystère était à la fois délicieuse et poignante. Tour à tour je hâtais et ralentissais ma marche, en proie à une incertitude vertigineuse; mon cœur battait si fort, que jel’enten dais comme un bruit de pas attachés aux miens. Elle m’avait écrit : « Je vous attendrai à une des portes. » Évidemment, elle ne m’avait pas désigné laquelle, afin de pouvoir choisir celle qui lui paraîtrait la plus sûre à un moment donné. Elle devait s’y tenir et m’attendre. Je me mis à courir pour regagner le temps perdu, et je me trouvai devant une petite porte perdue dans les buissons, et que je n’avais peut-être pas observée
ISi MADEMOISELLE MERQFEM
suffisamment la première fois. J’allais essayer de la pousser quand ma main fut saisie par une main vigoureuse. Était-ce Montroger? La nuit n’était pas trèsclaire, et l’ombre qui nous enveloppait ne nous permettait pas de nous reconnaître; mais cette main rude, sur laquelle j’appliquai vivement mon autre main pour la paralyser, n’était pas celle du gentilhomme soigneux de son épiderme. Je ne sais à quoi mon adversaire me reconnut, mais il me dit à voix basse :
— Comment, c’est vous? Je vous prenais pour l’autre/
C’était la voix de Stéphen. En deux mots, il
m’apprit qu’étant monté sur la falaise pour se promener, il m’avait vu passer le long du mur. Il avait pensé à Montroger, essayant de s’introduire par dépit du refus essuyé la veille. Il m’avait suivi â distance, et il s’était jeté sur moi, croyant déjouer les projets de mon rival.
Je lui confiai que je comptais aller chez lui, et il était sur le point de me quitter quand un faible soupir que je crus entendre de l’autre côté de la porte me fit tressaillir. Nous prêtâmes l’oreille : rien; mais j’avais l’esprit frappé, il m’eût été impossible de passer outre.
— Essayez d’entrer, me dit Stéphen, ce n’est peutêtre pas fermé.
Je poussai la porte, qui céda sans bruit, et je vis une forme blanche étendue sur le sable à mes pieds. C'était Célie froide, inanimée, morte peut-être! peutêtre épiée et surprise là par Montroger, qui l’avait assassinée! Tout ce que l’imagination peut improviser de plus tragique se présenta tumultueusement à la mienne. Averti par le cri étouffé qui m’échappait,
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Stéphen s’élança près de moi, prit Gélie dans ses bras, et, sans perdre la tête, l’enveloppa de sa vareuse, tandis que j’y ajoutais mon vêtement pour la réchauffer. Je l’avais assise sur mes genoux, il frottait ses mains glacées, je la pressais sur mon cœur éperdu; elle ne se ranimait pas. Je me rappelai qu’il y avait un chalet dans le parc; j’emportai Célie dans mes bras, suivi par Stéphen, qui me guidait et me soutenait sur les rapides sentiers. Nous pénétrâmes dans le chalet, dont la première porte était ouverte. La seconde était une porte volante qui nous donna accès dans une pièce chauffée et éclairée où je déposai Célie sur un sofa, près du feu. La chaleur du foyer la ranima, et, dès qu’elle fit un mouvement, Stéphen sortit en me disant qu’il allait monter la garde dehors jusqu’à ce que je vinsse le relever.
— Ah! mon ami, me dit Célie dès qu’elle put parler, qu’elle triste nuit de fiançailles! Je me suis trouvée très-malade hier en rentrant. J’ai eu la fièvre toute la nuit. Le matin, je ne sentais plus que de la fatigue. J’ai cru pouvoir surmonter cela. J’ai dit ce soir que j’avais la migraine, mais c'était plus grave. Je réprimais des frissons qui me coupaient la parole. Quand tout le monde a été parti, je me suis ranimée; j’ai agi, j’ai congédié mes gens, je suis sortie sans bruit, et je suis venue ici allumer ce feu et ces bougies. J’avais des éblouissements. Je me hâtais comme dans un rêve. Je me disais : « J’aurai la force de l’amener là, et, si je dois mourir, je mourrai dans ses bras. » J’ai pu gagner la porte où vous m’avez trouvée; mais, là, j’ai eu une vision. Mon grand-père était debout devant moi. Je me suis bien rendu compte que c’était un rêve; mais d’autres figures confuses m’ont entou-
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rée et menacée. Et puis c’étaient les pêcheurs de la Canielle qui m’amenaient ma barque, et je vous y voyais mort, couvert de sang. Je suis tombée et je n’ai plus eu conscience de rien. A présent, je suis bien, très -bien, vous êtes- là,... tout m’est indifférent. Adieu!
Après ce récit, dix fois entrecoupé, et durant lequel ma parole ne semblait pas arriver à son oreille, elle laissa retomber sur mon épaule sa tête charmante, dont les joues vivement colorées contrastaient avec la blancheur livide des autres parties de son visage. Ses yeux essayèrent en vain de se fixer sur moi, ils se fermèrent sous le coup d’une lassitude invincible; elle dormait d’un sommeil effrayant avec des tressaillements convulsifs et des sourires douloureux. Je rappelai Stéphen. Elle était bien sérieusement malade; il fallait aviser à la secourir, mais comment la transporter chez elle?
— Vous allez rester là, me dit-il, je cours avertir M. Bellac. Il sait tout; il sauvera tout.
Avec qu’elle anxiété j’attendis son retour! Célie dormait toujours, si c’est dormir que d’être vaincu par la fièvre en murmurant d’une voix éteinte des paroles inintelligibles. Quelle foudroyante puissance que celle de la maladie! Dans les romans de convention et dans les scènes de théâtre, l’amour et la joie font le prodige de chasser l’implacable étreinte du délire ou delà stupeur; mais dans la réalité combien le dévouement le plus ardent arrache peu de miracles à l’impitoyable destinée ! J’étais comme glacé de terreur en trouvant tout à coup Célie insensible à mes larmes et à mes prières. Comme un fou, je lui demandais de vivre, de guérir, de me voir et de m’entendre. Son
dernier effort avait épuisé sa lucidité; elle ne me reconnaissait plus, elle cachait son visage dans les coussins du divan : elle avait peur de moi ! Une chouette vint glapir sur un arbre voisin. Ce sanglot me fit frissonner comme un enfant.
