‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 22 sur 518 · DK LA C0N^A1SSA^'CE · texte numérisé non relu

DK LA C0N^A1SSA^'CE

que rorellle flrapp^' porte au cerveau un coup plus fcmic. ,

Si , pendant que nous donnons , cette partie du cerveau , où évident ces impressions , vient A £tre fortement frappée par quelque épaisse vapeur , ou par le cours des esprits, il nuus arrivera souvent de réciter ces vers , dont nous nous serons entêtes.

Puisque les animaux ont un cerveau comme nous, un sang comme le n&trefécondencsprits,et des muscles de même nature , il faut bien qu'iis soient capaltles de ce c4té-là des mêmes impressions.

Celles qu'ils apportent en naissant se pourront fortifier par i’us.ige, et il en pourra naître d'autres par le moyen des nouveaux objets.

De eellc sorte on verra en eux une espèce de mémoire , qui ne sera autre chose qu'une impression duralilc des objets , et une disposition dans le cerveau , qui le rendra capable d'être réveillé A la présence des choses dont il a accoutumé d’être frappé.

Ainsi la curée donnée aux chiens fortifiera naturellement la disposition qu'ils ont à la cliasse; et par la même raison , les coups qu'on leur donnera à propos , à force de les retenir, les rendront Immobiles à certains objets , qui naturellement les auraient émus.

Car nous avons vu, par l'anatomie, que les coups vont au cerveau , quelque part qu’ils donnent ; et quand on frappe les animaux en certains temps, et à la présence de certains objets, on unit dans le cerveau l'impression qu'y fait lecoup, avec celle qu'y fait l'objet, et par là on en change la disposition.

Par exemple si on bat un chien à la présence d’une perdrix qu'il allait manger, il se fait dans le cerveau une autre impression que celle que la perdrix y avait faite naturellement. Car le cerveau est formé de sorte que des corps qui agissent sur lui eu concours , comme la perdrix et le béton , il ne s'en fait qu'un seul objet total , qui a ■on caractère particulier, par conséquent son impression propre , d'où suivent des actions convenables.

Cest ainsi que les coups retiennent et poussent les animaux , sans qu'il soit besoin qu'ils raisonnent ; et par la même raison ils s'accoutument à certaines voix , et à certains sons. Car la voix a sa manière de frapper ; le coup donne à l'oreille , et le contre-coup au cerveau.

Il n’y a personne qui puisse penser que cette manière d'apprendre , ou d'être touché du laugage, dumandedcrcuUMidement :ctonnc voit rien, dans les animaux, qui oblige ù y reconuoitro quelque chose de plus cxcclleut.

Bimi plus : si nous venons à considérer ce que c’est qu’apprendre, nous découvrirons Uentêc que les animaux en sont incapables.

Apprendre, suppose qu’on puisse savoir: et savoir, suppose qu'on puisse avoir des idées universelles, et des principes universels, qui, une fois pénétrés , nous fassent toitjours tirer de semblables conséquences.

J'ai en mon ^prit l'idée d'une horloge , ou de quelque autre mochiuc. Pour la faire , je ne me propose aucune matière déterminée , je la ferai également de bois ou d'ivoire , de cuivve ou d’argent. Voilà ce qui s'appelle une idée universelle , qui n'est astreinte à aucune matière particulière.

J'ai mes règles pour faire mon horloge. Je la ferai également bien sur quelque matière que CO soit. Aujourd'hui , demain , dons dix ans , je la ferai toujours de même. C'est là avoir un principe universel, quejo puis également appliquer à tous les faits particuliers , parce que je sais tirer de ce principe des conséquences toqjours uniformes.

Loin d'avoir besoin , pour mes desseins , d'une matière particulièreet déterminée. J’imagine souvent une machine que je ne puis exécuter, fauta d'avoir une matière assez propre ; et je vais tâtant toute la nature , et remuant toutes les inventions de l’art , pourvoir si je trouverai la matière que je cherche.

Voyons si les animaux ont quelque chose de semblable , et si la confonnité qui se trouve dans leurs actions , leur vient de regarder intérieurement un seul et même modèle.

Le contraire parait manifestement. Car faire la même choso , parce qu'on reçoit toujours et à chaque fCtis la même impression, ce n’est pas ce que nous cherchons.

Je regarde cent fois le même objet , et toqjours il fait dans ma vue un ofTct semblable. Cette perpétuelle uniformité ne vient nullement d'une idée intérieure ù laquelle je m'étudie de me conformer : c'est que je suis toq^ours frappé du même objet matériel ; c'est que mon organe est toujours également ému , et que la nature a uni la même sensation à cette émotion , sans que je . puisse en empêcher l’cfTet.

Il en est de même des choses convenables ou contraires à la vie. Elles ont toutes leur caractère particulier , qui fait son impression sur mon corps.

A cela sont attachés naturellement la volupté et la douleur, l'appétit et la répugnance.

Or il me semble que tout le mieux qu’on puisse faire pour les animaux , c'est de leur accorder des sensations. Du moins est-il assmé qu'on ne leur met rien dans la tête , que par des impressions palpables. Un homme peut être touché des idées immatérielles , de celles do la vérilé , de

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DE DIEU ET DE SOI-MÊME

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celles de la vertu , de celles de l'ordre et des proportions , et des règles immuables qui les entretiennent , choses nuuiirestement Incorporelles. Au contraire qui dresse uu chien lui présente du pain à manger , prend un béton à la main , lui enfonce , pour ainsi parler, les objets materiels sur tous ses organes , et le dresse à coups de béton , comme on forge le fer à coups de marteau.

Qui veut entendre ce que c’est véritablement qu'apprendre , et la différence qu’il y a entre enseigner un homme , et dresser un animal , n'a qu’à regarder de quel instrument on -tt sert pour l’un et pour l’autre.

Pour l’homme on emploie la parole , dont la farce ne dépend point de l’impression corporelle. Car ce n’est point par cette impression qu’un homme en entend un autre. S’il n’est averti , s’il n’est convenu , en un mot s’il n’entend la langue , la parole ne lui fait rien ; et au contraire , s'il entend dix langues, dix sortes d’impressions sur les oreilles et sur son cerveau n’cxcitcront en lui que la même idée ; et ce qu'on lui explique par tant de langues , on ie peut encore expliquer en autant de sortes d'écritures. Et on peut substtuerà la parole et à l'écriture , mille autres sortes de signes. Car quelle chose , dans la nature , ne peut pas servi r do signal ? En un mot , tout est bon pour avertir l’homme, pourvu qu'on s’entende avee lui. Mais à l’animal , avec qui on ne s’entend pas , rien ne sert que les impressions réelles •t corporelles ; il faut les coups et le bâton. Et si on emploie la parole, c’est toujours la même qu’on inculque aux oreilles de l'animal , comme son , et non comme signe. Car on ne veut pas s’entend avec lui , mais le faire venir à son point.

Avec un homme avec qui nous parlons , ou que nous avons à instruire , nous ne cessons pas jusqu’à ce que nous sentions qu’il entre dons notre pensée. Il n’en est pas ainsi des animaux. A proprement parler, nous nous en servons comme d’instnimeuts ; des chiens , comme d’instruments à chasser ; des chevaux , comme d’instruments à nous porter, à nous servir à la guerre ; et ainsi du reste. Comme en accordant un Instrument, noos tâtons la corde à diverses fois , jusqu’à ce que nous l’ayons mise à notre point , ainsi nous tâtons un chien que nous dressons à la chasse, jusqu’à ce qu’il fasse ce que nous voulons , sans songer à le faire entrer dans notre pensée , non plus que la corde ; cor nous ne lui sentons point de pensée ni de réflexion qui répondent aux nétres.

