A AUGUSTE LEWALD
. A part Meyerbeer, l’Académie royale de musique possède peu de compositeurs dont il vaille la peine de parler avec détail. Et pourtant l’opéra français n’a jamais été plus prospère, ou, pour parler plus exactement, n’a jamais fait de meilleures recettes. Cette ère de prospérité commença il y a six ans sous la direction du célèbre M. Véron ,* dont .les principes ont été appliqués depuis avec le même succès par le nouveau directeur, M. Duponchel. Je dis principes, car, par le fait, M. Véron avait des principes, résultat de ses rélîexions sur l’art et la science, et, de meme que, comme apothicaire, il a
découvert une mixture excellente contre latoux, il a inventé, comme directeur de l’Opéra, un préservatif contre la musique. Il avait,, en effet, remarqué sur lui-même qu’un spectacle de Franconi lui faisait
plus de plaisir que le meilleur opéra; il se convain-
quit que la plus grande partie du public était animée du même sentiment, que la plupart des gens allaient par convenance au grand Opéra, et ne s’y amusaient, d’ailleurs, que quand de belles décora- , tipns, les costumes, la danse, absorbaient tellement
leur attention, qu’ils n’entendaient absolument rien
de la fatale musique. Le grand Véron en vint ainsi à cette pensée géniale de satisfaire à un si haut degré les yeux des spectateurs, que la musique ne pût les gêner en rien, et qu’ils trouvassent à l’Opéra le même plaisir que chez Franconi. Le grand Véron et le grand public se comprirent; l’un sut rendre la musique innocentent ne donna, sous le titre d’opéras, que des pièces de parade et à. spectacle ; l’autre, le public, pût aller au grand Opéra avec ses filles et ses épouses, comme cela convient à des gens bien élevés, mais sans être obligé de périr d’ennui. L’Amérique était découverte, l’œuf se tenait sur la pointe, l’Opéra se remplissait chaque jour.
Franconi était débordé et faisait banqueroute, et M. Véron, depuis lors, est un homme riche. Le nom de Véron vivra éternellement dans les' annales de la musique; il a embelli le temple de la déesse, mais la déesse elle-même à été mise à la porte. Rien n’égale le luxe qui a pris le dessus au gra*nd Opéra, devenu le paradis des gens à l’oreille dure.
Le directeur actuel suit les principes de son devancier, bien qu’il offre l’antithèse la plus tranchée et la plus divertissante avec la personnalité de celui-ci. Avez-vous jamais vu M. Véron? Au café de Paris . ou sur le boulevard de Coblence, il a dû vous
arriver parfois de rencontrer cette grasse figure de
caricature, le chapeau sur le côté, tout ensevelie dans une énorme cravate blanche dont les cols arrivent jusque par-dessus les oreilles, si bien que le visage rouge et réjoui, avec ses petits yeux clignotants, apparaît à peine. Dans le sentiment de sa connaissance des hommes et de son succès, il se ba- .. lance si complaisamment, avec une aisance si inso- ) lente, entouré d’une suite de jeunes dandys de la # littérature (quelquefois un peu vieillots) qu’il régale volontiers de vin de Champagne ou de belles figurantes! C’est le dieu du matérialisme, et son regard, I
qui se raille de l’esprit, m’est souvent entré clans le coeur comme une lame d’acier, quand je le rencontrais.
M. Duponchel est un homme maigre, d’un jaune pâle, avec un air sinon noble, du moins distingué, toujours triste, une figure d’enterrement, et quelqu’un l’a très-bien nommé « un deuil perpétuel ».
