OKU VH ES DE II EMU HEINE
repose pas sur la haine des Français et sur l’égoïsme national ; cette véritable force de jeunesse, qui ne découle pas des flacons d’eau-de-vie ; et cette vraie religion du Christ, qui n’a rien de commun ni avec l’ardeur farouche des jeteurs d’anathèmes ni avec le prosélytisme des tartuffes !
Rien de nouveau à l’université, si ce n’est que trente-deux étudiants ont été relégués à cause de leur participation à des associations défendues. C’est fort triste d’étre rélégué; la réprimande est déjà bien assez désagréable, mais je crois que cette sentence sévère contre les trente-deux sera mitigée. Je ne veux nullement défendre les associations dans les’universités; ce sont des restes de cet ancien système de corporations, que je voudrais entièrement voir s’éteindre dans les mœurs de notre époque. Mais j’avoue que ces associations, sont les suites nécessaires de notre ordre ou plutôt de notre désordre académique, et que probablement elles ne disparaîtront pas. soit qu’on n’ait introduit chez nos étudiants le charmant système favori d’Oxford, de parquer et de nourrir ensemble les fils des muses.
Habituellement on voit ici tout au plus une demi-douzaine d’étudiants appartenant à la nation polonaise.
LETTRES DE BERLIN
On avait dirige contre eux une sévère enquête. La plupart, à cequ’on dit, ont décampé sans nulle envie de revenir, et il en reste encore un certain nombre, près de vingt, je crois, dans nos prisons d’État. La majorité sort de la Pologne-Russe et est accusée d’avoir fait des menées démagogiques contre leur gouvernement. *
On annonce que Louis Tieck viendra bientôt ici et fera des leçons sur Shakspeare. Le31 du mois passé était l’anniversaire de la naissance du prince chancelier d’État. On attend ces jours-ci une députation • hessoise qui doit régler nos différends avec' la HeSse au sujet de la violation connue du droit territorial Une commission a été envoyée en Bohême pour faire une enquête sur les sectaires religieux de cette province. La foire aux laines a déjà commencé, et une foule de possesseurs domaniaux sont ici, qui apportent leurs laines en vente, et qu’on appelle en plaisantant les wollhc^bende (1), même les rues sont saisies d’ambition. La « Letztestrasse » (Dernière Rue) veut être appelée aujourd’hui rue Dorothée. On
(i) Jeu de mots intraduisible. Wohlhabende, signifie ceux qui ont de l’aisance ; le mot wollhabende, substitué ici à wohlhabende , signifie ceux qui ont de la laine.
440 OEUVRES DE nENRI HEINE
parle d’élever au grand Frédéric une statue sur la place de l’Opéra. La famille de danseurs du nom de Kobler a eu ses bagages brûlés sur la chaussée près de Blimberg. Dans la construction du nouveau pont on se sert maintenant d’une machine à vapeur.
Dans ce moment il y a ici très-peu de nouvelles littéraires, quoique Berlin en soit le marché et l’entrepôt principal. Pour les légumes, je marche avec mon temps; je ne mange pas d’asperges, je mange des petits pois. Mais pour la littérature je suis fort en retard. Ainsi je n’ai pas même encore lu les Fausses années de voyage , qui ont fait déjà tant de bruit et en font encore. Ce livre a pour la Westphalie un intérêt particulier, car on l'attribue généralement, à notre compatriote, le docteur Pustkuchen de Lemgo. Je ne sais pas pourquoi il a voulu désavouer ce livre, qui cependant certes ne lui fait pas honte. On s’était longtemps creusé la tête pour en deviner l’auteur, et on mettait en avant toute sorte de noms. Le conseiller aulique Schutz déclare positivement que l’ouvrage n’était pas de lui. Quelques voix nommèrent le conseiller de légation, M. de Varnhagen; mais celui-ci publia la même déclaration. Quant à ce dernier, du reste, c’était très-peu probable., puisqu’il est
LETTRES* DE BERLIN
un des plus grands adorateurs de Goethe, et que Goethe lui-même, dans son dernier cahier de la revue: Arts et antiquités sur les bords du Rhin, a déclaré que Varnhagen l’avait profondément compris, qu’il l’avait même en mainte occasion éclairé sur sa propre nature. Vraiment, après la conscience d’être Gœthe lui-même, est-il une jouissance plus haute que de recevoir de Gœthe, l’homme placé sur la cime du siècle, un témoignage comme celui-là !
En outre, on parle du GU B las allemand , que Gœthe a publié il y a quatre semaines. Ce livre a été écrit par un ancien domestique. Gœthe Ta retouché d’un bout à l’autre et -l’a accompagné d’une préface très-remarquable. Ce vieillard vigoureux, l’Ali Pacha de notre littérature, a publié une nouvelle partiè de sa biographie. Dès qu’elle sera complète elle offrira un des ouvrages les plus remarquables et, en quelque sorte, une grande épopée du temps. Car cette, autobiographie est en même temps la biographie de l’époque, Gœthe dépeint surtout celle-ci, et montre comment elle a agi sur lui ; au lieu que d’autres auto- biographes , par exemple Rousseau, n’ont en vue que leur chétive subjee* tivité.
OEUVRES 1>E HENRI IIEINE
Mais une autre partie de la biographie de Gœthe ne paraîtra qu’après sa mort, car il y discute toutes ses relations de Weimar, et surtout celles qui ont trait au grand-duc. Ce supplément excitera probablement le plus l’attention publique. Nous aurons bientôt aussi les Mémoires de Byron , mais qui, à ce qu’on dit, contiennent ainsi que ses drames, plus de tableaux psychologiques que d’actions. La préface de ses trois drames nouveaux renferme de très-curieuses paroles sur notre époque et sur les éléments révolutionnaires, dont elle est grosse. On se plaint encore vivement de l’impiété de ses poésies, et le poète lauréat de l’Angleterre, Southey,
nomme Byron et ses acolytes V Ecole satanique, mais
Childe Harold brandit vivement le fouet empoisonné avec lequel il fustige le pauvre lauréat. Une autre autobiographie excite ici un grand intérêt. Ce sont ies Mémoires de Jacques Casanova de Seingall, » publiés par Brockhaus dans une traduction allemande.