Que si les animaux sont incapables de rien apprendre des hommes , qui s’appliquent expressément a les dresser, à plus forte raison , ne fautil pas cioire qu’ils apprennent les uns dos autres.

Il est vrai qu’ils reçoivent les uns des autres de nouvelles impressions et dispositions ; mais si cela était apprendre , toute la nature apprendrait ; et rien ne serait plus docile que la cire, qni retient si bien tons les traits du cachet qu’on appuie sur elle.

C’est ainsi qu'un oiseau reçoit dans le cerveau une impression du vol de sa mère ; et cette impression se trouvant semblable à celle qui est dans la mère , elle fait nécessairement la même chose.

Les hommes oppelicnt cela apprendre , parce que, lorsqu’ils apprennent, il se fait quelque chose de pareil en eux. Car ils out un cerveau de meme nature que celui des animaux; et ils font plus facilement les mouvements qui se font souvent en leur présence sans doute , parce que leur cerveau , imprimé du caractère de ce mouvement , est disposé par là à en produire un semblable. Mais cela n’est pas apprendre ; c’est recevoir une impression , dont ou ne sait ni les raisons , ni les causes, ni les convenances.

C’est ce qui parait clairement dans le chant, et même dans la parole. Laissons-nous aller à nousmêmes , nous parlerons du même ton dont on noos parle. Un écho en fait bien autant. Qu’on mette deux cordes de luth à l’unisson , l’une sonne quand on touche l’autre. Il se fait quelque chose de semblable en nous, quand nous chantons sur le même ton dont on commence. Un maître de musique nous le fait faire; mais ce n’est pas lui qui nous l’apprend : la nature nous l’a appris avant lui , quand elle a mis nne si grande correspondance entre l’oreille qui reçoit les sons , et la trachée-artère qui les forme. Ceux qui savent l’anatomie connaissent les nerfs et les muscles qui font cette correspondance , et elle ne dépend point du raisonnement.

C’est ce qui fait que les rossignols se répondent les uns aux autres , que les sansonnets et les perroquets répètent les paroles dont ils sont frappés. Ce sont comme des échos ; ou plutét ce sont de ces cordes montées sur le même ton , qui se répondent nécessairement l’une à l’autre.

Nous ne sommes pas seulement disposés à chanter sur le même ton que nous écoutons : mais encore tout notre corps s’ébranle en cadence , pour peu que nous ayons l’oreille Juste ; et cela dépend si peu de notre choix , qu’il faudrait nous forcer pour faire autrement : tant il y a de proportion entre les mouvements de l’oreille et ceux des autres parties.

Il est maintenant aisé de connaître la différence qu’il y a entre imiter naturellement , et apprendre par art: Quand nous chantons simplement après un autre , nous l’imitons naturelle-

DE LA CONNAISSANCE

ment; nuüe noosapprenom à chanter, quand nous noua rendons attentifs aux règles de l’art , aux mesures', aux temps, aux difTérences des tons , à leurs accords , et aux autres choses semblables.

Et pour recueillir en deux mots tout ce qui vient d'étre dit , il y a , dans l'instruction , quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organes ; et do cela , les animaux en sont capables comme nous ; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de l'art , dont nous ne voyons en eux aucune marque.

Par lè demeure expliqué tout ce qui se dit de leur langage. Cest autre chose d'étre frappé du son ou de la parole en tant qu'elle agite l'air, et ensuite les oreilles et le cerveau ; autre chose de la regarder comme un signe , dont les hommes sont convenus , et rappeler en son esprit les choses qu’elle signifie. Ce dernier, c’est ce qui s’appelle entendre le langage ; et il n'y en a dans les animaux aucun vestige.

C’est aussi une fausse imaginatiou qui nous persuade qu’ils nous font des signes. Cest autre chose de faire un signe pour se foire entendre ; autre chose d’étre mû de telle manière , qu’un autre paisse entendre nos dispositions.

La filmée nous est un signe du feu , et nous fait prévenir les embrasements. Les mouvements d'une aiguille nous marquent les heures, et règlent notre Journée. Le rouge au visage , et le feu aux yeux, sont un signe de la colère, comme l’éclair qui nous avertit d’éviter la foudre. Les cris d’uu enfant nous sont un signe qu'il souffre ; et par I& il nous invite , sons y penser, à le soulager. Mais de dire que pour cela ou le feu , ou une montre , ou un enfant , et même un homme en colère , nous fassent signe de quelque chose > c’est s’abuser trop visiblement.

Cependant, sur ces légères ressemblances, les hommes se comparent aux animaux. Ils leur voient un corps comme à eux , et des mouvements corporels semblables aux leurs. Ds sont d’ailleurs attachés à leurs sens, et par leurs sens à leurs corps. Tout ce qui n’est point eorps , leur paraît un rien ; iis oublient leur dignité : et contents de ce qu’ils ont de commun avec les bétes, ils mènent aussi une vie toute bestiale.

Cest une chose étrange, qu’ils aient besoin d'étre réveillés sur cela. L'homme , animal superbe , qui veut s’attribuer à lui-méme tout ce qu’il connaît d'excellent, et qui ne veut rien céder à son semblable , fait des efforts pour trouver que les bétes le valent bien , ou qu'il y a peu de différence entre lui et elles.

Une si étrange dépravation , qui nous fait voir d'un cété combien notre orgueil nous enfle , et

de l'autre combien notre sensnalité nous ravillt ne peut être corrigée que par une sérieuse considération des avantages de notre nature. Voici donc ce qu'elle a de grand , et dont nous ne voyons dans les animaux aucune apparence.

La nature humaine connaît Dieu , et voilà déjà , y( par ce seul mot, les animaux au-dessous d’elle jusques à l'infini. Car qui serait assez insensé pour dire qu’ils aient seuiement le moindre soupçon de cette excellente nature , qu'il a fait toutes les autres , ou que cette connaissance ne fasse pas la plus grande de toutes les différences?

La nature humaine , eu connaissant Dieu , a l'idée du bien et du vrai, d’unesagesse infinie, d’une paissance absolue , d'une droiture infaillible , en un mot de la perfection.

La nature humaine comiatt l'immutabilité et l’éternité , et sait que ce qui est toujours , et ce qui est toqjours de même, doit préc^r tout ce qui change ; et qu’eu comparaison de ce qui est toujours , ce qui change ne mérite pas qu’on le compte parmi les êtres.

La nature humaine connaît des vérités éternelles , et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change , puisque son génie est de rappeler tous les changements à des règles Immuables.

Car elle soit que tous les changements qui se voient dans l’univers se font avec mesure , et par des proportions cachées, en sorte qu’à prendre l’ouvrage dons son tout , on n’y peut rien trouver d’irrégulier.

C’est là qu’elle aperçoit l'ordre du monde , la beauté incomparable des astres , la régularité de leurs mouvements , les grands effets du cours du soleil , qui ramène les saisons , et donne à la terre tant ée différentes parures. Notre raison se promène par tous les ouvrages de Dieu , où voyant , et dans le détail et dansie tout , une sagesse d'un cAté si éclatante, et de l’autre si profonde et si cachée, elle est ravie et se perd dans cette contemplation.

Alors s’apparatt à elle la belle et véritable idée d’mie vie hors de cette vië , d’une vie qui se passe toute dans la contemplation de la vérité ; et elle voit que la vérité , étemelle par clle-méme, doit mesurer une telle vie par l’éternité qui lui est propre.