A le voir, on le prendrait plutôt pour l’inspecteur du Père-Lachaise que pour le directeur du grand Opéra. Il me rappelle toujours le mélancolique fou de cour du roi Louis XIII. Ce chevalier de la triste
figure est aujourd’hui le « maitre de plaisir » des Parisiens, et je voudrais parfois l'observer quand, seul dans sa demeure, il songe aux nouvelles bouffonneries par lesquelles il pourrait égayer son > souverain, le public français, ou que, secouant tristement la tète dans sa douloureuse folie, il saisit le livre rouge pour voir si la Taglitmi... >
Vous me regardez avec surprise? Oui, c’est un curieux livre dont il serait très-difficile d’expliquer * avec bienséance la signification. Je ne puis ici me, faire comprendre que par analogie.. Savez-vous ce que c’est que le rhume des cantatrices ? Je vous entends soupirer, et vous songez au temps de martyre
où vous étiez directeur de théâtre : la dernière répétition est passée, l’opéra est déjà annoncé pour
le soir, quand arrive tout à coup la prima donna
qui déclare qu’elle ne peut chanter, parce qu’elle est enrhumée. Il n’y a rien à faire; un regard vers le ciel, un long regard douloureux, et l’on imprime une nouvelle affiche pour annoncer à l’honorable ' public que la représentation de la Vestale ne peut avoir lieu, à cause d’une indisposition de mademoiselle Schnaps, et qu’on représentera en échange
Roc/nts Pumpemickel. Mais il ne servait de rien aux
danseuses de prétexter un rhume qui ne les empêchait pas de danser, et, pendant longtemps, elles portèrent envie aux cantatrices pour cette invention rhumatique au moyen de laquelle celles-ci pouvaient en tout temps se donner à elles-mêmes une soirée de vacances, et procurer à leur ennemi, le directeur du théâtre, une journée d’ennuis. Elles demandèrent donc au bon Dieu le même droit de tour- j menter leur monde, et celui-ci, ami du ballet comme tous les monarques, les dota d’une indisposition, innocente en elle-même, mais qui pourtant les empêche de pirouetter en public, et que, d’après l’analogie de thé dansant , nous pourrions nommer
le rhume dansant. De la sorte, quand une danseuse ne veut point paraître en scène, elle a sous la main un prétexte tout aussi irréfutable que la plus grande cantatrice. L’ancien directeur du grand Opéra se donnait souvent à tous les diables quand la Sylphide devait être représentée, et que la Taglioni lui faisait
savoir qu’elle ne pouvait mettre ce jour-là ni ailes ni maillot, et qu’elle ne sç montrerait pas sur les planches parce qu’elle avait le rhume dansant... Le grand Véron, à sa façon profonde, découvrit que le rhume dansant se distinguait du rhume chantant des cantatrices, par une certaine régularité, et qu’on pouvait chaque fois le prévoir longtemps d’avance; car le bon Dieu, amateur de l’ordre comme il l’est, avait donné aux danseuses un malaise qui est en relation avec les lois de l’astronomie, de la physique, de l’hydraulique, bref de l’univers tout entier, et qui, par conséquent, est calculable; le rhume des cantatrices, en revanche, est une invention particulière, une invention de caprice féminin, incalculable par conséquent. La supputation de ce retour périodique du rhume dansant étant ainsi possible, le grand Véron chercha une ressource contre les vexations des danseuses, et, chaque fois
que Tune d’elles en était atteinte, la date du fait fut. exactement inscrite sur un livre à part, et c’est là le livre rouge que M. Duponchel tenait dans ses mains, et dans lequel il pouvait calculer quel jour la Taglioni... Ce livre qui caractérise l’esprit inventif, et, en général, l’esprit de l’ancien directeur de l’Opéra, est assurément d’une utilité pratique.
Les remarques qui précèdent vous auront.* fait comprendre la valeur actuelle du grand Opéra français. Il s’est réconcilié avec les ennemis de la mu-
sique, et, de même qu’aux Tuileries, la bourgeoisie aisée a pénétré aussi à l’Académie de musique tandis que la société distinguée quitte la place. La belle aristocratie, cette élite qui se distingue par le rang, l’éducation, . la naissance, la fashion et le loisir, s’est réfugiée à l’Opéra italien, oasis musicale où les grands rossignols de l’art roulent encore leurs trilles, où ruissellent encore les sources enchantées . de la mélodie, où les palmiers de beauté donnent encore, avec leur orgueilleux éventail, le signal des applaudissements, tandis que tout autour s’étend un pâle désert de sable, le Sahara de la musique. Çà et là seulement quelques bons concerts surgissent parfois dans ce désert, et rafraîchissent tout à
