‹ suvres complètes de Henri Heine De tout un peuChapitre 12 sur 34 · scène poignante où les troupes rebelles marchent · texte numérisé non relu

scène poignante où les troupes rebelles marchent

contre le château royal nous a rappelé l’attaque des

Tuileries. Le personnage de cette reine a gagné en

physionomie, grâce à l’actrice qui le représentait. »

Au commencement du deuxième acte, mademoiselle Hagen, assise sur son fauteuil rouge bordé d’or, était aussi gracieuse que la Mathilde du tableau de Stieler que nous avons récemment admiré ici à l'exposition du Kunstverein .

Nous n’avons pas le talent de dire des choses dures aux belles dames, à moins que nous ne les aimions; aussi nous abstiendrons-nous de juger la manière dont mademoiselle Hagen a joué le rôle de la reine Caroline-Mathilde, d’autant plus que

l’on trouve qu’elle s’y est surpassée, et que notre

critique porterait sur 1 toute cette école fausse et

maniérée d’où sont sorties tant de nos actrices

principales. À l’exception de la Wolf, de la Stich,

de la Schroeder, de la Peche, de la Müller, et

de quelques autres encore, nos actrices se sont toujours efforcées de prendre ce ton emphatique, chantant, hypocrite et faux, qui ne se retrouve que chez les pasteurs luthériens en chaire, et qui parodie tout sentiment vrai.. Les jeunes filles les plus naturelles, les moins gâtées* sous ce rapport, croient devoir prendre ce ton dès qu’elles mettent le pied sur les planches, et ce n’est que du moment où elles se sont approprié cette tradition absurde qu’elles se nomment artistes. Nous dirons donc qu’à cet égard notre reine Caroline^Mathilde n’est pas encore une artiste parfaite; c’est le plus grand éloge qu’elle puisse attendre de nous. Comme elle est encore jeune et que probablement elle voudra tenir compte d’un conseil donné à bonne intention, elle s’efforcera quelque jour de se défaire de ce- genre détestable, et alors nous lui promettons d’applaudir sans réserve. Mais, aujourd’hui, nous devons décerner la couronne à une reine d’ordre

supérieur, et, malgré nos sentiments anti-aristocra-

tiques, nous rendons hommage à la reine Juliane- Marie. Voilà une figure, voilà un caractère; le dessin et la couleur en sont irréprochables; c’est quelque chose de nouveau, de vraiment original, et le

poète a manifesté là sa plus divine puissance, celle de créer des hommes. M. Beer nous semble révéler dans cette création quelqué chose de plus que ce qu’on nomme ordinairement du talent; nous dirions presque que c’est du génie si nous étions moins avare de ce grand mot.

Cette vieille reine qui se traîne et qui est pourtant si énergique, cette femme si admirablement effrayante, est une vraie création du poète; elle ne ressemble à rien de ce que l'on connaît. Madame * Friess a joué ce rôle comme il doit être joué; elle a recueilli à juste titre les bruyants applaudissements du public, et, depuis cette soirée, nous la comptons au petit nombre des actrices supérieures que nous avons ci-dessus désignées. Le mouvement étrange de ses mains inquiètes nous a rappelé mademoiselle

Georgés dans le rôle de Sémiramis. Son costume, sa voix, sa démarche, tout son être nous a rempli d’un secret effroi; notamment dans la scène où

STRUENSEE

elle donne aux conjurés ses ordres pour la nuit, elle nous a fait éprouver une de ces terreurs comme nous n’en avions plus connu depuis notre enfance. Nous avons cru entendre encore la vieille servante aveugle qui, le soir, au coin du feu, nous racontait

l’épouvantable histoire du château nocturne où la méchante reine des chats, dans ses atours extravagants, se tient assise au milieu du cercle formé par les chats et chattes de sa cour, et, moitié parlant, moitié miaulant, combine ses maléfices.

Nous terminerons cette appréciation en exprimant le regret que l’espace dont nous disposons ne nous ait pas permis de parler plus longuement de la nouvelle tragédie de Beer. Nous sentons nous-même que nous n’en avons mis en lumière qu’un seul côté, le côté politique. Nous pensons que d’autres critiques n’en examineront, selon leur coutume, que l’autre côté, celui du romantisme et de l’amour. En attendant ce complément, nous re- ' mercions le poète de la noble jouissance qu’il nous a procurée. La franchise avec laquelle nous avons jugé son œuvre lui prouvera, nous l’espérons, que nous n’avons pour lui que de l’amitié et nulle envie, et nous serions heureux que nos paroles pussent

contribuer à le maintenir longtemps encore clans la bonne voie où il a déjà rencontré de si glorieux

h succès. Les poètes sont une race inconstante, il n’y

If

! ; a pas à compter sur eux, et les meilleurs ont. sou- I j vent abandonné leurs opinions les plus généreuses j par un vain amour du changement. Sous ce rapport, les philosophes sont des gens beaucoup plus sûrs ; bien plus que -les poètes, ils aiment les vérités qu’ils ont une fois exprimées, on les voit combattre pour elles avec beaucoup plus de persévérance, car ces vérités, ils les ont tirées péniblement eux-mêmes des profondeurs de leur pensée, tandis que le plus souvent ces paresseux de poètes n’ont eu que la ' peine de les recevoir en pur don.

Puissent les futures tragédies de Beer être pénétrées, comme le Paria et le Struensèe , du souille de ce dieu qui est plus grand encore que le grand Apollon et tous les autres dieux médiatisés de l’Olympe; nous voulons parler du dieu] de la liberté I

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