LETTRE TROISIÈME
Berlin, 7 juin 1S22
Je viens de remettre mon habit de gala, pantalon de soie noire, bas idem, et je vous annonce de la manière la plus solennelle :
Le sérénissime mariage de Son Altesse Royale la princesse Alexandrine avec Son Altesse Royale le grand-duc héritier de Mecklenbourg-Schwerin.
Quant aux cérémonies nuptiales, vous en avez déjà certainement lu vous-même la description détaillée dans la Gazette de Voss ou \e Journal de Spener , et ce que j’ai à dire là-dessus sera, par conséquent, très-court. Mais il y a encore une autre raison importante, pour laquelle j en parlerai fort peu, c’est que je n’en ai vu que très-peu de chose, en effet. Comme je rapporte souvent plutôt l’esprit de la
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chose que le détail même, peu m’importe. Je ne m’étais pas non plus assez préparé à recueillir tous les faits. Depuis très-longtemps déjà, il est vrai, la cérémonie des- noces de ces Altesses avait été fixée au 25; mais on entendait dire sans cesse qu’elle serait ajournée, et, en effet, le vendredi 24, je n’osais
pas encore croire que la fête aurait lieu le lendemain. Et beaucoup d’autres pensèrent de même. Le samedi matin, les rues n’étaient guère animées. On lisait seulement sur les figures une précipitation mystérieuse et l'attente inquiète de quelque chose de particulier. Des valets en course, des coiffeurs, des boîtes, des marchandes de mode, etc... Le temps était beau, pas trop lourd ; mais les hommes étaient couverts de sueur. Vers six heures, commença le roulement des voitures.
Je ne suis ni noble, ni haut fonctionnaire, ni officier; par conséquent je ne suis pas admis à la cour, et je n’ai pu assister à la bénédiction nuptiale dans le château lui-même. Cependant, je suis allé jusqu’à la cour du château, pour avoir au moins le coup d’œil de tout le personnel qui y était rassemblé. Jamais je n’ai vu, réunis sur un seul point, tant d’équipages magnifiques. Les valets avaient endossé leurs plus
Vielles livrées : dans leurs surtout* à longues jupes et à couleurs claires et voyantes, avec des culottes courtes et des bas blancs, ils ressemblaient à des tulipes de Hollande. Beaucoup d'entre eux portaient plus d’or et d’argent sur le corps que tout le personnel de la maison du président des États-Unis de l'Amérique du Nord. Mais le prix appartenait sans conteste au cocher du duc de Cumberland. Vraiment. voir parader sur son siège cette fleur des cochers* cela vaut seul un voyage à Berlin. Qu'est Salomon dans son faste royal, qu'est Ahroün-aî- Raschid dans son costume de calife, et même qu'est l’éléphant triomphal dans V Olympia , en comparaison de la magnificence de ce cocher magnifique? Dans les jours moins solennels, il est déjà passablement imposant par la raideur pimpante de sa personne, qui 11e ressemble pas mal à une tour de porcelaine chinoise, par les mouvements uniformes de sa tête poudrée qui se berce comme un balancier d’horloge, avec sa queue lourde et épaisse sous son petit chapeau magique triangulaire, ainsi que par la curieuse mobilité de ses bras dans la direction de ses chevaux; mais aujourd’hui il portait un habit cramoisi, moitié frac, moitié surtout, culotte de la
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même couleur, le tout brodé de larges galons d or. Sa tête presque vénérable, couverte de poudre d une blancheur éblouissante et ornée d’une bourse à cheveux noire, démesurément longue, était couverte d’un bonnet de velours noir avec longue visière. Tout à fait de même étaient habillés les quatre valets debout sur le derrière de la voiture, lesquels, en se tenant fraternellement enlacés, pour mieux se maintenir, montraient au public, muet d’ébahissement, quatre bourses à cheveux vacillantes. Quant à lui, chef des valets, il portait sur son front la dignité naturelle du dominateur, il dirigeait le carrosse de gala attelé de six chevaux ; d’une main ferme, il tenait les rênes :
Et d’un rapide élan s’envolaient les coursiers.
Il y avait une presse horrible dans la cour du Château. Il faut bien le dire, les Berlinoises ne sont pas curieuses. Les plus fluettes jeunes filles me donnèrent dans les reins des coups que je sens encore aujourd’hui. Fort heureusement pour moi, je ne suis pas une femme enceinte. Écrasé des uns, écrasant les autres, je m’échappai de cette presse et arrivai heureusement jusqu’au portail du château.
