IB
DISCOURS
((u'ils a\ aii'iit pour le mriisoiigc ■ , qui passa tou- l jours parmi eux pour un vice honteux et bas? Ce qu'ils tronvaient le plus lâche , après le mensonge, était de vivred'emprunt. Une telle vie leur paraissait fainéante , honteuse , servile , et d'autant plus méprisable qu'elle portait à mentir. Par une générosité naturelleà leur nation , ilstraitaient honnêtement les rois vaincus. Pour peu qne les enfants de ces princes fussent cnpitbies de s'accommoder avec les vainqueurs , ils les hiissnient eommander dans leur pays avec presque toutes les marques de leur ancienne grandeur Les Perses t^ent honnêtes, civils, libéraux envers les étrangers, et Ils savaient s'en servir. las gens de mérite étaient connus parmi eux , et ils n'épargnaient rien pour les gagner. Il est vrai qu'ils ne soutpasarrivésàla connaissanee parfaite de cette sagesse qui apprend ù bien gouverner. Leur grand empire fut toujours régi avec quelque confiision. Ils ne surent jamais trouver ce M art , depuis si bien praliquépar les Romains, d'unir toutes les parties d'un grand État et d'en faire un tout parfait. Aussi n'étaient-ils presque jamais sans révoltas considérables. Ils n'étaient pourtant pas sans politique. Les règles de la justice étaient connues parmi eux , et ils ont eu de grands rois qui les faisaient observer avec une admirable exactitude. Les crimes étaient sévèrement punis mais avec cette modération , qu'en pardonnant aisément les premières fautes, ou réprimait tes rechutes par de rigoureux châtiments. Us avaient beaucoup de bonnes lois, presque toutes venues de Cyrus et de Darius, fils d'Hystaspe^. Ils avaient des maximes de gouvernement, des conseils ri'-glês pour les mabitenir *, et une grande subordination dans tous les emplois. Quand on disait que les grands qui composaient le conseil étaient les yeux et les oreilles du prince on overtissoit tout ensemble , et le prince , qu'il avait scs ministres comme nous avons les organes de nos sens , non pas pour se reposer, mais pour agir par leur moyen ; et les ministres , qu'ils | ne devaient pas agir pour eux-mêmes, mais pour | le prince, qui était leurchef , et pour tout le corps 1 de l'État. Ces ministres devaient être instruits 1 des anciennes maximes de la monarchie Le registre qu'on tenait des choses passées servait de règle à la postérité. On y marquait les services que chacun avait rendus, de peur qu'ù la honte du prince et au grand malheur de l'État,
• Plat. Alr*il». i. Ilb. |, rap. cxxiviit.
* Hcffyl. tili. III, rap. xt.
• lU. lib. i,cap. cxxwii.
* Plat. ÜP IH-
ATfflopA. (lTropR«|. Ub. VIII.
* Etth. I. 13’
• Jbid. vi,i.
Ils ne demenrassent sans récompense. Cétnit une belle manière d'attacher les particuliers nu bien public , que de leur apprendre qu'ils ne devaient jamais Bacrilier pour eux seuls , mais pour le roi et pour tout l'État, oit chacun se trouvait avec tous les autres. Un des premiers soins du prince était de faire fleurir l'agriculture; et les satrapes dont le gouvernement était le mieux cultivé, avaient la plus grande part aux grâces '. Comme il y avait des chiugcs établies pour la conduite des armes, il y en avait aussi p iur veiller aux travaux nisti(|ues : c'était deux charges semblables, dont l'une prenait soin de garder le pays, et l'autre de le cultiver. I.e prince les protégeait avec une affeetinn presque égale, et les faisait concourir au bien public. Après ceux qui avaient remporté quelque avantage à la guerre , les plus honorés étaient ceux qtd avaient élevé beaucoup d'enfants '. I-c respect qu'on inspirait aux Perses, dès leur enfance, pour l'autorité royale, allait jusqu'à l'excès, puisqu'ils y mêlaient de l'adoration et paraissaient plutêt des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire légitime : c'était l'esprit des Orientaux ; et peut-être que le naturel vif et violent de ces |ieuples demandait un gouvernement plus ferme et plus nlisolu.
