‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 21 sur 518 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De U diaérence entre rhooune et Is béU.

Nous avons vu l’âme raisonnable dégradée par le péché , et par là presque tout à ^alt assujettie aux dispositions du corps ; nous l’avous vue attachée à la vie sensuelle par où elle commence , et par là captive du corps et des objets corporels, d'où lui viennent les voluptés et les douleurs. Elle croit n’avoIr à chercher ut à éviter que les corps ; elle ne pense , pour ainsi dire , que corps ; et se mêlant tout à fait avec ce corps qu'elle anime , A la fin elle a peine à s'en distinguer. Enfin , elle s’oublie et se méconnaît elle-même.

Son ignorance est si grande , qu'elle a peine à connaîtra combien die est au-dessus des animaux. Elle leur volt un corps semblable au sien , de mêmes organes et de mêmes mouvemeuts|; elle les voit vivre et mourir, être malades et se porter bien , à peu près comme font les hommes ; manger, boire , aller et venir à propos , et selon que les besoins du corps le demandent ; éviter les périls , chercher les commodités , attaquer et se défendre aussi industrieusement qu'on le puisse imaginer, ruser même ; et ce qui est plus fin eucore , prévenir les fluesses , comme il se voit tous les jours à la chasse , où les animaux semblait moutrer une subtilité exquise.

D'ailleurs, on les dresse, on les instruit; ils s’instruisent les uns les autres. Les oiseaux apprennent à voler en voyant voler leurs mères. Nous apprenons aux perroquets à parler, et A la plupart des animaux mille choses que la nature ne leur apprend pas.

Ils semblent même se parler les uns aux autres. Les poules, animal d'ailleurs simple et niais , semblent appeler leurs petits égarés, et avertir leurs compagnes , par un certain cri , du grain qu'elles ont trouvé. Un Chien nous pousse quand nous ne lui donnons rien, et on dirait qu'il nous reproche notre oubli. On entend gratter ces animaux à une porte qui leur est fermée : ils gémissent ou crient d’une manière A nous fiüre connaître leurs besoins; et il semble qu'on ne paisse leur refùser quelque espèce de langage. Cette ressemblance des actions des bétes aux actions humaines, trompe les hommes; ils veulent , à qudque prix que ce soit , que les animaux raisonnent : et tout ce qu’ils peuvent accorder A la nature humaine, c'est d’avoir peut-être , un peu plus de raisonnement

Eucore y eu a-t-jl qui trouvent que ce que nous

en avons de plus no sert qu’A nous Inquiéter AI qu'à nous rendre plus malheureux. Ils s'estime-' raientplus tranquilles et plus heureux, s'ilsétaient

comme les bétes.

C’est qu'eu effet les hommes mettent ordinoironent leur félicité dans les choses qui flattent leurs sens; et cela même les lie au corps, d'où dépendent les sensations. Us voudraient se persuader qu'ils ne sont que corps; et Ils envient la condition des bétes, qui n'ont que leur corps A soigner. Enfin, Ils semblent vouloir élever les animaux jusques à eux-mêmes, afin d'avoir droit de s'abaisser Jusqu'aux animaux, et de pouvoir vivre comme eux.

Us trouvent des philosophes qui les flattent dons CCS pensées. Plutarque , qui paraît si grave en certains endroits , a fait des traités entiers du raisonnement des animaux, qu'il élève, ou peu s'en faut, au-dessus des hommes. C'est un plaisir de voir Montaigne faire raisonner son oie, qui, se promenant dans sa basse-cour, se dit A elle-même que tout est fait pour elle; que c'est pour elle que le soleil te lève et se couche ; que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir; que la maison n'est faite que pour la loger ; que l'homme même est fait pour prendre soin d'elle ; et que si «afin il égorge quelquefois des oies, aussi fait-il bien son semblable.

