DON Q JJ I X O T E
<( La vie et les actions de l’ingénieux hidalgo don
Quixote de la Manche, écrites par Miguel de Cervantes Saavedra. » C’est là le premier livre que j’ai lu, après avoir appris à prononcer assez couramment les lettres. Je me ressouviens encore parfai-
tement de ce temps où je m’échappais de bon matin de la maison paternelle et où j’allais me réfugier au jardin de la Cour, pour lire, sans être troublé, le Don Quixote. C’était par une belle matinée de mai ; le printemps, qui commençait, brillait déjà dans
1. Ce morceau fut écrit par Heine en 1837, pour servir d’introduction à une édition illustrée de Dor i Quichotte , publiée à Stuttgart.
une paisible aurore, et il se faisait louer par le * * .
rossignol, son doux flatteur, et celui-ci chantait ses
louanges d’une voix si molle et si caressante, que les roses les plus pudiques ouvraient leurs boutons et que les gazons amoureux et les rayons du soleil se donnaient de tendres et vifs baisers, et que les arbres et les fleurs frémissaient de ravissement. Moi,
je nf assis sur un vieux banc de pierre bordé de mousse, dans l’allée qu’on nommait l’allée des Soupirs, non loin du jet d’eau, et mon jeune cœur se réjouit des grandes aventures du hardi chevalier. Dans ma probité enfantine, je prenais tout au plus sérieux. De quelque manière que le pauvre héros
fût ballotté par le sort, je me disais qu’il devait en:
être ainsi, que c’était le lot des héros d’être h onni s
aussi bien que d’être battus, et cela m’aflligeait fort.
J’étais un enfant, et je ne connaissais pas l’ironie
que Dieu a créée dans son univers, et que le grand poète a imitée dans le sien; et je pouvais répandre les larmes les plus amères quand le noble chevalier ne recueillait que de l’ingratitude et des horions pour sa grandeur d’âme; et, comme, peu exercé dans la lecture, je prononçais chaque mot à haute voix, les oiseaux et les arbres pouvaient m entendre,
DON QUIXOTE
Gomme moi, ces innocents êtres (le la nature n on-
tendaient,, rien a l’ironie; eux aussi prenaient tout
au sérieux, et ils pleuraient des douleurs du pauvre chevalier. Je crus du moins: voir gémir un vieux chêne, et le grave jet d’eau secouer plus violemment, sa barbe ondoyante pour gémir sur la dureté des hbmmes. Nous trouvâmes que l’héroïsme du chevalier ne méritait pas moins d’admiration quand le lion, peu en train de combattre, lui tourna le dos, et que ses actions étaient d’autant plus glorieuses
et méritoires, que son corps était chétif et dessé- • »,
ché,’que l’armure qui le protégeait était vermoulue,
Wl. -
et que la rosse qui le.portait était décharnée. Nous méprisâmes la basse populace qui attaquait lâche-
ment le héros à coups de bâton, mais plus encore la
, / haute populace, qui, parée: d’habjts de soie, de
. belles phrases distinguées et d!un titre ducal, se
moquait d’un homme qui la surpassait tant en
noblesse et en esprit. Le chevalier de Dulcinée
s’élevait de plus en plus dans mon’ estime* et il gagnait de plus en plus mon affection à mesure que je lisais dans ce livre merveilleux, ce qui arriva tous les jours dans ce jardin jusqu’à la fin de Tautomne, où j’atteignis la fin de l’histoire; mais jamais
je n’oublierai le jour où je lus le récit de ce malheureux combat où le chevalier fût si tristement vaincu.
C’était un triste jour : de laids nuages gris couvraient un ciel gris; les feuilles jaunies se détachaient douloureusement des arbres; de lourdes larmes de pluie étaient suspendues aux dernières fleurs, qui inclinaient mélancoliquement leur tète mourante. Les rossignols avaient depuis longtemps cessé de chanter; l’image de la décadence de toutes choses m’environnait de toutes parts, et mon cœur faillit se briser lorsque je lus comment le noble chevalier se trouva étendu tout poudreux et tout meurtri sur le sol, et c^mme, sans lever sa visière, élevant vers son vainqueur une voix creuse et affaiblie qui semblait sortir du fond d’une tombe, il lui dit : « Dulcinée çst la plus belle dame de l’univers, et moi la plus malheureux des chevaliers du monde entier; mais il ne convient pas que ma faiblesse me fasse nier cette vérité... Percez-moi de votre lance, chevalier} »
Hélas! cet éclatant paladin du croissant d’argent, qui vainquit le plus vaillant et le plus noble des chevaliers, c’était un barbier déguisé.