La nature humaine connaît que le hasard n’est qu’un nom inventé par l’ignorance , et qu’il n’y en a point dans le monde. Car elle sait que la raison s’abandonne le moins qu'elle peut au hasard , et que plus il y a de raison dans une entreprise, ou dans un ouvrage, moins il y ade hasard ; de sorte qu’où préside une raison infinie , la hasard ne peut y avoir lieu.

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

La nature humaine connaît que ce Dieu qui préside à tous ies corps , et qui les meut à sa volonté , ne peut pas être un corps : autrement il serait changeant, mobile, altérable, et ne serait point la raison ctemciie et immuable par qui tout est fait.

La nature humaine connaît la force de la raison , et comment une chose doit suivre d'une autre. Elle aperçoit en elle-même cette force invincible de la raison. Elle connaît les règles certaines par lesquelles il faut qu'elle arrange toutes ses pensées. Elle voit dans tout bon raisonnement une lumière étemelle de vérité, et voit, dans h suite enchaînée de vérités , que dans le fond il n’y en a qu'une seule, où toutes les autres sont comprises.

Eile voit que la vérité , qui est une , ne demande naturellement qu’une seule pensée pour la bien entendre; et dans la multiplicité des pensées qu’elle sent naître en elle-même , elle sent aussi qu'elle n'est qu’un léger écoulement de celui qui , comprenant toute vérité dons une seule pensée , pense aussi éternellement la même chose, i Ainsi elle connaît qu’elle est une image et une étincelle de cette raison première , qu'elle doit s’y conformer et vivre pour elle.

Pour inüter la simplicité de celui qui pense toujours la même chose, elle voit qu’elle doit réduire toutes ses pensées 1 une seule , qui est «elle de servir lldèlement ce Dieu , dont elle est l’image.

Mais en même temps elle volt qu’elle doit aimer, pour l’amour de lui , tout ce qu’elle trouve honoré de cette divine ressemblance , c’est-à-dire , tous les hommes.

Là elle découvre les règles de la justice , de la blenséanoe , de la société , ou pour mieux parler, de la fraternité humaine , et soit que , si dons tout le monde , parce qu’il est fait par raison , rien ne se fait que de convenable , elle , qui entend la raison, doit bien plus se gouverner par les lois de la convenance.

Elle sait que qui s’éloigne volontairement de ces lois est digne d’être réprimé, et châtié par leur autorité toute-puissante , et que qui fait du mal eu doit souffrir.

Elle sait que le châtiment répare l’ordre du monde blessé par l’injustice , et qu’uiie action injuste qui n’est point réparée par l’amendement ne le peut être que par le supplice.

Elle voit donc que tout est juste dans le monde, et par conséquent que tout y est beau , parce qu’il n’y a rien de plus beau que la justice.

Par ces règles, elle connaît que l’état de cette vie , où il y a tant de maux et de désordres , doit

être un état pénal , auquel doit succéder un antre état, où la vertu soit toujours avec lê bonheur, et où le vice soit toujours avec la souffrance.

Elle connaît donc, par des principes certains, ce que c’est que châtiment et récompense ; et voit comment elle doit s’en servir pour les autres, et en profiter pour elle-même.

C’est sur cela qu’elle fonde les sociétés et les républiques, et qu’elle réprime l’inhumanité et la barbarie.

Dire que les animaux aient le moindre soupçon de toutes ces choses , c’est s’aveugler volontairement , et renoncer au bon sens.

Après cela, concluons que l’homme qui se compare aux animaux, ou les animaux à lui, s’est tout à fait oublié , et ne peut tomber dans cette erreur , que par le peu de soin qu’il prend de cultiver en lui-même ce qui raisonne et qui entend.

Qui verra seulement que les animaux n’ont rien inventé de nouveau depuis l’origine du monde , et qui considérera d’ailleurs tant d’inventions , tant d’arts et tant de machines , par lesquelles la nature humaine a changé la face de la terre , verra aisément par là combien il y a de grossièreté d’un cété , et combien de génie de l'autre.

Ne doit-on pas être étonné que ces animaux’, à qui on veut attribuer tant de ruses , n’aient encore rien inventé ; pas une arme pour se défendre, pas un signal pour se rallier et s’entendre contre les hommes , qui les font tomber dans tant de pièges? S’ils pensent, s’ils raisonnent , s’ils réfléchissent , comment ne sont-ils pas encore convenus entre eux du moindre signe? I.es sourds et les muets trouvent l’invention de se parler par leurs doigts. Les plus stupides le font parmi les hommes ; et si on voit que les animaux en sont incapables , on peut voir combien ils sont au-dessous du dernier degré de stupidité , et que ce n’est pas connaître la raison , que de leur en donner la moindre étincelle.

Quand on entend dire à Montaigne qu’il y a . plus de différence de tel homme à tel homme , j que de tel homme à telle bête , ou a pitié d’un si J bel esprit ; soit qu’il dise sérieusement une chose si ridicule, soit qu’il raille sur une matière qui d’elle-même est si sérieuse.

Y a-t-il un homme si stupide qui n’invente du moins quelque signe pour se faire entendre ? Y a-t-il une bête si rusée qui ait jamais rien trouvé?

Et qui ne sait que la moindre des inventions est d’un ordre supérieur à tout ce qui ne fàit que suivre?

Et à propos du raisonnement qui compare les hommes stupides avec ies animaux, U y a deax

DE LA CONNAISSANCE

choses à remarquer : l’une , que les hommes les plus stupides ont des choses d’un ordre supérieur au plus parfait des animaux ; l’autre , que tous les hommes étant sans contestation de même nature, la perfection de l’âme humaine doit être considérée dans toute la capacité où l’espèce se peut étendre, et qu’au contraire ce qu’on ne voit dans aucun des animaux n’a son principe ni dans aucune des espèces , ni dans tout le genre.

Et parce que la marque la plus convaincante que les animaux sont poussés par une aveugle impétuosité, est Tunlformité de leurs actions: entrons dans cette matière, et recherchons les causes profondes qui ont introduit une telle variété dans la vie humaine.

Représentons-nous donc que les corps vont naturellement un même train, selon les dis[)ositions où on les n mis.

Ainsi , tant que notre corps demeure dans la même disposition, scs mouvements vont toujours de même.

Il en faut dire autant des sensations , qui , comme nous avons dit , sont attachées nécessairement aux dispositions des organes corporels.

Car encore que nous ayons vu que nos sensations demandent nécessairement un principe distingué du corps , c’est-à-dire , une âme,, nous aVons vu en même temps que cette âme eu tant qu’elle sent est assujettie au corps , en sorte que les sensatlous en suivent le mouvement.

Jamais donc nous n'inventerons rien par les sensations, qui vont toujoui-s à la suite des mouvements corporels, et ne sortent jamais de cette ligne.

Et ce qu’on dit des sensations se doit dire des imaginations, qui ne sont que des sensations continuées.

Ainsi , quand on attribue les inventions à l'imagination , c’est en tant qu’il s’y mêle des réflexions et du raisonnement, comme nous verrons tout à l’heure. Mais , de soi , l’imagination ne produirait rien , puisqu’elle n’ajoute rien aux sensations , que la durée.

/ ■ Il en est de même de ces appétits ou aversions f naturelles que nous appelons passions. Car elles I suivent les sensations , et suivent principalement j le plaisir et la douleur.

Si donc nous n’avions qu'un corps et des sensations, ou ce qui les suit, nous n’aurions rien d’inventif; mais deux choses font naître les inventions : 1“ nos réflexions; 2“ notre liberté.