Par ces beaux discours , il te rit des hommes qui pensent quo tout est fait pour leur service. Celse, qui a tant écrit contre le christianisme, est plein de semblables raisonnements. Les grenouilles , dit-il , et les rats discourent dans leurs marais et dans leurs trous, disant que Dieu a tout fait pour eux , et qu’il est venu en personne pour les secourir. Il veut dire que les honunes , devaut Dieu , ne sont que rats et vermisseaux, et que la différence entre eux et les animaux est petite.

Ces raisonnements plaisent par leur nouveauté. On aime à raffiner sur cette matière ; et c'est un jeuà l’homme de plaider contre lui-mème la causa des bétes.

Ce Jeu serait supportable, s’il n'y entrait 'pas trop de sérieux; mais, comme nous avons dit, l'homme cherche dans ces jeux des excusexà ses désirs sensuels, et ressemble A quelqu'un de grande naissance , qui , ayant le courage bas , ne voudrait point se souvenir de sa dignité , de peur d'être obligé à viVTe dans les exercices qu'elle demande.

C'est ce qui fait dire à David ; • L’homme

• étant en honqeur, ne l'a pas connu; il s’est

• comparé lui-même aux animaux insensés, et ■ s'est fait semblable à eux'. •

' Pi. U.VUI , SI.

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

Tmu les raisonnements qu’on fait ici en faveur des animaux , se réduisent à deux ; dont le premier est : Les animaux font toutes choses convenablement, aussi bien que l'homme; donc ils raisonnent comme l'homme. Le second est : Les animaux sont semblables aux hommes à l'extérieur, tant dans leurs organes , que dans la plupart de leurs actions; donc ils agissent par le même principe extérieur, et ils ont du raisonnement.

Le premier argument a un défaut manifeste. C’est autre chose de faire tout eonvenabicment , autre chose de connaître la convenance. L'un convient non-seulement aux animaux, mais à tout ce qui est dans l’univers : l’autre est le véritable effet du raisonnement et de l’intelligence.

Dès là que tout le monde est fait par raison , tout s’; doit faire convenablement. Car le propre d'une cause intelligente est de mettre de la convenance et de l’ordre dans tous ses ouvrages.

Au-dessus de notre faible raison , restreinte à certains objets, nous avons reconnu une raison première et universelle , qui a tout conçu avant qu'il fût , qui a tout tiré du néant , qui rappelle tout à ses principes , qui forme tout sur la méme^ idée, et fait tout mouvoir en concours. ^

Cette raison est en Dieu, on plutût, cette raison , c’est Dieu même. 11 n’est forcé en rien -J il est le maître de sa matière, et la tourne comme il lui plaît. Le hasard n’a point de part à scs ouvrages ; Il n’est dominé par aucune nécessité ; enfln , sa raison seule est sa loi. Ainsi tout ce qu’il bit est suivi , et la raison y parait partout

Il y a une raison qui subordonne les causes les unes aux autres : et cette raison fait que le plus grand poids emporte lo moindre; qu'une pierre enfonce dans i’eau , plutût que du bois ; qu’un arbre croit en un lieu plutût qu’en im autre ; et que chaque arbre tire de la terre , parmi une infinité de sucs , celui qui est propre pour le nourrir. Mois cette raison n’est pas dans toutes CCS choses , elle est en celui qui les a faites , et qui les a ordeimées.

Si les arbres poussent leurs racines , autant qu'il est convenable pour les soutenir ; slls étendent leurs branches à proportion, et se couvrent d’une écorce si propre à les défendre contre les Injures de l’air ; si la vigne , le lierre et les autres plantes, qui sont faites pour s’attacher aux grands arbres , ou aux rochers , en choisissent si bien les petits creux , et s’entortillent si proprement aux endroits qui sont capables de les appuyer ; si les féuilles et les fruits de toutes les plantes se réduiscut û des figures si régulières, et s’ils

prennent an juste , avec la figure , le goût et les autres qualités qui suivent de la nature de la plante ; tout cela se fait par raison , mais , certes , cette raison n’est pas dans les arbres.