DON QUIXOTE
Voilà huit ans déjà que j’écrivais ces lignes 4 , où je racontais l’impression que la lecture du Don Quixote avait faite sur mon esprit bien plus longtemps auparavant. Juste ciel ! avec quelle rapidité passent les années. Il me semble que c’est hier que je finissais le livre dans l’allée des Soupirs du jardin de la Cour à Dusseldorf, et que mon cœur est encore ému d'admiration pour les hauts faits et les souffrances du granct chevalier. Mon cœur serait-il donc resté immobile pendant tout ce temps, ou bien, par un merveilleux retour, serait-il revenu
aux sentiments de l’enfance? .Ceci pourrait bien être, car je me souviens qu’à chaque lustre de ma vie, j’ai relu le Don Quixote avec des impressions alternativement différentes. Lorsque je m’épanouissais dans l’âge de la jeunesse, portant avidement des mains inexpérimentées sur les buissons de roses de la vie, et gravissant les plus hauts rochers pour être plus près du soleil, et que, la nuit, je ne songeais que d’aigles et de vierges pures, alors le Don Quixote était pour moi un livre fort peu récréatif, et, quand jô l’apercevais, je le mettais brusque-
i. Ce passage se trouve dans le livre de V Allemagne , tom. I, page 288 et suiv. (Paris, M. Lévy, 48(53.)
ment de coté. Plus tard, devenu homme, je me réconciliai quelque peu avec l’infortuné champion de Dulcinée, et je commençai à en rire. « Le gaillard . est fou, » me disais-je, Pourtant, chose singulière, sur tous les chemins de ma vie me poursuivaient les fantômes du maigre chevalier et de son gros écuyer, surtout quand je me trouvais hésitant devant deux routes différentes? Ainsi je me rappelle, quand je vins en France, que, me réveillant, un matin; dansla voiture, d’un demi-sommeil fiévreux, j aperçus dans la brume deux figures bien connues chevauchant à mes côtés, et l’une, à ma droite,, était don Quixote de la Manche sur son: abstraite Rossinante, l’autre à ma gauche, Sancho Pansa sur son positif grison. Nous arrivions précisément à la frontière française. Le noble chevalier: inclina, respectueusement la tête devant la bannière tricolore flottant . devant nous sur le haut. poteau qui marquait la frontière, tandis que le bon Sancho saluait plus froidement d’un simple signe de tête les premiers gendarmes français qu’il aperçut ; mais bientôt les deux amis m’eurent dépassé, je les perdis de vue, et n’entendis plus que de loin les hennissements enthousiastes de Rossinante, et le jahJjah! de l’âne.
DON QUIXOTE
Je pensais alors que le ridicule du don-quichottisme venait de ce que le noble chevalier voulait rappeler à la vie un passé' depuis longtemps évanoui et de ce que ses pauvres membres, et son dos surtout, tombaient dans de douloureuses col* lisions avec les réalités présentes. Hélas! j’ai appris depuis que c’est une tout aussi ingrate folie de? vouloir introduire trop tôt l’avenir dans le présent, lorsque, dans un semblable combat contre les rudes intérêts du jour, on ne possède qu’un maigre bidet, une frêle armure et un corps nom inoîrî^*frâgiIe i A propos de ce donquichottisme nomma de- l'autre, le sage hoche la tête... Mais Dulcinée du Toboso est pourtant la plus belle dame de l’univers; bien? queje gise misérablement à terre, je ne retirerai jamais cette parole... Percez-moi de vos lances, qhevaliers de la lune d’argent, et barbiers déguisés !
Quelle fut la pensée essentielle du grand Cervantes* quand il écrivit son chef-d’œuvre ? Voulait-il seule^ment donner le coup de mort à ces romans: de chevalerie dontda lecture, de son temps, était pour l’Espagne un fléau contre lequel les ordonnances ecclésiastiques et civiles étaient impuissantes? Ou bien ' prétendait-il tourner en ridicule toutes les
manifestations de l’enthousiasme, et toüt d’abord l’héroïsme des traîneurs d epée? Évidemment il n’avait en vue qu’une satire contre les susdits romans, qu’il voulait livrer à la risée universelle, en mettant en pleine lumière leurs absurdités.j^Et il^ y réussit de la façon la plus brillante; car ce que niaient pu faire ni les exhortations de la chaire, ni les menaces du bras séculier, un pauvre écrivain j le fit avec sa plume : il démolit si bien les romans i de chevalerie, que, peu après la publication du Don Quixote , le goût de ces livres disparut en Espagne, et l’on n’en imprima plus. Mais la plume du génie
N tw.
est toujours plus grande que le génie lui-même.