Si
L’ofticier de police, tout en repoussant les autres, me laissa passer par«e que je portais un habit noir et qu’il voyait bien à mon air que les fenêtres de mon logement doivent être garnies de rideaux en soie rouge. Je pus dès lors très-bien voir les nobles seigneurs et dames descendre des carrosses, et je m’amusai infiniment à examiner les nobles costumes de cour, ainsi que les figures de leurs personnages élevés. Pour décrire les premiers, il me manque le génie du tailleur; des considérations dejpolice urbaine ne me permettent pas de peindre les autres. Deux jolies Berlinoises, debout à côté de moi, admivaient avec enthousiasme les beaux diamants, les broderies d’or, les Heurs, les gazes, les ratines, les longues queues et coiffures. Moi, de mon côté, j’admirais encore davantage les beaux yeux de ces belles admiratrices, et je devins de mauvaise humeur lorsque, par derrière, quelqu’un me frappa amicalement sur les épaules, et que je vis briller à mes yeux la petite face joufïlue du musicien de la chapelle. Il était tout particulièrement agité et sautillait comme une rainette.
— Carmimo , me dit-il, voyez-vous là-bas cette belle comtesse? Taille de cyprès, boucles de che-
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veux couleur de jacinthe; sa bouche esta la fois une rose et un rossignol ; toute sa personne est une fleur pressée entre deux feuilles de papier brouillard; voyez-la pressée entre ses deux tantes grises. Monsieur son époux, qui se nourrit de fleurs comme celle-là au lieu de chardons, pour nous faire croire qu’il n’est pas un âne, a été obligé aujourd’hui de restera la maison; car, souffrant d’un rhume, il est étendu sur le canapé, où j’ai dû l’entretenir; nous avons causé pendant deux heures de la nouvelle liturgie, si bien que ma langue s’est, à la lettre, desséchée à force de bavarder, et que mes lèvres me font mal à force de sourire.
A ces paroles, les coins de la bouche du musicien se contractèrent en un sourire aigre-doux, qu’il fit disparaître en passant dessus sa petite langue, et tout à coup il s’écria : La liturgie ! la liturgie î sur les ailes de l’Aigle noire de troisième classe, elle volera de clocher en clocher jusqu à la tour de Notre-Dame î Mais parlons de quelque chose de sensé. — Regardez ces deux messieurs pimpants, dont la voiture vient d’avancer; l’un à la petite figure écrasée et comme confite, avec la fine tète aux pensées molles et sans consistance, au gilet brodé de diverses couleurs.
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avec épée de gala battant sur ses petites jambes, recouvertes de soie blanche, et qui voudraient toujours sauter; et cela parlotte français, et quand on traduit ce français en allemand, ce ne sont que des bêtises. — Par contre, voyez l’autre, le grand à la moustache, le Titan qui voudrait donner l’assaut à tous les ciels de lits ! Je parie qu’il a autant d’esprit que l’Apollon du Belvédère.
Maudit parleur ! Pour faire changer le cours de ses pensées, je lui indiquai mon barbier, placé en face de nous et qui avait endossé son nouvel habit fait à l’antique mode nationale. La figure du musicien devint d’un rouge cerise, et il dit en grinçant les dents : O saint Marat! un pareil gueux veut faire le héros de la liberté! 0 Danton ! Collot d’Herbois ! Robespierre!... En vain je fredonnai la chanson :
C’est un ferme burg, ô mon Dieuî Que le burg de Spandau.
Peine perdue ! je n’avais fait qu’empirer la situation! L’homme s’enferra aussitôt dans ses vieilles histoires révolutionnaires, et ne parla plus que de guillotine, de lanternes, de septembrisades, jusqu’à ce que, par bonheur, je me rappelai sa ridicule peur
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de la poudre, et lui dis : Savez-vous que dans le Lustgarteh on va tirer douze coups cle cation? A peine eüs-je prononcé ces mots, que le musicien disparut.
J’essuyai la sueur froide de mon visage, dès que
je fus débarrassé de ce drôle, je regardai encore les
dernières personnes qui descendaient des voitures, je fis à mes belles voisines un salut accompagné d’un sourire, et me rendis au Litstcjarien. On y avait planté, en effet* douze canons qui devaient être tirés trois fois, au moment où les fiancés royaux échangeraient les anneaux. À une fenêtre du château se tenait l’oflicier qui devait donner aux artilleurs du jardin le signal de tirer. Une foule d’hommes s’y étaient rassemblés. On lisait sur leurs visages des pensées étranges et presque contradictoires.