On a beau exalter l'adresse de l'hirondelle, qui se fait un nid si propre; ou des abeilles, qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches ; les grains d'une grenade ne sont pas ajustés moins proprement; et toutefois on ne s’avise pas de dire que les grenades ont de la raison.

Tout se fait , dit-on , à propos dans les animaux ; mais tout se fait peut-être encore plus û propos dans les plantes. Leurs fleurs tendres et délicates, et durant l’hiver enveloppées comme dans un petit coton , se déploient dons la saison la plus bénigne; les feuilles les environnent comme pour les garder; elles se tournent en fruits dans leur saison, et ces fruits servent d’enveloppes anx grains, d’où doivent sortir de nouvelles plantes. Chaque arbre porte des semences propres ù engendrer son semblable ; en sorte que d'un orme il vient toqjours un orme , et d'un chêne toqjours un chêne. La nature agit en cela comme sûre de son effet. Ces semenccè , tant qu’elles sont vertes et crues , demeurent attoehées à l’arbre pour prendre leur maturité : cHes se détachent d'elles-mêmes , quand elles sont mûres; elles tombent anx pieds de leurs arbres, et les feuilles tombenbdessus : les plaies viennent; les feuilles pourrissent et se mêlent avec la terre, qui , ramollie par les eaux , ouvre son sein aux semences, que la chaleur du soleil, jointe à l’humidité , fera germer en son temps. Certains arbres, comme les ormeaux, et une infinité d’autres, renferment leurs semences dans des matières légères , que le vent emporte ; la race s’étend bien loin, par ce moyen, et peuple les montagnes voisines. Il ne faut donc plus s'étonner si tout se fait à propos dons les animaux ; cela est commun à toute la natnre , et il ne sert de rien de prouver que leurs mouvements ont de la suite , delà convenance, et de la raison; mais s’ils connaissent cette convenance et cette suite , si cette raison est en eux ou dans celui qui les. a faits, c'est ce qu’il fallait examiner.

Ceux qui trouvent que les animaux ont de la raison , parce quils prennent , pour se nourrir et se bien porter, les moyens convenables, devraient dire aussi que c'est par raisonnement que se fait la digestion ; qu’il y a un principe de discernement qui sépare les excréments d’avec la bonne nourriture, et qui fait que l'estomac rejette souvent les viandes qui lui répugnent, pendant qn'U retient les autres pour les digérer.

En un mot, toute la nature est pleine de con-

Digilized by

DE LA COiNNAISSANCE

venaoees, et de discoDvenancea , de {iroportions et de dUproportious , selon lesquelles les choses, ou s'ajustent ensemble, ou se repoussent l'une l'autre : ce qui montre, à la vérité, que tout est fait par intelligence, ntais non pas que tout soit intelligent.

Il n'y a aucun tmimai qui s'ajuste si proprement à quoi que ce soit , que l'aimant s'ajuste lui-mémc aux deux pAies. Il en suit l'un, il évite l'antre, line aiguille aimantée fuit un cAté de l'aimant, et s'attache a l'autre avec une plus apparente a^idité que celle que les animaux témoignent pour leur nourriture. Tout cela est fondé sans doute sur des convenances et des disconvenanccs cachées. Une sccrete raison dirige tous ces mouvements; mais cette raison est en Dieu , ou plutAt , cette raison , c'est Dieu même, qui parce qu'il e.st toute raison , ne peut rien faire qui ne soit suivi.

C'est pourquoi , quand les animaux montrent dans leurs actions tiuit d'industrie, saint Thomas a raison de les comparer à des horloges et aux antres macliines ingénieuses, 'où toutefois l'industrie réside, non dans l'ouvrage, mais dans l’artisan.

