CHAPITRE XXIU
I.e!i diiTicuIté» qu’on forme contre l’Écriture sont aisée* à \ vaincre par tes hommes de two sens et de bonne loi.
Qu’on ne dise pas que la discussion de ces faits est embarrassante : car, quand elle le serait , il faudrait ou s’en rapporter à l’autorité de l’Eglise et à la tradition de tant de siècles, ou pousser l’examen jusqu’au bout , et ne pas croire qu’on en ffit quitte pour dire qu’il demande plus de temps qu’on n’en veut donner à son salut. Mais au fond , sans remuer avec un travail infini les livres des deux Testaments, il ne faut que lire le livre des Psaumes, où sont recueillis tant d’anciens cantiques du peuple de Dieu , pour y voir, dons la plus divine poésie qui fut jamais, des monuments immortels de l'histoire de Moïse , de celle des juges, de celle, des rois, imprimés par le chant et par la mesure dans la mémoire des hommes. Et pour le Nouveau Testament , les seules Ëpitres de saint Paul , si vives , si originales , si fort du temps , des oflaires et des mouvements cpii étaient alors , et enfin d’un caractère si manpié; ces Épitres, dis-je, reçues parles élises nuxtiuelles elles étaient adressées , et de U communiquées aux autres Églises , suffiraient pour convaincre les esprits bien faits, «pie tout est sincère et original dans les Écritures que les apdtrcs nous ont laissées.
Aussi se soutiennent-elles les unes les antres avec une force invincible. Les Actes des ApAtres ne font que continuer l’Évangile ; leurs Épitres le supposent nécessairement : mais afin que tout soit d’accord, et les Actes, et les Épitres, et les Évangiles, réclament partout les anciens livres des Juifs'. Saint Paul et les autres apôtres ne cessent d’alléguer ce que lUoise a dit, ce qu’il a écrit', ce que les prophètes ont dit et écrit après Moïse. Jésus-Christ appelle en témoignage la loi de
• /Srt. m, n; vii.u, «c.
• Jh»*. i,s, is.
JUoise, les prophètes et les Psaumes'- , comme des témoins qui déposent tous de la même vérité. S’il veut e.vpliquer ses mystères, il commence par Moïse et par les prophètes ' ; et «piond il dit aux Juifs que Moise a écrit de lui^, il pose pour fondement ce qu’il y avait de plus constant parmi eux , et les ramène 4 la source même de leurs traditions.
Voyons néanmoins ce qu’on oppose à une autorité si reconnue , et au consentement de tant de siècles ; car puisque de nus jours on a bien usé publier en toute sorte de langues des livres contra l’Écriture, il ne faut point dissimuler ce qu’un dit pour décrier ses antiquités. Que dit-on donc • pour autoriser la supposition du Pentatcuque , et que peut-on objecter à une tradition de trois mille ans, soutenue par sa propre force et par la suite des choses? Rien de suivi , rien de jiositlf, rien d’important ; des chicanes sUr des nombres , sur des lieux, ou sur des noms ; et de telles observations , qui dans toute autre matière ne passeraient tout BU plus que ponr de vaines curiosités Incapables de donner atteinte au fond des choses, nous sont ici alléguées comme faisant la décision de l’affaire la pins sérieuse qui fut jamais.
Il y a , dit-on , des difficultés dans l’Itistoire de l’Écriture. Il y en a sans doute qui n’y seraient pas si le livre était moins ancien , ou s'il avait été supposé, comme on l’ose dire, par un homme habile et industrieux ; si l’on eût été moins religieux à le donner tel «pi’on le trouvait , et qu’on eût pris la liberté d’y corriger ce qui faisait de la peine. Il y a les difficultés que fait un long temps, lors«pie les lieux ont changé de nom ou d’état , lorque Ira dates sont oubliées , lorsque les généalogies ne sont plus connues, qu’il n’y a plus de remede aux fautes qu’une copie tant soit peu négligée introduit si aisément en de telles choses , nu «pie des faits échappés à la mémoire des hommes laissent de l’obscurité dans «pielque partie de l’histoire. Mais enfin cette obscurité est-elle dans la suite même , ou dans le fond de l’affaire? Nullement : tout y est suivi ; et ce qui reste d’obscur ne sert qu’à faire voir dans les livres saints une antiquité plus vénérable.