L’original français n’est pas encore imprimé, et une certaine obscurité plane sur les destinées du manuscrit. Du reste, il n’est pas permis de douter de son authenticité; 1 a Fragment de Casanova dans tes œuvres du prince Charles de Ligne est un témoi-
LETTRES DE BERLIN
gnage digne de foi, et l’ouvrage lui-même a cet air de vérité, que n’aurait pas un ouvrage fabriqué.
Je n’en recommanderais pas, il est vrai, la lecture à ma bien-aimée, mais je la recommanderais à tous mes amis. Des boudées de sensualité italienne s’élèvent de ce livre, comme d’un foyer ardent. Son héros est un Vénitien plein de sève, de vigueur, d’ardeur, qui est comme lancé par tous les chiens, parcourt tous les pays, se rapproche très-près de tous les hommes les plus distingués, mais beaucoup plus intimement de toutes les femmes. Il n’y a pas une ligne dans ce livre qui s’accorde avec mes sentiments, mais aucune ligne non plus, que je n’eusse lue avec plaisir. La seconde partie est déjà publiée, dit-on, mais on ne peut pas encore l’avoir ici, parce que la censure, à ce que j’ai entendu, a été depuis hier appliquée de nouveau aux ventes de la librairie Brockhaus. — Dans ce moment il y a peu de bonnes choses parues ici dans le domaine des belles-lettres. Fouqué a donné un nouveau roman intitulé La Persécuté. Il en est dans le monde poétique comme du monde musical. Les poètes ne manquent pas, mais les bonnes poésies. Pour l’automne prochain nous devons cependant nous attendre à quelques
tu
bonnes choses. Koechy (ce n’est pas un Berlinois) qui nous a donné, il y a peu de temps, un ouvrage substantiel sur la scène théâtrale, publiera prochainement un Volume de poésies; les échantillons que j’en connais autorisent les plus belles espérances. Il y règne lin sentiment pur, une rare délicatesse, une profondeur intime que nulle amertume ne trouble, en un mot, la vraie poésie. Les talents vraiment dramatiques ti’abondent pas précisément non plus, mais j’attends beaucoup du jeune poète Hechtritz, qui n’est pas Berlinois non plus et qui a écrit plusieurs drames portés aux nues par les connaisseurs. Prochainement on en imprimera un, intitulé Saint - Chrysostôme , et je crois qu’il sera très- remarqué. J’en ai entendu lire des jpassages, dignes du plus grand maître en poésie.
Quant au Moîtrc-Floh de Hoffmann, je vous ai promis de vous en parler dans ma dernière “lettre. L’enquête contre l’auteur a été suspendue. Il est toujours un peu malade. J’ai enfin lu ce roman tant discuté. Je n’y ai trouvé aucune ligne qui se rapportât aux données démagogiques. Le titre du livre me parut d’abord très-inconvenant, et lors de sa mention en société mes joues se couvrirent d’une fou-
LETTRES DE BERLIN
geur virginale ; aussi disais-je toujours en chuchotant : Le roman de Hoffmann, sauf votre respect. Mais dans î’ouvrage de Knigge intitulé Y Art de vivre aveS les hommes (part. 3°, chap. 9°, sur la manière d’en user avec les animaux ; le chap. 20 traite du commerce avec les écrivains), je trouvai un passage qui se rapportait au commerce avec les puces, et où j’ai vu que ces dernières ne sont pas aussi immondes que « certains autres animalcules , » que ce profond connaisseur des hommes et bêtes lui-même ne nomme pas. Cette citation humaniste met Hoffmann à couvert; j'en appelle aussi à la chanson de Méphistophélès :
J1 y avait un jour un roi*
Qui avait une grande puce.
Mais le héros du roman n’est pas une puce, c’est un homme nommé Peregrinus Tyss, qui vit dans un certain état de somnafnbulisme, et se rencontre par hasard avec le souverain des puces, et fait des discours très-divertissants. Le dernier, appelé Mailre- Pucë, est un homme très-sensé, un peu craintif, mais pourtant très-belliqueux, qui porte à ses maigres jambes de grandes bottes d’or avec des éperons de
diamants, comme on peut le voir sur l'enveloppe du livre. Maître Floh est poursuivi par une certaine Dortje Elverdink, qui devait, à ce qu’on dit, représenter la démagogie. Un beau type c’est l’étudiant . George Pepusch, qui n’est au fond que le chardon Zéhérith fleurissant autrefois à Famagusta; il est amoureux de Dortje Elverdijik, qui est, à proprement dire, la princesse Gamalié, fille du roi Sekaki. Les contrastes que le mythe indien forme ainsi avec la vie usuelle ne sont pas aussi piquants dans ce livre que dans le Pot d'or et dans d’autres romans de Hoflrnann, où l’on trouve l’emploi du même coup de théâtre à l’aide de la philosophie de la nature. En général, les sentiments et leurs types, que Hoffmann sait si magnifiquement dépeindre ailleurs, sont traités très-peu sérieusement dans ce livre. Son premier chapitre est divin, les autres sont insupportables. Le livre n’a pas de soutien, pas de point central, pas de cohésion intérieure. Si le relieur en avait arbitrairement entremêlé les feuilles,
'on ne s’en serait certes pas aperçu. La grande allégorie, qui est comme le confluent, le réceptacle général et final, ne m’a pas satisfait. Que d’autres s’y soient amusés ; moi je pense qu’un roman ne doit
LETTRES DE BERLIN
pas être une allégorie. — La sévérité et l'amertume,
avec lesquelles je parle de ce roman, vient précisé-
ment de ce que j’estime et aime tous les ouvrages précédents de Hoffmann. Ils ont rang parmi les * plus curieuses productions de notre époque. Tous portent le cachet de l’extraordinaire. Il n’est personne qui ne prenne le plus vif plaisir à ses Pièces fantastiques . Les Elixirs du diable renferment tout ce que, l’esprit peut inventer de plus terrible, de plus
épouvantable. Combien est faible à côté d’eux le
Moine de Lewis qui traite le même thème? AGœttingue, dit-on, un étudiant est devenu fou à cette lecture. Dans les Pièces nocturnes , l’auteur va au delà de la plus extrême limite de l’horrible et du démoniaque. Le diable lui-même ne saurait écrire des vers aussi diaboliques. Les petites nouvelles, réunies
pour la plupart sous le titre des Frères de Sérapion ,
et au nombre desquelles il faut aussi ranger le Petit
Zachès , ne sont pas aussi terribles; elles renferment
même quelquefois des scènes gracieuses et sereines.