Car enfln , quelque industrie qui paraisse dons ce que font les animaux, elle n'approche pas de celle qui parait dans leur formation, ou toutefois il est certain que nulle autre raisotv n'agit que celle de Dieu. Et il est aisé de penser que ce même Dieu , qui a formé les semences , et <pii a mis ce secret principe d'arrangement , d'où se développent , par des mouvements si réglés , les parties dont l'animal est comixrsé , n mis aussi , danscetout si industrieusement formé , le principe qui le fait mouvoir couvcnablement à ses besoins et ù sa nature.

On nous arrête pourtant ici , et voici ce qu'on nous objecte. >'ous voyons les animaux émus comme nous , par certains objets , où ils se portent, non moins que les hommes, par les moyens les plus convenables. C'est donc mal à propos que l'on compare leurs actions avec celles des plantes et des autres corps, qui n'agissent point comme touchés de certains objets , mais comme de simples causes naturelles , dont l'effet ne dépend pas de la cotmoissance.

Alais il faudrait considérer que les objets sont eux-memes des causes naturelles, qui, comme toutes les autres, font leurs effets par les moyens les plus convenables.

Car qu'est-ce que les objets , si ce n'est les corps qui nous environnent , à qui la tmture a préparé dans les animaux certains organes délicats , capables de recevoir et de j)ortcr au dedans du cerveau les moindres agitations du dehors?

Nous avons vu que l'air agité agit sur l'oreille, les vapeurs des corps odoriférants sur les narines , les rayons du soleil sur les yeux , et ainsi du reste, aussi naturellement que le feu agit sur l'eau , et par une impression aussi réelle.

Et pour montrer combien il y a loin entre agir par l'impression des objets , et agir par raisounement , il ne faut que considérer ce qui se passe en nous-mêmes.

Cette considération nous fera remarquer, dans les ol)jcts, premièrement, l'impression qu'ils fout sur nos organes cor|x>rcls : secondement les : sensations qui suivent immédiatement ces im- I pressions ; troisièmement , le raisonnement que ^ nous faisons sur les objets, et le choix que nous !

I faisons de l'un plutôt ijuc de l'autre.

Les deux premières choses sc font en noua avant que nous ayons fait la troisième, c'est-àdire, de raisonner. Notre chair a été percée , et nous avons senti de la douleur, avant que nous ayoïLS rédéchi et raisonné sur ce qui nous vient d'arriver. 11 en est de même de tous les autres objets. .Mais, quoique notre raison ne se mélo pas dans ces deux choses, c'est-ù-dire, dans l'altération corporelle de l'organe, et dans la sensation qui s'excite immédiatement apres, ces deux choses ne laissent pas de se foire convenablement par la raison supérieure qui gouverne tout.

Qu'ainsi ne soit ; nous n'avons qu'à considérer ce que la lumière fait dans notre œil , ce que l'air agité fait sur notre oreille ; en un mot , de quelle sorte le mouvement sc communique depuis le dehors jusqu'au dedans ; nous verrons qu'il n'y a rien de plus eonvenable ni de plus suivi.

Nous avons même observé que les objets disposent le corps de la manière qu'il faut , pour le mettre en état de les poursuivre ou de les fuir, selon le besoin.

De là vient que nous devenons plus robustes dans la colère, et plus vites dans la crainte; chose qui certainement a sa raison , mais une raison qui n'est point eu nous.

Et ou ne peut assez admirer le secours qtra donne la crainte à la faiblesse ; car, outre qu'étant pressée elle précipite la fuite, elle fait que l'nnimal se cache et se tapit , qui est la chose la plus convenable à la faiblesse attaquée.

Souvent même il lui est utile de tomber absolument en défaillance, parce que la défaillance supprime la voix, et en quelque sorte l'haleine, et empêche tous les mouvements qui attiraient l'cnnenp.