C’est un des plus beaux traits du caractère des Berlinois, qu’ils ont un amour indescriptible pour le roi et la famille royale. Les princes et princesses sont ici un des principaux sujets d’entretien dans les plus pauvres maisons bourgeoises. Un vrai Berlinois n’emploie jamais d’autres termes que ceux-ci ! Nofre Charlotte , notre A lexandrine , notre prince "
Charles ... Le Berlinois s'associe, pour ainsi dire, dans ses pensées, à la famille royale, dont il regarde tous les membres comme de vieux amis; il connaît
le caractère particulier de chacun d’eux, et il est
toujours charmé d’apercevoir en lui de nouvelles qualités dignes de louanges. Ainsi, les Berlinois savent que le prince royal possède l’esprit des reparties, et c’est pourquoi chaque bon mot fait aussitôt son tour de ville sous le nom du prince royal ; de sorte qu’on attribue à un seul Hercule et à une seule massue de bons mots les exploits spirituels de tous les autres Hercules.
Vous pouvez donc vous faire une idée du grand amour que le peuple voue ici à la belle et brillante Alexandrine, et, par cet amour, vous pouvez aussi expliquer les sentiments contradictoires peints sur les figures des Berlinois, lorsque, dans une curieuse attente, ils regardaient les hautes fenêtres du château, où l’on célébra le mariage de notre Alexandrine. Ils n’osèrent pas se montrer de mauvaise humeur, car c’était le jour d’honneur de la princesse bien-aimée ; mais ils ne purent pas non plus se réjouir de très-bon. cœur, car c’était le jour où ils devaient la perdre. A côté de moi, se tenait une
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vieille mère, sur la figure de laquelle on pouvait lire : « A présent, je l’ai mariée, il est vrai, mais elle va me quitter. » La figure de ma jeune voisine exprimait la pensée î « Comme duchesse de Mecklenbourg, elle n’est pourtant pas aussi haut placée qu’elle l’était ici comme reine de tous les cœurs. »
Des lèvres rouges d’une jolie brune, je croyais en-
tendre tomber ces paroles. « Ah ! que ne suis-je au même point, moi aussi ! »
Tout à coup, les canons tonnèrent, les dames tressaillirent, les cloches sonnèrent, des nuages de poussière et de vapeur s’élevèrent, les langues de la foule s’agitèrent, les gens rentrèrent chez eux au grand trot, et le soleil se coucha, rouge de sang, derrière Monbijou.
Il n’y eut pas trop de tapage aux fêtes du mariage. Le lendemain matin, après la bénédiction nuptiale, Leurs Altesses, les nouveaux mariés, assistèrent au service dans l’église du Dôme. Ils étaient dans le carrosse doré attelé de huit chevaux, dans le carrosse aux grands carreaux de, vitre , tandis qu’une foule immense les voyait passer avec des regards de curiosité. Si je ne me trompe pas, les valets déjà décrits plus haut ne portaient pas de
bourse de cheveux ce jour-là. Le soir, il y eut cérémonie des félicitatious à la cour, puis bal dans la salle Blanche, où l’on dansa principalement des polonaises. Le 27, grand dîner dans la salle des Chevaliers, et le soir, les Altesses et Majestés se rendirent à l’Opéra, où Ton représentait l’opérette, composée expressément pour cette fête par Spontini : Nurmahal , ou la Fête des Roses, à Cachemire.
