‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 1 sur 518 · PAR M. SAINT-MARC GIRARDIN · texte numérisé non relu

PAR M. SAINT-MARC GIRARDIN

Ijc caractère d’un tel génie, c'est la richesse et l'ordonnance

Vi,.i EMAIII , a'ewrMMz JOrlOTipM . 4« l ÉIoqiieBCC chreurMC dw» l« Oddlf .

Quilqucs années après la mort de Itossuet, le | clergé de l’ rance s’assembla : c’est là que siégeaient

ces évêques contemporains de Bossuet , témoins de

ses travaus.iesuns qu'ii avait instruits et éclairés, les autres qu’il avait soutenus et affermis, quelques-uns qu’il avait combattus, tous qu’il avait édifiés par ses vertus et ravis par son génie. C’est là que son éloge aurait dû être prononcé : spectacie imposant que ces préiats réunis pour prociamcrles deiuets de la foi, et inaugurant celte assemblée soleimelle par le panégyrique du dernier Père de

Aujourd’hui , apres un siecie et plus écoule , c est devant l'Aeadémie française que nous venons faire l’éloge de Bossuet; mais sa mémoire ne perdra rien "à la différence des temps et des juges. la gloire des grands hommes a plusieurs aspects, et chaque époque |)cut y trouver sou point de vue. .Sous Louis XIV, l’Eglise eiU vanté l’cvêque et le théologien : aujourd’hui c’est le politique, 1 historien, le pbilosoplie, que nous étudierons; et nous louerons Bossuet avec la curiosité inquiété et remuante de notre siècle, comme ses contemporains l’auraient loué avec la gravité et le catiiie de leurs esprits. Enfin, dans cette réunion des représentants de notre littérature tout entière, cet liommequi eut à la fois tant de mérites divers trouvera des orateurs qu’inspira souvent son éloquence, des critiques qui pénètrent dans le secret de son génie, des hommes d’Etat qui jugeront sa politique, et de pieux évêques qui rendront témoignage de son rèle pour la fol et de ses travaux contre Hiéresic.

C’est le devoir du prêtre de tout ramener a Dieu ; c’est là aussi, par un admirable accord, le caractère du génie de Bossuet : de là cette harmonie imposante entre ses fonctions et scs idées : théologie , histoire, politique, philosophie, il ® I"'"] science, en quelques lieux écartes que [ail jetée la

DOSSCET. — TOU* I

tempête (tes opinions hiimoines, qu’il ne rappelle à Dieu; il marclie d’un pas silr dans les voies de l’Eglise, l’œil fixé vers le ciel , poussant devant lui toutes nos pensées et toutes nos -doctrines , cli.1tianl l’une, restreignant l’autre, elles amenant devant le trône de Dieu pour en faire le plus bel hommage que l’homme ail pu jamais offrir à son Créateur, celui de la raison humaine éclairée et soumise.

Tel est Bossuet; c'est la religion qui imprime à ses ouvrages un caractère d’unité majestueuse ; ses idées se répandent de tous côtés, mais reviennent toujours aboutir à Dieu. C’est Dieu qui préside à tous les mouvements de son esprit, à ces vives et impétueuses saillies de son éloquence , à ces profondes méditations de sa pensée : disciple respectueux de l'Eglise, prêt à s’humilier à sa voix , c’est l'image de la force obéissante; son génie s’est réglé sans sa ralentir, et, contenue par le frein salutaire de la foi, son imagination n’en est que plus belle en devenant plus sdre ; de là cette solidité de jugement qui s’allie à l’enthousiasme , et ce sublime qui ne coûte rien à la raison; de là cet esprit qui, pour me servir de ses expressions , trouve sa sérénité dans sa hauteur; de là aussi ce bon sens dans le génie, marque distinctive de Bossuet et du siècle de laïuis XIV.

Eixaminons d’abord l’état de la France et de l’Eglise au moment où parut Bossuet; cherchons ensuite à démêler la nature de son génie dans la controverse , dans la politique , dans la philosophie et dans l'histoire ; enfin étudions son admirable éloquence.