Enfin Stéphen arriva.
— Allez-vous-en, cachez-vous, me dit-il; voici M. Bellac avec Anseaume, celui-ci ne doit pas vous voir.
Il me poussa dans les buissons, d’où, à la lueur des flambeaux, je vis emporter Célie enveloppée dans sa pelisse de cachemire bleu. Il me sembla qu’elle était morte et qu’on allait l’ensevelir. Bellac paraissait consterné. Il était nu-tête; son crâne chauve brillait aux lumières, et je crus voir des larmes couler sur ses joues. Quelle épouvantable nuit de noces! 11 semblait que le destin eût maudit mon amour. J’étais hébété, et je me laissais conduire par Stéphen, qui m’introduisit sans bruit chez lui, et retourna au château après m’avoir fait donner ma parole d’honneur que je ne me montrerais à personne avant le jour. Je la lui donnai, comprenant à peine ce qu’il exigeait, et je restai inerte, comme si le froid de la mort fût aussi entré en moi.
Il revint me dire qu’elle était un peu plus calme, et il chercha à me donner de l’espérance ; mais on est. clairvoyant dans la douleur. Je vis bien qu’il était sérieusement inquiet. Dès le jour, je pus m’introduire dans le parc, où pénétraient les gens du village pour s’informer auprès des gardiens, car déjà la nouvelle s’était répandue qu’on avait été, en pleine nuit, chercher le médecin de la maison. M. Bellac avait les meilleures idées générales sur la santé et la maladie,
mais dans la pratique il n’assumait pas sur lui seul les graves responsabilités. Il vint me trouver pour me dire sans ménagements que mademoiselle Merquem avait une fièvre inflammatoire des plus intenses, et qu’il en était effrayé.
— Ne vous accusez pas, ajouta-t-il en voyant mon désespoir ; vous n’avez rien à vous reprocher. Le coupable dort tranquillement pendant que nous avons la mort dans l’âme. C’est dans l’ordre. Elle tombe sous le poids des tortures morales qu’il lui a infligées. Je ne sais pas s’il s’éveillera satisfait quand il saura qu’elle meurt à la peine !
Ma tante accourut bientôt, et Bellac l’introduisit auprès de Célie, qui allait de plus en plus mal. J’errais au hasard autour du château et dans le château même, sans qu’on y fit attention. Tout le pays était bouleversé : on faisait des prières dans les villages, les femmes allumaient des cierges à la Canielle comme pour les barques en détresse. La famille Guillaume et plusieurs autres étaient installées dans les cours, ne faisant aucun bruit, ne se rendant pas importunes par des questions, mais rivées contre les portes pour saisir la moindre nouvelle au passage. Stéphen me suivait et m’observait pour m’empêcher de me trahir. C’était inutile, je n’avais ni tressaillements ni sanglots. Je marchais sans trêve, machinalement, sans savoir où j’étais et sans paraître m’intéresser à rien. Je ne me sentais pas la force de survivre à cette femme qui était devenue tout pour moi, et j’attendais sa mort comme le signal de la mienne.
La nuit venue, ma tante, qui ne pouvait laisser sa fille seule au Plantier, l’envoya chercher. Elle ne voulait quitter ni Célie, ni moi sous le coup d’un désastre
imminent. Elle ne songeait pas à m’éloigner, elle savait que ce serait inutile. Bellac le comprit aussi et me fit préparer un appartement près du sien.
— Je sais bien, me dit-il, que vous n’ychercherez pas le repos; mais vous y cacherez votre douleur, qui est trop contenue pour ne pas m’effrayer. Voyons, mon ami, rien n’est désespéré tant que la maladie suit la route connue, et il n’y a jusqu’ici aucun symptôme anormal qui déjoue les prévisions de la science.
Le médecin n’essaya pas de me donner le change, il désespérait.
Erneste arriva pour aider sa mère auprès de la malade, et je me réconciliai avec elle en la voyant réellement affectée.
Le soir, Bellac ordonna que la maison fût fermée sur nous et sur Stéphen, dont la présence d’esprit et l’activité lui semblaient utiles. Montroger, informé le dernier, vint chercher des nouvelles et insista pour être admis auprès de Bellac. Celui-ci lui fit dire assez durement qu’il n’avait le temps de voir personne. Montroger demanda ma tante, qui refusa sous prétexte de ne pouvoir quitter la malade un seul instant. Tous deux étaient irrités contre lui au point de se sentir incapables de le voir sans l’accabler de reproches. J’eus un accès de fureur contre lui. Je jurai de le tuer, si nous ne sauvions pas Célie.
Erneste ne comprit rien à notre cruauté, et, soit bonté d’âme, soit curiosité, elle profita du trouble où nous étions pour sortir sans rien dire et aller sur le chemin apprendre au comte que Célie était réellement très-mal. En la remerciant de son obligeance, il l’accabla de questions, et naturellement il apprit par ses réponses ingénues que j'étais auprès de la malade et
ne la quittais pas. Erneste vit la faute qu’elle avait commise, à l’accès de dépit et de jalousie qu’il ne sut pas réprimer devant elle. Elle eut beau lui remontrer que ma plaoe était auprès de sa mère et d'elle-même dans celte circonstance ; il s’obstina à entrer et la supplia de prendre sur elle cette infraction aux ordres donnés par M. Bellac, dont il ne reconnaissait d’ailleurs aucunement l’autorité. Erneste jugea qu’il avait raison, que sa vieille amitié avait des droits imprescriptibles, et il entra avec elle dans le château. Là, un peu effrayée de ce qu’elle venait de faire, bien qu’elle n’en comprît pas encore toute la gravité, elle le quitta après l’avoir supplié de rester dans le vestibule, et revint près de nous avouer à sa mère qu’elle n’avait pas cru devoir partager l’injuste aversion de M. Bellac pour l’ami le plus dévoué de mademoiselle Merquem.