La manière dont on élevait les enfants des rois est admirée par Platon ’ct proiiosée aux Grecs comme le modèle d'une éducation parfaite. Dès l'âgedcseptans,on les tirait des moins des eunuques pour les faire monter à cheval et les exercer à la chasse. A l'âge de quatorze ans , lorsque l'esprit commence à sc former, on leur donnait pour leur instraction quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l'État. Le premier, dit Platon, leur apprenait la magie, c'est-à-dire, dans leur langage, le culte des dieux, .selon les anciennes maximes et selon les lois de Zoroastre, fils d'Oroma.se. la" second les accoutumait à dire la vérité etù rendre la justice. Le troisième leur enseignait à ne se laisser pas vaincre par les voluptés, afin d'êtres toujours libres et vraiment rois, maîtres d'eux-mêmes et de leurs désirs. Le quatrième fortifiait leur courage contre la crainte, qui en eût fait des esclaves et leur eût ôté la confiance , si nécessaire au commandement. Les jeunes si'igneurs étalent élevés à la Porte du roi avec ses enfants On prenait un soin particulier qu'ils ne vissent ni n'enti-ndissent rien de malhonnête. On rendait compte au roi de leur conduite. Ce compte qu'on lui rendait était suivi, par son ordre , de châtiments et de récompenses. la jeo-
' Xenapk. dOrmotn.
* //cmt/. lib. 1, ciip.
3 Plat. AU a», t.
* Xcnnph. Lxprü. C>ri Jun. lib. i.
SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE
nesse, qui les voyait, apprenait de bonne heure, avec la vertu , la science d’oInVir et de commander. A.V6C une si belle institution, que ne devait-on pus espérer des rois de Perse et de leur noblesse, si on eût eu autant de soin de les bien conduire dans le progrès de leur ûge, qu’on en avait de les bien instruire dans leur enfance ! Mais les mœurs corrompues de la nation les entraînaient bientôt dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. U faut pouilant confesser que malgré cette mollesse des Perses , malgré le soin qu'ils avaient de leur beauté et de leur parure, ils ne manquaient pas de valeur. Ils s'en sont toujours piqués , et ils en ont donné d'illustres marques. L’art militaire avait parmi eux la préférence qu’il méritait, comme celui ù l'abri duiiuel tous les autres peuvent s’exercer en reiK» *. Mais jamais ils n’en connurent le fond , ni ne surent ce que peut dans une armée la sévérité, la discipline, l'arrangement des trou|te$, l'ordre des marches et des campements , et enfin une certaine conduite qui fait remuer ces grands corps sans confusion etù propos, iis croyaient avoir tout fait quand ils avaient ramassé sans choix un peuple immense , qui allait au combat assez résolument , mais sans ordre , et qui se trouvait embarrassé d’une multitude infinie de personnes inutiles que le roi et les grands traînaient après eux , seule- ^ ment pour le plaisir. Car leur mollesse était si grande , qu'ils voulaient trouver dans l'armée la même magnificence et les mêmes délices que dans les lieux où la cour faisait sa demeure ordinaire ; de sorte que les rois marchaient accompagi:és de leurs femmes, de leurs concubines, de leurs eunuques et de tout cc qui servait a leurs plaisire. La vaisselle d'or et d'argent et les meubles précieux suivaient dans une abondance prodigieuse , et enfin tout l’attirail que demande une telle vie. Une armée composée de celte sorte, et déjà embarrassée de la multitude excessive de ses soldats , était surchargée par le nombre démesuré de ceux <(ui ne combattaient point. Dans cette confusion , un ne pouvait se mouvo'u: de concert, les ordres ne venaient jamais à temps, et dans une action tout allait comme à l’aventure , sans que pei-sonne fût en état de pourvoir a ce désordre. Joint encore qu'il fallait avoir fini bientôt et passer rapidement dans un pays : car ce corps immense et avide , nonseulement de ce qui était nécessaire pour In vie, mais encore de ce qui servait au plaisir, consumait tout en peu de temps ; et on a peine à comprendre d'où il pouvait tirer sa subsistance.