Le Directeur de théâtre est un coquin assez médiocre. Dans V Esprit élémentaire , c’est l’eau qui est l’élément général; d’esprit, il n’y en a point. Mais la
Princesse Brambilla est une créature délicieuse, et s'il
CEUVREi DE HENRI HEINH
est un homme à qui elle ne fasse pas tourner la tête par ses bizarreries, en vérité cet homme-là n’a point de tête. Hoffmann est tout à fait original. Ceux qui
l’appellent imitateur de Jean-Paul, ne comprennent
ni l’un ni i’autre. Les fictions de tous deux ont un
caractère opposé, tin romande Jean-Paiil commence
d’une maniéré très-baroque, très-burlesque, et con- . . « tinue sur ce ton ; mais tout à coup, avant qu on n’y
pense, on voit émerger un monde pur et beau, cir^
conscrit dans la sphère des sentiments, comme une
île de palmiers en fleurs éclairée par les reflets rouges
de la lune, île qui avec toutes ses splendeurs calmes
et parfumées^ va bientôt s’abîmer dans les flots
hideux, stridents et clapotants d’iin humour cen-
trique. Au contraire, f avant-scène des romans de
Hoffmann est ordinairement paisible , fleurie, et souvent pleine de molles émotions ; des êtres bizarres et mystérieux glissent en sautillant devant
vous; on voit aller et venir avec gravité des types qui représentent la piété antique: on reçoit le salut aimable et inattendu d’êtres capricieux et un peu lilliputiens; mais du sein de ce train, délicieux tableau, se dresse en grinçant un masqüe de vieille fmqnrn a u * hideuses contorsions, qui, après avoir
LETTRES DE BERLIN
fait avec une précipitation suspecte ses plus sinistres grimaces, disparaît de nouveau pour laisser reprendre la scène à ses joyeuses petites figures, naguère chassées, lesquelles recommencent leurs plus capricieux bonds, sans pourtant pouvoir nous débarrasser d’un certain sentiment de goût nauséabond, résultat de nos impressions précédentes. — Dans mes prochaines lettres, je parlerai des romans
d’autres écrivains de Berlin. Tous portent le même
. caractère. C’est le caractère des romans allemands en général. On le saisit mieux en les comparant avec les romans d’autres nations, les Français, les Anglais, etc. Oh voit alors combien la position extérieure des auteurs imprime un caractère particulier aux romans d’une nation. L’auteur anglais voyage en équipage de lord ou en équipage d’apotre, enrichi déjà par ses honoraires ou pauvre en core, n’importe il voyage, muet et concentré en lui ; il observe les mœurs, les passions, le train de l’humanité, et dans ses romans se mirent la vie réelle, e monde réel, soiis une forme tantôt sereine (Coldsmith) tantôt sombre (Smollet), mais toujours vraie et fidèle (Fieiding). L’auteur français est toujours dans
la société, jdans la grand# société, quelque? pauvre
et peu titré qu’il soit. Princes et princesses cajolent le copiste de musique Jean-Jacques, et dans les salons de Paris le ministre s’appelle monsieur, et la duchesse madame. De là, dans les romans des Français, ce souffle léger de l’esprit du monde, cette souplesse, cette politesse, cette urbanité qu'on ne gagne que dans le commerce des hommes; de là aussi cette ressemblance des romans français entre eux,
on dirait des enfants de la meme famille, et leur
langue paraît- toujours la meme, précisément parce que c’est celle de la société. Mais le pauvre écrivain allemand retire ordinairement de faibles honoraires et possède rarement une fortune particulière; il n’a donc pas d’argent pour voyager, ou s’il voyage, c’est tard et quand il s’est déjà enfoncé dans une certaine manière. Rarement aussi il possède un état ou un titre qui lui ouvre, comme par grâce, les portes de la société noble, laquelle, chez nous, n’est pas toujours la société polie. Souvent même il manque d’un habit noir qui lui permette de fréquenter la société de la classe moyenne. Pauvre écrivain allemand! Il se renferme dans son galetas solitaire, se bâcle à lui-même un monde, et d§ns une langue qu’il s’est créée d’une façon bizarre, il écrit
LETTRES DE BERLIN 121
des romans où se meuvent des types magnifiques, divins, poétiques enfin, poétiques au suprême degré, mais qui n’existent nulle part. Ce caractère fantastique, tous nos romans le présentent, les bons comme les mauvais, depuis la vieille époque des Spiess, des Cramer, des Vulpius, jusqu’à Arnim, Fouqué, Horn, Holfmann, etc... Or ce caractère du roman a beaucoup influé sur le caractère du peuple, et voilà pourquoi, de toutes les nations de l’univers, nous sommes, nous autres Allemands, les plus accèssibles au mysticisme, aux sociétés seprètes, à la philosophie de la nature, à la démonologie, à l’amour, aux choses absurdes et, — à la poésie !
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LA MORT DU TASSE
Cette pièce, que nous n’avons encore que pàrcou-
rue rapidement, nous a tellement séduit à première lecture, elle nous a causé un plaisir si vif, que nous ne sommes guère en mesure de la juger avec tout le sang-froid nécessaire d’après les règles èt les exigences de la critique dramatique. Nous ne nous
sentons pas capable de déterminer exactement sa valeur intrinsèque en faisant taire nos sentiments personnels, et de relever avec toute la sévérité voulue ses imperfections et ses défauts. Il nous semble, à vrai dire, que nous nous trouvons ici dans le
(i) La mort du Tasw, tragédie en cinq actes de Wilhelm SmeU f Cvbjenee, cbex HQdsseUer, l«2t ,
même cas que certain grognon qui, pendant la plus grosse chaleur du jour, se couche à l’ombre d’un pommier touffu, se rafraîchit avec ses fruits, se plaît à écouter le gazouillement des oiseaux voltigeant de branche en branche, et enfin, vers le
soir, se lève avec humeur et se met à raisonner sur
l’arbre en marmottant entre ses dents : « Quel détestable endroit pour s’y reposer! Ces pommes étaient dure^ comme du bois, les moineaux faisaient un affreux ramage, » etc., etc. Cependant la critique a aussi son bon côté. Il y a, cette année, sur le Parnasse tant d’arbres étranges, qu’il faudrait bien y mettre, comme dans nos jardins botaniques, une petite tablette blanche sur laquelle le promeneur pourrait lire : Sous cet arbre on se repose agréablement, sur celui-ci croissent d’excellents
fruits, dans celui-là chantent les rossignols, ou
bien encore : cet arbre porte des fruits verts, désagréables et vénéneux, sous celui-ci il s’exhale une odeur d’encens qui vous stupéfie, sous celui-là il revient, la nuit, des esprits de vieux chevaliers; dans cet autre chante un charmant oiseau, sous cet autre enfin l’on... s’endort.
