DES JUIFS
Bareges, le 20 août 1846.
Le duc de Nemours est patient. Je l’ai remarqué
à l’égalité d’âme avec laquelle il supporte les retards, quand on prépare son bain. Il ne rappelle au-
cunement son grand oncle, et le T ai failli attendre . Le duc de Nemours sait attendre, et j’ai remarqué en lui une qualité non moins précieuse, c’est qu’il
ne fait pas attendre les autres. Je suis son succès-
seur (dans sa baignoire, bien entendu), et je dois lui accorder cet éloge qu’il la quitte aussi ponctuellement qu’un mortel ordinaire, auquel, ici, son heure est mesurée à la minute. Il vient tous les
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jours à Baréges, d’ordinaire en voiture découverte, conduisant lui-même les chevaux, tandis qu’à côté de lui est assis un cocher oisif à figure maussade, et derrière lui un gros valet de chambre allemand. Très-souvent, quand le temps est beau, le prince fait à pied, à côté de la voiture, tout le trajet de Luz *
à Baréges; en général, il semble beaucoup aimer les exercices du corps; il impose aux montagnards par la souplesse hardie avec laquelle il gravit les hauteurs les plus escarpées; à la brèche de Roland, dans la vallée de Gavarnie, on montre les parois de rocher où le prince a grimpé au risque de se casser le cou ; il est aussi excellent chasseur,
et doit avoir mis dernièrement un ours dans le plus
grand danger. Il fait aussi, avec sa femme, qui est des plus belles, de très-fréquentes excursions sur les points les plus remarquables des montagnes. C’est * ainsi qu’il vient de faire avec elle l’ascension du pic du Midi, et, tandis que l’on portait la princesse et sa dame de compagnie en palanquin, le jeune prince prit les devants pour être un instant seul au sommet, et admirer sans, être troublé ces colossales beautés de la nature qui élèvent notre âme à une hauteur idéale au-dessus du monde de tous les
jours. Toutefois, lorsque le prince parvint au sommet de la montagne, il y aperçut plantés dans toute - leur roideur — trois gendarmes! Or, il n’y a vraiment rien au monde qui puisse agir d’une façon.
plus rafraîchissante sur l’imagination que le visage J positif d’un gendarme, vraie table de la loi, et le terrible jaune citron de son baudrier. Tous les sentiments enthousiastes sont comme arrêtés, au nom de la loi , dans la poitrine; et je comprends trèsbien l’expression cPune petite Française qui, l’hiver dernier, était si fort scandalisée de ce qu’on aperçut, des gendarmes jusque dans les églises, dans les pieuses maisons de Dieu, où l’on veut se livrer aux
sentiments de la dévotion : « Ce coup d’œil, disait- # «
elle, m’ôte toute illusion. »
Je ne pus m’empêcher de sourire tristement quand on me raconta combien le prince parut désagréablement affecté en voyant la surprise que lui avait ménagée, tout au sommet du pic du Midi, l’empressement servile du préfet. « Pauvre prince ! pensai-je, tu te trompes bien si tu crois que tu peux encore, librement et sans témoins, te livrer à* l’enthousiasme; tu es aux mains de la gendarmerie, et, toi-même, tu seras un jour le gendarme en chef.
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chargé de veiller sur la paix du pays. Pauvre prince! »
Ici, à Baréges, l’ennui gagne chaque jour. Ce n'est pas le manque de distractions sociales qui est insupportable, mais bien plutôt celui des avantages de la solitude : ce sont des cris et un tumulte sans fin qui ne permettent pas de réver tranquillement, et, à chaque instant, nous réveille en sursaut de nos pensées. Le claquement strident des coups de - fouet — cette musique nationale de Baréges — nous déchire les nerfs depuis le grand matin jus-’ que tard dans la nuit. Et puis, quand le mauvais temps se met de la partie, et que les montagnes, ivres de sommeil, tirent leur bonnet de brouillards sur leurs oreilles, alors les heures s’allongent ici en des éternités d’ennui. La déesse de l’ennui en personne, la tête enveloppée d’un capuce de plomb et la Messiade de Klopstock à la main, se promène alors par les rues de Baréges, et celui qu’elle rencontre en baillant sent tarir dans son cœur jusqu’à la dernière goutte le courage de vivre ! Gela va si ^ loin, que, de désespoir, je ne cherche plus à éviter la société de notre patron, le membre du Parlement d'Angleterre. Il rend toujours Y hommage le plus
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mérité à nos vertus domestiques et à nos qualités
morales. Pourtant, il me semble qu’il nous aime avec moins d’enthousiasme depuis que, dans nos entretiens, j’ai laissé tomber cette remarque que les Allemands éprouvaient aujourd’hui un extrême désir de posséder une marine” que nous avions déjà inventé des noms pour tous les navires de notre fu- .. ture flotte, que les patriotes dans les prytanées de force, au lieu de laine comme jusqu’ici, ne veulent • plus filer que du lin pour de la toile à voiles, et que les chênes de la forêt de Teutbbourg, qui dormaient depuis la- défaite de Varus, se sont enfin réveillés ef s’offrent comme, mâts volontaires de navires. Cette communication a fort déplu au noble Breton, et il pense que nous ferions miçux, nous autres Allemands, de poursuivre, en réunissant nos forces divisées, l’achèvement du dôme de Cologne, la grande œuvre de la foi de nos pères.