Mois il y a des altérations dans le texte : les anciennes versions ne s’accordent pas ; l’hébreu en divers endroits est différent de lui-même; et te texte des Samaritains , outre le mot qu’on les accuse d’y avoir changé exprès * en faveur de leur temple de Garizim, diffère encore en d’autres endroits de celui des Juifs. Et de là que conclurat-on? que les Juifs ou Esdras auront supposé le
' Xw*. xtnr, 44.
> thid.’n.
) Joan. 46 , 47.
* Deux. Xxxvil, 4.
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DISCOURS
Pcntaleuquc au retour de la captivité? C'est justement tout le contraire qu'il faudrait conclure. Les différences du samaritain ne servent qu'à ennfirmer ce que nous avons déjà établi , que leur texte est indépendant de celui des Juifs. Loin qu'on puisse s'imaginer que ces schismatiques aient pris quelque chose des Juifs et d'Esdras, nous avons vu au contraire que c'est en haine des Juifs et d'Esdras, et en haine du premier et du Bccnml temple , qu'ils ont invente leur chimère de Oarizira. Qui ne voit donc qu'ils auraient plutdt accusé les impostures des Juifs que de les suivre ? Ces rebelles , qui ont méprisé Esdras et tous les prophètes des Juils , avec leur temple et Salomon qui l'avait bâti , aussi bien que David qui en avait désigné le lieu , qu'ont-ils respecté dans leur Pentatcuque , sinon une antiquité supérieure nonseulement à celle d'Esdras et des propliétes , mois encore à celle de Salomon et de David ; en un mot , l'antiquité de Moïse dont les deux peuples conviennent? Combien donc est incontestable l'autorité de Moïse et du Pentatcuque, que toutes les objections ne font qu'affermir !
Mais d'où viennent ces variétés des textes et des versions ? D'où viennent-elles , en effet, sinon de l'antiquité du livre même , qui a passé par les mains de tant de copistes depuis tant de siècles que la langue dons laquelle il est écrit a cessé d'étre commune? Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise s'il n'ést pas constant que de toutes les versions, et de tout lé texte, quel qu'il suit, il en reviendra toujours les mêmes lois , les mêmes miracles , les mêmes prédictions , la même suite d'histoire , le même corps de doctrine , et enfin la même substance. En quoi nuisent après cela les diversités des textes? Que nous fallait-il davantage , que ce fond inaltérable des livres sacrés, et que pouvions-nous demander de plus à la divine providence? Et pour ce qui est des versions , est-ce une marque de supposition ou de nouveauté, que la langue de l'Écriture soit si ancienne qu'on en ait perdu les délicatesses , et qu'on se trouve emp^hé à en rendre toute l'élégance ou toute la force dons la dernière rigueur? N'est-ce pas plutôt une preuve de la plus grande antiquité? Et si on veut s'attacher aux petites choses, qu'on me dise si de tant d'endroits où il y a de l'embarras, on en a jamais rétabli un seul par raisonnement ou par conjecture. On a suivi la foi des exemplaires ; et comme la tradition n'a jamais permis que la saine doctrine put être altérée , on a cru que les autres fautes , s'il y en restait , ne serviraient qu'à prouver qu'on n'a rien ici innové par son propre esprit.