Nous avons fait observer ci-dessus que nous
LA MORT DU TASSE
voulions juger la présente tragédie d’après les régies de l’art dramatique. Mais comme sur ces règles nos plus grands esthéticiens ne sont pas d’accord entre eux, comme il y aurait d’ailleurs de l’outrecuidance à prétendre que notre opinion est la seule juste, et que d’autre part nous ne voudrions pas déprécier, sans le savoir, le mérite du poète, en le jugeant d’après nos vues subjectives, nous ne porterons aucun jugement sur ses œuvres sans avoir préalablement indiqué en peu de mots de quels
principes esthétiques nous parlons. En conséquence nous examinerons la présente tragédie au triple
point de vue dramatique, poétique et éthique.
La poésie lyrique est la première et la plus ancienne de toutes. Aussi, chez les peuples comme chez les individus, les premières manifestations poétiques sont du genre lyrique.
Ici les métaphores usuelles *et convenues parais-
sent au poète trop banales et trop froides, il cherche des comparaisons et des images moins ordinaires et plus imposantes pour exprimer d’une manière vivante aussi bien ses sentiments subjectifs que les impressions produites sur sa subjectivité par les objets extérieurs. , ,
Il y a des individus et des peuples entiers qui, en poésie, n’ont jamais dépassé ce genre. Chez les Ufis comme chez les.autres, cela indique une sorte d’ett-
Ffance de l’esprit ou la pauvreté de conception.
>f Mais, dès que le poète a atteint une certaine matu- . * rité d’intelligence, son œil intellectuel pénètre mieux le mouvement intime des objets et des événements extérieurs; son esprit reçoit l’intuition d’ensemble de ce monde externe, et dès lors iTse manifeste chez le poète une tendance nouvelle qui est de représenter sous un aspect poétiquement beau ces objets extérieurs dans leur clarté objective, sans aucun mélange de sentiments ni de Vues subjectifs. Telle est l’origine de la poésie épique et de la poésie dramatique.
Ces deux genres de poésie exigent, comme on le voit, aussi bien l’un que l’autre, certains talents* savoir^ intuition générale de la nature, faculté de sortir de la subjectivité, peinture fidèle et vivante des événements, des situations, des passions, des caractères, etc. Plaçons toutefois ici une observation dont la vérité a été bien souvent confirmée.
C’est que les poètes qui excellent dans l’Un de ces genres sont souvent incapables de rien faire qui
LA MORT DU TASSE 427
vaille dans l’autre; cette observation nous conduit à rechercher si cette incapacité ne proviendrait pas de ce que l’un des deux genres requiert à un degré moindre que l’autre les talents ci-dessus mentionnés, et de ce qu’il y a entre les deux une énorme
différence.
Si nous examinons les procédés du poëte épique et du poëte dramatique, rien ne sera plus facile que de résoudre cette question. Le poëte épique a certainement dans l’esprit l’intuition la plus vive de son sujet, mais il raconte simplement, naturellement; si, dans son récit, il suit la plupart du temps l’ordre successif, il procède aussi par parallélisme, il n’est môme pas rare qu’il intervertisse l’ordre des faits et commence par les derniers, comme, par exemple, lorsqu’il prédit la catastrophe. Il décrit tranquillement le pays, le temps, le costume de ses héros; il les fait parler, il est vrai, mais il raconte leurs jeux de physionomie, leurs mouvements, parfois môme il tire de son propre fond, de sa subjectivité, un éclair qui projette sa lumière rapide sut* le lieu de la scène et les héros de son poème. Cette illumination subjective dont nos deux meilleurs poëmes épiques, l’Odyssée et les Niebelungen, ne
sont pas exempts, et qui fait peut-être partie du' caractère de l'épopée, montre déjà que le talent do sortir complètement de la subjectivité n’est pas nécessaire dans l’épopée au même degré que dans le drame. Dans ce dernier genre ce talent doit être complet. Le drame suppose une scène sur laquelle un personnage ne vient pas se placer pour déclamer le poëme, mais où les héros de la pièce se présentent eux-mêmes, parlent et agissent ensemble* cha- * cun dans son caractère. L’auteur ici n’a besoin que d’écrire ce qu’ils disent et la façon dont ils agissent. Mais malheur au poète qui oublie que ces représentants vivants de ses héros ont le droit de se grouper et de faire des grimaces comme bon leur semble, que le tailleur du théâtre veut de jolis costumes, le peintre de décors de jolis sites, le chef d’orchestre des sentiments voilés, et le lampiste un brillant éclairage. Cela ne peut pas entrer dans la tête d’un poète épique, et, lorsqu’il s’essaie dans le drame, il se lance dans de belles descriptions de paysages, des peintures de caractères et des nuances trop fines. Enfin, le drame ne souffre ni temps d’arrêt, ni parallélisme dans l’action, bien moins encore l’interversion comme dans l’épopée. Le caractère
LA MOUT Dü TASSE • 129
principal du drame est donc une marche en avant de plus en plus vive, un engrenage du dialogue et de l’action.
