CHAPITRE .VI
Des actions mauTaut*s et de leurs causes.
Onpeutentcudrc, ce me semble, par ces principes , ce que Dieu fait dans les mauvaises actions de la créature. Car il fait tout le bien , et tout l’être qui s'y trouve ; de sorte qu’il y fait même le fond de l’action, puisque le mal n'étant autre chose que la corruption du bien et de l'êlrc, son fond est par conséquent dans le bien, et dans l’être même.
C'est de quoi toute la thcol<^ie est d'accord. Ceux qui admettent le concours que l'éoulc appelle simultané , reconnaissent cette vérité , aussi bien que ceux qui donnent à Dieu une action prévenante : et pour entendre distinctement tout le bien que ce premier Être opère en nous , il no faut que considérer tout ce qu’il y a de bon dans le mal que nous faisons. Le plaisir que nous recherchons , et qui nous fait faire tant de mal , est bon de soi , et il est donné à la créature pour un bon usage. Ne vouloir manquer de rien , ne vouloir avoir aucun mal , ni rien par conséquent qui nous nuise, tout cela est bon visiblement,. et fait partie de la félicité pour laquelle nous sommes nés. Mois ce bien , recherché mal à propos , est lacausequi nouspousseàla vengeance, et à mille autres excès. Si on maltraite un homme , si on lo tue, cette action peut être commandée par la justice , et par conséquent peut être fomne. Commander est Ixm , être riche est bon ; et ces bonnes choses , mal prises , et mal désirées , font néanmoins tout le mal du monde.
Si toutes ees choses sont bonnes , il est clair <iue le désir de les avoir enferme quelque bien.
TRAITÉ DU LIBRE ARBITRE
Qu'un ange se soit admiré et aimé lui-méme, il a admiré et aimé une bonne chose. En quoi donc pèche-t-ii dans cette admiration et dans cet amour, si ce n'est qu'il ne l'a point rapporté à Dieu? Que s'il a cru que c’était un souverain plaisir de s’aimer soi-méme, sans se rapportera un autre , il ne s’est point trompé en cela , car ce plaisir en effet est si grand , que c'est le plaisir de Dieu. L’ange devait donc aimer ce plaisir, non en lui-méme , mais en Dieu ; se plaisant en son auteur par un amour aussi sincère que reconnaissant , et faisant sa félicité de la félicité d’ on être si parfait et si bienfaisant. Et quand cet ange, puni de son orgueil, commence à l>air Dieu qui le chétie , et à souhaiter qu'il ne soit pas , c’est qu’il veut vivre sans peine ; et il a raison de le vouloir, car il était fait pour cela , et pour être heureux. Ainsi , tout le mal qui est dans les créatures a son fond dans quelque bien. I.e mal ne vient donc pas de ce qui est , mais de ce que ce qui est n'est ni ordonné comme il faut, ni rapporté où il faut , ni aimé et estimé ou il doit être. Et il est si vrai que le mal a tout son fond dans le bien , qu'on voit souvent une action qui n'est point mauvaise, le devenir, en y joignant une chose bonne. Un homme fait une chose qn’il ne croit pas défendue : cette Ignorance peut être telle , qu'elle l'excusera de tout crime ; et pour y mettre do crime , il ne faut qu'douter a la volonté la connaissance du mal. Cependant la connaissance do mal est bonne ; et cette connaissance, qui est bonne , qjoutée à la volonté, la rend mauvaise, elle qui, étant seule, pourrait être bonne : tant il est vrai que le mal de tous côtés suppose le bien. Et si on demande par où le mal peut trouver entrée dans la créature raisonnable, au milieu de tant de bien que Dieu y met , il ne
faut que se souvenir qu'elle est libre , et qu'etlo est tirée du néant. Parce qu'elle est libre, elle peut bien faire; et parce qu'elle est tirée du néant , elle peut faillir : car il ne faut pas s'étonner que venant , pour ainsi dire , et de Dieu , et du néant ; comme elle peut par sa volonté s'élever à l'un , elle puisse aussi par sa volonté retomber dans l'autre, faute d'avoir tout son être, c’est-à-dire, toute sa droiture. Or le manquement volontaire de cette partie de sa perfection , c'est ce qui s'appelle péché , que la créature raisonnable ne peut jamais avoir que d’elie-méme; parce que telle est l'idée du péché , qu’il ne peut avoir pour sa cause qu'un être libre tiré du néant <
Telle est la cause du péché , si toutefois le péché peut avoir une véritable cause. Mais , pour parler plus proprement , comme le néant n'en a point , le péché , qui est un defaut , et une espèce de néant, n'en a point aussi : et comme si la créature n’est rien d’elle-méme , c’est de son propre fond , et non pas de Dieu , qu’elle a cela ; elle ne peut aussi avoir que d'elle-mème , et d'être capable de faillir et de faillir en effet : mais elle a la premier nécessairement , et le second librement : parce que Dieu l'ayant trouvée capable de faillir par sa nature , la rend capable de bien faire par sa grâce.
Ainsi , nous avons fait voir, qu’à ht réserve du péché , qui ne peut par son essence être attribué qu'à la créature, tout le reste de ce qu’elle a dans son fond , dans sa liberté, dans ses actions , doit être attribué à Dieu ; et que la volonté de Dieu , qui fait tout , bien loin de rendre tout nécessaire , élit au contraire, dans le nécessaire, aussi bien que dans le libre , ce qui feit la différence de l'un et de l’autre.
DISCOURS