Elle atteint bien au delà de ses visées actuelles, et,
sans qu’il s’en rendît clairement cômpte, Cervantes écrivit la plus grande des satires contre l’enthousiasme humain. Jamais il ne le pressentit, lui, le héros, qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans des combats chevaleresques, et, dans sa • vieillesse, se félicitait ' encore d’avoir combattu à Lépante, bien qu’il eût payé sa gloire de la perte de la main gauche.
Le biographe n’a que peu de chose à dire sur la personne et la vie du poète qui a écrit Don Quixote.
DON QUIXOTE
Nous ne perdons guère à ce manque de détails biographiques, recueillis d’ordinaire chez les commères du voisinage. Celles-ci n’aperçoivent que l’envelope; mais nous voyons l’homme même, sa véritable et fidèle figure.
Ce fut un homme beau et vigoureux, don Miguel Cervantes de Saavedra. Son front était haut, et son
cœur était grand. Merveilleuse était la force ma-
gique de son regard. Comme il y a des gens qui voient à travers la terre, et y discernent les trésors ou les cadavres enfouis, l’œil du grand poète pénétrait jusqu’au cœur des hommes, et voyait distinctement ce qui s’y cachait. Pour les gens de bien, son regard était comme un rayon de soleil qui éclairait joyeusement leur âme; pour les méchants, c était un glaive qui dépeçait sans merci leurs sentiments secrets. Son œil investigateur entrait jusqu’à l’âme d’un homme et parlait avec elle, et, quand elle ne voulait pas répondre, il la mettait à la question, et l’âme était là saignante sur le banc de torture, au moment où peut-être son enveloppe corporelle affectait un air de condescendance digne. Quoi d’étonnant qu’il se soit aliéné ainsi beaucoup de gens, et que, dans sa carrière terrestre, il n’ait
trouvé que médiocrement d’appui ! Il ne parvint jamais au rang et à P aisance, et, de tous ses laborieux pèlerinages, il ne rapporta au logis que des coquilles vides. On prétend qu’il ne sut. pas estimer l’argent à son prix; mais je puis vous assurer qu’il savait fort bien l’apprécier du moment qu’il n’en avait plus. Toutefois, jamais il ne l’estima à l’égal de son honneur. 11 avait des dettes, et, dans une charte * dressée par lui et qu Apollon octroie aux poètes,
•le premier paragraphe statue que, quand un poète -
affirme qu’il n’a. point d’argent, il faut le croire sur
«parole, et ne pas lui intimerde serment. 11 aimait '
la musique, les fleurs et les demmes. Mais parfois
son amour pour ces dernières tourna cordialement
mal pour lui, surtout lorsqu’il était encore jeune.Le
sentiment de sa future grandeur était- il capable de \ • le consoler dans sa jeunesse, quand des roses dédai-
gneuses le blessaient de leurs épines? — Un jour, il se promenait, jeune adolescent, le long du Tage, par ;une claire soirée deté, avec une belle de seize ans *quime cessait de se railler de sa tendresse. Le soleil n’était pas couché, et brillait encore dans sa splendeur; mais ‘dans le ciel on voyait déjà la lune, mince et pale comme un petit nuage blanc. « Vois-
DOTS' QUIXOTE
tu, dit le jeune poète à sa bien-aimée, vois-tu làhaut ce petit disque blanchâtre? Le tleuve, devant nous, où il se réfléchit semble ne porter que par pitié sa pauvre petite image sur ses flots orgueilleux, qui parfois la 'rejettent ironiquement au rivage. Mais laisse le jour disparaître! Avec l’obscurité
croisante, ce disque pale resplendira d’un éclat
toujours plus beau, le fleuve tout entier rayonnera
de sa lumière, et les vagues, tout à l’heure si dédaigneuses et si fière.s, frissonneront à l’aspect de l’astre éclatant, et se gonfleront volupteusement vers, lui. »
C’est dans les œuvres des poètes qu’il faut chercher leur histoire; c’est là qu’on trouve leurs confessions les plus secrètes. Partout, plus encore dans ses drames que dans Don Quixote , nous voyons, comme je l’ai dit déjà, que Cervantes avait été longtemps soldat. Dans le fait, la parole romaine « Vivre c’est faire la guerre » s’applique doublement à lui. Simple soldat, il combattit dans la plupart de ces terribles jeux guerriers que le roi Philippe II fit représenter en tous pays, à la gloire de Dieu et de ses propres caprices. Cette circonstance que Cervantes a dévoué
toute sa jeunesse au grand champion du catholi- *
cisme, et qu’il a combattu personnellement pour les intérêts catholiques, fait présumer que ces intérêts lui tenaient .chèrement au cœur, et suffit pour réfuter cette opinion fort répaqdue, que c’est la crainte de l’inquisition qui l’a seule empêché d’aborder dans le Don Quixote les idées protestantes du temps. Non, Cervantes était un fils soumis de l’Église romaine, et ce n’est pas seulement son corps qui saigna dans ces combats chevaleresques pour sà bannière bénie, mais il souffrit pour elle avec toute son âme le plus cruel martyre pendant sa longue captivité parmi les infidèles.