Bossuet raconte que, jeune encore, il vil le cardinal de Rielielieu entrer à Paris dans une chatnbre de bois , portée par dix-huit gardes qui M rdayaient de distance eu distance : malade el moribond, mais

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vainqueur de ses rivaux, ee ministre hautain traversait Paris au milieu de rélonnemcnt du peuple et des muettes imprécations de ses ennemis : la roule sur son passage s'entretenait, les uns de sa puissance, k*s autres de son génie ; peu songeaient a Dieu et à ses coups inattendus, si ce n’est, je l’imagine, ce jeune homme destiné à l’Eglise, cet enfant qui sera Bossuet, et qui peut-être, à la vue d’une si haute fortune comparée avec la fragilité humaine, méditait déjà sur la vanité des choses de la terre. Bient«>t Dieu acheva la leçon : Richelieu mourut , et Bossuet alla voir ce ministre puissant étendu sur son lit de parade; masnifique spectacle où le peuple vient satisfaire sa curiosité, où le courtisan rêve à scs intrigues, et que la piété seule sait comprendre. Ainsi une secrète pré<lestination amenait Bossuet près de ce cercueil, comme si le ciel voulait déjà instruire .son enfance du peu que vaut le monde, comme si l’orateur à qui il fut donné de faire retentir, au milieu des palais, les terribles enseignements de la mort, devait en quelque sorte commencer son éducation devant le lit funèbre de Bichelieu : c’était là une des époques de Bossuet, c’était son premier souvenir.

A quinze ans, il lut la Bible; c’est un événement dans la vie du jeune prêtre que la première lecture de la Bible; c’est une sorte d’initiation solennelle : voilà donc ce livre qui commence avec le monde et que couronne l’Évangile, ce livre dicté par Dieu et accompli par Dieu : de quelle ardeur dut s’enllammer Bossuet à cette sainte lecture! livre sacré, qu’il étudiera toute sa vie, gu’il invoquera à toutes les heures , qui sera sa force contre l’hérétique, par qui il humiliera les rois , par qui il consolera les paysans; livre saint, laisse ce jeune enfant s’abreuver de ta parole; laisse-le puiser aux sources de la foi : bientôt il la répandra du haut de la chaire évangélique. Qui sut mieux sentir l’Écriture tour à tour simple et majestueuse*, sublime et naïve? Aussi comme il s’en est empreint! c’est là ce qui donne à cet évêque de la cour de Louis XIV cet air d’antiquité, à ce prédicateur de V ersailles le langage d’un prophète, a ce contemporain de la Fronde le caractère des temps anciens : pieuse métamorphose , qui le dépouille, pour ainsi dire , de tout ce qu’il a de moderne et de passager, et lui communique quelque chose de l’immortidité de la sainte parole.

Alors vivait un de ces hommes dont l’inépuisable charité semble une des preuves vivantes de la vérité du christianisme, saint Vincent de Paule, qui fut le dernier des saints, comme Bossuet le dernier dtîs Pères de l’Église; c’était près de lui que plusieurs jeunes prêtres venaient faire en quelque sorte leur noviciat de vertus et de charité chrétienne, noble apprentissage, qui, près d'un tel maître, était déjà un honneur. Chaque mnnii, sous les yeux de saint Vincent de Paule, se rassemblaient ces pieux disciples: c’est là qu'on traitait des besoins de l’Église, quels malheurs il fallait secourir , quels hôpitaux doter, quels princes et quels seigneurs attendrir; et de ce conseil de bienfaisance partaient sans cesse des consolations au peuple, des bienfaits aux pau-

vres, des exhortations aux grands : c'est là que Bossuet s’instruisit des devoirs du sacerdoce.

Examinons quel était à cette époque l’état delà France etde l’Église.

La Fronde, où rien ne sembla garder son caractère naturel, où la guerre civile ne fut ni cruelle ni haineuse, où la révolte ne descenditjamais jusqu’aux passions populaires, où les manifestes furent des chaiKSOns, où les changements de parti ne déshonoraient personne , tant la conscience paraissait peu intéressée au milieu de ces frivoles débats; la Fronde, qui, pourle parlement, fut un procès avec la guerre civile, on guise d’incident; pourle coadjuteur, une sorte d’étude et d’esqui.sse de conspiration; et pour Condé, une affaire de dépit; la Fronde n’était plus qu’un souvenir incommode qu’on se hâtait d’effacer par une ardente soumission : c’était une dernière expérience qui révéla à chacun le secret de sa force ou (le sa faiblesse; à la noblesse, abattue par Richelieu, que désormais elle n’était plus rien dans l’État, et les grands seigneurs de vassaux se liront courti.sans; au parlement, qu’une assemblée de légistes e.st inhabile à la révolte, et les magistrats de tribuns redevinrent juges; au peuple, que, dans une sédition sans fanatisme, il n’avaitpasencorederôle,etilrevintdourement à l’obéissance : enün, princes, nobles, magistrats, bourgeois, tous se .sentirent ou faibles, ou mnladroi Ls, ou inutiles; la royauté seule se sentit pnissante : les temps étaient arrivés où, forte au milieu de raffaiblisscmcnt de tous, entre une noblesse qui n’était plus qu’un nom, un parlement qui ne savait pas ce qu’il devait être, et un peuple qui n’était rien encore, elle devait se montrer ave<; toute sa grandeur; et ce mot tant reproche : L'État, c'est moi, n'était qu’une vérité : Louis XIV jugeait les cho.scs comme elles étaient. Peut-être n’eut-il d’autre tort que d’avouer par ce mot sa toute-puissance, et d’annoncer trophautement que l’œuvre de Louis XI, de Henri IV et de Riclieheu était enfin accomplie.

