IL
elle toutes les humeurs maladives, chlorotiques et
pieusement sentimentales de la Muse allemande. Stuttgart a été comme le dérivatif de la Muse allemande.
Tout en attribuant au triumvirat susnommé la
plus haute place dans le drame, le roman et la poésie lyrique, je suis bien éloigné de diminuer la valeur d'autres grands poètes. Rien n’est plus extravagant que cette question : « Quel poëte.est plus grand que l’autre? » La flamme est la flamme, et son poids ne se calcule point à l’once et à la livre. La platitude de l’esprit épicier pourrait seule vouloir peser le génie dans sa sordide balance à fromage. Nonseulement les anciens, mais aussi bien des modernes, ont écrit des poèmes où la flamme de la poésie flamboie avec autant de magnificence que dans les
chefs-d’œuvre de Shakspeare, de Cervantes et de Goëthe. Toutefois, ces noms demeurent unis comme par un lien mystérieux. De leurs créations rayonne
un esprit qui est de môme race.; on y respire une douceur éternelle, comme le souille de Dieu; comme dans la nature, une réserve discrète y fleurit. De même qu’il rappelle Shakspeare, Goëthe rappelle
constamment Cervantes, et il lui ressemble jusque dans les particularités du style, dans cette prose
. aisée, colorée de l’ironie la plus douce et la plus innocente. Cervantes et Goëthe se ressemblent même dans leurs défauts, dans la prolixité des . discours, dans ces longues périodes que nous rencontrons parfois chez eux, comparables à un cortège d’équipages royaux. Il ne se trouve souvent qu’une seule pensée assise dans une semblable période démesurément étendue, qui chemine gravement comme un grand carrosse de cour doré, et traîné par six chevaux panachés. Mais cette unique pensée est toujours quelque chose de considérable, si ce* n’est même le souverain. •
Je n’ai pu parler que par quelques indications de l’esprit de Cervantes, et de l’influence de son livre. Je puis moins encore m’étendre sur la valeur de
DON QUIXOTE
son roman au point de vue de l’art, car il en fau-
drait venir à des discussions qui nous conduiraient trop loin dans le domaine de l'esthétique. Je ne puis ici qu’appeler l’attention en général sur la forme de son roman, et sur les deux figures qui en sont le
centre. Cette forme est celle d’une descriptfon de
voyage, forme qui a toujours été le cadre le plus
naturel de cette sorte de composition : je ne rappelle ici que V Ane cl or d’Apulée, le premier roman de l’antiquité. Plus tard, les poètes ont voulu remédier à l’uniformité de ce genre, par ce que nous appelons aujourd’hui la fable du roman. Mais, par suite de leur pauvreté d’invention, la plupart des romanciers sé sont emprunté leurs fables les uns aux autres; tout au moins ils ont toujours utilisé avec peu de modifications les fables les uns des autres, si bien que le retour des memes caractères, des mêmes situations et des mêmes complications, a fini par gâter quelque peu pour le public la lecture des romans. Pour échapper à l’ennui de fables ro-
manesques ressassées, on revint pour quelque temps à la forme antique * et originelle de la description de voyage. Mais celle-ci est de nouveau abandonnée, du moment qu’apparaît un poète original avec des
fables nouvelles et vivantes. C’est ainsi que dans la littérature, comme dans la politique, tout se meut selon la loi de faction et de la réaction.- ' Quant aux deux figures qui s’appellent don Quixote et Sancho Pansa, qui se parodient sans cesse et pourtant se complètent si merveilleusement qu’elles forment à vrai dire le héros du roman, elles
témoignent autant de Part que de la profondeur
d’esprit du poète. Tandis que, dans d’autres romans où le héros court seul à travers le monde, les écrivains ont dû recourir à des monologues, à des lettres, à un journal, pour donner à connaître les
pensées et les impressions du héros, Cervantes peut
introduire partout un dialogue naturel; et, commè l’une des figures parodie toujours les discours de l’autre , l’intention du poète apparaît d’autant mieux. Depuis lors, on a imité de bien des maniéres cette double figure qui donne au livre de Cervantes un naturel si ingénieux, et d’où sort, comme d’un germe unique, le roman tout entier avec son feuillage luxuriant, ses fleurs odorantes, ses fruits éclatants, les singes et les oiseaux merveilleux qui se balancent sur ses branches, semblable à quelque arbre gigantesque de l’Inde.