La plupart des personnes eurent beaucoup de peine »
à obtenir des billets pour cette représentation. On m’en donna un, mais je n’y allai pas. J’aurais dû y aller, dites-vous, pour pouvoir vous en faire mon rapport; mais croyez-vous que je doive sacrifier ma personne à ma correspondance ? Je pense encore avec terreur à XOlympie, que j’ai été obligé d’entendre encore une fois, tout récemment, pour une raison particulière, et dont je suis sorti les membres brisés. Je suis allé chez le musicien de la chapelle pour lui demander ce qu’il pensait de l’opérette. Il me répondit : « Ce qu’il y a de mieux, c’est qu’on n'y tire pas de coups de fusil. » Cependant je ne puis pas me fier au musicien ; car, d’abord, il est compositeur aussi, et il se croit supérieur à Spontini; ensuite on lui a fait croire que ce dernier voulait
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écrire un opéra où les canons joueraient un rôle indispensable. Mais, en général, on ne dit pas beaucoup de bien de la Nurmahal. En tout cas, ce ne doit pas être un chef-d’œuvre. Spontini y a cousu beaucoup de lambeaux de ses opéras précédents. C’est grâce à eux que la Nurmahal renferme d’excellents passages, il est vrai, mais ce n’est au fond qu’un ensemble de pièces rapportées : on n’y trouve pas cette unité, mérite principal des autres opéras de Spontini. — Leurs Altesses, les nouveaux mariés ont été reçus généralement avec des cris de jubilation. Les accessoires et apparats de cette pièce sont, dit-on, d’un faste incomparable. Le peintre de décorations et le tailleur de théâtre se sont surpassés eux-mêmes. Le régisseur dramatique a fait les vers, il faut donc qu’ils soient bons. Aucun éléphant n’y a paru. Le Moniteur officiel du 4 juin, réprimande un article de la Gazette de Magdebourg , où il aurait été dit que deux éléphants paraîtraient dans la nouvelle opérette, et il ajoute avec une tournure facétieuse à la Shakespeare : « On prétend que ces deux éléphants sont encore à Magdebourg. » Si la Gazette de Magdebourg a puisé cette nouvelle dans ma seconde lettre, je regrette avec une profonde douleur d’avoir
été assez malheureux pour attirer sur elle cette foudre spirituelle. Je me rétracte avec tant d’humilité et de tristesse, que le Moniteur officiel versera des larmes d’émotion. Du reste, je déclare, une fois pour toutes, que je suis prêt à rétracter tout ce qu’on me demande; seulement, que cela ne me coûte pas trop de peine. J’avais, en effet, entendu dire que deux éléphants paraîtraient dans la Fête des Jlosibes; on m’assura ensuite que ce seraient deux chameaux ; plus, tard ce devait être deux étudiants, et enfin des anges d’innocence.
Le 28, il y eut redoute gratuite. Dès huit heures et demie, les masques se firent conduire vers la salle de l’Opéra. — Dans ma dernière lettre, j’ai décrit une redoute de Berlin. Les seules différences entre celleci et les autres, c’est qu’aucun domino noir n’y était admis, que tous les masques présents étaient en souliers, qu’à une heure on avait le droit de se démasquer dans la salle, et que les billets d’entrée, ainsi que les rafraîchissements, étaient donnés gratis. Ce dernier point me paraît avoir été le principal. Je porte dans mon cœur la ferme conviction que les Berlinois sont des modèles de civilisation et de mœurs polies, et qu’ils ont raison de mépriser les manières rustiques
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de mes compatriotes; en outre, je me suis convaincu, à beaucoup d occasions, que le plus pauvre Berlinois a poussé très-loin l’art de supporter honnêtement la faim, et qu’il sait, avec une habileté consommée, étouffer les cris de son estomac, sous les formes des plus parfaites convenances. Autrement j'aurais pu concevoir de ces messieurs une opinion défavorable en les voyant se serrer autour des buffets, se verser verre sur verre dans le gosier, se bourrer l’estomac de gâteaux, et tout cela avec une voracité si disgracieuse, avec une constance si héroïque, qu'il était presque impossible à un homme ordinaire de percer cette phalange de goinfres de buffet, et, par la chaleur qui régnait dans la salle, de se
rafraîchir la langue avec un verre de limonade. Le roi et toute la cour assistaient à cette redoute. La vue des nouveaux mariés charmait tous les assistants. L’épouse brillait plus encore par son amabilité que par sa splendide parure de diamants. Notre roi portait un domino bleu foncé. Les princes avaient pour la
plupart d’antiques costumes espagnols ou celui de
chevalier.