coup l’amateur de musique. Ainsi cet hiver, les dimanches du Conservatoire, quelques soirées particulières à la rue de Bondy, et surtout les concerts de Berlioz et de Liszt. Ces deux derniers sont bien les phénomènes les plus remarquables du monde musical parisien; je dis les plus remarquables, et non pas les plus beaux, ni les plus agréables. De Berlioz, nous aurons bientôt un opéra. Le sujet est un épisode de la vie de Benvenuto Gellini, la fonte du Persée. On s’attend à quelque chose d’extraordinaire, car ce compositeur a fait déjà de l’extraordinaire. Sa direction d’esprit est le fantastique, uni non pas au sentiment, mais bien à la sentimentalité : il a de grandes analogies avec Gallot, Gozzi et HolFmann. C’est ce qu’indique déjA son apparence extérieure. (Quel dommage qu’il ait fait tailler sa chevelure immense, antédiluvienne, ces cheveux hérissés qui se dressaient sur son front comme une foret sur quelque paroi de rochers escarpés! c’est ainsi que je le vis, la première fois, il y a six ans, et tel il restera toujours dans mon souvenir. C’était au Conservatoire de 'musique, et l’on donnait de lui une grande symphonie, bizarre morceau nocturne, illuminé parfois seulement par une
robe de femme , sentimentalement blanche, qui ;
flottait çà et là, — ou par un éclair d'ironie, jaune
de soufre. Ce quil y a là de meilleur, c’est un sabbat
de sorcières, où le diable dit la messe, où la musi-
que * d’église est parodiée avec la bouffonnerie la
plus terrible et la plus sanglante. C’est une farce où toutes les vipères cachées, que nous portons dans le cœur, se dressent en sitilant joyeusement. Mon voisin de loge, un jeune homme communicatif, me montra le compositeur qui se tenait à l’extrémité de la salle, dans un coin de l’orchestre, et jouait de la timbale ; car la timbale est son instrument. '
« Voyez-vous à l’avant-scène, me dit mon voisin, cette grosse Anglaise? C’est, miss Smithson; voilà trois ans que M. Berlioz est amoureux de cette (Jame à en mourir, et c’est à cette passion que nous devons ta symphonie sauvage que vous entendez aujourd’hui.» Effectivement, dans une loge
d’avant-scène, était assise l’actrice célèbre de Covent-
Garden; Berlioz ne cessait d’avoir les yeux fixés sur elle, et, chaque fois que son regard rencontrait le sien, il frappait sa timbale comme un furieux. De- ' puis lors, miss Smithson est devenue madame Berlioz, et c’est depuis lors aussi que son mari s’est
fait couper les cheveux. Lorsque cet hiver, au Conservatoire, j’entendis de nouveau sa symphonie, il était toujours assis comme joueur de timbales à
l’arrière-plan de l’orchestre, ïa grosse Anglaise était •
encore à l’ avant-scène, leurs regards se rencontraient encore... mais il ne frappait plus sa timbale avec autant de fureur. •
Liszt est le musicien qui a le plus d’affinités électives avec Berlioz, et c’est aussi lui qui exécute le mieux sa musique. Je n’ai pas besoin de vous parler de son talent ; sa gloire est européenne. C’est incontestablement l’artiste qui possède à Paris les enthousiastes les plus absolus, mais aussi les adversaires les plus ardents. C’est un signe considérable, que personne ne parle de lui avec indifférence. Dans ce monde, sans avoir une valeur positive, on ne peut éveiller ni passions favorables, ni passions hostiles. Il faut du feu pour enflammer les hommes, aussi bien pour l’amour que pour la haine. Ce qui témoigne le plus en faveur de Liszt, c’est la pleine estime avec laquelle ses adversaires mêmes reconnaissent sa valeur personnelle. C’est un homme d’un caractère mal fait, mais noble, désintéressé et sans fraude. Ses tendances d’esprit sont des plus
remarquables ; il a de grandes aptitudes pour la spéculation , et , plus encore que les intérêts de son art , ce qui l’intéresse, ce sont les investigations des écoles diverses qui s’occupent à résoudre la grande question qui embrasse ciel et terre. Long-
temps il a été un fervent sectateur de la belle doctrine £aint-simoniemie; plus tard, les pensées spiri-. tualistes ou plutôt vaporeuses de Ballanche Font
enveloppé de leurs brouillards; aujourd’hui, ce qui
l’exalte, ce sont les dogmes républicains-catholiques d’un Lamennais qui a planté sur la croix le bonnet de jacobin... Le ciel sait où se trouve maintenant son futur dada. Mais cette infatigable ardeur après la lumière et la divinité reste toujours digne d’éloge, et témoigne de son sens pour la sainteté, pour » la religion. Qu’une tête aussi inquiète, confusément entraînée çà et là par toutes les souffrances et toutes les doctrines du temps, qui sent le devoir de se préoccuper de tous les besoins de l’humanité, et met volontiers le nez dans tous les pots où le bon Dieu cuisine l’avenir ; — que Franz Liszt ne soit pas un paisible joueur de piano pour de tranquilles bourgeois et de sensibles bonnets de nuit, cela va de soi. Quand il s’assied au piano, et, après avoir
rejeté ses cheveux en arrière, commence à improviser, alors il arrive souvent qu’il se précipite trop follement sur les touches d’ivoire, et l’on entend retentir comme une forêt vierge de pensées hautes comme le ciel, où çà et là les plus douces fleurs répandent leurs parfums ; de sorte qu’on est tout ensemble angoissé et ravi, mais pourtant surtout angoissé.