Nous venons d’esquisser les caractères essentiels
de l’épopée et du drame, et cela suffit pour faire comprendre aisément à tout lecteur pourquoi l’on voit tant de poètes passer avec succès du genre lyrique au genre épique. En effet, ils n’ont pas besoin pour cela de renoncer absolument à leur subjectivité, et en s’esseyant dans la romance, l’élégie, le roman et autres compositions semblables, qui sont un mélange du genre épique et du genre lyrique, ils peuvent s’accoutumer peu à peu à ce dépouillement de la subjectivité ou trouver une transition facile au genre épique pur, tandis que, pour la poésie dramatique, il n’y a aucune forme pareille de transition, et qu’il faut absolument étouffer dans son germe toute velléité subjective. En même temps il est évident que c’est T habitude de s’occuper des descriptions de lieux, de costumes, etc., qui fait que le meilleur poète épique n’est qu’un mauvais dramaturge, et que par conséquent il vaut mieux pour le poète qui veut s’exercer ’dans le drame, passer sans transition du genre lyrique au dramatique.
Nous remarquons avec plaisir que tel est le cas pour l’auteur de la présente tragédie, dont les poésies lyriques nous ont si souvent ravi tant par l’éclat de la forme que par la profondeur et la vivacité du sentiment. Cependant M. Smets a éprouvé lui-même quelles difficultés énormes présente le passage du genre lyrique au genre dramatique, puisque sa première tragédie, qui a précédé le Tasse , a complètement échoué. Mais la façon honorable dont
l’auteur avoue cet échec dans la préface de sa nou-
velle pièce, et la surprise qu’a causée cette dernière
tragédie à ceux qui avaient eu le malheur de lire ta précédente, sont autant de motifs qui nous autorisent à fermer les yeux sur beaucoup de défauts du Tasse , à admirer les progrès rapides de Fauteur, à rendre hommage au talentqu’il a déjà acquis, et à lui montrer à quelque distance la couronne que doivent nécessairement lui assurer de semïàbles efforts. s* La déclaration modeste faite par M. Smets dans la préface du Tasse , nous impose également le devoir de nous abstenir de toute comparaison entre ce drame et le Tasse de Goethe. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l’événement qui sert à ce dernier pour son dénouement a
LA MORT 1>0 TASSE
été également utilisé par notre auteur, c’est-à-dire que le Tasse ivre d’amour embrasse Léonore d’Este. Nous devons faire observer que le fait n’est pas historique. Les principaux biographes du Tasse, aussi bien Serassi que Manso, si nous ne nous trompons, le rejettent. Ce conte ne se trouve que dans Muratori. Nous doutons même qu’il y ait jamais eu d’amour entre le Tasse et la princesse Léonore plus âgée que lui de dix ans. Nous ne pouvons surtout admettre sans réserves l’opinion généralement répandue que le duc Alphonse ait par égoïsme, par peur de voir amoindrir sa propre gloire, fait enfermer le pauvre poète dans l’hôpital des fous. Est-ce donc quelque chose de si inouï, de si incompréhensible, qu’un poète devenu fou? Pourquoi ne f
pas vouloir expliquer raisonnablement cette folie?
Pourquoi ne pas admettre tout au moins que la cause de la réclusion de Tasse fut aussi bien dans le cerveau du poète que dans le cœur du prince? Mais nous aimons mieux nous abstenir de toute confrontation historique, supposer connue la fable de la pièce telle qu’elle est généralement admise, et voir comment notre auteur a traité son sujet.
La première chose que nous remarquons, c’est
qu’ii met en scène une Léonore dont parle Manso, mais dont Serassi nie formellement l’existence. Grâce à cette heureuse addition, la pièce gagne sous le rapport de l’intérêt, de l'intrigue et de la complication dramatique. Cette Léonore n° 3, nommée Léonore de Gisello, est la compagne de la comtesse Léonore de Sanvitale. La pièce débute par un dialogue entre ces deux Léonores dans le parc du château de Ferrare.
Léonore de Gisello avoue quelle aime le Tasse et raconte qu’elle a une preuve que son amour est partagé. La comtesse lui répond que cette preuve — qui consiste en ce que le nom de Léonore est si souvent célébré dans les chants du Tasse — est une preuve très-équivoque, attendu qu’il y a encore deux autres dames de la cour, elle-même et la princesse, qui portent le même nom. 11 serait même vraisemblable, ajoute-t-elle, que les hommages du Tasse s’adressent à la princesse. La comtesse lui rappelle le jour où le Tasse présentant au duc son poème achevé, Ta Jérusalem délivrée :
« La princesse saisit vivement la couronne de laurier qui ornait le marbre de Virgile et la posa sur le front du poète. ' Celui-ci lléchit le genou, et
LA MORT DU TASSE
baissa la tête qu’une princesse couronnait avec amour. Il trembla en cet instant, et, bien qu’il s’inclinat profondément, ses yeux pourtant s’élevèrent vers elle. Je l’ai vu ce regard brûlant et plein de flammes chercher celui de la princesse. Le Tasse ne pouvait pas recevoir de plus grande récompense,* et il n’eût pas échangé contre les mille couronnes de laurier du Capitole celle que, depuis ce jour, il suspendit vaniteusement à sa couche au-dessus de sa tête. Tout cela cause à Alphonse un vif dépit; il y voit un outrage à la majesté de son rang, et autre chose encore dont on n’aime pas à parler. »
La princesse parait, elle raille la comtesse à propos des nombreux hommages prodigués par le Tasse au nom de Léonore. Dans le monologue qui suit, elle laisse voir son amour pour le poète. Celui-ci entre en scène et lui parle à son tour de son amour pour elle.
LA PRINCESSE
« O taisez-vous, Tasse, taisez-vous, de grâce, taisez-
vous pour l’amour de moi ! Je sais tout.
LE TASSE
» Vous ne pouvez pas savoir les tourments que
j’endure et la contrainte que je m’impose lorsque
pour ne pas me trahir ni vous trahir vous-même, je
dissimule mes sentiments et soupire pourvois personnes, m’efforçant de me montrer le même pour chacune d’elles. »
Il tombe dans une profonde rêverie et s’éloigne au moment où le duc s’approche. Celui-ci fait des allusions amères à l’amour de la princesse et du Tasse. La princesse pleure, Alphonse s’éloigne et le Tasse revient, t Vous pleurez, Léonore? » lui dit-jl. Retrouvant alors toute son énergie, il débite à la princesse un sonnet passionné au milieu duquel il se trouble, et enfin, fou d’amour, il l’embrasse,
Entretemps le duc, accompagné du comte Tirabo et de quelques nobles, a paru au fond de la scène, et il s’avance vivement vers le Tasse. Ainsi finit le premier acte.