Car au-dessus des sensations, des imaginations , et des appétits naturels , il commence à s’élever en nous ce qui s’appelle réflexion : c’està-dire, que nous remarquons nos sensations, nous les comparons avec leurs objets , nous recher-

chons les causes de ce qui se fait en nous et hors de nous ; en un mot , nous entendons et nous raisonnons : c’est-à-dire , que nous connaissons la vérité, et que d'une vérité nous allons à l’autre.

De là donc nous commençons à nous élever au-dessus des dispositions corporelles ; et il faut ici remarquer que dès que dans ce chemin nous avons fait un premier pas, nos progrès n’ont plus de homes. Car le propre des réflexions , c’est de s’élever les unes sur les autres, de sorte qu’on réfléchit sur ses réflexions jusqu’à l’inflni.

Au reste, quand nous parlons de ces retours sur nous-mêmes, il n’est plus besoin d’avertir que ce retour ne se fait pas à la manière de celui des corps. Réfléchir, n’est pas exercer un mouvement circulaire; autrement, tout corps qui tourne s’entendrait lui-même, et son mouvement. ' Réfléchir, c’est recevoir au-dessus des mouvements corporels, et au-dessus même des sensations, une lumière qui nous rend capables de chercher la vérité jusque dans sa source. '

C’est i«)urquol, en passant, ceux-là s’abusent, qui voulant donner aux bêtes du raisonnement, croient jmuvoir le renfermer dans de certaines bornes. Car, nu contraire , une réflexion en attire une autre; et la nature des animaux pourra s’élever à tout , dès qu’elle pourra sortir de la ligne droite.

Cest ainsi que, d'observation en observation , les Inventions humaines se sont pertcctionnécs. L’homme , attentif à la vérité , a connu ce qui était propre ou mal propre à scs desseins, et s’est trouvé l’imagination remplie , par les sensations, d’une infinité d’images. Par cette force qu’il a de réfléchir, il les a assemblées, il les a disjointes ; il s’est en cette manière formé des desseins ;

11 a cherché des matières propres à l’exécution.

Il a vu qu’en fondant le bas il pouvait élever le haut. Il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l’air, et a étendu sa demeure naturelle. En étudiant la nature, Il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes. Il s’est fait des instruments; il s’est fait des armes; il a élevé les eaux qu'il ne pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient : il a changé toute la face de la terre; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : ce qu'il n’a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l’apercevoir il l’a tourné à son usage. Ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et dans scs voyages. Ils lui marquent et les saisons et les heures. Après six mille ans d’observations, l’esprit humain n’est pas épuisé; il cherche, et il trouve encore, afin qu’il connaisse qu’il peut trouver jusques à l’infini , et que la seule paresse

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

peut dimner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.

Qu'on me montre maintenant que ies animaux nient ajouté quelque chose, depuis l'origine du monde, é ce que la nature leur avait donné. J'y reconnaîtrai de la réflexion et de l'invention. Que s'ils vont toujours un même train , comme les eaux et comme les arbres, c'est folie de leur donner un principe , dont on ne voit parmi eux aucun eflVfl.

Et il faut ici remarquer que les animaux à qui nous voyons faire les ouvrages les plus industrieux, ne sont pas ceux où d’ailleurs nous noos imaginons le plus d'esprit. Ce que nous voyons de plus ingénieux parmi les animaux sont les réservoirs des fourmis, si l'observation en est véritable ; les toiles des araignées , et les filets qu’elles tendent aux mouches ; les rayons de miel des abeilles; la coque des vers à soie; les cocpiilles des limaçons et des autres animaux semblables , dont la bave forme autour d'eux des bétiments si ornés, et d'une architecture si bien entendue. Et toutefois ces animaux n'ont d'ailleurs aucune marque d'esprit; et ce serait une erreur de les estimer plus Ingénieux que les autres , pui.squ'on voit que leurs ouvrages ont en effet tant d’esprit , qu'ils les passent , et doivent sortir d'un principe supérieur.

Aussi la raison nous persuade que ce que les ' animaux font de plus industrieux , se fait de la même sorte que les fleurs , les arbres , et les animaux eux-mêmes ,'c'cst -à-dire , avec art du cAté de Dieu et sans art qui réside en eux.

VMaisdu principe de réflexion qni agitennous , nait une seconde chose ; c'est la liberté , nouveau principe d'invention et de variété parmi les hommes. Car l'émc élevée par la réflexion au-dessus du corps et au-dessus des objets , n'est point entraînée par leurs impressions, et demeure libre et maitresse des objets, et d’elle-m'ême. Ainsi elle s'attaclie à ce qui lui plaît , et considère ce qu'elle veut , pour s’en servir selon les Ans qu'elle se propose.

Cette liberté va si loin, que l'âme, s’y abandonnant , sort quelquefois des limites que la raison lui prescrit; et ainsi , parmi les mouvements qui diversifient en tant de manières la vie humaine, il faut compter les égarements et les fautes.

De là sont nées mille inventions ; les lois , les Instructions, les récompenses, les châtiments, et les autres moyens qu'on a inventés pour contenir ou pour redresser la liberté égarée.

Les animaux ne s'égarent pas en cette sorte: c’est pourquoi on ne les blâme jamais. On les frappe bien de nouveau , par la même raison qui

fait qu’on retouche souvent à la corde qu'on veut monter sur un certain ton. Mais les blâmer, ou se fâcher contre eux , c’est comme quand, de colère , on rompt sa plume qui ne marque pas , ou qu’on jette à terre un couteau cpii refùse de couper.

Ainsi la nature humaine a une étendue en bien et en mal , qu’on ne trouve point dans la nature animale ; et c'est pourquoi les passions dans les animaux ont un eflet pins simple et plus certain. Car les nôtres se compliquent par nos réflexions , et s'embarrassent mutnellemcnt. Trop de vues , par exemple, mêleront la crainte avec la colère , ou la tristesse avec la Joie. Mais comme les animaux, qui n’ont point de réflexion, n’ont que les objets naturels , leurs mouvements sont moins détournés.

Joint que l'âme , par sa liberté , est capable de s’opposer aux passions avec une telle force, qu'elle en empêche l'effet. Ce qui étant une marque do raison dans l'homme, le contraire est une marque que les animaux n’ont pointde raison.

Car partout où la passion domine sans résistance, le corps et ses mouvements y font et y peuvent tout ; et ainsi la raison n'y peut pas être.

Mais le grand pouvoir de la volonté sur le corps consiste dans cc prodigieux effet que nous avons remarqué : que l'homme est tellement maître de son corps , qu'il peut même le sacrifier à un plus grand bien qu'U se propose. Se jeter au milieu des coups, et s’enfoncer dans les traits par une impétuosité aveugle', comme il arrive aux animaux , ne marque rien au-dessus du corps ; car un verre se brise bien en tombant d'en haut de son propre poids, biais sc déterminer à mourir avec connaissance et par raison , malgré toute la disposition du corps, qui s'oppose à ce dessein , marque un principe supérieur au corps; et parmi tous les animaux , l’homme est le seul où se trouve ce principe.

La pensée d’Aristote est belle ici , que l’homme” seul a la raison , parce que seul il peut vaincre et la nature et la coutume.

Par les choses qui ont été dites : il parait manifestement qu'il n’y a dans les animaux ni art, ni réflexion , ni invention , ni liberté. Mois moins il y a de raison en eux , plus il y en a dans celui qui les a faits.

Et certainement c'est l'effet d'un art admirable , d’avoir si industrieusement travaillé la matière, qu’on soit tenté de croire qu’elle agit par elle-même , et par une industrie qui lui est propre.