Chaque fois que je parle de mon pays avec des Anglais, je remarque avec une humiliation profonde que la haine qu’ils ressentent contre les Français est infiniment plus honorable pour ce peuple
que l’impertinent amour qu’ils veulent bien nous f • , # accorder, à nous Allemands, et dont nous sommes
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toujours redevables à quelque lacune de notre puissance dans le monde, ou de notre intelligence; ils nous aiment à cause de notre faiblesse maritime, qui ne leur fait craindre de notre part aucune concurrence commerciale; iis nous aiment pour notre naïveté politique, qu’ils espèrent exploiter d’une autre façon dans le cas d’une guerre avec la France.
Les commérages de la chronique des élections qui ont aussi trouvé dans nos montagnes leur écho de scandale, ont été une diversion à notre ennui. L’opposition a subi une nouvelle défaite dans le
département des Hautes-Pyrénées; l’indifférence po-
litique et l’extrême avidité d’argent qui régnent ici, pouvaient la faire prévoir. Le candidat du parti du mouvement, qui a échoué à Tarbes, doit être un homme honnête et loyal dont on vante les convictions et la fixité de principes, bien que pour lui, comme pour tant d’autres caractères soi-disant héroïques, les convictions ne soient proprement qu’un arrêt dans *la pensée, et la persévérance une faiblesse psychique. Ces gens persévèrent dans les
principes pour lesquels ils ont fait déjà tant de sacrifices par le même motif qui fait que tant d’hom-
mes ne peuvent se séparer d’une maîtresse; ils la
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gardent parce qu’elle leur a déjà beaucoup coûté.
Les journaux ont annoncé à satiété que M. Achille - Fould avait été élu à Tarbes, et représenterait de nouveau les. Hautes-Pyrénées dans la prochaine chambre des députés. Le ciel me garde de divulguer ici des particularités sur les personnes ou sur l’élection. M. Fould n’est ni meilleur ni pire que; cent autres qui formeront avec lui, sur les bancs verts du palais Bourbon, la majorité. L’élu est d’ailleurs conservateur, non ministériel, et de tout temps il a patronné non M. Guizot, mais M. Molé. Son avènement à la députation me fait un véritable plaisir par ce motif très-simple que l’égalité civile des israëlites est’ ainsi sanctionnée dans ses dernières conséquences. Depuis longtemps, il est vrai,
la loi a, aussi bien que l’opinion publique, *em France, reconnu ce principe que tous les emplois de l’État, sans exception, devaient êtres accessibles aux juifs qui se distinguent par des talents ou des sentiments élevés. Mais, .quelque tolérant que cela paraisse, je retrouve pourtant encore ici l’arrière-
goût aigrelet du préjugé suranné. Oui, aussi long-
temps que les juifs, même sans talent et dépourvus de sentiments élevés, ne seront pas admis à tous
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les emplois, aussi bien que des milliers de chrétiens qui ne pensent ni ne sentent, mais ne savent que compter, — aussi longtemps le préjugé ne sera pas complètement déraciné, et l’ancienne oppression régnera toujours! Mais l’intolérance du moyen âge disparaît jusqu’à la dernière J-race, du moment que les juifs, même sans aucun mérite que ce soit, et simplement par leur argent, peuvent, aussi bien que leurs frères chrétiens, parvenir à la députation ; la suprême dignité en France, et, à ce point de vue,
l’élection de M. Achille Fould est une victoire défi-
nitive du principe de Fégalité civile.
Deux autres confesseurs de la foi mosaïque, qui sont en aussi bon renom d’argent que celui-là, ont été encore élus députés cette année. Jusqu’à quel point ces deux élections sont-elles utiles au principe
de l’égalité civile? Ge sont; aussi deux banquiers millionnaires dont il s’agit, et, dans mes recherches historiques sur la richesse nationale des juifs depuis Abraham jusqu’à aujourd’hui, j’aurai sans doute encore l’occasion de parler de M. Benoit Fould et de M. d’Eichtal. Honni soit qui mal y pense! Je remarque d’avance, pour éviter tout malentendu, que le résultat de mes études sur la richesse nationale des
juifs est très-glorieux pour eux, et leur fait le plus grand honneur. Israël, en effet, doit uniquement son opulence à cette foi sublime en Dieu à laquelle, depuis des milliers d’années, il est demeuré fidèle. Les juifs révéraient un Être suprême, qui règne invisible dans le ciel; tandis que les païens, incapables de s’élever à l’Esprit pur, se faisaient toute espèce de dieux d’or et d’argent qu’ils adoraient
sur la terre! Si cps aveugles païens avaient converti
en numéraire tout l’or et l’argent qu’ils gaspillaient
dans le service de leurs viles idoles, et qu’ils l’eussent, placé à intérêt, ils* seraient tout aussi riches que les juifs qui surent placer leur or et leur argent d’une manière plus avantageuse, peut-être dans les emprunts d’État d’Assyrie et de Babylone, dans les obligations de Nébukadnetzar, dans les actions des canaux égyptiens, dans le cinq pour cent de Sidon, et autres valeurs classiques que le Seigneur a bénies, comme il a coutume aussi de bénir les valeurs modernes.
LA DÉESSE DIANE