La princesse, blessée dans son amour, est en proie à une profonde tristesse. La comtesse vient et lui dit :
« Après cettdsurpri.se dans le parc, le duc laissa s’éloigner tranquillement notre poète. Vous le savez, et vous ne pouyiez vous-même expliquer l’at^ titude prise par votre frère* »
LA MORT Î)U TASSE 135
Sur ce, le comte Tirabo vient auprès du Tasse, il le raille en lui témoignant une feinte pitié. LeTasse le frappe...
« Cependant il se ravise, le provoque et met Tépée à la main dans le palais de Ferrare.
« Le comte prétexte, pour refuser de se battre, la majesté du lieu, et il va attendre son adversaire sur le rempart Lenardo. »
Là le Tasse est attaqué traîtreusement par trois mauvais drôles, frères de Tirabo ; il se défend en brave, mais il finit pourtant par être fait prisonnier. On entend les cris de jt)ie du peuple qui célèbre la victoire du Tasse. Le duc paraît, il blesse de nouveau sa sœur par des paroles amères, et la renvoie dans ses appartements. Dans le monologue suivant, il se montre sous son vrai jour :
« Elle part... soit! si je. perds sa faveur, cette perte me vaudra la faveur des autres. Je suis le souverain ici, le maître de la cour, je distribue les dons
et les honneurs, je rassemble généreusement autour de moi un cercle d’artistes pour donner à ma maison plus de gaieté et plus d’éclat qu’à tout le reste de ITtalie. Princes et gentilshommes viennent
de toutes parts admirer ici la beauté des femmes que la renommée a fait connaîtredans tous les pays. Et moi seul, à ma propre cour, je suis le dernier ; on ne m’accorde pas la moindre attention ; on se réchaufle aux rayons de la dignité du prince, on se repose bien à l’ombre de ma grandeur; mais on suit du regard l’éclat d’un feu follet, et l’on soupire en entendant un écho. Ce feu follet, cet écho, c’est le poète que j’ai appelé ici, qui mène une vie oisive au milieu de l’activité générale, qui traite de goût d’assassin le plaisir de la chasse, et, au lieu de regarder la terre sur laquelle il vit, contemple la lune. — Qu’il prenne garde à luit Je l’ai enveloppé gracieusement dans mon manteau ducal; il veut s’en dégager ; mais la queue de ce manteau le fera trébucher et il tombera à mes pieds. »
Le comte Tirabo paraît et indique à Alphonse le moyen de briller de nouveau seul et sans rival. C’est d’éloigner le Tasse. Il faut le mettre en liberté, lui signifier que la princesse s’est détournée de lui, et il s’éloignera de lui-même. — Le Tasse est délivré et se promène dans le jardin. Il entend les accords d’une guitare, et une voix qui module un chant tendre et voluptueux de son Aminta. C’est la
LA MORT DU TASSE
cantatrice Justina; elle veut par ses doux accents attirer le pieux poëte dans les rets de la volupté. Le Tasse l’humilie par quelques paroles sévères, puis, donnant libre cours à ses sentiments, il parle avec aigreur et mépris des grands de la cour et du prince lui-même.
En cè moment paraissent le duc et le comte.
Le Tasse qui a insulté le prince et qui paraît fou est traîné à Sainte-Anne. Fin du deuxième acte.
Jardin àFerrare. Dialogue entre le duc et le comte. Celui-ci dit qu’il faut faire garder étroitement le Tasse. Le prince ne veut que le mettre hors d’état de nuire, surtout à cause de son amour pour la princesse. Celle-ci entre, et prie son frère de relâcher le poëte. . Le duc s’y montre disposé à la condition qu’elle se retirera à Palanto. Elle s’y résigne et charge la comtesse Sanvitale d’avoir soin du Tasse en son absence. Désespoir de la princesse. Fin du troisième acte.
Jardin de l’hôpital Sainte-Anne. Le confesseur de l’hôpital et Léonore de Gisello, cette dernière vêtue en pèlerin. Elle demande au confesseur la permission de parler au Tasse qui est enfermé comme fou.
Entretien exalté entre celui-ci et Léonore; elle lui
dit qu’elle va accomplir un pèlerinage en Terre-
Sainte, et lui donne une clef pour s’échapper par
l’escalier qui conduit au balcon. Le Tasse croit à
l’apparition d’un ange. Le comte Tirabo vient »
trouver le confesseur et lui annonce que le Tasse doit être mis en liberté. Il fait nuit. Balcon de l’appartement du Tasse noii loin du pont jeté sur le fleuve. Léoilore de Gisello, prête à entreprendre son pèlerinage, est assise sur uii banc aü-dessousdu balcbn. La princesse, accompagnée dé sa dame d’honneur, traverse le pont pour se rendre à Palanto. Le Tasse paraît au balcon. Scène déchirante entre lui et la princesse. Celle-ci s’éloigne en chancelant, soutenue par sa dame d’honneur. Léonore de Gisello se lève de son siège; les paroles qu’elle vient d’entendre lui donnent de la force pour entreprendre son long Voyage; elle adresse au Tasse un dernier et tendre adieu, et s’éloigne rapidement.
Le Tasse, dont la voix se perd au loin, lui crie: O arrête, arrête, ange de lumière 1 Les chaînes tombent, et le Tasse est libre.
Il tend les bras vers Léonore qui s’éloigne à grands pas.
Fin dvi
LA MORT DU TASSE 139
Parloir dans le couvent de Saint-Ambroise à Rome.