Je n’entendis pas ce que lui répondait ma tante, je m’élançai dehors. Je courus droit à Montroger, et, lui saisissant le bras avec une force convulsive, je l’amenai dans la chambre de Célie. Elle était entièrement privée de connaissance, et la mort était réellement sur son front. II voulut lui parler, je lui mis la main sur la bouche ; il voulut se jeter à genoux à son chevet, je l’en arrachai et je l’entraînai dans l’antichambre. Il était trois fois plus fort que moi ; mais, l’eût-il été dix fois davantage, je l’aurais plié comme un roseau. Je le jetai sur un siège en lui disant :
— Triomphez, monsieur! elle ne sera ni à vous ni à moi. Le médecin croit qu’elle ne passeia pas la nuit. Êtes-vous content f
Il cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes.
— 11 est trop tard, lui dis-je: vos pleurs sont lâ-
clies, votre repentir ne m’inspire que le dégoût. Allezvous-en ; le maître ici, c’est moi désormais. Vous n’y remettrez jamais les pieds. Elle est à moi dans la vie et dans la mort, puisque j’ai sa parole; morte ou vivante, je saurai la préserver de vous. Vous deviendrez fou, vous vous tuerez, si bon vous semble. Elle ne le saura pas, et, si vous voulez que je prenne la peine de la délivrer de vous, il n’y a pas de serment qui tienne, je vous tuerai comme je tuerais une bête féroce que je verrais approcher d'elle. Ah! vous avez l’égoïsme tenace! A mon tour de devenir sauvage, et de vous montrer que celui qui abuse de la pitié ne doit plus en espérer quand l’heure du châtiment est venue!
J’ignore s’il s’était enivré plus sérieusement que de coutume e,t si c’était l’heure où sa volonté était réduite à néant, ou si un véritable sentiment de son crime venait d’entrer enfin dans son âme; il sortit sans me répondre un mot, remonta dans sa voiture, arrêtée à la porte, et resta là toute la nuit dans l'obscurité, sans bouger, attendant son sort et le mien.
Je ne sais ce qu’il devint pendant sept jours que Célie passa entre la vie et la mort; j’ignore ce que je devins moi-même et comment les jours et les nuits se succédèrent... Je ne la quittai pas d’une heure. Ma pauvre tante et Erneste furent infatigables; Bellac fut sublime de courage, Stéphen sublime d'affection pour moi. Enfin Célie dormit profondément pendant quelques heures, et j’assistai à un réveil véritable. Elle ouvrit ies yeux, et fit signe qu’on la soulevât pour quelle pût regarder où elle était.
— C’est étrange, nous dit-elle, d’une voix éteinte, que l’on puisse naviguer si longtemps sur un lit!
MADEMOISELLE MF.RQUEM 201
— Est-ce que l'ennemi était près de moi durant cette maladie ? S’il y vient, renvoyez-le. C’est lui qui me tue f
— Vous ne le reverrez jamais, répondis-je, je l’ai chassé.
— Merci, reprit-elle. Il a été trop cruel pour moi. Est-ce que je n’avais pas le droit de vivre? Sauvezmoi de lui toujours.
Le lendemain, elle était hors de tout danger, et sa terreur était dissipée ; elle voulut savoir ce qui s’était passé entre Montroger et moi. Elle était trop faible pour supporter la vérité. Je lui répondis que nous étions au mieux ensemble, et quelle n’aurait plus jamais à se plaindre de lui*
Elle entra en convalescence ; mais, excepté scs paysans, Stéphen et le petit Moïse, qu’elle voyait un instant avec plaisir, elle ne voulut recevoir personne, et nous restâmes près d’elle sans nous occuper de ce que les connaissances en penseraient. Nous avions traversé des épouvantes auprès desquelles disparaissait ■complètement la puérile menace de ce petit monde. Eiie-même ne s’en souciait plus et n’aspirait qu’à partir avec nous pour le Midi, dès que ses forces le lui permettraient.
Ma tante ne voulait pourtant pas la laisser seule avec moi, et elle commençait à s’inquiéter de ce que sa fille penserait d’un dévouement si prolongé de notre part. Erneste avait l’air de le trouver tout , simple. Mademoiselle Merquem vivant seule et sans famille, la société de deux amies lui était bien nécessaire dans son état de faiblesse. Célie était une sainte que ma présence ne pouvait pas compromettre. N’étais-je pas, d’ailleurs, un de ces hommes sérieux avant
292 MADEMOISELLE MERQUF.M
l’âge, qu’une femme comme elle avait le droit de traiter comme son frère? Elle ne s’étonnait plus de voir Montroger exclu de son intimité.
— C’est un homme faible, disait-elle, il ne sait pas dominer son chagrin. Il perd la tête, j’ai vu ça. J’ai eu grand tort de m’y laisser prendre. 11 eût été trèsgênant ici, et on fera bien de le tenir à distance jusqu’à ce que notre chère malade soit tout à fait rétablie.
Elle revenait trop souvent à ces réflexions d’une condescendance gratuite devant sa mère pour que celle-ci n’en fit pas la remarque.
— Erneste devine tout, me dit-elle en confidence; elle affecte trop de ne rien pressentir, elle nous cache quelque chose : tâche donc de l’observer...