Je vous ai depuis longtemps averti que c’est un caprice seul, et non l’ ancienneté, qui décide de
l’ordre dans lequel je vous raconte les événements de Berlin. Si j’avais voulu suivre l'ordre des temps il m’aurait fallu commencer ma lettre par le jubilé ’ du conseiller intime, M. Heim. Les journaux vous auront suffisamment appris comment on a fêté ici cet éminent médecin. On en parla à Berlin pendant deux jours entiers, et cela veut dire beaucoup. Partout on entendait raconter 'des anecdotes de la vie de Heim, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de très-divertissantes. La plus drôle, à mon avis, c’est la manière dont il mystifia son cocher, qui lui avait déclaré, un jour, qu’ayant déjà trop longtemps promené Heim en voiture, il souhaitait maintenant de devenir médecin lui-même et apprendre l’art de guérir: Plusieurs autres jubilés demi-séculaires eurent lieu à la même époque, et, chez Jagor. les bouchons des bouteilles de champagne sautaient en masse. En général, les gens, avant qu’op y pense, se trouvent ici avoir rempli une carrière de service de cinquante
ans. C’est le fait du climat. — Même une domestique
a fêté un jubilé, et, dans l' Elégant, on peut lire comment cette servante jubilaire a été célébrée et chantée. II y a jusqu à une matrone de la ruede V Innocence , à ce qu’on m’a dit hier, qui a célébré son jubilé. Elle
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a été couronnée de roses et de lis-; un adolescent sentimental, porte-épée dans l’armée, lui a présenté
un sonnet bien ronflant, tout à fait dans l'esprit de la poésie jubilaire ordinaire, où s’entrelacaient les rimes jour, amour , caresse , tendresse , et où douze vierges chantèrent :
O loi, ma bonne épée, attachée à mes lianes, Pourquoi lancer ainsi des feux étincelants ?
Vous voyez, les poésies de Théodore Kœrner se chantent toujours. Ce n’est pas, il est vrai, dans les sphères du bon goût, car on y est déjà convenu à voix haute qu’il était fort heureux que les Français, en 1814, n’aient pas compris l’allemand et n’aient pu lire ces vers fades, niais, plats, sans poésie, qui nous enthousiasmaient tant, nous autres bons Allemands. Mais ces vers de la guerre de délivrance sont encore souvent déclamés et chantés dans ces petites réunions sentimentales, où l’on se chauffe en hiver auprès du feu de paille innocent qui pétillé dans ces chants patriotiques ; et comme le vieux cheval blanc du grand Frédéric se cabrait dans une nouvelle fougue juvénile et faisait toute la manœuvre, dès qu’il entendait une trompette, de meme les
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sentiments de mainte Berlinoise montent au sublime quand elle entend une chanson de Kœrner; elle pose la main gracieusement sur son sein, pousse un soupir de volupté du plus profond de son cœur, se lève courageusement comme Jeanne de Montfaucon, et s’écrie : « Je suis une vierge allemande. »
Je m’aperçois, mon cher, que vous me regardez un peu de travers, à cause du ton amer et moqueur avec lequel je parle quelquefois des choses qui sont chères à d’autres personnes, et avec raison ; mais je
ne puis faire autrement. Mon âme est trop ardem-
ment amoureuse de la vraie liberté, pour que je ne sois pas pris de dépit en voyant dans leur pauvreté et dans leur insignifiance nos mirmidons hâbleurs, héros lilliputiens de la liberté. Dans mon âme, l’amour de l'Allemagne et la vénération de la magnificence allemande est trop vivace, pour que je puisse mêler ma voix au bavardage insensé de ces hommes de rien, qui font étalage de sentiments teutons, et souvent je me sens comme une démangeaison convulsive d’arracher d’une main hardie aux suppôts du vieux mensonge l’auréole qui entoure leur tête, et de tirer la peau du lion même, — parce que je suppose qu’elle recouvre un âne.
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Du théâtre, je vous écrirai peu de choses, cette fois comme la dernière. Le comique Walter a eu ici quelques succès; quant à moi, je ne goûte pas son humour. Par contre, j’ai été vraiment ravi de Lebrun, de Hambourg, qui, il y a quelque temps, joua ici quelques rôles de bénéficiaire; c’est un de nos meilleurs comiques allemands, inimitable dans les rôles gais; aussi mérite-t-il entièrement l’approbation que lui accordaient ici tous les connaisseurs. Charles-Auguste Lebrun est tout à fait né pour le métier d’acteur; la nature l’a pleinement doué de tous les talents nécessaires à cette carrière, et l’art les a perfectionnés.