Les sculpteurs et ies peintres semblent animer les pierres , et faire parler ies couleurs ; tant ils représentent vivement les actions extérieures, qui marquent la vie. On peut dire, à peu près dans le même sens , que Dieu fait raisonner les

DE LA CONNAISSANCE

aBimaax , parce qu’il imprime dans leurs bcUods une image si vive de raison , qu'il semble d'abord qu'ils raisonnent.

Il semble, en effet, que Dieu ait voulu nous donner, dans les animaux, ime image de raisonnement, une image de finesse; bien plus, une image de vertu et une image de vice; une image de piété dans le soin qu'ils montrent tous pour leurs petits, et quelques-uns pour leuiq pères ; une image de prévoyance , une image de fidélité, une image de flatterie, une image de Jalousie et d'orgueil , une image de cruauté , une image de fierté et de courage. Ainsi les animaux noos sont un spectacle, où nous voyons nos devoirs et nos manquements dépeints. Cbaq ue ani mal est chargé de sa représentation. Il étale, comme un tableau, la ressemblance qu’on lui a donnée ; mais il n’ajoute , non plus qu'un tableau, rien A scs traits. Il ne montre d'autre invention que celle de son auteur; et il est fait, non pour être ce qu’il nous parait , mais pour nous en rappeler le souvenir.

Admirons donc dans les aiümaux,uon point ( leur finesse et leur industrie ; car il n'y a point \ d’industrie où il n'y a pas d'invention ; mais la sagesse de celui qui les a construits avec tant d'art, qu'ils semblent même agir avec art.

Il n'a pas voulu toutefois que nous fussions déçus par cette apparence de raisonnement que nous voyons dans les animaux. Il a voulu , au contraire, que les animaux fussent des instruments dont nous nous servons , et que cela même f&t un jeu pour nous.

Nous domptons les animaux les plus forts, et venons i bout de ceux qu’on imagine les plus rusés. Et il est bon de remarquer que les hommes les plus grossiers sont ceux que nous employons & conduire les animaux; ce qui montre combien ils sont au-dessous du raisonnement, puisque le dernier degré de raisonnement snfllt pour les conduire comme on veut.

Une autre chose nous fait voir encore combien les bêtes sont loin de raisonner. Car on n'en a jamais vu qui fussent touchées de la beauté des objets qui se présentent A leurs yeux , ni de la douceur des accords , ni des autres choses semblables , qui consistent en proportions et en mesures; c’est-à-dire qu’elles n’ont pas même cette espèce de raisonnement qui accompagne toujours en nous la sensation, et qui est le premier effet de la réflexion.

Qui eonsidérem toutes ces choses s’apercevra aisément que c’est l’effet d’une ignorance grossière, ou de peu de réflexion , de confondre les anbnaux avec l’homme , ou de croire qu’ils ne diffèrent que du plus ou du moins; car on

doit avoir aperça combien il y a d'objets dont les animaux ne peuvent être touchés, et qu'il n’y en a aucun dont on puisse juger vraisemblablement qu’ils entendent la nature et les convenances.

Et quand on croit pouvoir prouver la ressemblance du principe intérieur par celle des organes, on se trompe doublement. Premièrement, en ce qu’on croit l’intelligence absolument attachée aux organes corporels; ce que vious avons vu être très-faux. Et le principe dont se sen ent les défenseurs des animaux devrait leur faire tirer une conséquence opposée à celle qu'ils tirent. Car s’ils soutiennent , d’un cêté, que les organes «mt communs entre les hommes et les bêtes; comme d'ailleurs il est clair que les hommes eutendeut des objets dont on ne peut pas même soupçonner que les animaux aient la moindre lumière , il faudrait conclure nécessairement que l’intelligence de ces objets n'est point attachée aux organes , et qu’eile dépend d'un autre principe.

Mois , secondement , on se trompe quand on assure qu’il n’y a point de différence d'organes entre les hommes et les animaux. Car les organes ne consistent pas dans cette masse grossière que nous voyons et que nous touchons. Ils dépendent de l’arrangement des parties délicates et imperceptibles, dont on aperçoit quelque chose en y regardant de près; mais dont toute la finesse ne peut être sentie que par l’esprit.

Or personne ne peut savoir jusqu’où va dans le cerveau cette délicatesse d’organes. On dit seulement que l’homme, à proportion de sa grandeur, contient dans sa tête, sans comparaison , plus de cervelle qu’aucun animal , quel qu’il soit.

Et nous pouvons juger de la délicatesse des parties de notre cerveau , par celle de notre langue. Car la langue de la plupart des animaux , quelque semblable qu’elle paraisse à la ndtre dans sa masse extérieure , est incapable d’articulation. Et pour faire que la nôtre puisse articuler distinctement tant de sons divers, il est aisé déjuger de combien de muscles délicats elle a dù être composée.

Maintenant il est certain que l’organisation du cerveau doit être d’autant plus délicate , qu'il y a , sans comparaison , plus d’objets dont il peut recevoir les Impressions , qu’il n’y a de sons que la langue paisse articuler.

Mais , au fond , c’est une méchante prouve de raisonnement que celle qu’on tire des organes , puisque noos avons vu si clairement combien il est Impossible que le raisonnement y soit attaché et ass^etti de lui-même.

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

Ce qui fait raisonner 1 homme n'est pas l’arrangement des organes , c'est nn rayon et une image de l’esprit divin; c'est une impression, non point des objets , mois des vérités éternelles , qui résident en Dieu comme dans leur source ; de sorte que vouloir voir les marques du raisonnement dans ies organes , c'est chercher à mettre tout l'esprit dans le corps.

Et il n'y a rien assurément de plus mauvais sens que de conclure qu'à cause que Dieu nous a donné un corps semblable aux animaux , il ne nous a rien donné de meilleur qu'à eux. Car sous les mêmes apparences il a pu cacher divers trésors; et ainsi il en faut croire autre chose que les apparences.

Ce n'est pas en effet par la nature ou par l'arjangement de nos organes que nous connaissons notre raisonnement. Nous le connaissons par expérience , en ce que nous nous sentons capables de réflexion : nous connaissons un pareil talent dans les hommes nos semblables , parce que nous voyons par mille preuves, et surtout par le langage , qu'ils pensent et qu’ils réllécliissent comme nous ; et comme nous n’apercevons dons les animaux aucune marque de réflexion , nous devons conclure qu’il n'y a en eux aucune étincelle de raisonnement.

Je ne veux pobit ici exagérer ce que la ligure humaine a de singulier, de noble, de grand, d’adroit et de commode au-dessus de tous les animaux : ceux qui l'étudieront, le découvriront aisément; et ce n’est pas cette différence de l’homme d’avec la bête , que J 'ai eu dessein d’expliquer.

Hais après avoir prouvé que les bêtes n’agissent point par raisonnement , examinons par quel principe on doit croire qu’elles agissent. Car il faut bien que Dieu ait mis quelque chose en elles, pour les faire agir convenablement conune elles font, et pour les pousser aux lins auxquelles il les a destinées. Cela s’appelle ordinairement instinct. Mais comme il n'est pas bon de s'accoutumer à dire des mots qu’on n'entende pas, il faut voir ce qu’on peut entendre par celui-ci.

Le mot d’instinct , en général , signifle impulsion. 11 est opposé à choix; et on a raison de dire que les animaux agissent par impulsion plutét que par choix.

Mais qu’est-ce que cette impulsion et cet instinetî II y a sur cela deux opinions qu'il est bon de rapporter en peu de paroles.

La première veut que l'iustioct des animaux soit un sentiment. La seconde n’y reconnaît autre chose qu’un mouvement semblable à celui des horloges et autres machines.

aOSSl'CT. — T. I.