Je vous l’avoue, quelque vivement que j’aime Liszt, sa musique n’agit pourtant point agréablement sur mon âme, d'autant plus que je suis un enfant du dimanche, et que je vois les spectres que d’autres, gens ne font qu’entendre, puisque, comme vous le savez, à chaque son que la main tire du
clavier la figure correspondante s’élève aussi dans mon esprit, bref, puisque la musique est visible à mon œil intérieur. Mon cerveau tremble encore au souvenir de la soirée où j’entendis Liszt* la dernière fois. C’était au concert pour les Italiens malheureux, dans l’hôtel de cette belle, noble et souffrante princesse qui représente si bien la patrie de son corps et celle de son esprit, l’Italie et le ciel.... Je ne sais plus ce que Liszt joua, mais je jurerais qu’il varia quelque thème de l’Apoca-
lypse. D’abord je ne pus pas les voir tout à fait distinctement les quatre animaux mystiques; je n'entendais que' leurs voix, surtout le rugissement du lion et le cri perçant de l’aigle. Je vis parfaitement le bœuf avec le livre dans la main. Ce qu’il joua le mieux, c’est la vallée de Josaphat. Il y avait des barrières comme dans un tournoi, et, comme spectateurs, se pressaient autour de l’immense enceinte les peuples ressuscités, tremblants, et la pâleur du sépulcre au front. D’abord Satan galopa dans la lice, avec une armure noire, monté sur un cheval blanc comme du lait. Lentement, derrière lui, chevauchait la Mort sur son cheval pâle. Enfin parut Christ en armure d’or sur un cheval noir, et, avec sa sainte lance, il terrassa d’abord Satan, puis ensuite la Mort, et les spectateurs poussèrent des cris de joie... Une tempête d’applaudissements accueillit le jeu du vaillant Liszt, qui, épuisé, quitta le piano, s’inclina devant les dames... Sur les lèvres de la plus belle se montra ce doux sourire mélancolique qui rappelle l’Italie, et fait pressentir le ciel.
Ce même concert eut encore pour le public une autre sorte d’intérêt. Vous savez à satiété par les journaux quelle triste mésintelligence règne entre
• Liszt et le pianiste Thalberg de Vienne, quel bruit a fait dans le monde musical un article de Liszt/ contre Thalberg, et quel rôle les inimitiés cachées ont joué là dedans, au détriment de l’un comme de l’autre. Dans la plus grande fleur de ces froissements scandaleux, les deux héros du jour résolurent de se faire entendre, l’un après l’autre, dans le même concert. Tous deux mirent de côté, au profit d’une œuvre de bienfaisance, leur sentiment personnel blessé, et le public auquel ils donnaient ainsi moyqn de reconnaître et d’apprécier, par une comparaison instantanée, leurs diversités particulières, leur accorda généreusement l’approbation méritée.
II suffît de comparer une fois leur caractère musical pour se convaincre qu’il y a autant de malice cachée que de petitesse à vouloir élever l’un aux dépens de l’autre. Leur virtuosité technique est égale et, pour ce qui concerne leur caractère spirituel, on ne saurait imaginer de contraste plus heurté que celui de l’autrichien Thalberg, avec son noble cœur, pacifique et sage,, — en face du sauvage Liszt, tout sillonné d’éclairs volcaniques, et prêt à escalader le ciel.