DON QUIXOTE
Mais il serait injuste de mettre ici tout sur le compte d’une imitation servile; elle était si natu-
relie, l’introduction de deux figures comme celles
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de don Quixote et de Sancho, dont l’une, la figure
poétique, court après les aventures, et l’autre, moitié par attachement; moitié par égoïsme, trottine
derrière, sous la pluie et le soleil, — telles que noys les avons nous-mêmes si souvent rencontrées dans la vie! Pour les reconnaître partout, dans l’art comme dans le monde, sous les déguisements les plus divers, il faut, il est vrai, avoir l’œil sur l’essentiel, sur leur signalement interne, .et non pas sur les accidents de leur apparence extérieure. Je
pourrais citer d'innombrables exemples. Ne retrouvons-nous pas don Quixote et Sancho aussi bien dans les figures de don Juan et de Leporello, que dans la personne de lord Byron et de son domestique Fletcher? Ne reconnaissons -nous pas ces mêmes types et leurs relations réciproques aussi bien dans la figure du chevalier de Waldsee 6t de son Gaspard Larifari, que dans celle de tel écri- 'vain et de son libraire, ce dernier s’apercevant bien des folies de son auteur, et l’accompagnant toutefois fidèlement dans toutes ses campagnes vagabon-
des et idéales, pour en tirer un avantage solide. Et M. l’éditeur Sancho, bien, que parfois il ne lui revienne que des horions, reste pourtant toujours gras, tandis que le noble chevalier maigrit de plus en plus chaque jour.
Et ce n’est pas seulement chez les hommes, c est aussi parmi les femmes, que j’ai souvent retrouvé lés types de don Quixote et de son écuyer. Je me souviens surtout d’une belle Anglaise, une blondine enthousiaste, qui s’était échappée avec son amie
d’une pension de jeunes filles, à Londres, et voulait parcourir le monde entier pour chercher un aussi noble cœur d’homme qu’elle 1 avait rêvé dans les douces nuits de clair de lune. Son amie, une
petite brune un peu forte, espérait, à cette occasion, sinon conquérir quelque chose de particulièrement idéal, tout au moins un mari de bonne mine. Je la vois encore sur la grève de Brighton, cette figure élancée, avec ses yeux bleus en quête d amour, jetant des regards languissants sur la mer agitée, du côté des rives de France... Son amie, cependant, cassait des avelines, en trouvait 1 a^ mande excellente, et jetait les coques à là mer.
Toutefois, ni dans les chefs-d’œuvre d autres ar-
DON QUIXOTE
listes, ni dans la nature même, nous ne trouvons
ces deux types aussi exactement présentés dans leurs relations réciproques que chez Cervantes.
Chaque trait du caractère et de la personne de l’un correspond chez l’autre à un trait opposé et cependant similaire. Ici, chaque particularité a sa valeur,
parce que c’est en même temps une parodie. Il y a même, entre Rossinante et le grison de Sancho, le même parallélisme ironique qu’entre l’écuyer et son chevalier, et les deux animaux sont en quelque sorte les porteurs symboliques des mêmes idées. Comme dans leur façon de penser, maître et ser-
viteur offrent dans leur langage les plus remarquables contrastes, et je ne puis m’empêcher ici de signaler les difficultés que le traducteur a du vaincre pour transporter en allemand la diction
familière, raboteuse, paysanesque du bon Sancho. Avec sa manière hachée et souvent grossière de parler en proverbes, Sancho fait songer au fou du roi Salomon, Markulf, qui exprime comme lui,
dans de courtes sentences, la sagesse expérimentale du commun peuple, en face d’un idéalisme pathétique. Don Quixote, au contraire, parle la langue des classes supérieures et cultivées, et, jusque dans
la grandezza de ses périodes bien arrondies il représente le noble hidalgo. Parfois, cette construction
des périodes est démesurément étendue, et la langue
du chevalier ressemble à une altière dame de cour, en robe de soie bouffante, avec une longue queue traînant bruyamment. Mais les grâces, déguisées en pages, portent en souriant un bout de cette queue ; les longues périodes se terminent par les tournures . les plus gracieuses.
Nous résumons ainsi le caractère de la langue de
don Quixote et de Sancho Pansa : le premier, quand il parle, semble être toujours sur son grand cheval, l’autre parle comme s’il était assis sur son humble grison.
Il me reste à dire un mot des illustrations qui ornent la traduction nouvelle du Don Quixote dont j’écris la préface. Cette édition est le premier ouvrage littéraire qui paraisse en Allemagne, ainsi illustré. En Angleterre, et surtout en France, des
illustrations de ce genre sont à l’ordre du jour, et
obtiennent un succès presque enthousiaste. En Allemagne, où l’on va toujours consciencieusement au fond des choses, on se demandera sans doute si « . ces publications sont vraiment favorables à l’art?