Ce dernier sentiment est presque né dons nus Jours. Car quoique Diogène le Cynique eût dit , au rapport de Plutartjue, que les bêtes ne sentaient pas , à cause de la grossièreté de leurs organes , il n’avait point eu de scetateurs. Du temps de nos pères , un médecin espagnol ‘ a enseigné la même doctrine au siècle passé, sans être suivi , à ce qu'il parait, de qui que ce soit. Mais depuis peu M. Desrartes a donné un peu plus de vogue à cette opinion , qu’il a aussi expliquée par de meilleurs principes que tous les autres.

La première opinion, qui donne le sentiment pour instinct, remarque, 1° que notre âme a deux parties, la sensitive et ht raisonnable. Elle remarque, 3° que puisque ces deux parties ont en nous des opérations si distinctes, on peut les séparer entièrement , c’est-à-dire , que comme on comprend qu’il y a des substances purement intelligentes, comme sont les anges, il y en aura de purement sensitives, comme sont les bêtes.

Ils y mettent donc tout ce qu'il y a en nous qui ne raisonne pas, c'est-à-dire , non-seulement le corps et les organes , mais encore les sensations, les imaginations, les pa.ssions, enfln tout ce qui suit les dispositions corporelles , et qui est dominé par les objets.

Mais comme nos imaginations et nos passions ont souvent beaucoup de raisonnement mêlé, ils retranchent tout cela aux bêtes ; et en un mot ils n’y mettent que ce qui se p{ut foire sons réflexion.

Il est maintenant aisé de déterminer ce qui s’appelle instinct, dans cette opinion; car, en donnant aux bêtes tout ce qu’il y a en nous d-î sensitif, on leur donne par conséquent le plaisir et la douleur, les appétits ou les aversions qui les suivent : cor tout cela ne dépend point du raisonnement

L’instinct des animaux ne sera donc autre chose que le plaisir et la douleur, que la nature aura attachés en eux , comme en nous , à certains objets , et aux impressions qu’ils font dans le corps.

Et il semble que le poète ait voulu expliquer cela, lorsque, parlant des abeilles, il dit quelles ont soin de leurs petits, touchées par une certaine douceur.

Ce sera donc par le plaisir et par la douleur, que Dieu poussera et incitera les animaux aux lins qu’il s’est proposées. Car à ces deux sensations sout joints naturellement les appétits convenables.

■ GonHiin Pnein, dans l’oavnga Intltold du mm de aon père tl da sa mère : Antoniaiui Hfarÿurrifa.

DE LA CONNAISSANCE

A ces appétits seront jointes , par un ordre de la nature , les actions extérieures, comme s'approcher ou s'éloigner; et c'est ainsi, disent-ils, que poussés par le sentiment d'une douleur violente nous retirons promptement et avant toute réflexion notre main du feu.

Et si la nature à pu attacher les mouvements extérieurs du corps à la volonté raisonnable, elle a pu aussi les attacher i ces appétits brutaux dont nous venons de parler.

Telle est la première opinion touchant l'Instinct. Elle paraît d'autant plus vraisemblable, qu’en donnant aux animaux le sentiment et ses suites , elle ne leur donne rien dont nous n'ayons l'expérience en nous-mémes, et que d’ailleurs elle sauve parfaitement la dignité de la nature humaine, en lui réservant le raisonnement.

Elle a pourtant scs inconvénients , comme toutes les opinions humaines. Le premier est que la sensation , par toutes les choses qui ont été dites , et par beaucoup d'autres , ne peut pas être une affect ion des corps. On peut bien les subtiliser, les rendre plus déliés, les réduire en vapeurs et en esprits; par là ils deviendront plus vites, plus mobiles, plus Insinuants, mais cela ne les fera pas sentir.

Toute l’école en est d’accord. Et aussi , en donnant la sensation aux animaux , elle leur donne une âme sensitive distincte du corps.

Cette âme n’a point d’étendue ; autrement elle ne pourrait pas ^nétrer tout le corps , ni tui être unie, comme l'école le suppose.

Cette âme est indivisible selon saint Thomas, toute dons le tout , et toute dans chaque partie. Toute l’école le suit en cela , du moins à l'égard des animaux parfaits; car à l'égard des reptiles et des insectes dont les parties séparées ne laissent pas de vivre, c'est une difficulté à part, sur laquelle l'école même est fort partagée , et qu’il ne s'agit pas ici de traiter.

Que si l’âme qu'on donne aux bêtes est distincte du corps , si elle est sans étendue et indivisible , il semble qu'on ne peut pas s'empêcher de la reconnaître pour spirituelle.

Et de là naît un autre inconvénient. Car si cette âme est distincte du corps, si elle a son être à part , la dissolution du corps ne doit point la faire périr; et noua retombons par la dans l'erreur des platoniciens, qui mettaient toutes les âmes immortelles , tant celles des hommes , que celles des animaux.

Voilà deux grands Inconvénients , et voici par où on eu sort.

Et premièrement, saint Thomas et les autres docteurs de l'école ne croient pas que l'àmc suit

spirituelle précisément, pour éko dlatinele du corps , ou pour être Indivisible.

l*our cela, il faut entendre ce qu’on appelle proprement spirituel.

Spirituel , c’est immatériel. Et saint Thomas appelle Immatériel ce qui non-seulement n’est pas matière , mais qui de soi est indépendant de la matière.

Cela même, selon Ini , est intellectuel. Il n’y a que l’intelligence qui d'elle-mème soit indépendante de la matière , et qui ne tienne à aucun organe corporel.

Il n’y a donc proprement en nous d'opération spirituelle, que l’opération intellectuelle. Les opérations sensitives ne s'appellent point de ce nom , parce qu'en effet nous les avons vues tout à fait assujetties à la matière et au corps. Elles servent à la partie spirituelle, mais elles ne sont pas spirituelles; et aucun auteur, que je sache, ne leur a donné ce nom.

Tous les philosophes, même les païens, ont distingué en l'homme deux parties : l'une raisonnable, qu’ils api>rllent voûç, mens, en notre langue esprit, intelligence; l’autre qu’ils appellent sensitive et irraisonnable.

Ce que les philosophes païens ont appelé voù;, mens, partie raisonnable et intelligente, c’est à quoi les saints Pères ont donné le nom de spirituel ; en sorte que, dans leur langage, nature spirituelle , et nature intellectuelle , c'est la même chose.

Ainsi le premier de tous les esprits c’est Dieu , souverainement intelligent.

La créature spirituelle est celle qui est faite à son image ; qui est née pour entendre , et encore pour entendre Dieu selon sa portée.

Tout ce qui n’est point intellectuel n’est ni l’image de Dieu , ni capable de Dieu : dès là il n’est pas spirituel.

De cette sorte , l’intellectuel et le spirituel c’est la même chose.

Notre langue s’est conformée à cette notion. Un esprit , selon nous , est toujours quelque chose d’intelligent ; et nous n’avons point de mot plus propre pour expliquer celui de v»û; et de mens, que celui à'esprit.

En cela nous suivons l’idée du mot d’esprit et de spirituel qui nous est donné dons l’Écriture, où tout ce qui s'appelle esprit , au sens dont il s’agit, est intelligent, et ou les seules opérations qui sont nommées spirituelles sont les intellectuelles.

C'est en ce sens que saint Paul appelle Dieu , le Père de tous les esprits; c’est-à-dire de toutes les créatures intellectuelles , capables de s’unir à lui.

Digitizeo uy GoujjK

DE DIEU Err DK SOI-MÊME.

nUu est esprit, dit Notro-Seigneur, et ceux qui l'adorent doivent t’adorer en esprit et en vérité : c'est-à-dire que cette suprême inteiiigence doit être adorée par l'inteiligence.