Mais que dirai-je de madame Hermann, qui ensorcelle tous les Berlinois, jusqu’aux rédacteurs critiques ? Quels miracles fait une belle figure î C’est un bonheur pour moi d’être myope, sans cela cette Circé m’aurait changé en animal grisou, aussi bien qu’un de mes amis. Ce malheureux a maintenant de si longues oreilles, que l’une sort au dehors dans la Gazette de Foss, et l’autre dans celle de Haude et Spener . Cette dame a déjà rendu fous quelques jeunes gens; l’un d’eux est aujourd’hui hydrophobe
et ne fait plus de vers. Quiconque peut approcher de
cette belle personne, se sent heureux. Un lycéen lui a voué un amour platonique, et lui a envoyé un échantillon calligraphique de sa main. Le mari de madame Hermann est acteur aussi ; il brillait comme du canevas dans la comédie intitulée : Cabillaud et Plader. La bonne dame doit être incommodée des nombreuses visites de ses admirateurs. On raconte qu’un homme malade, logé à côté d’elle, fut tellement importuné par tous ces visiteurs qui, à chaque moment, ouvraient sa porte en lui demandant si cétait là que demeurait madame Hermann, qu’il fit enfin écrire sur la porte de son appartement : « Madame Hermann ne loge pas ici \ »
On a même mis la belle dame en fonte de fer, et on vend de petites médailles de fer avec son efligie. Je vous le dis, l’enthousiasme pour madame Hermann est épidémique comme une épizootie. Pendant que j’écris ces lignes, j’en ressens moi-même l’influence. Je sens encore tinter dans mes oreilles les paroles d’extase avec lesquelles un vieux grisou parlait d'elle hier. Homère n’a pu nous faire une plus vive peinture de la beauté d'Hélène qu'en montrant les vieillards saisis de ravissement à sa vue. Beaucoup de médecins lui font également la cour, de sorte
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qu’on nomme ici la belle dame plaisamment la Venu» de s médecins.
Mais pourquoi en conter si long? Vous avez certes lu attentivement nos articles de critique théâtrale et vous y avez- remarqué un certain rhythme convenu, qui est celui de l’Ode de Sapho à Vénus. Oui, c’est une Vénus, ou, comme le disait un commerçant d’Altona, une Vénusine. Seul, le maudit compositeur d’imprimerie lance quelquefois un aiguillon de guêpe dans la coupe de miel d’Hymète, consacrée à notre déesse par le dévot critique. En guise d’interprétation, la Feuille des intelligences littéraires (titre assez ironique) corrige ainsi une faute d’impression : « Dans l’article critique sur le jeu théâtral de madame Hermann, dans le n° 63 de la Gazette de Spener * du 25 mai, ligne 26, au lieu de :
léger jeu d' amour , il faut lire : léger jeu de mine. Hier, *
la belle dame joua dans la nouvelle comédie de
Clauren : La fiancée du Mexique. Dans cette pièce, on se sent très-agréablement bercé comme dans un conte bleu par une gaîté facile et originale, avec laquelle doivent sympathiser tous les amis de la joie naïve. Aussi cette pièce a-t-elle plu à beaucoup de monde; en général tout ce qui sort de la plume de
cet écrivain a ici un immense succès. Ses écrits ont beaucoup d'adversaires, mais on en fait toujours.de nouvelles éditions.
Sur la place d’Alexandre, on a érigé un théâtre populaire. Un certain M. Cerf, qui en avait obtenu le privilège, y a renoncé, et reçoit maintenant en échange une somme de 3,000 thalers par an. L’ancien acteur Bethmann s’est alors chargé de la direction. On a offert au professeur Gubitz la direction de lai partie poétique de ce théâtre. Il serait à désirer qu’il se chargeât de cette affaire, car il connaît trèsexactement la scène et son économie ; il est célèbre à la fois comme poète dramatique et comme critique, il est maître dans les arts du dessin, et par cette multiplicité de connaissances, il réunit en lui tout ce qui est nécessaire pour une telle direction ; mais on doute qu’il l’accepte, car la rédaction du Sociétaire , à laquelle il s’est voué corps et âme, l’occupe trop. Cette dernière feuille, tirée à un grand nombre d’exemplaires (plus de quinze cents, je crois), est suivie avec un intérêt excessif ; on peut
bien l’appeler la meilleure et la plus substantielle de toute l’Allemagne. Gubitz la rédige avec un zèle et une conscience plus que scrupuleuse, car, dans son
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amour pour la correction et la décence, il devient presque trop sévère. N’allez pas toutefois le prendre pour un pédant. C’est un homme dans ses meilleures années, franc, joyeux, heureux de vivre, enthousiaste de tout ce qui est beau, noble ; toute sa personne respire cet esprit jovial et anacréontique, qui est le signe caractéristique de ses poésies.