Nous devons au hasard plus de détails sur la vie • de Cervantes à Alger, et nous reconnaissons ici que 'le héros en lui était aussi grand que le poète. L’histoire de sa captivité est la plus éclatante réfutation du mélodieux mensonge de ce beau parleur mondain qui a fait accroire à l’empereur Auguste, et à tous les pédants allemands, qu’il était un poète et que les poètes sont lâches. Non, le vrai poète
est aussi un véritable héros, et dans son cœur habite
• la patience, qui, comme le disent les Espagnols, est ' un second courage. Il n’y a pas de plus grand spectacle que la vue de ce noble Castillan, esclave
I y./ - ' DON QUIXOTE 244
dù^ey d’Alger, constamment occupé de la délivrance, préparant infatigablement ses plans courageux, regardant en face tous les dangers, et, quand son entreprise échoue,, se soumettant plutôt à la mort et à la torture que de trahir par une seule syllabe ses complices. Le maître sanguinaire j de son corps est désarmé par tant de grandeur et de vertu; le tigre épargne le lion enchaîné, et tremble devant le terrible manchot, qu’ib pourrait envoyer pourtant d’un mot à la mort. Sous ce nom de « manchot », Cervantes est connu dans tout Alger, et le dey avoue qu’il peut dormir tranquille, assuré du repos de sa ville, de son armée et de ses esclaves, pourvu que le ma\ichot soit en lieu de sûreté.
J’ai rappelé que Cervantes avait toujours été simple soldat; mais, comme il sut, dans cette humble
situation, se distinguer, et surtout se faire remar-
quer de son grand général, don Juan d’Autriche, quand il voulut retourner d’Italie en Espagne, l il
reçut pour le roi, auprès duquel son avanceraient fut vivement sollicité, les plus honorables recommandations. Aussi, quand les corsaires algé-
riens le capturèrent sur la Méditerranée, iis
le prirent pour un personnage de la plus haute importance, et exigèrent pour lui une rançon si élevée, que sa famille, malgré tous les sacrifices, ne
put le racheter, et que le pauvre poète fut retenu ainsi d’autant plus longtemps et plus durement en
captivité. Son mérite ne fut donc pour lui qu’une
cause nouvelle d’infortune, et c’est ainsi que, jus- * qu’à la fin de ses jours, se railla de lui la Fortune* la cruelle déesse, qui ne pardonne jamais au génie de n’avoir pas eu besoin de son patronage pour parvenir à la gloire et à l’honneur.
Mais le malheur du génie est-il toujours l’œuvre d’un hasard aveugle, ou bien résulte-t-il nécessairement de sa nature intime, -et de celle de son entou-
'rage? est-ce son àme qui se met aux prises avec la
réalité, ou bien la dure réalité commence-t-elle
avec sa grande âme un combat inégal?
La société est une république. Quand l’individu veut s’élever, la communauté le refoule par le
ridicule et la diffamation. Nul ne saurait être plus vertueux et plus spirituel qqe les autres. Mais celui qui, par l’inflexible puissance du génie,- dépasse de la tête la foule banale, celui-là est frappé d’octracisme par la société; elle le poursuit
DON QUIXOTE
de railleries et de calomnies si cruelles, quà la fin force lui est bien de se : retirer dans la solitude de ses pensées. .