C’était mon devoir, j’observai. La petite rusée semblait se plaire beaucoup à la Canielle malgré le calme et le silence que nous faisions autour de Célie : elle s’y montrait charmante, attentive, doucement enjouée, studieuse même contrairement à ses habitudes, et particulièrement éprise du vieux parc, où elle passait des heures à lire dans le chalet. Le soir, dans les • brumes tièdes d’octobre, elle s’enveloppait de sa mantille et se plaisait à courir comme une ombre légère, du parterre qui environnait la maison au donjon qui dominait la falaise. Elle revenait vite sur ses pas, nous parlait en riant par la fenêtre du salon, et retournait faire ce qu’elle appelait son ascension ; elle répétait plusieurs fois cette gymnastique. Sa beauté et sa santé charmaient Célie, et ma tante en était fière. Moi, je remarquais que chaque disparition du joli fantôme se prolongeait plus que de raison, et que haque réapparition sur la terrasse ressemblait à une
mademoiselle merquem
précaution de plus en plus rapide et agitée. Je feignis devant elle d’avoir à écrire et de quitter le salon sans méfiance. Je me glissai dans le parc et je la suivis. Elle ne monta pas jusqu’au donjon et s’arrêta dans le chalet, où elle resta quelques instants seule. Elle ressortit, se dirigea vers un gros arbre qui se penchait en dehors de la clôture, et y cacha quelque chose dont je m'emparai dès qu'elle se fut éloignée. C’était une lettre que vint chercher au bout de cinq minutes un paysan que j’observai sans me montrer, mais qu’il me , fut impossible de reconnaître, bien que son pas un peu lourd et sa respiration un peu forte me lissent penser à Montroger.
II s’éloigna après avoir beaucoup exploré l’arbre, qui ne contenait plus rien pour lui. Dès qu’Erneste fut couchée et endormie,- je remis la lettre à ma tante.
11 n’y avait ni adresse ni signature, mais c’était bien l’écriture d’Erneste. « Vous ne me verrez pas ce soir, vous ne me verrez même plus. Maman a l’air de se douter de quelque chose ; mais voici mon bulletin : Notre ange va de mieux en mieux. Vous pouvez vous tenir tranquille à présent, car ce n’est certainement • pas pour moi que vous venez dans l’ombre et le mystère chercher le baume céleste; le temps devient froid, et » je ne me soucie pas d'attraper des rhumes de cerveau pour vos beaux yeux, dont j’ai séché les larmes. »
— Maudite enfant! soupira ma tante. Elle avait des rendez-vous tout près de nous! il lui fallait ce roman pour tuer le temps I
— Le roman est très-innocent de sa part, lui dis-je; mais Montroger est un misérable et un imbécile qu’il est temps de châtier.
— Tu veux dono tuer Célie? s’écria ma tante en
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joignant les mains. Encore cette menace de duel ! c’est horrible, et je meurs de tout cela, moi aussi.
La douleur de ma pauvre tante me fit rentrer en moi-même. Je lui promis de considérer Montroger comme un enfant et de le traiter en conséquence, sans souff rir qu'Erneste fût compromise par l’éclat de mon ressentiment'; mais il fallait que la jeune fille reçût une leçon, et nous convînmes de la lui infliger. En effet, dès le lendemain, ma tante lui montra sa lettre, et lui déclara que je comptais aller demander raison à M. de Montroger de sa conduite enverS nous. Erneste surmonta vite un instant d’effroi, et, sous le coup du dépit, elle voulut s’expliquer avec moi devant sa mère.
— Vous êtes bien content d’avoir trouvé ce prétexte, me dit-elle, pour vous défaire d’un rival qui vous gêne ! Allez donc, mais je vous déclare que Célie va être instruite de ce qui se passe, et c’est sur elle que je compte pour vous retenir et pour m’absoudre. Où est donc mon crime? Vous plait-il de me le dire? J’ai eu plus d’indulgence et de bonté que vous. Je n’ai pas voulu voir devenir fou d’inquiétude un malheureux que vous repoussiez trop cruellement. Quand Célie saura le chagrin qu’il a eu et que vous lui cachez, elle le plaindra et m’approuvera d’avoir adouci vos rigueurs. Vous-même, qui vouliez à tout prix assurer le repos de la malade, vous devriez me savoir gré d’avoir réussi à faire tenir Montroger tranquille. Croyez-vous que sans moi il n’eût pas forcé toutes vos consignes et au besoin enfoncé les portes? On me doit ici plus de reconnaissance qu’à personne, et vous pouvez m’espionner, me blesser, m’enfermer comme une petite fille coupable; ma conscience me dira tou-
jours que vous avez agi en égoïste, en jaloux et en despote, tandis que je n’ai songé qu’à faire le bien et à rétablir la paix. J’aime mieux mon rôle que le vôtre.
Ma tante était fort ébranlée et près de lui jurer quelle ne la trouvait qu’imprudente; mais je voyais plus avant quelle dans les projets d'Erneste, et je demandai à celle-ci si elle avait à nous montrer des lettres de Montroger, à l’appui de cette grande douleur qu'elle lui attribuait peut- être gratuitement.
— Vous supposez donc, reprit-elle, que l’inquiétude inspirée par Gélie est le prétexte dont il s’est servi pour me faire la cour?
— Oui, je me permettrai de supposer cela jusqu'à preuve contraire.
— Eh bien, ceci est mon secret, et vous ne le saurez pas.
— Je le saurai dès aujourd’hui, car j’irai réclamer toutes vos lettres à M. de Montroger, et il faudra bien qu’il les restitue à votre mère.
— Épargnez-vous cette peine, il me les rendait à mesure, et je les ai toutes, je peux vous les montrer.
— Et les siennes?
— Vous ne les verrez pas.
— Ce refus est un aveu. Il est donc certain pour votre mère et pour moi que ce lâche cherche à vous compromettre.