Ce qu'il y a de remarquable dans la Fronde, c’est que le clergé ne s’en mêla pas : car ce n’csl pas au nom de In rtdigion que ReU se fit chef de parti; il briguait plutôt le rôle de Catilina que celui du cardinal de Lorraine : au.ssi n’y eut-il rien dans la Fronde que de frivole et d'incertain. A chaque instant, l’esprit de suite et d’opiniAtretc manque à cette mutinerie politique; le clergé avait fait la Ligue; aussi était-ce une révolution : il laissa la Fronde à ses propres forces; ce ne fut qu’une émeute qui dura quelques années, sans mériter jamais un autre nom.

Sous l.ouis XIII , ce fut un cardinal qui régna ; mais le clergé ne sortit pas de l'Église pour entrer dans l’État ; et Richelieu, d’évêque devenu ministre, se servit quelquefois des prêtres comme de serviteurs, mais jamais comme de collègues : jamais prêtre n’eut moins d’esprit de corps que Richelieu; il s’était, pour ainsi dire, sécularisé par son génie et son ambition.

Sous lui, l'Église était savante et vertueuse; mais elle n’était pas plus libre que le reste du la France. Sa mort vint lever ce sceau de terreur et d’obéis-

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«an«imprin>ésurtoiitMle»bouchM; tout le inonde ('éveilla, chacun avec ses passions et son caractère diffèrent : de là h Fronde turbulente, tracassière, frivole, intrigante-.ee fut le réveil des gens de cour ;

de là lejansénismeetlesdisputesdelagrâceicefut

le réveil de l’Église, grave, sérieuse, telle que Richelieu l’avait faite ; quand elle se sentit plus libre, elle eut des sectaires comme la France eut des fac-

tieui; mais le jansCnismen’alla jamais jusqu’à l’hérésie, ni la Fronde jusqu’à la révolte : tant les habitudes de la foi et de la royauté étaient alors profondément empreintes dans les esprits. Singulier rapprochement ! la Fronde , emportée tant qu’elle pousse le ministre, s’arrête à temps devant le trône ; dans lejanséiiiSine, c’est le même caractère de hardiesse et de soumission : ardent et opiniâtre contre le molinisme, il respecte la foi catholique ; enlln la Fronde déteste la révolution d’Angleterre sans jamais cesser d’être une sédition' : et le jansénisme, à son tour, lutte contre l'hérésie de la réforma sans jam.iis cesser d’être une secte.

C’est un esamen curieux que de rcdierclierce que Bossuet a emprunté des écrivains de Port-Royal : son génie a pruftté du leur ; comme eux, il est attaclié à la tradition; comme eux, il s’appuie sans cesse sur les Pères de l’Église : à Port-Royal, l’austérité de la foi passait des moeurs dans les ouvrages, et les rérits lie ces pieux solitaires étaieut laborieux et méthodiques comme leurs vertus : l'e.iprit de Bossuet est aussi sévère et aussi sérieux; mais il est plus naturel et plus libre. Dans la controverse, Bossuet semble l’élève d’Arnaukl; il a comme lui cette force et cette sûreté de jugement si nèoeasaires au dialecticien; mais sa manière de raisonnera quelque chose de plus grand et de plosaisè : Amauld, dans la discussion.est quelquefois trop méthodique; il suit les règles de sa logique, et, législateur consciencieux, ne veut pas sans doute déroger aux lois qu’il a portées; il ne s’abandonne pas assex à la raison simple et naturelle : Patlure de Bossuet est plus franche; c’est celle du bon sens plutôt que de la science : aigri par ses hmga combats et par ses malheurs, A rnauld est amer et emporté; sa constance devient souvent de l’obstination; on sent dans ses ouvrages l’opiniâtreté du théologien et le ressentiment du banni : Bossuet, respecté à la cour, précepteur du Dauphin, évêque de Meaux, n’a point dans la discussion cette aigreur qui vient de l’infortune; il est noble et imposant, il parle de haut : c’est la conOanoe d’un homme sûr du respectées autres; c’est le pressenüment et l’ardeur de la victoire, plutôt que le désespoir et le courage de la défaits : Amauld, avant Bossuet, était l’orade de l’Église; mais Amauld s’égare ou Bossuet reste ferme, et les mystères de la grâce perdent Arnauld qui veut les pénétrer , tandis que Bossuet, fidèle à b loi de fïÿise, les adore sans chercher a