Oui, la société d^s son essence est républicaine. Toute souveraineté lui est» odieuse, qu’elle soit d’ordre spirituel ou matériel. Cette dernière repose plus., souvent sur l’autre, qu’on ne le croit d’ordinaire. Nous l’avons bien vu après la révolutionne Juillet, lorsque l’esprit du républicanisme . se. manifesta, dans tous les rapports sociaux. Le laurier d’un grand
poëte était tout aussi haïssable à nos républicains* que la pourpre d’un grand roi.. Ils voulaient supprimer 'aussi les différences intellectuelles entre les hommes, et, comme ils considéraienttoutes les pensées écloses sur le terrain de l’État comme un bien
commun, il ne leur, restait autre chose à faire que de décréter aussi l’égalité du style. Et, en, effet, un bon style fut décrié comme quelque chose d’aristor cratique, et nous avons entendu souvent affirmer que « le vrai, démocrate écrit comme le. peuple^ cordialement, simplement et mal. ». Il était facile' à la plupart des hommes du mouvement d’obéir à ce décret; mais il n’est pa5 donné à chacun de mal écrire, surtout quqjid on a déjà pris l’habitude d’un
bon style, et alors on ne manquait pas de dire : « C’est un aristocrate, un amant de la forme, un
ami de l’art, un ennemi du peuple. » Iis y allaient
certainement de bonne foi, comme saint Jérôme, qui tenait à péché son bon* style, et s’en punissait en se flagellant d’importance.
Pas plus que l’anticathoîicisme, il n’y a dans le
um T W - - ^ I. - - - - - — - - V.-- ■■•Il • * '
v Don Quixote rien qui sente l’antiabsolutisme. Les critiques qui y ont flairé quelque chose de semblable sont évidemment dans l’erreur. Cervantes
était le fils d’une école qui avait même idéalisé poétiquement l’obéissance absolue au souverain. Et ce souverain était roi d’Espagnè dans un temps
où sa majesté rayonnait sur le monde entier. Le dernier soldat se sentait dans le rayonnement de cette majesté, et sacrifiait volontiers sa liberté individuelle à une semblable satisfaction de l’orgueil castillan.
La grandeur politique de l’Espagne ne devait pas alors relever et agrandir médiocrement l’âme de ses
écrivains. Gomme dans l’empire de Charles-Quint,
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le soleil ne se couchait pas non plus dans l’esprit d’un poète espagnol. Les lutter féroces contre les Moresques étaient terminées, et, de même qu’après
DON QUIXOTE
un orage les fleurs exhalent un parfum plus intense, c’est toujours après une guerre civile que la poésie
à sa plus magnifique floraison. Nous voyons la N même chose en Angleterre au temps d’Élisabeth ; une écoîe de poètes, contemporains des poètes espagnols, apparaît et provoque des rapprochements remarquables : ici Shakspeare, Tà Cervantes sont la fleur de cette éc<*le.
De même que les poètes espagnols sous les trois
Philippe, les poètes anglais sous Élisabeth ont un certain air de famille, et ni Shakspeare ni Cervan-
tes ne peuvent, à notre sens, prétendre à l’originalité. Ils ne se distinguent nullement de leurs contemporains par une façon particulière de sentir, de penser ou de décrire, mais seulement par une profondeur, une intimité, une tendresse, une force, plus
considérables; leurs compositions sont pénétrées et
enveloppées à un plus haut degré de l’éther de la
poésie.
Mais ils ne sont pas ‘seulement l’un et l’autre la fleur de leur temps, ils étaient aussi les racines de l’avenir. De même qu’il faut envisager Shakspeare, à cause de l’influence de ses œuvres, particulièrement sur l’Allemagne et la France d’aujourd’hui,
comme le fondateur de l’art dramatique qui suivit, il faut honorer aussi dans Cervantes le fondateur du
roman moderne. Qu’on me permette ici quelques remarques en passant..