On dit ordinairement que certains animaux font les morts pour empêcher qu'on ne les tue : c'est en effet que la crainte les jette dans la dé-

Di-.y'i - 'il Co-yU'

DE DIEU ET

faUlance. Cette adresse , qu'on leur attribue , est ! la suite naturelle d'une crainte extrême , mais luic suite très-convenable aux besoins et aux périls d'un animal faible.

La nature , qui a donné dans la crainte un secours si proportionné aux animaux infirmes , a donné la colère aux autres , et y a mis tout ce qu'il faut pour rendre la défense ferme et l'attaque vigoureuse , sons qu'il soit besoin pour cela de raisonner.

Nous réprouvons en nous-mêmes dans les premiers mouvements de la colère ; et lorsrpic sa violence nous 6te toute réflexion, nous ne laissous pas toutefois de nous mieux situer, et souvent même de frapper plus juste , dans l'emportement , que si nous y avions bien pensé.

Et généralement quand notre corps se situe de la numiëre la plus conveuable A se soutenir; quand , en tombant , nous éloignons naturellement la tête , et que nous parons le coup avec la main ; quand , sans y penser, nous nous ajustons avec les corps qui nous environnent, de la manière la plus commode pour nous empêcher d'en être blessés ; tout cela su fait convenablement , et ne se fait pas sans raison ; mais nous avons vu que cette raison n'est pas la nêtro.

C'est sans roisoimer qu'un enfant qui tète, ajuste ses lèvres et sa longue de la manière la plus propre à tirer je lait qui est dans la mamelle ; en quoi il y a si peu de discernement , qu'il fera le même mouvement sur le doigt qu'on lui mettra dans la bouche , parla seule conformité de la figure du doigt avec celle de la mamelle. C'est sans raisonner que notre prunelle s'élargit pour les objets éloignés , et se resserre pour les autres. C'est sans raisonner que nos lèvres et notre langue Smt les mouvements divers qui causent l'articulation , et nous n'en connaissons aucun , à moins que d'y faire beaucoup de réflexion : ceux enfin qui les ont connus , u'ont pas besoin de se servir dccetteconnalssance pourlesproduire;elle les embarrasserait.

Toutes ces choses et une infinité d'autres se font si raisonnablement , que la raison en excède notre pouvoir et en surpasse notre Industrie.

Il est bon d'appuyer un peu sur la parole. Il est vrai que c’est le raisonnement qui fait que nous voulons parler et exprimer nos pensées; mais les parules qui viennent ensuite ne dépendent plus du raisonnement , elles sont une suite naturelle de la disposition des organes.

Bien plus : après avoir commencé les choses que nous savons par coeur, nous voyons que notre langue les achève toute seule, longtemps après que la réflexion que nous y faisions est éteinte

DE SOI-MÊME

i tout ê fait ; au contraire la réflexion , quand elle revient , ne fait que nous interrompre , et nous ne récitons plus si sûrement.

Combien de sortes de mouvements doivent s'ajuster ensemble pour opérer cet effet 1 ceux du cerveau , ceux du poumon , ceux de la trachéeartère , ceux de la langue , ceux des lèvres , ceux de la mâchoire, qui doit tant do fois s'ouvTir et se fermer à propos ! Nous n'apportons point en naissajit l'habileté à faire ces cho8es;clles'cst faite dans notre cerveau, cl ensuite dans toutes les autres parties , par l'impression profonde de certains objets dont nous avons été souvent frappés, et tout cela s'arrange en nous avec une justesse inconcevable , sans que notre raison y ail part.

Nous écrivons saivs savoir comment, après avoir une fois appris. La science en est dans les doigts ; et les lettres , souvent regardées , ont fait uneteile impression sur le cerveau, que la figure en passe sur le papier, sans qu'il soit besoin d'y avoir de l'attention.

Les choses prodigieuses que certains hommes font dans le sommeil , montrent ce <)uc peut la disposition du corps, indépendommeut de nos réflexions et de nus raisonnements.