Nous avons ici depuis peu une nouvelle feuille hebdomadaire destinée aux sphères populaires et rédigée par le lieutenant Leithold, qui vient de publier son Voyage au Brésil^ elle porte ce titre, Curiosités et Raretés , avec une épigraphe des plus naïves. J.’ Observateur sur la Sprée et le Messager de la Marche sont ici les meilleures feuilles populaires. Cette dernière est plutôt pour la classe instruite. J’y trouvai avec étonnement une nouvelle réimpression d’une partie de ma seconde lettre, d’après l’ Indicateur. Je suis très-sensible à cet honneur et à l’éloge qui s’y trouve joint, mais cela m’aurait presque attiré un grand malheur, si la censure de Berlin, dans sa galanterie, n’avait pas effacé tout ce que j’avais dit des Berlinoises. Si ces anges avaient lu les passages rayés, les corbeilles de Heurs m’auraient volé à la
tête par soixantaines. Mais, dans ce cas même, je ne
nie serais pas réfugié sur le Pont-aux-Ghiens; la belle demoiselle Fortune m’a depuis longtemps donné une
si grande corbeille de fer, que je pourrais à peine la remplir avec les petites corbeilles des citadines de la Sprée.
On montre en ce moment sous les Tilleuls, n° 24,
pour la somme de huit gros , un serpent d’une espèce très-rare. Je vous fais savoir, à cette occasion, que
c’est précisément l’endroit où je viens d établir ma
nouvelle demeure. Blondin, avec sa troupe, donne toujours devant la porte de Brandebourg, ses charmantes représentations équestres, tant aimées de la foule. On y voit Christophe Colombe abordant à Otahïti. — Bosco a enfin terminé aussi ses avant-dernières et dernières représentations, y compris les finales et celles qu’il a données pour les pauvres. On dit qu’il imitait Boucher, mais ce n’est pas vrai ; Boucher, au contraire, a imité Bosco le jongleur. Les statues de Bülow et de Scharnhorst seront pla-
cées c.es jours-ci aux deux côtés des nouvelles Grand’Gardes. Elles sont maintenant exposées dans l’atelier de Rauch. C’est là que je les ai examinées il y a déjà un certain temps, et je les ai trouvées fort belles. La statue de Bliicher par Rauch. qui doit être
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placée a Breslau, est partie pour sa destination.
J'ai Vu la nouvelle Bourse. Elle est magnifiquement installée. Une foule d’appartements spacieux et splendidement décorés; tout enfin sur un pied grandiose. On m’a dit que le noble fils du grand Mendelssohn. l'ami des arts, Joseph Mendelssolm, était le créateur de cet établissement. Il y a longtemps que Berlin en éprouvait le besoin. Non-seulement des commerçants, mais aussi des fonctionnaires, des savants et des personnes de toutes les classes fréquentent la Bourse. La partie la plus curieuse est la salle de lecture, où j’ai trouvé plus de cent journaux allemands et étrangers, y compris
notre Indicateur Westphalien . Le docteur Boehringer, %
homme très- versé dans les lettres et dans les sciences, qui a la surveillance de cette salle, sait se rendre agréable aux visiteurs par Une politesse pleine de prévenance. Josty est chargé du restaurant et de la confiserie. Les garçons portent tous des livrées brunes à galons d’or, et le portier surtout a un air imposant avec son grand bâton de maréchal.
Les constructions des Tilleuls, prolongement de la rue Guillaume, avancent rapidement. Elles prennent la forme de magnifiques arcades. Ces jours-ci.
on a aussi posé les fondements du nouveau port.
Dans le monde musical, silence et calme plat. La capitale de la musique fait comme toutes les autres capitales, elle consonne ce qui est produit en province. A part le jeune Félix Mendelssohn, qui selon le jugement de tous les musiciens, est une merveille musicale et peut devenir un second Mozart, je n’aurais pas un seul génie musical à signaler parmi les Berlinois autochtones. La plupart des musiciens qui se distinguent ici viennent de la province, ou même de l’étranger. Je trouve un plaisir indicible à pouvoir ici mentionner que notre compatriote, Joseph Klein, frère cadet du compositeur dont j’ai parlé dans ma dernière lettre, fait concevoir les plus hautes espérances II a déjà composé beaucoup de choses qui sont louées par les connaisseurs. Prochainement il paraîtra de lui des chansons mises en musique, qui ont eu ici un grand succès et sont chantées dans beaucoup de sociétés. Ses mélodies, d’une originalité surprenante, parlent au cœur de chacun, et on peut prévoir que ce jeune artiste deviendra un jour un des plus célèbres compositeurs allemands.