Cependant , avec ce grand appareil , les Perses étonnaient les peuples qui ne savaient pas ra'eux la guerre qu’eux. Ceux même qui la sa-
' Xenoph. ÜEcooom.
valent se trouvèrent ou afTaiblis par leurs propres ' divisions, ou accablés par la multitude de leurs ennemis, et c’est par là que l’Égypte, toute superbe qu’elle était, et de son antiquité, et de ses sages institutions , et des conquêtes de son Sésostrls, devint sujette des Perses. Il ne leur fut pas malaisé de dompter l’Asie Mineure et même les colonies grecques, que la mollesse de l’Asie avait corrompues. Mais quand Ils vinrent à la ' Grèce même, ils trouvèrent ce qu'ils n’avaient jamais vu , une milice réglée , des chefs entendus, des soldats accoutumés à vivre de peu , des corps endurcis au travail , que la lutte et les autres exercices ordinaires dans ce pays rendaient adroits ; des armées médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble qiic tout soit nerf, et où tout est plein d’esprits ; au reste si bien commandées et si souples aux ordres de leurs généraux , qu’on eût cru que les soldats n’avaient tous qu’une même âme , tant on voyait de concert dans leurs mouvements.
Mais ce que la Grèce avait de plus grand , était une politique ferme et prévoyante, qui savait abandonner, hasarder, et défendre ce qu’il fallait ; et ce qui est plus grand encore , un courage que l’amour de la liberté et celui de la patrie rendait invincible.
Les Grecs, naturellement pleins d’esprit et de courage, avaient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d’Égj'pte, qui , s’étant établies dès les premiers temps en divers endroits du pays, avalent répandu partout cette excellente police des Égyptiens. C’est de là qu’ils avaient appris les exercices du corps , la lutte , la course à pied , la course à cheval et sur dos chariots, et les autres exercices qu’ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux olympiques. Mais ce que les Égyptfens leur avaient appris de meilleur, était à se rendre dociles, et à se laisser former par les lois pour le bien public. Ce n’était pas des iMirticulîers qui ne songent qu’à leurs affaires, et ne sentent les maux de l’État ({u’autant qu’ils en soufflent euxmêmes, ou que le repos de leur famille en est troublé : les Gi*ecs étaient instruits à se regarder et à regarderleurfamille comme partie d'un plusgrand corps , qui était le corps de l’État. Les pères nourrissaient leurs enfants dans cet esprit; et les enfants apprenaient dès le berceau à regarder la patrie, comme une mère commune, à qui ils appartenaient pius encore qu’à leurs parents. Ijt mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables: l’homme civil n’était autre chose qu’un bon citoyen , qui se regarde toujours comme membre de l'État , qui se laisse
DISCOURS
«mduire |>nr 1rs lois , et conspire avec elles au bien public , sans rien entreprendre sur personne. Les nncicn.s rois <|ue la Urèce avait eus eu divers pays, un Minus, un Cécrops, un Thésée, un Codrus, auTemene, unCresj^onte, un Kurysthèue, an Patroeles, et les autres semblables, avaient répandu cet esprit dons toute la nation Us furent tous populaires , non point en flattant le peuple , mais en procurant son bien , et en faisant régner la loi.
Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de l’Aréopage, si révéré dans toute la Grèce, qu’on disait que les dieux mêmes y avalent comparu? Il a été célèbre dès les premiers temps , et Crérops apparemment l’avait fonde sur le modèle des tribunaux de l'Égypte. Aucune compagnie n’a conservé si longtemps la réputation de son ancienne sévérité , et l’éloquence trompeuse en a toqjoura été bannie.
Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mémes , et la plupart des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs qui s’élevèrent en chaque pays, un Thaïes, un Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue, un Solon, un Philotas, et tant d’autres que l’histoire nurque , empédièrent que la lilierté ne dégenérét en licence. Dt*s lois simplement écrites et en petit nombre, tenaient les peuples dans le devoir , et les faisaient concourir au bien OHnmun du pays.
L’idée de liberté, qu’une telle conduite inspirait, était admirable. Cor la liberté que su flgulaient les Grecs était une liberté soumise A la loi, c’est-A-dire, A la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les magistrats , redoutés durant le temps dé leur ministère, redevenaient des particuliers qui ne gardaient d’autorité qu’autant qne leur en donnait leur expérience. La loi était regardée comme la maîtresse : c’était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfln châtiait leur mauvaise administration.
Il n’est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfln , In Grèce en était charmée , et préférait les inconvénients du la liberté A ceux de la sujétion légitime , quoiqu’en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a scs avantages, celui que la Grèce tirait du sien était que les citoyens s'afTectionnaient d'autant plus à leur pays , qu’ils le conduisaient en commun , et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs.
Ce que lit la philosophie , pour conserver l'état
* Pial, (le Li-g. (ip. III.
de la Grèce , n’est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d’y établir par de boulines misons les réglés des meenrs , et celles de la société. Pythagore , Thnlès , Aiuixagore, Socrate, Archytas, Platon, Xénophon , Aristote, et une infinité d’autres, n>mplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes ; mais ceux qui étaient suivis, iHaient ceux qui enseignaient A sacrifier l’intérêt particulier et même la vie à l’intérêt général et au salut de l’État; et c’était bi maxime la plus commune des pbibisophes, qu’il fallait on se retirer des affaires publiques, ou n’y regarder que le bien public.
Pourquoi parler des philosophes? Les poètes mêmes , qui étaient dans 1rs mains de tout le peuple, les instruisaient plus encore qu’ils ne les divertissaient. IjC plus renommé des conquérants r^rdait Homère comme un maître qui lui apprenait a bien régner. Ce grand poète n’apprenait pas moins A bien obéir et A Âre bon citoyen. Loi et tant d’autres poètes , dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu’ils sont agréables, ne célèbrent que les arts utiles A la vie humaine, ne respirent que le bien public. In patrie, la société , et cette admirable civilité que nous avons expliquée.
Quand la Grèce ainsi élevée regardait les Asiatiques avec leur déilcutesse , avec leur parure et leur beauté semblable A celle des femmes , elle n'avalt que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement , qui n’avait pour règle que la volonté du prince , maîtresse de toutes les lois, et même des plus sacrées , lui inspirait de l’horreur ; et l’objet le plus odieux qu’eût toute la Grèce, étaient les barbares ■.
Cette haine était venue aux Grecs dès les premiers temps , et leur était devenue comme naturelle. Une des choses qui faisait aimer la poésicd’Homère,cst qu’il chaptalt les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du cété de l’Asie était Vénus, c’est-A-dIre, les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du côté de la Grèce était Junon, c’est-è-dire, la gravité, avec l’amour conjugal, Mercure avec l’éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l’Asie était Mars impétueux et brutal , c’est-à-dire, la guerre faite avec fureur; du côté de la Grèce était Pallos, c’esl-à-dirc, l’art m iliaire et la valeur conduite par esprit. la Grèce, depuis ce temps , avait toujours cru que rintclligcncc et le vrai courage était son partage naturel. Elle ne pouva t souffrir que l’Asie pcixsAt à la subjuguer; ci en siibissiint cc joug , elle eût cru assujettir la vertu à la volupté, l’esprit au corps, et le véritable
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