Si maintenant nous venons aux sensations , que nous trouvons jointes avec les impressions des objets sur notre corps , nous avons \at combien tout cela est convenable. Car il n'y a rien de mieux pensé que d'avoir joint le plaisir aux objets qui sont convenables à notre corps, et la douleur à ceux qui lui sont contraires. Mais ce n'est i>as notre raison qui a si bien ajusté ces choses , c'est ime raison plus haute et plus profonde.

Cette raison souveraine a proportionné avec les objets les ünprcssions qui se font dans nos corps. Cette même raison a uni nos appétits naturels avec nos besoins ; elle nous a forcés , par le plaisir et par la douleur, à désirer la nourriture , sans laquelle nos corps périraient; elle a mis dans les aliments qui nous sont propres, une force pour nous attirer ; le bois n'excite pas notre appétit conunc le pain ; d'autres objets nous causent des aversions souvent invincibles : tout cela se fait en nous par des proportions et des disproportions cachées , et notre raison n'a auenno part ni aux dispositions qui sont dans l'objet, ni à celles qui nais.sent en nous à sa présence.

Supposons donc que la nature veuille faire foire aux animaux des choses utiles pour leur conservation. Avant que d'être forcée à leur donner pour cela du raisonnement, elle a, pour ainsi parler, deux choses à tenter.

L'une , de proportionner les objets avec les organes, et d'qjuster les mouvements qui naissent

RS

DK LA COMNAISSANCE.

dei mu avec ceux qui doivent suivre naturellement dans les autres. Un concert admirable résultera de cet assemblage ; et cha<iue animal se trouvera attaché à son objet -, aussi sûrement que raimmit l'est û son pôle. Mais alors ce qui semblera fluesse et discernement dans les animaux , tu fond sera seulement un effet de la sagesse et de l’art profond de celui qui aura construit toute la machine.

Et si l’on veut qu’il y ait quelque sensation Jointe à l’bnpression des objets, il n’y aura qu’à imaginer que la nature aura attaciié le plaisir et la douleur aux choses convenables et contraires ; les appétits suivront naturellement , et si les actions y sont attachées, tout se fera convenablement dans les animaux , sans que la nature soit obligée à leur donner pour cela du raisonnement.

Ces deux moyens , dont nous supposons qnc la luiture se peut servir, ne sont point des choses Inventées a plaisir, car nous les trouvons en nousmêmes. ^ous y trouvons des mouvements ajustés naturellement avec les objets. Nous y trouvons des plaisirs et des douleurs, dttachés naturellement aux objets convenables ou contraires. Notre raison n’a pas fait ces proportions, elle les a trouvées faites par une raison plus haute ; et nous ne nous trompons pas d’attribuer seulement aux animaux ce que nous trouvons dons cette partie de nous-mêmes qui est animale.

Il n’y a donc rien de meilleur pour bien Juger des animaux, que de s’étudier soi-même auparavant. Car, encore que nous ayons quelque chose au-dessus de l’animal , lunis sommes animaux , et nous avons l’expérience, tant de ce que fait en nous l’animal , que de ce qu'y fiiit le raisonnement et la réflexion. C’est donc en nous étudiant nousmêmes , et en observant ce que nous sentons , que nous devenons juges compétents de ce qui est hors de nous , et dont nous n’avons pas d’expérience. Et quand nous aurons trouvé dans les animaux ce qui est en nous d’animal , ce ne sera pas une conséquence que nous devions leur attribuer ce qu’il y a en nous de supérieur.

Or l’animal, touché de certains objets, fait en noua naturellement et sons réflexion des choses très-convenoblos. Nous devons donc être convaincus, par notre propre expérience , que ces actions convenables ne sont pas une preuve de raisonnement.

Il faut pourtant lever ici une difficulté , qui vient de ne pas penser à ce que fait en nous la raison.