Scion cette notion, ies sens n'appartiennent pas à l'esprit.

I Quand l’apêtre distingue l'homme animai d'a- I vec l'homme spirituel , Il distingue celui qui agit par les uns , d'avec celui qui agit par I' ntendement , et s'unit à Dieu.

Quand le même apêtre dit que la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair, U entend que la partie intelligente combat la partie unsitive ; que l'esprit , capable de s'unir à Dieu , est combattu par te plaisir sensible attaché aux dispositions corporettes.

Le même apêtre, en séparant les ftmits de la chair, d'avec les fruits de l'esprit , par ceux-ci entend les vertus intellectuelles , et par ceux-là entend les vices qui nous attachent aux uns et à leurs objets.

Et encore que parmi les fruits de la chair il range beaucoup de vices qui umblent n'oppartenir qu'à l'esprit , tels que sont l'orgueil et la Jalousie , il faut remarquer que ces untiments vicieux s'excitent principalement par les marques uusibles de préférence , que nous désirons nousmêmes , et que nous envions aux autres ; ce qui donne lieu de les ranger parmi les vices, qui tirent lenr origine des objets unsibles.

Il U voit donc qne les sensations , d'elles-mêraes ne font point partie de la nature spirituelle , parce qu'en effet elles unt totalement assujetties aux objets corporels, et aux dispositions corporelles.

Ainsi la spiritualité commence en l'homme où la lumière de l'intelligence et de la réflexion commenceà poindre , parce que c'est là que l'ême commence à s'élever au-dessus du corps ; et nonseulement à s'élever au-dessus, mais encore à le dominer, et à s'attacher à Dieu, c'est-à-dire, au plus spirituel et au plus parfait de tous les objets.

Quand donc on aura donné les sensations aux animaux, il paraît qu'on ne leur aura rien donné de spirituel. Leur àme sera de même nature <|ue leurs opérations, lesquelles en nous-mêmes, quoiqu'elles viennent d'un principe qui n'est pas un corps, passent pourtant pour charnelles et corporelles, par leur assujettissement total aux dispositions du corps.

De cette sorte, ceux qui donnent aux bêtes des sensations et une àme qui en soit capable; interrogés si cette àme est un esprit on un corps , répondront qu'elle n'est ni l'un ni l'autre. C'est une nature mitoyenne , qui n’est pas un corps , parce qu'elle n'est pas étendue eu longueur, lar-

geur et profondeur ; qui n'est pas un esprit , parce qu'cllo est sans intelligence, incapable de [>osséder Dieu , et d’être heureuse.

Ils résoudront par le même principe l’objecon de l’immortalité. Car encore qne l’àme des êtes soit distincte du corps , il n'y a point d'apparence qu’elle puisse être conservé séparément , parce qu’elle n'a point d’opération qui ne soit totalement absorbée par le corps et par la matière. Et il n’y a rien de plus injuste ni de plus absurde , aux platoniciens, que d’avoir égalé l'àmc des bêtes , où II n'y a rien qui ne soit dominé absolument par le corps , à l’àme bumaine , où l'on voit un principe qui s’élève au-dessus de lui, qui le pousse jusques à sa ruine pour contenter la raison , et qui s'élève jusques à la plus hante vérité , c’est-à-dire , jusques à Dieu même.

C’est ainsi que la première opinion sort des denx inconvénients qne nous avons remarqués. Hais la seconde croit se tirer encore plus nettcr ment d'affaire. Car elle n'est point en peine d'expliquer comment l'àme des animaux n'est ni spirituelle ni immortelle , puisqu'elle ne leur doimo pour toute àme que le sang et les esprits.

Elle dit donc que les mouvements des animaux ne sont point administrés par les seitsations, et qu’il sufQt, pour les expliquer, de supposer seulement l’organisation des parties, l'impression des objets sur le cerveau , et la direction des esprits, pour faire jouer les muscles.

C'est en cela que consiste l'Instinct, selon cette opinion ; et ce ne sera autre chose que cette force mouvante , par laquelle les muscles sont ébranlés et agités.

Au reste, ceux qui suivent cette opinion observent que les esprits peuvent changer de nature par diverses causes. Plus do bile mêlée dans le sang, les rendra plus impétueux et plus vifs. Le mélange d’autres liqueurs les fera plus tempérés. Autres seront les esprits d’on animal repu , autres ceux d'un animal affàmé. Il y aura aussi de la différence entre les esprits d'uù animal qui aura sa vigueur entière, et ceux d'un animal déjà épuisé et recru. Les esprits pourront être plus ou moins abondants, plus ou moins vifs, plus grossiers ou plus atténués; et ces philosophes prétendent qu'il n'en faut pas davantage pour expliquer tout ce qui se fait dans les animaux, et les différents états où ils se trouvent.

Avec ce raisonnement, cette opinion jusqu’ici entre peu dans l'esprit des hommes. Ceux qui la combattent , concluent de là qu’elle est contraire au sens commun ; et ceux qui la défendent , répondent que peu de personnes les entendent à cause que peu de personnes prennent la peine de

DE I,.\ COiX.NAISSANCE

l'élever ea-dessos des préventions des sens et de s'enfonce.

Il est aisé de comprendre, par ce qui vient d'étre dit, que ces derniers convienuent avec l'école, non-souiement que le raisonnement, mais encore que la sensation , ne peut jamais précisément venir du corps; mais ils ne mettent la sensation qu'où Hs mettent le raisonnement , parce (pic la sensation , qui d'clic-méme no connaît point la vérité, selon eux n'a aucun usage que d'exciter la partie qui la connaît.

Et ils soutiennent que les sensations ne servent de rien à expliquer ni à faire les mouvements corporels , parce que , loin de les causer, elles les suivent; en sorte que , pour bien raisonner, il faut dire : Tel mouvement est , donc telle sensation s'ensuit; et non pas: Telle sensation est, donc tel mouvement s'ensuit.

Pour ce qui est de l'Immortalité de l'âme humaine, elle n'a aucune difficulté, selon leurs principes. Car dès là qu'ils ont établi , avec toute i’éoole , qu'elle est distincte du corps , parce qu'elle sent , parce qu'elle entend , parce quelle veut : en un mot , parce qu'elle pense ; ils disent qu'il n'y a plus qu'à considérer que Dieu , qui aime ses ouvrages, conserve généralement à chaque chose l'étre qu'il lui a une fois donné. Les corps peuvent bien être dissous , leurs parcelles peuvent bien être séparées et jetées deçà et delà , mais pour cela Ils ne sont point anéantis. SI donc l'àme est une substance distincte du corps : par la même raison, ou à plus forte raison. Dieu lui conservera son être , et n’ayant point de parties , elle doit subsister éternellement dons toute son intégrité.

Voilà les deux opinions que soutiennent , touchant les bêtes , ceux qui ont aperçu qu'on ne peut sans absurdité ni leur donner du raisonnement, ni faire sentir la matière. Mais, laissant à part les opinions , rappelons à notre mémoire les choses que nous avons constamment trouvées et observées dans l'âme roisotmable.

Premièrement, outre les opérations sensitives, toutes engagées dans la chair et dans la matière, nous y avons trouvé les opérations intellectuelles, si su^rieures an corps, et si peu comprises dans ses dispositions, qu'au contraire elles le dominent , le font obéir, le dévouent à la mort , et le sacriflent.

Nous avons vu aussi que, par notre pntendef ment , nous apercevons des vérités éternelles , cUürcs et incontestables. Nous savons qu'elles sont toujours les mêmes, et nous sommes tou- ^ jours les mêmes à leur égard, toujours egalement ' ravis de leur beauté , et convaincus de leur certitude; marque que notre âme est faite pour les

choses qui ne changent pas, et qu'elle a en elle un fond , qui aussi ne doit pas changer.