les éclaircir. ,,

Bizarre destinée que celle d Amauld : e était e grand Amauld, comme le grand Corneille; et la postérité indifférente ne se soucie ni de contester

• Voyez QuHimn Mtxtrmaia, où la mort de Charles I” cal déplorât.

lit

ni d’approuver ce jugement. Il combattit toute sa vie, et (KHirse reposerattendait l’éternité ; ses combats, ses victoires, ses défaites sont aujourd’hui oubliés : ardent et inflexible dans ses opinions tant qu’il ne lutte que contre des théologiens, il sait, quand les puissances de la terre s’élèvent contre lui , se soumettre avec respect. Ce ii’est point un de ces prédicateurs de la réforme ap|ielant l’anathème et la malédiction sur la tête de Louis XIV ; ce séditieux prétendu .cedétracteur de la piiis.xanee royale, écrit , du fond de son exil , pour les Stuarts exilés; ce sectaire défend les droits du saint-siège; et l’Europe se demandecomment ce défenseur des rois et des papes est maudit à Rome et banni de Paris ; chacun de ses malheurs semble une méprise ou une énigme, jusqu’à ce qu’on prononce le nom de ses ennemis.

Qui peut parler aujourd’hui des jésuites sans flatter et sans irriter les passions? Puissant institut qui a du moins cette gloire, que personne n’en prononre le nom avec indifférence ; qui s’est fait une destinée indépendante, et n’a subi l’influence d’aucun événement ni d’aucun homme; qui mourut sans la révolution , s’est relevé sans la Restauration ; et qui attendra longtemps le jugement impartial de la postérité, s’il est vrai qu’elle ne prononce que sur ceux qui ne sont plus. A cette époque, les jésuites combattaient encore le jansénisme; ils avaient vaincu à la cour et à Rome ; mais devant le publie ils avaient perdu leur cause. En France le parti du Ulent , de la satire et du malheur devient aisément populaire , et les jansénistes avaient Amauld et Nicole pour se défendre, Pascal pour attaquer, et les religieuses de Port-Royal pour souffrir.

C’est au milieu de ces ^bats que Bossuet entra dans la carrière; c’est de lui que semble dater l’èru nouvelle de l’Église : elle rejette les arguties théologiques et les distinctions des casuistes; et le caractère delà religion , comme celui de la littérature, sous I.ouis XI V , est le bon sens et la netteté : alors la piété est aussi solide que le goût; et la conscience s’éloigne des subtilités de l’école , comme l’imagination des raffinements du bel esprit.

Bossuet annonça de bonne heure cet esprit de précision ennemi des vaines recherclies . et qui s’attache aux choses telies qu’elles sont . sans se laisser séduire par de cliimériques projets de réforme. Il avait pris pour épigraphe de sa thèse de théologie : Timete Oeum, Aonorj/ica/e rejem; et il fut toute sa vie fidèle à cette maxime : il craiot les novateurs en religion comme eu politique, ets’indigne contre les brouilbns de l’Église et de l’État : U veut en quelquesorte contenir le torrent de l’esprit iiumain entre Tautel et le trône, comme entre deux digues indestructibles ; c’est là qu’il lui permet de couler sans franchir ses rives. Jamais l’incertitude n’a tourmenté l’âme de Bossuet comme celle de Pascal ; jamais il ne s’est élevé entre le ciel et lui un de ces doutes terribles qui sembleiit nous dérober un inatant la vue de Dieu : aussi sa conviction est calme et imposante, son éloquence auguste et majestueuse. Il n’a point cette pénétration inquiète qui caracléri-

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