On dit que cette partie qui agit en nous sans raisonnement , commence seulement les choses , mais que la raison les achève : par exemple , l’objet présent excite en nous l’appétit , ou de manger, ou de la vengeance j mais nous n’en venons à

l’exécution que par un raisonnement qui nous détermine : ce qui est si véritable , que nous pouvons même résister à nos appétits naturels, et aux dispositions les plus violentes de notre corps et de nos organes. Il semble donc , dira-t-on , que la raison doit intervenir dans les fonctions animales, sans quoi elles u’auroient jamais qu’un commencement imparfait.

Mais cette diffleuité s'évanouit en un moment , si on considère ce qui se fait en nous-mêmes dans les premiers mouvements qui précèdent la réflexion. Nous avons vu comme alors la colère nous fait frapper juste ; nous éprouvons tous les Jours comme un coup qui vient nous fait promptement détourner le corps, avant que nous y ayons seulement pensé. Qui de nous peut s’emp^her de fermer les yeux , ou de détourner la tête , quand on feint seulement de nous y vouloir frapper ? Alors si notre raison avait quelque force , elle nous rassurerait contre un ami qui se Joue : mais , bon gré , mal gré , il faut fermer l’œil , il faut détourner la tête ; et la seule impression de l’objet opère invinciblement en nous cette action. La même cause, dans les chutes, fait jeter promptement les mains devant la tête. Plus un exoellent joueur dé luth laisse agir sa main sonsy foico de réflexion , plus il touche Juste : et nous voyons tous les Jours des expériences, qui doivent nous avoir appris que les actions animales, c’est-àdire , celles qui dépendent des objets , s’achèvent par la seule force de l’objet , même plus sûrement qu’elles ne feraient si la réflexion s’y venait mêler.

On dira qu’en toutes ces choses il y a un raisonnement coché; sans doute ; mais c'est le raisonnement ou plutût l’intelligence de celui qui a tout fait , et non pas la nûtre.

Et 11 a été de sa providence, de fliire que la nature s’aidât elle-même , sans attendre nos réflexions trop lentes et trop douteuses , que le coup aurait prévenues.

11 faut donc penser que les actions qui dépendent des objets et de la disposition des organes , s’achèveraient en nous naturellement comme d’elles-mémes , s’il n’avoit plu à Dieu de nous donner quelque chose de supérieur au eorps , et qui devait présider à ses mouvements.

Il a fallu , pour cela , que cette partie raisonnable pût contenir dans certaines bornes les mouvements corporels, et aussi les laisser aller quand il faudrait.

C’est ainsi que , dans une colère violente , la raison retient le corps , tout disposé à frapper par le rapide mouvement des esprits et prêt à lâcher le coup.

Otez le raisonnement , c’est-à-dire , ûtez l’obs-

DE DIED ET

tacle, l’objet Doos entraînera, et nous détemiinera t frapper.

Il en serait de même de tous les autres mouvements , si la partie raisonnable ne se servait pas du pouvoir qu'elle a d’arrêter le corps.

Ainsi , loin que la raison fosse l'action , il ne faut que la retirer pour faire que l’objet l’emporte, et achève le mouvement. '

Je ne nie pas que la raison ne fosse souvent mouvoir le corps plus iudustrieuscmcnt qu'il ne ferait de lui-même ; mais il y a aussi des mouvements prompts , qui pour cela n’en sont pas moins justes , et où la réflexion deviendrait embarrassante.

Ce sont de tels mouvements qu’il faut donner aux animaux; et ce qui fait qu'en beaucoup de choses ils a|flsaent plus sûrement , et adressent plus juste que nous, c’est qu’ils ne raisonnent pas, c’est-à-dire, qu’ils n’agissent pas par une raison particulière , tardive et trompeuse , mais par la raison universelle , dont le coup est sûr.

Ainsi , pour montrer qu’ils raisonnent , il ne s’agit pas de prouver qu’ils se meuvent raisonnablement par rapport à certains objets , puisqu'on trouve cette convenance dans les mouvements les plus brutes ; il faut prouver qu’ils entendent cette convenance , et qu’ils la choisissent.