L’ancien roman, le roman de chevalerfe, sortit de la poésie du moyen âge; ce fut d’abord une élaboration en prose Je ces "poèmes épiques, dont les héros appartenaient au cycle légendaire de Charlemagne et du Saint-Graal; le sujet était toujours emprunté aux aventures chevaleresques. Ce fut le ro* man de la noblesse, et les personnages qui y jouaient , un rôle étaient ou bien des créations fabuleuses de la fantaisie, ou des chevaliers éperonnés d’or; nulle
part trace du peuple. Ce sont ces romans chevaleresques, qui avaient dégénéré jusqu’à l’absurde, que Cervantes détrôna* par son Don Quixote .. Mais, en même temps qu’il écrivit une satire qui coula à fond le vieux roman, il donna le modèle d’une invention
nouvelle que nous appelons le roman moderne.
Ainsi procèdent toujours les grands poètes ;;en même
temps qu’ils détruisent ce qui est ancien, ils fondent
quelque chose de nouveau; ils ne nient jamais, sans
affirmer quelque chose. Cervantes fonda le. roman
-moderne en introduisant dans le roman chevale-
DON QUIXOTE
resque la description fidèle des classes inférieures, en y mêlant la vie populaire.. Le goût de décrire le genre de vie du plus bas peuple,. de la, canaille la plus abjecte, n’est point particulier à Cervantes^
mais à toute la littérature du. temps ; et, comme
chez les poètes, il se retrouve chez les peintres.espagnols; Murillo, qui déroba au ciel les couleurs
les plus saintes dont il peignit ses belles madones, reproduisit avec le même amour les objets les plus repoussants d’ici-^bas., C’était peut-être, l’enthousiasme pour l’art lui-même qui faisait trouver parfois, à ces nobles Espagnols dan^ la reproduction \ fidèle d!un jeune mendiant, faisant la chasse aux ; poux, le même plaisir que dans celle de la Vierge }
bénie entre toutes les femmes., Ou. bien c’était l’attrait du contraste qui poussait les gentilshommes ♦ les plus huppés, par exemple, un courtisan comme Quevedo, toujours tiré à quatre épingles,, ou un puissant ministre comme Mendoza, à écrire des romans d’escrocs ou de mendiants dépenaillés ; ils voulaient peut-être se transporter par la fantaisie,
du milieu de leur monotone entourage,, dans une
sphère tout à fait différente, à peu près comme beaucoup d’écrivains allemands, qui ne remplissent
leurs romans que de peintures du monde fashio- ‘ nable, et font de tous leurs héros des comtes ou des barons. Nous ne trouvons pas encore chez Cervantes cette tendance exclusive à ne peindre que l’ignoble; il môle seulement l’idéal avec le vulgaire, l’un sert à l’autre de repoussoir ou de lumière, et le monde de qualité y tient autant de place que le populaire. Mais cet élément gentilhommier, chevaleresque, aristocratique, disparait complètement dans le roman des Anglais, qui, les premiers ont imité
Cervantes, et sont demeurés jusqu’aujourd’hui nos
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modèles. Ce sonj; des natures prosaïques que ces romanciers anglais, depuis l’avénement de Richardson; le prude esprit de leur temps répugne à toute peinture énergique de la vie populaire, et c’est de l’autre côté du détroit que sont nés ces romans anglais où se réfléchit la petite existence d’une bourgeoisie honnête et modérée. Cette pitoyable littéra-
ture a submergé le public anglais, jusqu’au moment
où parut le grand Écossais qui a accompli dans le
roman une révolution, ou pour mieux dire une restauration. De même, en effet, que Cervantes a introduit dans le roman l’élément démocratique, alors que l’élément chevaleresque y régnait seul, Walter
DON UUIXOTE
Scott y a ramené l’élémeqt aristocratique qui en
avait disparu, laissant l’espace libre au prosaïsme bourgeois. Par un procédé tout different, Walter
Scott a rendu au roman ce bel équilibre que nous admirons dans le Don Quixote de Cervantes.