— C’eût été un bon tour à vous jouer, mon cousin, pour vous punir de lui avoir enlevé celle qu’il aimait. Oh! ne niez pas! Je sais tout, vous épousez Célié, et maman bénit vos amours. Moi, je suis ici parce que l’on ne sait que faire de la pauvre Erneste dans cette situation délicate,... convenable pour moi, si l’on veut! H faut que je m’y comporte en petite fdle de cinq ans
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bien sage et ne- comprenant rien; mais c’est trop compter sur ma sottise. Je vois clair depuis longtemps, et vous savez bien que, dès le premier jour, je vous avais averti des projets de ma mère. Depuis une quinzaine, je suis encore mieux renseignée, car j'ai confessé M. de Montroger sur tous les points. Ce n’était pas difficile, il est si simple! A présent, faites un scandale, si cela vous plaît. Perdez-moi, vous serez forcé de me marier plus vite avec celui que j’ai choisi.
— Tu ne seras pas compromise et tu ne l’épouseras pas, répondit madame du Blossay. S’il parle, il faudra bien que ton cousin le réduise au silence; mais, qu’il se conduise bien ou mal, je ne te donnerai pas à un homme sans caractère, sans dignité, et qui a en outre la plus funeste habitude...
— Il boit trop de vin? reprit Erneste en riant. Je sais cela aussi. On croit toujours que les petites filles* sont sourdes ou stupides ! Eh bien, ce grand vice ne m’inquiète pas du tout. Je mettrai de l’eau dans le tokai de M. le comte et dans son bordeaux, s’il le faut. Vous dites tju’il est sans caractère? C’est la première qualité que j’exige d’un mari. Le petit la Thoronais me fait peur, il est têtu, et je le crois économe, enfin il me déplaît. J’ai fait semblant de me réconcilier avec lui pour punir Emma; mais Emma s’est retournée vers Montroger, et je n’entends pas cela. Elle échouera auprès de l’un et de l’autre, et, moi qui suis en passe à présent de choisir l’un ou l’autre, je choisis celui qui me convient. Ne me dites pas non, maman, vous y consentirez, et avec satisfaction, vous verrez ça 1 Je sais que le moment n'est pas favorable. Vous êtes indignée du peu d’empressement qu’il a mis à céder la place à votre cher neveu. Il a été. faible,
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obstiné, fantasque. Célie croit que ce sont ses emportements et ses irrésolutions qui ont causé la terrible maladie qu’elle vient de faire. Moi, je n’en suis pas si persuadée que cela, et j’ai ôté ce remords à Montroger pour l’empêcher de se brûler la cervelle. Vous souriez? Vous croyez qu’il n'aurait pas eu ce courage ? Vous vous trompez. Je l’ai vu dans des crises affreuses. Je l’ai raisonné, grondé, sermonné, j’ai été sa confidente et sa consolatrice. 11 n’y a pas un mot de moi, il n’est question que de Célie dans mes lettres. II eût pu les garder et les montrer à l’univers entier sans me faire le moindre tort. Si je les lui ai reprises, c’est que je tenais à vous les faire lire le jour où il viendrait vous demander ma main. Or, il y viendra avant qu’il soit huit jours, je vous le déclare, parce que nos courts entretiens ou l’échange de nos billets de chaque soir sont devenus pour lui un besoin, une habitude. Est-il amoureux de moi? Il n’en sait rien, et, moi, je n’en suis pas sûre; je sais seulement que je lui suis devenue nécessaire, que je l’ai-plaint; lui que personne ne plaignait plus, que je me suis emparée tout naturellement de sa confiance, enfin que mon esprit a relevé le sien et le gouverne en attendant qu’il le domine. Tenez, maman, ajoutat-elle, je vous ai assez tourmentée, il fallait bien punir un peu M. Armand de sa trahison et de ses menaces. Pardonnez-moi le chagrin que je vous ai causé, et consolez- vous un peu en lisant les lettres de Montroger. Venez au chalet, c’est là quelles sont cachées avec les miennes. Vous y verrez que je n’ai été ni légère ni coquette, et que je n’ai pas reçu la moindre déclaration;' — Venez aussi, Armand; je veux vous prouver que votre ennemi n’a pas seulement songé à
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me séduire et que vous n’auriez pas de prétexte convenable pour lui chercher querelle.
La correspondance était effectivement irréprochable de part et • d’autre. La jeune fille était fière et chaste, et trop habile pour avoir donnée prise sur elle. Montroger lui exprimait sa reconnaissance en termes' respectueux qu’il eût voulu en vain rendre énergiques ou tendres. Il ne savait guère écrire, et, craignant d’en trop dire, il n’en disait peut-être pas assez pour peindre le sentiment qu’Erneste lui attribuait.
— Il résulte de tout cela, lui dit sa mère, que tu as fait un rêve et que le comte persiste à aimer mademoiselle Merquem. Je ne comprends pas que tu manques de dignité au point de vouloir lutter contre un souvenir si obstiné I
— C’est là précisément ce qui me plaît et m’inté- * resse, répondit Erneste. J’ai voulu triompher de ce souvenir, et j’ai réussi.
— Comment le sais-tu ? Il te l’a dit?
— Il s’en est bien gardé ) Il savait parfaitement qu’au premier mot d’amour^il serait chassé. A présent que je le congédie tout naturellement, — car j’espère que ma missive d’hier soir va être replacée dans , 1 ’arbre, — il va s’ennuyer, et vous le verrez arriver avant la ûn de la semaine.
— Tu sais que c’est un refus qu’il viendrait chercher?
— Pourquoi, maman? Dites, et soyez nette, puisque je sais tout.
— Eh bien, je serai très-nette. En supposant que la conduite de Montroger envers mademoiselle Merquem
eût été irréprochable, je n’estime pas un homme qui
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prend pour confidenie de ses amours et de ses chagrins une jeune fille à l’insu de sa mère, qui lui demande des rendez-vous et s’introduit le soir dans le lieu qu’elle habite, au risque d’étre vu et de laper" dre de réputation.