Et comment , dira quelqu’un , le peut-on nier? Pie voyons-nous pas tous les jours qu’on leur fait entendre raison? Ils sont capobles comme nous de diaciplloe. On les châtie; on les récompense ; ils s’en souviennent, et on les mÿne par là comme les hommes. Témoin les chiens qu’on corrige en les battant , et dont on anime le courage pour la chasse d’un animal , en leur donnant la curée.

Ou qjoute qu’ils se font des signes les uns aux antres , qu’ils en reçoivent de nous , qu’ils entendent notre langage , et nous font entendre le leur. Témoin les cris qu’on fait aux chevaux et aux chiens pour les animer, les paroles qu’on leur dit et les noms qu’on leur donne , auxquels ils répondent à leur manière , aussi promptement que les hommes.

Pour entendre le fond de ces choses , et n’être point trompé par les apparences, il faut aller à des distinctions , qui , quoique claires et intelligibles, ne sont pas ordinairement eonsidérées.

Par exemple , pour ee qui regarde l'Instruction et la discipline qu’on attribue aux animaux , c'est autre chose d’apprendre , autre chose d’être piié et forcé à certains effets contre ses premières dispositions.

L’estomac, qui sans doute ne raisonne pas quand il digère les viandes , s’accoutume à la fin i celles oui annaravant lui répugnaient, et les .

DE SOI-MfHE.

digère comme les autres. Tous les ressorts s’gjustent d’eux-mêmes , et facilitent leur jeu par leur exercice ; au lieu qu’ils semblent s’engourdir et devenir paresseux , quand on cesse de s’en servir. L’eau se facilite son passage , et , à force de couler, elle ajuste elle-même son lit de la manière la plus convenable à sa nature.

Le bois se plie peu à peu , et semble s’accoutumer à la situation qu’on veut lui donner. Le fer même s’adoucit dans le feu et sous le marteau , et corrige son aigreur naturelle. En général , tous les corps sont capables de recevoir certaines impressions contraires à celles que la nature leur avait données.

Il est donc aisé d’entendre que lo cerveau dont la nature a été si bien mêlée de mollesse et de consistance , est capable de se plier ce une infinité de façons nouvelles, d’où, par la correspondance qu'il a avec les nerfs et les muscles , il arrivera aussi mille sortes de différents mouvements.

Toutes les autres parties se forment de la même sorte à certaines choses , et acquièrent la facilité d’exercer les mouvements qu'elles exercent souvent.

Et comme tous les objets fimt une grande impression sur le cerveau , U est aisé de comprmidre qu’en changeant les objets aux animaux , on changera naturellement les impressions de leur cerveau , et qu’à force de leur présenter les mêmes objets , on en rendra les impressionset plus fortes et plus durables.

Le cours des esprits suivra , pour les causes que nous avons vues en leur lieu ; et par la même raison que l’eau facilite son cours en eoulant , les esprits se feront aussi à eux-mêmes des ouvertures plus commodes ; en sorte que ce qui était auparavant difficile , devient aisé dans la suite.

Nous ne devons avoir aucune peine d’entendre ceci dans les animaux , puisque nous l’éprouvons en nous-mêmes.

Cest ainsi que se forment les habitudes ; et la raison a si peu de port dans leur exercice , qu’on dbtin^e agir par raison, d’avec agir par habitude.

C’est ainsi que la main se rompt à écrire , ou à jouer d’un instrument; c’est-à-dire qu’elle eorrlge une roideur, qui tenait ies doigts comme engourdis.

Nous n’avlons pas naturellement cette souplesse. Nous n’avions pas naturellement dans notre cerveau les vers que nous récitons sans y penser. Nous les y mettons peu à'peu , à force de les répéter ; et nous sentons que , pour foire cette imprrâskm, il sert beaucoup deoarler haut, parce

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