Le confesseur et Manso, ami de jeunesse du Tasse* Manso vient d’arriver à Rome, et apprend que le Tasse doit être couronné le lendemain au Capitole. Il veut aller le trouver; le confesseur lui fait observer que le Tasse dort dans la chambré voisine, mais qu’il est très-malade et que déjà il a reçu lé viatique et l’extrême-onction. Il lui raconte que le Tasse s’est cchùppé de prison juste le jour où le duc liil rendait la liberté, qu’un pèlerin lui avait donné en secret la clef nécessaire pour s’évader, que cé pèlerin était probablement Léonore de Gisello, mais que le Tasse croit toujours que c’était un envoyé du ciel. Il peint l’état dans lequel il a retrouvé le Tasse : « Dans quel état je le vis alors ! misérablement vêtu, il se traînait à grandpeine dans la rue, exposé à toutes les variations de température qu’amène l’approche du printemps. Après la grêle tombait une pluie tiède; puis le soleil brillait de nouveau à travers les nuages que venait enfin chasser une bisé glaciale. Il allait ainsi tête nue ; ses cheveux en désordre flottaient au gré du vent et il avait enfoncé sur son front la couronne de laurier
uo
maintenant desséchée, parure sacrée dont la princesse Léonore avait un jour orné la chevelure du poète pour sa sainte épopée. »
Le Tasse doit être transporté le jour meme à . Saint-Onuphre, parce que cet endroit est plus rapproché du Capitole. Il paraît tenant à la main la couronne de laurier de la princesse. Il parle comme si son esprit planait déjà dans les sphères célestes,, et il reçoit affectueusement son ami Manso.-Le prieur de Saint-Onuphre et deux moines viennent chercher le Tasse. Une foule de peuple se presse sur leurs pas. Cris de joie et musique. Le Tasse saisi d’enthousiasme parle d’un couronnement céleste, et élevant en l’air le laurier de la Princesse :
« Avec ce laurier, dit-il, j’ai été grand sur terre;
Dans le ciel, le bel ange me couronnera,
Mais cette couronne- ci témoignera de ma gloire terrestre! *
Il remet le laurier entre les mains du confesseur. Abattu et chancelant, il est emmené en triomphe aux sons d’une bruyante musique.
Portique de l’académie de Saint-Onuphre; au milieu la statue de l’Arioste. Au fond, on aperçoit le Capitole. Constantini et le cardinal Cinthio s’avan-
LA MORT DU TASSE
cent. Le premier raconte la mort de la princesse Léonore !
« Un deuil profond régnait alors dans Ferrare, et
les chants du Tasse n’y retentissaient plus. Le Tasse avait disparu, et la princesse était morte. La comtesse Sanvitale me pressa de quitter Ferrare et de me rendre en- toute hâte à Rome pour que la nouvelle de la mort de la princesse n’y arrivât pas avant moi et n’augmentât pas encore les cruelles
douleurs du poète. » ,
Le Tasse est amené en triomphe. Comme il est
sur le point de défaillir, ses guides le déposent sur
une des marches de la statue de l’Artàste. Cris de
joie du peuple qui se précipite vers le portique que
remplissent des cardinaux, des prélats, des nobles
et des officiers. Le Tasse se soulève avec effort.
Constantini est à ses pieds, et dans cette attitude salue son ami glorifié. Le Tasse abaisse les yeux sur lui, et le regardant d’un air effrayé :
« C’est donc vrai, dit-il, ce notait pas un rêve ! Je t’ai déjà vu sur mon chemin. Tes vêtements étaient bordés d’un crêpe noir; j’entendais les cloches sonner le glas funèbre, et ta bouche semblable à celle d’un spectre me disait :
« Torqifato trouvera Léonore... là-haüt! »
Le Tasse s’éteint visiblement, il parle avec extase
de Dieu et de l’amour céleste, s’affaisse et tombe
inanimé sur le piédestal de la statue de son grand rival l’Arioste. Le confesseur prend la couronne de laurier qui lui a été remise et la pose sur la tête sacrée du trépassé. Musique dans le lointain. Le rideau tombe.
D’après les explications que nous avons données au début de^cet^article, nous devons avouer maintenant que l’Uuteur a traité son sujet d’une manière fort peu dramatique. La plupart de ses personnages parlent ^ians le même ton; l’on se croirait presque à un théâtre de marionnettes où le même individu prête sa voix aux différents pantins. Presque tous, s’expriment dans la même langue lyrique. Or, l’auteur étant un poète-lyrique, nous pouvons affirmer qu’il n’a pas réussi à sortir complètement de la subjectivité. Ça et là seulement, surtout quand c’est le Duc qui parle, on remarque un effort dans ce sens. C'est un défaut que n’évite presque aucun lyrique dans ses premiers essais dramatiques. Par contre l’auteur a souvent très-bien réussi à nouer et à animer le dialogue. Ce n’est que de loin en loin
LA MORT DU' TASSE
qu’on trouve certains passages où tout parait glacé et où les demandes et les réponses sont souvent tirées par les cheveu^. La première scène de l’exposition est tout à fait dans cette déplaisante manière française qui consiste a faire converser deux conft- * dents. Quelle différence chez potre grand modèle, Chez Shakspeare, où l’exposition est déjà une action
suffisamment motivée. Dans la tragédie de M. Smets
le progrès continu de l’action manque absolument; on ne l’aperçoit qu’à certains endroits, comme par exemple à la fin du premier et du quatrième acte; à chaque fois l’auteur semble, pour ainsi dire, repartir de nouveau.
Examinons maintenant la valeur poétique de la
Mort du Tasse.
Plus d’un lecteur s’étonnera de nous voir comprendre sous cette rubrique l’effet théâtral. Dans ces derniers temps où la plupart de nos jeunes poètes visent à l’effet théâtral aux dépens du dramatique, on a suffisamment eu occasion de discuter la différence qu’il y a entre les deux. Cette tendance
fâcheuse était dans la nature des choses. Le poète veut impressionner son public, et cette impression est plus facile à produire par lç côté théâtral que
par le côté dramatique d’une pièce. Le Tasse de Goethe se joue tranquillement et sans fracas aucun; tandis que souvent la pièce la plus pitoyable dont le dialogue et l’action sont de bois, et même du plus mauvais bois, mais où une masse de petits pétards éclatent à propos pour produire un effet théâtral, est applaudie par la galerie, admirée par le parterre et accueillie par les loges avec la plus grande faveur.
Nous ne saurions crier trop haut ni trop souvent aux jeunes poètes que plus on remarque dans un drame la recherche de ce genre d’effets, plus ce drame est misérable. Nous reconnaissons toutefois que si l’effet théâtral est amené naturellement ,*s’il est nécessaire, il fait partie des beautés poétiques d’un , drame. C’est ce que nous voyons dans la tragédie qui nous occupe. L’auteur y a employé ce genre de moyens avec beaucoup de sobriété; cependant là où ils se trouvent, et notamment à la fin de la pièce, ils produisent un effet on ne peut plus poétique.