La comparaison entre deux virtuoses repose d’ordinaire sur une erreur qui a fleuri aussi dans la poétique, c’est-à-dire surle principedela difficulté vaincue. Mais, depuis qu’on s’est aperçu que la forme mé- I trique a une tout autre importance que de montrer / l’habileté du poëte à manier la langue, et que nous! n’admirons pas un beau vers parce qu’il a coûté beaucoup de peine, on s’apercevra bientôt qu’il l suffit qu’un musicien puisse communiquer par son J instrument tout ce qu’il sent et pense, ou ce que d’autres ont senti et pensé, et que tous les tours de
force des virtuoses, qui ne témoignent que de difficultés vaincues doivent être proscrits comme un ‘ bruit inutile, et relégués dans le domainedes joueurs ^ de gobelet, des faiseurs d’estoc, des avaleurs de ; sabre, et des danseurs de corde. C’est assez pour le . musicien qu’il soit complètement maître de son instrument, que l’on oublie tout à fait les moyens | matériels dont il se sert, et que l’esprit seul se fasse entendre. En général, depuis que Kalkbrenner a poussé l’art du jeu à sa plus haute perfection, les
pianistes devraient ne pas s’en faire trop accroire
pour leur dextérité technique. Il n’y a que l’infatuation et la méchanceté qui puissent parler pédan-
tesquement d’une révolution que Thalberg aurait accomplie sur son instrument! On a rendu un mau- * vais service à ce grand et excellent artiste lorsque, au lieu de vanter la beauté juvénile, la tendresse et le charme de son jeu, on l’a représenté comme un Colomb qui a découvert rAmérique sur son piano, tandis que les autres avaient dû se fatiguer jusqu’ici à jouer tout autour du cap de Ponne- Espérance quand ils voulaient régalerie public avec des épiceries musicales. Comme Kalkbrenner a dû rire, quand il a entendu parler de la nouvelle découverte î
Il y aurait injustice de ma part à ne pas mentionner, à cette occasion, un pianiste qui, est
aujourd’hui, avec Liszt, le plus fêté de tous. C’est
' 7 Va,w Chopin, qui ne brille pas seulement comme virtuose
. par la perfection technique, mais qui, comme eom-
[ positeur, atteint aussi les plus hauts sommets. C’est un homme de premier ordre. Chopin est le favori de j cette élite qui cherche dans la musique les plus | hautes jouissances de l’esprit. Sa gloire est d’espèce aristocratique,, parfumée des louanges de la bonne société, distinguée comme sa personne.
Chopin est né en Pologne de parents frahçais et
a reçu une partie de son éducation en Allemagne. Les influences de ces trois nationalités donnent à sa * personne quelque chose de singulièrement remarquable; il s’est approprié, en effet, tout ce qui distingue en bien ces trois peuples : la Pologne lui a donné son sens chevaleresque et sa douleur historique, la France sa grâce légère et sqn charme, l’Allemagne sa profondeur romantique... Mais la nature lui a donné une taille élancée, un peu frêle,
le plus noble cœur, et le génie. Oui, il faut accor-
der à Chopin le génie dans toute la signification du
mot. II n’est pas seulement virtuose,- il est aussi
poète, il peut nous donner la perception de la
poésie 'qui vit dans son âme, il est compositeur, et
rien ne ressemble à la jouissance qu’il nous procure,
quand il s’assied à son piano et qu'il improvise. Il
n’est alors ni Polonais, ni Français, ni Allemand ;
il trahit une origine bien plus haute, il descend du
pays de Mozart, de Raphaël,, de Goethe : sa vraie
patrie est le royaume enchanté de la poésie. Quand
il est assis au piano et qu’il improvise, il me semble «
qu’un compatriote arrive pour me visiter de notre pays bien-aimé et me raconte les plus curieuses choses qui se sont passées -là-bas pendant mon
absence... Parfois je voudrais l'interrompre par une question : « Et comment va la belle ondine qui savait attacher si coquettement son voile d’argent * autour de ses boucles vertes? Le vieux dieu de mer à la barbe blanche la poursuit- il toujours de son fol amour suranné ? Les roses chez nous sontelles toujours enflammées d’orgueil ? Les arbres chantent-ils toujours d’aussi beaux chants au clair de lune?... »
Hélas î il y a longtemps déjà que je vis à Pétran-
ger, et, avec mon fabuleux mal du pays, je m’apparais parfois à moi-même comme le Hollandais volant et ses compagnons de vaisseau éternellement balancés sur les vagues, et qui soupirent inutilement après les quais paisibles, les tulipes, les my frowen, les pipes de terre, et les tasses de porcelaine de Hollande...