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A ce point de vue, je crois que le mérite du second grand poète anglais n’a pas encore été justement apprécié. Ses inclinations tories, sa préférence pour le passé ont été bienfaisantes pour la littérature, pour ces chefs-d’œuvre de son génie, qui ont trouvé partout un écho et des imitateurs, et ont relégué dans les recoins les plus obscurs des cabinets de lecture les types incolores du roman bourgeois. C’est une erreur de ne pas vouloir reconnaître Walter Scott comme l’inventeur du
roman historique, et de faire dériver celui-ci d’inspirations allemandes. On oublie que ce qui caractérise les romans historiques, c’est précisément l’harmonie de l’élément aristocratique et démocra-
tique; que Walter Scott, en rendant sa place au
premier, a rétabli admirablement l’harmonie trou-
blée pendant le règne exclusif du second, tandis que nos romantiques allemands ont complètement
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renié celui-ci dans leurs ouvrages, pour rentrer
dans la fausse ornière du roman chevaleresque, qui
fleurissait avant Cervantes. Notre LaMotte-Fouqué n’est qu’un traînard de ces poètes, qui ont donné au monde YAmadis de Gaule et autres semblables . aventures, et je n’admire pas. seulement le talent, mais encore le courage qu'il a fallu au noble baron pour écrire ses récits chevaleresques deux siècles après Don Quixote. Ce fut une étrange période en Allemagne que celle où ces livres parurent, et où le public y prit goût. Quesignifiait dans la littérature cette prédilection pour la chevalerie et les images des vieux temps féodaux? Je crois que le peuple allemand voulait: prendre, congé pour toujours du moyen âge; mais, facilement émus comme nous le sommes, nous primes congé par un baiser. Pour la
dernière fois* nous pressâmes > nos lèvres- sur les
vieilles pierres sépulcrales.. Pluà. d’un parmi nous, il est vrai, se comporta alors de la façon la plus folle. Louis Tieck,. l’enfant terrible de l’école, exhuma de la tombe les aïeux défunts, balança leur cercueil comme un berceau-, et,, avec un balbutiement niais et. enfantin,, il. chantait : Dors, petit grand père, dors !
J'ai nommé Walter Scott le second grand poète
DON QUIXOTE
d’Angleterre, et ses romans des chefs-d’œuvre. Mais
c’est seulement à son génie que je voulais rendre
ce grand hommage. Je ne puis aucunement égaler
ses ouvrages au roman de Cervantes. Celui-ci le
dépasse en esprit épique. Cervantes, je l ai dit, était
un poète catholique, et c’est -a cette circonstance
qu’il doit peut-être la grande sérénité épique qui,
comme un ciel de cristal, couvre le monde bariolé de ses créations. Nulle part le doute ne l avait en-
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tamé. A cela s’ajoute le calme du caractère national espagnol. Mais Wal ter Scott appartient h une Église qui soumet à une discussion rigoureuse les choses divines mêmes; écossais et avocat, il est ac-
coutume à l’action et à la discussion, et, comme dans sa vie et son esprit, c’est aussi le drame qui prédomine dans ses romans. C’est pourquoi ses œuvres ne pourront jamais être considérées comme un modèle pur de cette espèce de composition que
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nous appelons roman.’ Aux Espagnols appartient la gloire d’avoir produit le meilleur roman, comme
celle de s’être élevée le plus haut dans le drame
appartient aux Anglais.
Et les Allemands, quelle palme leur reste-t-il? N’est-ce pas celle des meilleurs lyriques de cette
teyre ? Aucun peuple ne possède d’aussi beaux chants que celui-là. Les peuples ont maintenant par trop d’affaires politiques sur les bras; mais, quand ces affaires seront enfin réglées, tous, Allemands, Bretons, Espagnols, Français, Italiens, nous
nous donnerons rejidez-vous dans la verte forêt,
nous chanterons, et le rossignol sera le souverain juge. Je suis convaincu que, dans ce tournoi lyrique, le Lied de Wolfgang Goethe remportera le prix.
Cervantes , Shakspeare et Goëthe , forment le
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triumvirat poétique qui, dans les trois formes de la poésie épique, dramatique et lyrique, s’est élevé le plus haut. Peut-être celui qui écrit ces pages est-
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il particulièremenf compétent pour louer notre grand concitoyen comme le plus accompli des poètes lyriques. Goëthe se tient à égale distance, en!re les deux écoles qui caractérisent la double dégénérescence de la poésie, cette école que l’on désigne malheureusement sous mon nom, et celle
qui porte le nom d’école souabe. Toutes deux, il
est vrai, ont leur mérite ; elles ont contribué indi—
rectement à la fortune de la poésie allemande. La
première opéra une réaction salutaire contre l idéa-
DON QUIXOTE
iisme exclusif de notre poésie, elle ramena l’esprit
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à la vigoureuse réalité, et déracina ce pétrarchisme sentimental qui nous est toujours apparu comme une donquichotterie lyrique. Quant à l ecole souabe,
elle a contribué indirectement aussi au salut de la
poésie allemande. Si, dans le nord de l’Allemagne,
des œuvres saines et vigoureuses purent se produire,
on le doit peut-être à l’école souabe, qui attira à