DON QU1XOTE
Je ne le crois pas. Elles montrent, il est vrai, comment la main spirituelle et facile d’un peintre peut saisir et rendre les créations du poète; elles reposent aussi agréablement de la fatigué de la lecture; mais elles sont surtout un signe de la dégénération de l’art, qui, arraché au piédestal de
son indépendance, est descendu à être le serviteur
du luxe. Et puis il y a ici pour l’artiste, non pas seulement une occasion et une tentation, mais une obligation même de ne toucher son sujet que d’une main rapide, et pour tout au monde de ne pas l’épuiser. Les gravures sur bois dans les anciens livres avaient un autre but, et ne peuvent être comparées à ces illustrations.
Celles de la présente édition ont été faites, d’après des dessins de Tony Johannot, par les premiers graveurs sur bois d’Angleterre et de France. Elles sont conçues et dessinées avec autant d’élégance et de caractère qu’on est en droit de l’attendre de Tony 'Johannot; malgré la rapidité du travail, on s’aperçoit que l’artiste a pénétré dans l’esprit du poète. Les initiales et culs-de-lampe sont imaginés avec beaucoup d’esprit et de fantaisie*
et l’artiste, dans une intention vraiment poétique,,
a choisi presque exclusivement, pour ces enjolivures, des dessins moresques. Ne voyons-nous pas, en effet, resplendir partout dans le Don Quixote le souvenir de l’heureux temps des Mores, comme un bel arrière-plan dans le lointain? Tony Johannot, un des plus excellents artistes de Paris, est Ailemand de naissance.
Il est étonnant qu’un livre aussi riche en matière pittoresque que le Don Quixote n’ait pas encore
rencontré un peintre qui en ait tiré les sujets d’une série d’œuvres indépendantes. Peut-être l’esprit du livre est-il trop facile et trop fantastique pour que, sous la main de l’artiste, la poussière diaprée de ses couleurs ne s’évanouisse pas? Je ne puis le penser. Car le Don Quixote , quelque léger et fantastique qu’il soit, pose pourtant sur le terrain solide de la réalité, comme il le fallait en effet pour qu’il
devînt un livre populaire. Peut-être est-ce que, derrière les figures que le poète fait passer devant
- te. * f t * *
nous, il y a des idées plus profondes que l’artiste plastique ne peut rendre, de telle sorte qu’il ne saurait saisir et reproduire que l’apparence ultérieure, quelque saillante qu’elle puisse être, mais
non pas son sens le plus profond? Ceci est vrai-
DON QUIXOTE
semblable. — D’ailleurs, bien des artistes se sont engagés à des dessins sur Bon Quixote. Ce que j’ai vu, en fait de dessins anglais, espagnols, et français, antérieurs, était affreux. Quant aux artistes allemands, wl faut que je rappelle ici notre grand Daniel Ghodowiecki. Il a dessiné pour le Don Quixote une série de planches qui, gravées à l’eauforte par Berger dans l’esprit de Chodowiecki, accompagnaient la traduction de Bertuch. La fausse idée conventionnelle et théâtrale que se faisait l’artiste, ainsi que ses contemporains,- du costume espagnol, lui a beaucoup nui. Mais partout on voit que Chodowiecki a parfaitement compris le Don Quixote . J’en ai été réjoui, autant pour l'artiste que pour Cervantes lui-même; car il m’est toujours agréable de voir deux de mes amis s’aimer, comme je suis toujours charmé quand deux de mes ennemis tombent l’un sur l’autre. Le temps de Chodowiecki, période d’une littérature qui ne faisait que se former, qui avait encore besoin d’enthousiasme et devait repousser la satire, n était pas
précisément favorable à l’intelligence du Don Quixote , et cela témoigne en faveur de Cervantes, que ses personnages ont pourtant alors été compris
et appréciés, comme cela témoigne en faveur de
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Chodowiecki, qu’il ait compris des figures comme don Quixote et Sancho Pansa, lui qui, plus peut-
être que tout autre artiste, était l’enfant de son temps, et fut compris et apprécié par lui.
Parmi les plus récentes, œuvres empruntées au Bon Quixote , je mentionne ici avec plaisir quelques esquisses de Decamps, le plus original des peintres français vivants. — Mais un Allemand seul peut
comprendre complètement le Don Quixote , et je l’ai senti ces derniers jours, avec la satisfaction la plus vive, en apercevant aux vitres d’une boutique d’es-
tampes du boulevard Montmartre, une planche qui représente le noble Manchais dans sa chambre d’étude, et qui est dessinée d’après Aholphe Schrôter,
— un grand maître.
Écrit à Paris, pendant le carnaval de 1837.
LE GRAND OPÉRA