Car il fout ici observer que ces vérités éternelles sont l'objet naturel de notre entendement. C'est par elles qu'il rapporte naturellement toutes les actions humaines à leur règle; tous les raisonnements aux premiers principes connus par eux-mêmes , comme étemels et üivariables ; tous les ouvrages de l'ai-t et de la nature , toutes les figures, tous les mouvements, aux proportions cachées, qui en font et la beauté et la force ; enfin , toutes choses généralement , aux décrets de la sagesse de Dieu , et à l'ordre immuable qui les fait aller en concours.

Que si ces vérités éternelles sont l'objet naturel de l'entendement humain , par la convenance qui se trouve entre les objets et les puissances , on voit quelle est sa nature , et qu'étant né conforme à des choses qui ne changent point , il a en lui un principe de vie Unmortelle.

Et parmi ces vérités étemelles qui sont l'objet naturel de l'entendement, celle qu'il aperçoit comme la première , en laqueiie toutes les autres subsistent et se réunissent , c'est qu'il y a un premier Être qui entend tout avec certitude, qui fait tout ce qu'il veut, qui est lui-même sa règle , dont la volonté est notre loi, dont la vérité est notre vie.

Nous savons qu'il n'y a rien de plus impossible que le contraire de ces vérités , et qu'on ne peut Jamais supposer,- sans avoir le sens renversé , on que ce premier Être no soit pas , ou qu'il puisse changer, ou qu'il puisse y avoir une créature intelligente qui ne soit pas faite pour entendre et pour aimer ce principe de son être.

C'est par là que nous avons vu que la nature de l'âme est d'être formée à l'image de son auteur; et cette conformité nous y fait entendre un principe divin et immortel.

Car s'il y a quelque chose , parmi les créatures, qui mérite de durer éternellement , c'est sans doute la connaissance et l'amour de Dieu , et ce qui est né pour exercer ces divines opérations.

Quiconque les exerce les voit si justes et si parfaites, qu'il voudrait les exercer à jamais ; et nous avons, dans cet exercice, l'idée d'une vie étemelle et bienheureuse.

Les histoires anciennes et modernes font fol que cette idée de vie immortelle se trouve confusément dons toutes les nations qui ne sont paa tout à fait brutes ; mois ceux qui connaissent Dieu , l'ont très-claire et très-distincte. Car ils voient que la créature raisonnable peut vivre éternellement heureuse , en admirant les grandeurs de Dieu , les conseils de sa sagesse , et la beauté de ses ouvrages.

Ipl.

DE DIEU ET

Et noas avons quelque expérience de cette vie, lorsque quelque vérité illustre nous apparaît , et que , contemplant la nature , nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre.

Là nous goûtons un plaisir si pur, que tout autre plaisir ne nous parait rien en comparaison. Cest ce plaisir qui a transporté les philosophes , et qui leur a fait souhaiter que la nature n’eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure.

Qui voit Pythagore ravi d’avoir trouvé les carrés des côtés d’un certain triangle, avec le carré de sa base, sacrifier une hécatombe en action de grâces : qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte , en oublier le boire et le manger : qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts , secondement dans la nature, et enfln dons leur source et dans leur principe qui est Dieu : qui voit Aristote louer ces heureux moments , où l’âme n’est possédée que de l’intelligence de la vérité , et juger une telle vie seule digne d’étre éternelle , et d’étre la vie de Dieu ; mois qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice , de connaître, d’aimer et de louer Dieu , qu’ils ne le quittent jamais , et qu’ils éteignent , pour le continuer durant tout le cours de leur vie , tous les désirs sensuels : qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles , un principe et un exercice de vie éternellement heureuse.

Et le désir d’une telle vie s’élève et se fortido d’autant plus en nous , que nous méprisons davantage la vie sensuelle , et que nous cultivons avec plus de soin la vie de l’intelligence.

Et l’âme qui entend cette vie , et qui la désire , ne peut comprendre que Dieu , qui lui a donné cette idée, et lui a inspiré ce désir, l’ait faite pour une autre fin.

Et il ne faut pas s’imaginer qu’elle perde cette vie en perdant son corps ; car nous avons vu que les opérations intellectuelles ne sont pas , à la manière des sensations , attachées à des organes corporels. Et encore que, par la correspondance qui so doit trouver entre toutes les opérations de l’âme, rentendement se serve des sens et des images sensibles, ce n’est pas en se tournant de ce côté-là qu’il se remplit de la vérité , mais en se tournant vers la vérité éternelle.

Les sens n’apportent pas à l’âme la connaissance de la vérité, ils l’excitent, ils la réveillent, iis l’avertissent de certains effets : elle est sollicitée h chercher les causes ; mais elle ne les dé>

DE SOI-MÊME

couvre , elle n’en voit les liaisons , ni les principes qui font tout mouvoir, que dans une lumière supérieure, qui vient de Dieu, ou qui est Dieu même.

Dieu donc est la vérité ; d’ellc-même toujours ^ présente à tous les esprits, et la vraie source de l’intelligence. C’est de ce côté qu’elle voit le jour ; y c’est par là qu’elle respire et qu’elle vit.

Ainsi , autant que Dieu restera à l’âme ( et de lui-même jamais il ne manque à ceux qu’il a faits pour lui , et sa lumière bienfaisante ne se retire jamais que de ceux qui s’en détournent volontairement) : autant, dis-je, que Dieu restera à l’âme, autant vivra notre intelligence ; et quoi qu’il arrive de nos sens et de notre corps , la vie de notre raison est en sûreté.

Que s’il faut un corps à notre âme , qui est née pour lui être unie , la loi de la Providence veut que le plus digne l’emporte ; et Dieu rendra à l’âme son corps immortel , plutôt que de laisser l’âme faute du corps , dans un état imparfait.

Mais réduisons ces raisonnements en peu de ^ paroles. L’âme , née pour considérer ces vérités i inunuablcs , et Dieu , où so réunit toute vérité , par-là se trouve conforme à ce qui est étemel.

En connaissant et en aimant Dieu, elle exerce les opérations qui méritent le mieux de durer toujours.

Dans CCS opérations elle a l’idée d’une vie éternellement bienheureuse , et elle en conçoit le désir. Elle s’unit à Dieu , qui est le vrai principe de l’intelligouce, et ne craint point de le perdre en perdant le corps, d’autant plus que la sagesse éternelle , qui fait servir le moindre au plus digue; si l’âme a besoin d’un corps, pour vivre dans sa naturelle perfection, lui rendra plutôt le sien, que de laisser défaillir son intelligence par ce manquement

C’est ainsi .que l’âme connaît qu’elle est née pour être heureuse à jamais, et aussi que, renonçant à CO bonheur éternel , un malheur éternel sera son supplice.

Il n’y a donc plus de néant pour elle, depuis que son auteur l’a une fois tirée du- néant pour jouir de sa vérité et de sa bonté. Car, comme qui s’attache à cette vérité, et à cette bonté, mérite plus que jamais de vivre dans cet exercice , et de le voir dunr éternellement; celui aussi qui s’en prive, et qui s'en éloigne, mérite de voir durer dans l’éternité la peine de sa défection.

Ces raisons sont solides et inébranlables à qui les sait pénétrer ; mais le chrétien a d’autres raisons, qui sont le vrai fondement de son espérance : c’est la parole de Dieu, et ses promesses immuables. Il promet la vie éternelle à ceux qui < le servent, et condamne les rebelles à un sup -

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