— Pardon, maman, il ne s’est jamais introduit dans le parc. Il eût fallu que j’eusse les clefs et que je consentisse à m’en servir; j’espère que vous ne me supposez pas capable d’une pareille absurdité. Je n’avais pas besôin de me promener dans le parc avec M. de Montroger. moi; je lui parlais à travers la grille comme une novice au parloir, et jamais il n’a -franchi le seuil du lieu que j’habite, comme vous dites fort bien. "
— Mais on pouvait vous surprendre?
— X)n m’eût vue causer avec un paysan. Il s’était déguisé.
— Et si l’on vous eût écoutés ?
— On nous eût entendus parler de mademoiselle Merquem. Tous les paysans, tous les passants demandent de ses nouvelles, et on ne refuse pas de leur en donner. Mais vous délestez à présent ce pauvre comte, et vous êtes^décidée à le refuser?
— J’y suis décidée.
— C’est l’avis d’Armand aussi?
— C’est mon avis.
— Vous n’avez pas toujours pensé comme cela.
— Nous ne le connaissions pas assez; à présent, nous le connaissons trop.
— Voyons, Armand, ne nous cachons rien. Ce mariage assurerait pourtant le tien.
— Ce mariage ne changerait plus rien à ce qui est lésolu maintenant ; mais, fût-il le prix de mon
bonheur, tu ne vas pas me supposer assez lâche..
— Non ! je t’estime, je te connais. Eh bien, vous avez raison tous deux. II faut refuser M. de Montroger. Je comptais vous prier de le faire.
Et, comme nous la regardions avec surprise, elle ajouta en éclatant de rire:
— Ah I vous ne comprenez pas ? Eh bien, je vais m’expliquer. Je connais ses irrésolutions, sa faiblesse, sa lâcheté, si vous voulez que je me serve de ce mot-là. Il m’avait fait la cour assez sérieusement aux soirées d’ici et dans les parties de campagne où nous nous sommes rencontrés. J’ai toujours affecté de ne rien prendre au sérieux et de me moquer de lui. Nous n’avons parlé raisonnablement que le jour où il m’a parlé de Célie dans la douleur. Je ne lui ai pas reproché d’avoir joué avec moi auparavant comme avec une petite sotte. Il a senti ma générosité, et je le tiens par là; mais il ne me convient pas de le voir hésiter ou se repentir à la veille du mariage. Il me convient encore moins de passer pour un pis aller aux yeux du monde. Il me convient, au contraire, qu’il soit puni de ses premières velléités par un refus, qu’il en soit surpris, mortifié, et qu’il en ait du chagrin. Il convient qu’il insiste auprès de moi et qu’il subisse l’épreuve du temps; enfin j’entends qu’il m’épouse après une passion... moins longue que celle qu’il a eue pour Célie, — il serait peut-être chauve! — mais assez violente pour assurer mon triomphe et mon ascendant sur lui dans l’avenir.
Elle exigea, comme condition à l’assentiment momentané qu’elle donnait au refus de sa mère, que le billet qui congédiait Montroger fût replacé dans la cachette accoutumée. Ma tante eût voulu lui faire
changer la rédaction trop peu sérieuse de ce congé. Elle n’y voulut pas consentir.
— Si vous voulez qu’il le croie sérieux, dit-elle, il «ut qu’il soit de mon style et spontané. Si vous me le dictez, il n’est pas assez niais pour ne pas voir qu’il m’est imposé.
Ma tante céda en déclarant que, si Montroger apportait une lettre, nous la lirions avant elle.
— C’est tout ce que je désire, répondit-elle avec fierté.
11 était difficile de briser un caractère aussi déterminé et d’émouvoir ua cœur aussi calme. La mère pleura en secret et tomba dans de graves perplexités; ellene pouvait en vouloir autant que moi à Montroger» elle avait caressé un instant l’idée de lui voir épouser Erneste. Elle y revenait, contrainte et forcée, inquiète et chagrine, mais sans repousser absolument toute confiance dans la pénétration de sa fille et dans l’énergie de sa volonté pour faire de Montroger un autre homme.
Les événements, qui sont essentiellement positifs, la plupart du temps, donnèrent raison au positivisme de la fille du siècle ; c’est ainsi que madame du Blossay, dans ses jours d’effroi et de tristesse, appelait sa fille.
La lettre que je rapportai le soir, en échange de celle que j’avais déposée dans le creux de l’arbre, était presque une déclaration :
a Que vais-je devenir? Je ne vous verrai plus? C’est impossible, c’est à en devenir fou. Qui me parlera d’elle? qui me guérira par la raison et la douceur de cette passion fatale qui m’a rendu si coupable et si malheureux? Vous n’avez donc pas de pitié? Vous ne
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comprenez donc pas que, sans vous, je vais retomber dans ma folie? Ayez patience, faites que je sois sauvé, etc., etc. »
— Quand je vous le disais 1 s’écria Erneste en nous lisant l’épitre que je lui avais donné la satisfaction railleuse de décacheter devant nous ; à présent, soyez bien tranquilles! je n’écrirai plus. Je ne mettrai plus le pied dans le parc; tout va selon mes souhaits.
Trois jours après, Montroger écrivit à ma tante pour la supplier de lui accorder une entrevue au Plantier. Elle craignait que je ne voulusse l’accompagner, et, sans m’avertir, elle prétexta la nécessité d’aller donner quelques ordres chez elle. Elle ne me rendit compte des faits qu’après son retour. Montroger lui avait paru sérieusement amoureux et nullement exalté par l’ivresse. Elle l’avait trouvé pâle, un peu nerveux, mais très-contenu. Elle lui savait gré avec raison de n’avoir pas prononcé le nom de mademoiselle Merquem. Il agissait comme s’il n’eût jamais prétendu à elle, ou comme s’il l'eût complètement oubliée. Ma tante, sans lui parler de moi, ne lui cacha pas qu’elle savait ses entrevues avec Erneste. Sa fille, disait-elle, lui avait tout confié en le congédiant. Il ne chercha pas à s’excuser.