« Amsterdam! Amsterdam! quand reviendronsx • nous à Amsterdam ? » soupirent-ils dans la tempête, tandis que les vents mugissants les roulent incessamment çà et là sur les vagues maudites de* leurenfer aquatique. Je comprends bien la douleur avec laquelle le capitaine du navire maudit s’écria un jour : « Si jamais je reviens à Amsterdam, j’aime mieux y,être une pierre, au coin d’une rue, que de
quitter encore une fois la ville! » Pauvre Vanderdecken !
J’espère, très-cher ami, que ces lettres vous
trouveront dispos et gai, voyant la vie en rose tout
autour de vous, et qu’il ne m’adviendra pas comme
au Hollandais volant dont les lettres étaient d’or- %
dinaire adressées à des personnes qui, pendant son absence, étaient mortes depuis longtemps au pays. — Hélas! combien de ceux que j’aimais s’en sont allés, pendant que mon esquif était ballotté de tous côtés par les plus fatales tempêtes ! Le vertige me prend, et je crois que les étoiles ne tiennent plus fermes au ciel et se meuvent en cercles passionnés. Je ferme les yeux, et alors des rêves insensés me saississent de leurs longs bras et m’entraînent dans des contrées fabuleuses et des angoisses cruelles... Vous n’avez pas d’idée, cher ami, combien sont étranges et merveilleusement invraisemblables les
paysages que je vois en rêve, et quelles douleurs horribles me tourmentent jusque dans mon sommeil...
La nuit dernière, je me trouvais dans un dôme immense. Il y régnait un demi-jour crépusculaire... Seulement, dans les espaces les plus élevés, le long des galeries que supportait le premier rang de piliers,
passaient les torches vacillantes d’une procession : enfants de chœur en vêtements rouges, portant des
cierges et des bannières d’église, puis des moines au
froc sombre et des prêtres en chasuble bigarrée. Et la procession se mouvait d’uiie façon étrange et terrible dans ces hauteurs, le long de la coupole, mais peu à peu descendait, descendait, — tandis que, moi, dans le fond, l’infortunée femme à mon bras, je me réfugiais çà et là dans la nef de l’église. Je ne sais plus ce qui nous épouvantait: nous fuyions tout palpitants d’angoisse, cherchant parfois à nous cacher derrière un des piliers géants, mais en vain, et nous fuyions avec toujours plus d’effroi, car la procession, descendant les escaliers ën spirale, s’approchait de nous... C’était un chant inexprimablement douloureux, et, ce qu’il y avait de plus mystérieux encore, en tête marchait une grande femme pâle, qui n’était plus jeune, mais portait encore sur son visage les traces d’une grande beauté, et se dirigeait
vers nous à pas mesurés, presque comme une .
danseuse d’Opéra. Elle portait dan^ ses mains un bouquet de fleurs noires, quelle nous présenta avec un geste théâtral, tandis qu’une douleur vraie, immense, semblait pleurer dans ses grands yeux
brillants... Puis tout à coup la scène changea, et, au lieu d’un dôme obscur, nous nous trouvâmes dans une contrée sauvage où les montagnes se mouraient, et, comme des hommes, prenaient toute sortes de poses, et où les arbres, couverts 'de feuilles rouges comme des flammes, semblaient brûler et brûlaient en réalité... Puis, lorsque les montagnes, après les mouvements les plus insensés, se furent complètement aplanies, les arbres peu à peu cessèrent de brûler et tombèrent en cendre... Et enfin je me trouvai tout à fait seul dans une vaste plaine désolée : sous mes pieds rien qu’un sable jaune, au-dessus de moi rien qu’un ciermorne et pâle. J étais seul. Ma compagne avait disparu, et, tandis que je la cherchais avec angoisse, je trouvai dans le sable une statue de femme admirablement belle, mais les bras brisés comme ceux de la Vénus de Milo, et le marbre, à mainte place, tristement dégradé. Je le considérais douloureusement quand arriva un cavalier sur sa monture. C’était un grand oiseau, une autruche montée sur un chameau,
chose plaisante à voir. Il fit halte aussi devant la statue, et nous nous entretînmes longtemps sur l’art. « Qu’est-ce que l’art?» demandai-je. Et il me
répondit : « Demandez-le au grand sphinx de pierre
qui rumine accroupi à l’entrée du Musée de Paris. »
Cher ami, ne riez pas de mes visions nocturnes. Ou bien auriez-vous aussi contre les songes le préjugé général?
Demain, je pars pour Paris 4 ! Adieu.
4. Cette lettre, comme celle qui la précède, fut écrite à la campagne en 1837.
DES PYRÉNÉES