Ce qui surprendra plus encore, c’est que nous mettions au nombre des beautés poétiques d’une pièce l’observation des trois unités dramatiques.
LA MORT DU TASSE
Ub
L’unité d’action est, selon nous, absolument indispensable à la tragédie.- Cependant, comme nous le verrons tout à l’heure, il y a un genre dramatique où le défaut d’unité d’action peut être excusé. Quant aux unités de temps et de lieu, nous recommandons instamment qu’on les observe, non parce qu’elles sont absolument indispensables dans un drame, mais parce qu’elles en deviennent un des plus beaux ornements, et lui impriment, pour ainsi
dire, le sceau de la suprême perfection. Si pourtant cet ornement devait être acheté au prix de plus grandes beautés poétiques, nous préférerions nous en passer. Il n’est donc rien de plus ridicule que d’observer d’une façon étroite et rigoureuse ces deux unités, de même que de les rejeter sans raison. Notre auteur n’a observé, lui, aucune des trois .unités.
D’après ce que nous avons dit plus haut, nous ne .
lui reprocherons que le manque d’unité d’action ; et
encore croyons-nous lui trouver pour cela même
une excuse. Nous divisons les tragédies en trois
genres, celles où le but principal du poète est de
dérouler sous nos yeux un événement remarquable;
celles où il veut nous montrer le jeu de passions dé-
U6 UtUMtES Dli HENRI Ht tNË
terminées, et celles où il cherche à nous peindre d’une manière vivante certains caractères. Les deux premiers buts étaient ceux que se proposaient les poètes grecs. Le plus souvent il s’agissait pour eux de développer des actions et des passions Ils pouvaient aisément se dispenser de peindre les caractères, attendu que leurs héros étaient, pour la
plupart, des personnages connus, des dieux, des demi-dieux et autres caractères parfaitement fixés. Cela tenait à l’origine même de leur théâtre. Les prêtres et les poètes épiques avaient dès longtemps
dessiné pour l’auteur dramatique les contours des
caractères de ses héros. Il n’en est pas ainsi pour
notre théâtre moderne. La peinture des caractères y
forme l’objet principal. Celà ne tiendrait-il pas , ♦
aussi à l’origine de notre théâtre, si nous admettons qu’il est sorti principalement des farces de carnaval? Là l’objet principal était de représenter sous des couleurs vives, souvent même chargées, des caractères déterminés, et non pas une action, encore bien moins une passion.
C’est chez le grand William Shakspeare que nous trouvons réunis pour la première fois les trois genres énumérés ci-dessus. Il peut donc être consi-
t A MüftT DU TASSE
ut
déré comme le fondateur du théâtre moderne, et' il reste notre grand, notre inimitable modèle. Jean- Gotthold-Ephraïm Lessing qui, à l’esprit le plus lucide joignait le plus noble cœur, fut le premier en Allemagne qui, mêlant dans ses drames avec un art parfait çt dans d’excellentes proportions les peintures d’actions, de passions et de caractères, les fondit en un tout unique. Les choses en restèrent là jusqu’à ces derniers temps où plusieurs poètes commencèrent à faire de ces trois objets de la peinture
dramatique, non plus ensemble mais séparément, le
but principal de leurs tragédies. Gœthe le premier donna le signal des simples peintures de caractères, de même que de la peinture des caractères d’une certaine classe d’hommes, c’est à dire des artistes. Son Tasse fut suivi du Coirège d’Oehlenschlaeger, et celui-ci d’un grand nombre de tragédies du même genre. Le Tasse de notre auteur appartient également à cette catégorie, nous pouvons donc aisément excuser dans cette tragédie l’absence d’unité d’action, et nous allons examiner si les peintures de caractères, et incidemment celles des passions, sont fidèles et vraies.
Le caractère du personnage principal est parfait
et très-bien soutenu. Une heureuse circonstance parait être venue ici en aide à l’auteur. Le Tasse en effet est un poète, souvent lyrique, toujours religieux et enthousiaste. Notre auteur, qui est également tout cela, pouvait donc déployer son individualité tout entière et donner au caractère de son héros une vérité surprenante. C’est ce qu’il y a de plus beau et de meilleur dans toute la tragédie. Le caractère de la princesse est un peu moins réussi; il est trop mou, trop flottant, il manque de consistance. La comtesse Sanvitale est traitée par l’auteur avec indifférence; à peine laisse-t-il entrevoir sa bienveillance pour le Tasse. Le duc, dans plusieurs scènes, est peint avec beaucoup de vérité, mais il se contredit souvent. Ainsi, par exemple, à la fin du second acte il fait enfermer le Tasse afin qu’il ne blasphème plus son nom, et, dans la première scène du troisième acte, il dit que c’est pour prévenir les fâcheuses conséquences de la liaison amoureuse du Tasse avec sa sœur. Le comte Tirabo n’est pas seulement un homme pitoyable, mais c’est encore un homme inconséquent, ce que ne voulait pas le poète. Léonore de Gisello est une gentille petite cloche du soir qui, au milieu de cette confu-
LA MORT DU TASSE . 149
sion, fait entendre sa voix douce et mystérieuse dont les sons vont s’affaiblissant sans cesse.
Le style de Fauteur est élevé, splendide. Quoi de plus parfait, par exemple, de plus saisissant, de plus entraînant que la scène de nuit entre la princesse et le Tasse? Ces accents si suaves et si mélancoliques, empreints d’une douce tendresse, nous transportent malgré nous dans le monde fantastique de la poésie, notre cœur saigne par de profondes et secrètes blessures; mais c’est pour nous une douleur délicieuse et chaque goutte de sang fait éclore une rose aux couleurs éclatantes.
, * LE TASSE
La nuit me regarde avec ses milliers d’yeux, et un doute me saisit : veut-elle m’éclairer, ou m’épier peut-être? Est-ce pour que mon corps s’abandonne au sommeil qu’elle s’est faite si belle et que la rosée sème ses perles?
LA PRINCESSE
Qu’entends-je? Quels sont ces accents qui semblent descendre du ciel et vouloir pénétrer jusqu’au
fond de mon cœur?