— J'ai eu, dit-il, un tort grave en ceci, et jusqu’au jour où j’ai apprécié mademoiselle du Blossay, ma vie a été une suite de fautes dont elle m’a forcé à me rendre compte. Elle m’a ouvert les yeux, elle m’a fait une conscience nouvelle. Mon avenir sera meillour, si elle daigne s’en charger.
Ma tante m’avoua quelle s’était laissé gagner à ces promesses qui paraissaient sincères, et qu’elle n’avait pas dit non d’une manière absolue. Elle prétend iv.
douter de la sympathie d’Erneste pour lui et promit de la consulter, remettant son propre consentement à une époque assez éloignée pour qu’on pût s’assurer de la guérison qu’il annonçait comme un fait accompli. Il donna sa parole d’honneur de ne mériter aucun reproche pendant cette épreuve.
Il tint parole; il ne reparut pas à la Canielleui aux environs jusqu’au jour où Célie lui fit dire qu’elle le recevrait avec plaisir comme ses autres amis. Il vint en visite, Erneste ne se montra pas au salon ce jour-là. Il s’enquit respectueusement de la santé de Célie* lui baisa la main comme de coutume, serra la mienne comme celle d’un ami, resta un quart d’heure à parler agriculture et politique et se retira avec une dignité parfaite.
Il n’y eut pasd’explication entre Célieetlui, non plus qu’entre lui et moi. Il n’y en eut jamais, et je crois qu’en ceci il obéit aux conseils et aux injonctions d’Erneste. Elle craignait qu’il ne dît ou ne fît quelque sottise nouvelle, elle ne voulut pas le voir humilié de nouveau. Elle eut raison, Le silence absolu de Montroger était la meilleure preuve qu’il pût nous donner du retour de sa raison.
Célie était encore très-faible quand l’hiver se fit sentir. Nous partîmes avec elle pour Cannes, où elle se rétablit peu à peu, non sans quelques rechutes de langueur. Nous n’avions annoncé notre mariage à personne, et, chose étrange, personne ne le pressentait. On en était venu à croire impossible que la grande demoiselle consentit jamais à prendre un maître, et l’état de sa santé ne permettait pas de croire qu’elle eût conçu un sentiment tendre en se débattant
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contre la mort. On avait cru, avant sa maladie, «ju’elle se décidait pour Montroger; l’attitude désormais excellente de celui-ci déjouacette supposition. Je m’étais rendu à Paris pour y attendre Célie quelques Jours avant qu’elle quittât la Canielle, et on passa plusieurs semaines sans savoir que j’eusse accompagné ma tante et sa fille dans le Midi. Bellac et Stéphen nous avaient suivis avec Moïse. Nous formions une petite colonie à laquelle, au milieu de l’hiver, Montroger demanda la permission de s’adjoindre. Célie et madame du Blossay y consentirent. II loua une villa non loin de la nôtre et vint voir souvent matante, sans jamais parler du passé avec aucun de nous. Il fut bientôt certain qu’Erneste disposait de lui comme de sa chose et s’attachait à lui par le sentiment qu’elle avait de sa faiblesse et de sa propre force. Ce genre d’amour bouleversait toujours les notions de sa mère, qui ne comprenait pas le dévouement sans l’enthousiasme; mais il lui fallut bien accepter le fait impérieux et sans réplique. Montroger mit tant de persévérance et de sincérité dans sa recherche, que ma tante dut annoncer à ses connaissances de Paris et de Normandie le prochain mariage de sa fille avec lui. Erneste exigea que le mariage se fit en Normandie pour que l’on y vît bien que son fiancé' n'était ni pâli ni maigri par le dépit que les Malbois eussent pu lui attribuer. Célie n’était pas encore en état de quitter le Midi, et je me résignai à la laisser pendant huit jours aux soins de Bellac et de Stéphen pour aller assister aux noces très-splendides de ma petite cousine. Mademoiselle de Malbois, qu’elle écrasa de son luxe et de ses diamants en la traitant comme sa meilleure amie, en sécha de dou-
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MADEMOISELLE MERQÜEM
leur, et ne fut pas consolée par le jeune la Thoronais, encore qu’il ne parût pas inconsolable.
Dès que je fus de retour à Cannes, nous annonçâmes aux amis communs notre union prochaine, et ma tante revint la bénir aux premiers jours du printemps. Nous étions heureux enfin, sans bruit et sans éclat, modestement, chastement, comme il nous convenait de l’être. Célie avait falli payer de sa vie la douceur adorable de ses instincts et l'inépuisable charité de son âme. Pouvais-je lui faire un reproche de mes souffrances, moi qui avais été enivré et subjugué par cette bonté souveraine, charme divin dans une femme qui eût pu s’attribuer l’indépendance de la supériorité intellectuelle et l’orgueil de la vertu incontestée?
Au moi de mai, je demandai à ma chère compagne si elle ne souhaitait pas retourner chez elle; elle me répondit en souriant quelle n’en savait rien.