Mais enfin , et voici le fort de l'objection , n'y
a-t-il pas des clioscs ajoutées dans le texte de Moïse, et d'où vient qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attribue? Quelle merveille que ceux qui ont continué son histoire aient ajoute sû fih bienheureuse au reste de ses actions , afin de foire du tout un même corps? Pour les autres additions, voyons ce que c'est. Est-ce quelque lui nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie , quelque dogme , quelque miracle , quelque prédiction? On n'y songe seulement pas : il n'y en a pas le moindre soupçon ni le moindre indice : c'ei'it été ajouter à l'œuvre de Dieu : la loi l'avait défendu ' , et le scandale qu'on eût causé eût été horrible. Quoi donc ? ou aura continué peut-être une généalogie commencée; on aura peut-être expliqué un nom de ville ehangé par le temps : à l'occasion de la manne dont le peuple a été nourri durant ipiarantc ans , on aura marqué le temps où cessa cette nourriture céleste ; et ce fait, écrit depuis dans un autre livre', sera demeuré par remarque dans celui de Moïse’, comme un fait constant et public dont tout lo peuple était témoin : quatre ou cinq remarques do cette nature faites par Josué , ou par Samuel , ou par quelque autre prophète d'une pareille antiquité , parce qu'elles ne regardaient que des faits notoires , et où constamment il n'y avait point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte ; et la même tradition nous les aura apportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu ; Esdras sera accusé, quoique le samaritain, où ces remarques se trouvent , nous montre qn'ellus ont une antiquité non-seulement au-dessus d'Esdras, mois encore au-dessus du schisnae des dix tril)us! N'importe , Il faut que tout retombe sur Esdras. Si ces remarques venaient de plus liaut , le Pentatcuque serait encore plus anâeu qu'il ne faut , et on ne pourrait assez révérer l'antiquité d'un livre dont les notes mêmes auraient un si grand ége. Esdras aura donc tout fait? Esdras aura oublié qu'il voulait faire parler Moïse , et lui aura lait écrire si grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé après lui. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition par ce seul endroit : l’autorité de tant de siècles et la foi publique ne lui servira plus de rien : comme si , au contraire , on ne voyait pas que ces remarques dont on se prévaut sont une nouvelle preuve de sincérité et de bonne foi , non-seulement dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont tmnscrites. A-t-on jamais jugé de l'autorité, je ne dis pas d'un livre divin , mais de quelque livre que ce sot, par des raisons si légères? Mais c’est
' Deutrr. IT, ï ; xit . Jtt. Vovpji ri-dosnus II' part.
• Jot. V, 13.
) Ezi¥f. xvr, dj.
SUR I.HISTOIRK UNIVERSELLE. ass
tpe l'Écriture est un livre ennemi du genre humain; il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit h Dieu , et à réprimer leurs po-ssions déréglées : il faut qu'il périsse ; et à quel([ue prix que ce soit , il doit être saerüié an libertinage.
Au reste, ne croyez pas que l'impiété s'engage sam nécessité dans toutes les absurdités que vous avez vues. Si, contre le témoignage du genre humain , et contre toutes les règles du bon sens , elle s'attache A Ater au Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours reconnus, et A leur contester leurs dates , c'est que les dates font tout en cette matière, pour deux raisons. Premièrement , parce que des livres pleins de tant de faits miraculeux , qu'on y voit revêtus de leurs circonstances les plus particulières, et avancés nan-seulement comme publics, mais encore comme présents, s'ils eussent pu être démentis, auraient porté avec eux leur condamnation ; et au lieu qu'ils se soutiennent de leur propre poids, ils seraient tombés par eux-mémes il y a longtemps. Secondement , parce que leurs dates étant une fois fixées, on ne peut plus effacer la marque infaillible d'inspiration divine qu'ils portent empreinte dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémorables dont on les trouve remplis.
C'est pour éviter ces miracles et ces prédictions, que les impies sont tombés dans toutes les absurdités qui vous ont surpris. Mais qu'ils ne pensent pas échapper A Dieu : il n réservé A son Écriture une marque de divinité qui ne souffre aucune atteinte. C'est le rapport des deux Testaments. On ne dispute pas du moins que tout l'Aucien Testament ne soit écrit devant le Nouveau. Il n'y a point ici de nouvel Esdras qui ait pu persuader aux Juifs d'inventer ou de falsifier leur Écriture en faveur des chrétiens qu'ils péri sécutaienL 11 n'en faut pas davantage. Par le rapport des deux Testaments, on prouve que. l'un et l'autre est divlD. Ils ont tous deux le même dessein et la même suite : l'un prépare la voie A la perfection, que l'autre montre A découvert; l'un pose le fondement , et l'autre acliève l'édiOce : en un mot, l'un prédit ce que l'autre fait voir accompli.
Ainsi tous les temps sont unis ensemble , et nn dessein éternel de la divine providence nous est révélé. La tradition du peuple juif et celle du peuple chrétienne font ensemble qu'une même suite de religion , et les Écritures des deux Testaments ne font aussi qu'un même corps et un même livre.