Spontini nous quitte pour un temps assez long. Il va en Italie. Il a envoyé son Olympie à Vienne,
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où elle ne sera pourtant pas représentée, parce qu’elle occasionne trop de frais, dit-on. Les Bouffes ita-. liens n’ont passé ici qu’un petit nombre de jours.
Il y a, sous les Tilleuls, une exhibition d’images en cire. — Dans la rue Royale, au coin de la rue des Postes, on montre des animaux féroces et une Minerve. — Le procès de Fonk est ici comme partout un sujet des entretiens publics. La brochure trèsbien écrite de Kreuser, a, la première, dirigé sur lui l’attention du public. Puis, vinrent encore plusieurs brochures qui, toutes, parlèrent en sa faveur. Parmi elles, nous distinguons le livre du baron de Leyen. Ces livres, avec les Mémoires sur le procès Fonk, renfermés dans la Gazette du soir et dans la Feuille
de conversation , et avec l’ouvrage de l’accusé luimême, ont répandu ici une opinion favorable à Fonk. Des personnes, contraires à Fonk en secret, parlent cependant en public en sa faveur, par compassion pour le malheureux, qui souffre depuis tant d’années. Dans une société, je mentionnais un jour l’horrible position de sa femme innocente, les souffrances de sa famille honnête et respectée, et comme je racontais que la populace de Cologne avait insulté les pauvres enfants mineurs de Fonk, il y eut une
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dame qui tomba en pâmoison tandis qu’une belle personne se mit à pleurer amèrement et sangloter.
« Je sais, dit-elle, que le roi le graciera, quand même il serait condamné. » Je suis également convaincu que notre roi, si vraiment humain, exercera le plus beau et le plus divin de ses droits, pour ne pas précipiter tant de braves gens dans la misère; je souhaite cela aussi sincèrement que les Berlinois, quoique je ne partage pas leurs opinions sur le procès lui-même. Quant à celui-ci, j’ai entendu mettre en avant et défendre en l’air une immense masse d’opinions. Ceux qui en parlent de la manière la plus approfondie ce sont toujours les messieurs qui ne savent absolument rien de l’affaire entière. Mon ami l’auditeur bossu, pense que, s’il était aux bords du Rhin, il parviendrait très-vite à éclaircir l’affaire.
Du reste, selon lui, la procédure judiciaire dans ces provinces ne vaut absolument rien. « A quoi bon, disait-il hier, cette publicité? Qu’est-ce que cela fait à Pierre ou à Christophe, que Fonk ou un autre ait assassiné Coener? Qu’on mette la chose entre mes mains, j’allume ma pipe, je parcours les actes, je fais mon rapport; le collège délibère à huis-clos, prononce la sentence, acquitte ou condamne le drôle, et
LETTRES DE BERLIN
personne n’en souffle mot. A quoi bon ce jury, ces compères maître tailleur et maître gantier? Moi qui ai fait des études, qui ai fréquenté les cours de logique chez Fries àléna, qui ai rapporté mes certificats
de tous mes cours de droit et subi tous mes exa-
mens, je crois en vérité que j’ai plus de jugement •que tous ces ignorants-là. A la fin un tel se figure être une personne de je 11e sais quelle étonnante importance, parce que tant de choses dépendent de son oui ou non l Et le pis est encore ce Code Napoléon, ce mauvais code de lois, qui ne permet pas même de donner une taloche à sa servante... » Mais je ne veux pas laisser parler plus longtemps le savant auditeur. Il représente une foule d’hommes ici, qui sont pour Fonk parce qu'ils sontcontre la procédure rhénane. On en veut aux Rhénans de posséder cette juridiction, on voudrait les délivrer de ces « entraves de la tyrannie française, » comme disait un jour en parlant de la loi française l’immortel Justinus Grüner, Dieu sauve son âme! Ah! que les chères contrées du Rhin portent longtemps ces entraves, et qu elles Soient chargées d autres entraves encore de ce genre! que sur les bords du Rhin fleurisse encore longtemps ce véritable amour de la liberté, qui ne