— Vous devez pourtant regretter vos habitudes, vos vieux amis, vos braves matelots surtout, et votre mer gris de perle, et le vieux parc, et le canot du petit amiral 1
— J’aimerais tout cela davantage, si vous l’aimiez, répondit-elle; mais, si vous préférez la mer bleue, les mariniers du Midi et notre villa, je suis prête à me fixer ici pour toujours sans aucun regret. Je vous l’ai dit souvent, je n’ai plus de passé, je ne sais plus rien de la grande demoiselle, sinon qu’elle s’était gardée digne d’être aimée et capable d’aimer. Je n’ai plus ni goûts, ni habitudes, ni affections, ni plaisirs en dehors des vôtres. Si vous voulez que j’oublie tout ce que j’ai appris, j’oublierai même que j’ai su quelque chose et que j’ai aimé l’élude. Rien ne m'est plus,
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plus ne m’est rien de ce qui n’est pas vous. Si quelque jour vous trouvez ma tendresse trop absorbante ou trop monotone, je le verrai bien : alors, je retournerai âmes occupations, sans humeur et sans regret. J'aurai été heureuse du grand bonheur, et je saurai me contenter du moindre. Si Dieu me donne des enfants, je les élèverai sous vos yeux, d'après vos idées, et je ne serai certes pas à plaindre, car je suis sûre de rester votre meilleure amie.Noubliez pas que j’ai été longtemps une personne raisonnable, et souvenez-vous que la raison commande d’être absolument dévoué et soumis à ce que l’on aime par-dessus tout. J’ai accepté l’amour, non comme un égarement et une faiblesse, mais comme une sagesse et une force dont, après quelque doute de moi-même, j’ai été fière de me sentir capable. Chaque jour qui s’est écoulé depuis ce premier jour de confiance et de joie m’a rendue plus sûre de moi-même, plus fière de mon choix, plus reconnaissante envers vous. A présent, commandez-moi ce que vous voudrez, puisque je ne connais plus qu’un plaisir en ce -monde : celui de vous obéir.
. Je dus accepter cet abandon absolu, continuel, irrévocable de sa volonté. Le refuser eût été le méconnaître. Je lui ai juré et je me suis juré à moi-même que je me servirais de cette possession de son âme pour faire d’elle la plus respectée et la plus heureuse des femmes. Je me mépriserais profondément le jour où je croirais y avoir le moindre mérite. Avec une telle compagne, la vie est un rêve du ciel. Jamais pareille égalité d’âme ne fut le partage d’une créature humaine. J’ai trouvé en elle un ami sérieux, solide dans toutes les épreuves, spontanément généreux et pru-
dent, comme si son doux et profond regard embrassait à la fois les deux faces du vrai dans l’appréciation de toutes les choses de la vie. Doit-elle à la seule impulsion d’une nature inouïe de perfection, ou à la forte et paisible éducation quelle a reçue de Ri llac, cette lucidité du cœur et de l'esprit? 11 y a de l’un et de l’autre. Bellac est un sage dans toute l’acception du mot classique, mais Célie est un sage avec la tendresse infinie d’une femme et d’une mère, avec l’enthousiasme d’un poète et d’une amante. Peut-être ne sait-on pas à quel degré de charme et de mérite pourrait s’élever la femme bien douée, si on la laissait mûrir, et si ellemême avait la patience d’attendre son développement complet pour entrer dans la vie complète. On les marie trop jeunes, elles sont mères avantd’avoir cessé d’être des enfants. On les élève, d’ailleurs, de manière à prolonger cette enfance toute la vie; aussi ont-elles perdu toute puissance réelle et toute- action légitime dans la société.
En savourant mon bonheur et en réfléchissant à l’existence exceptionnelle qui avait fait de Célie une femme d’exception, il m’est arrivé parfois d’être forcé de reconnaître que Montroger avait été le levier incon- * scient des mérites de sa vie et des joies suprêmes de la mienne.
Je jugeai, après six mois de séjour dans le Midi, que le Nord lui serait plus favorable et plus doux à respirer. Elle y recouvra, en effet, ses forces complètes d’autrefois, et elle fut heureuse de se rapprocher de ma tante, qui était devenue sa mère aussi bien que la mienne. Montroger paraissait très-content de son sort, et sa femme n’abusa pas trop de son empire absolu. Enchantée d’.être riche, elle n’abusa pas non plus
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de la fortune pour se lancer dans le tumulte du monde. Elle fut retenue par la crainte d’être comparée avec désavantage à Célie. Peut-être fut-elle souvônt envieuse de cette incontestable supériorité dont Célie était si peu vaine; mais elle n’en fit rien paraitre et s’arran. gea même pour agir quelquefois en personne sérieuse. Son époux y fut trompé èt la tint toujours pour une forte tête.
— Au fait, me disait ma mère, elle est forte dans un cercle d’action bien défini.
— Et très-étroit, répondais-je intérieurement.
Notre mariage avait défrayé pendant deux ou trois
mois toutes les conversations de l’entourage. On n’en parlait plus quand nous revînmes mariés à la Canielle. On en reparla alors, mais avec la tranquillité qui préside aux faits accomplis. Je ne trouvai que bienveillance et félicitatioïK. Quant aux gens de mer de la Canielle, ce fut d’abord un cri de stupeur, presque d’épouvante; mais la famille Guillaume, qui me protégeait ouvertement, fit connaître aux principaux chefs de famille, membres de la société des amis, que j’étais un frère , et qui plus .est le filleul de Célie. Dès lors, on imposa silence aux femmes et aux enfants, et je fus reçu avec affection et confiance. Une grande fête nautique, avec barques pavoisées, régates et festin sur la grève, remplaça d’une manière charmante la noce que nous n’avions pas faite à Cannes. Stéphen consentit à passer l’été près de nous. Il ne faisait plus de peinture et vivait c.omme absorbé dans le rayonnement de notre bonheur. Son moral y gagnait, et nous étions surpris de trouver en lui tant de facilité à changer les habitudes de toute sa vie pour nous témoigner un attachement exclusif oui oaraissait lui suffire. Je
nie demandais si je l’avais dégoûté de la peinture, et, quelque parti qu’il eût pris à cet égard, je souhaitais le garder près de nous; mais, à l’entrée de, l’hiver, il m’annohça qu’il partait pour un voyage au long cours sur le navire d’un armateur de ses amis.
— J’ai compris ce que vous m’avez insinué à Yport, me dit-il : j’étais dans une impasse, j’ai senti peu à peu que l’art est le résultat et non l’absorption de la vie. Je veux vivre, moi, sentir, comprendre, enfin aimer pour elle-même la nature, que j’ai trop aimée en vue de moi-même. A mon retour, je me remettrai à peindre, et vous verrez, mon cher, que j’aurai du talent 1 *
1MP. EUGÈNE JIEUTTE ET C ir , A SAINT-GERMAIN.