‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 91 sur 518 · UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

UNIVERSELLE

tout le commerce, il n’y avait rien qu’elle ne voulût assujettir; et ses richesses, qui lui inspiraient ce désir, lui fournissaient le moyen de le satisfaire. Au contraire , à Lacédémone l’aigent était méprisé. Comme toutes ses lois tendaient à en faire une république guerrière , la gloire des armes était le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. Dès iù naturellement elle voulait dominer, et plus elle était au-dessus de l’intérêt, plus elle s’abandonnait à rumbition.

Lacédémone, par sa vie r^lée, était ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athènes était plus vive , et le peuple y était trop maître. Iji philosophie et les lois faisaient à la vérité de beaux effets dans des naturels si exquis; mais la raison toute seule n’était pus capable de les retenir. Un sage Athénien * , et qui connaissait admirablement le naturel de son pays, nous apprend que la crainte était nécessaire û ces esprits trop vifs et trop libres, et qu’il n’y eut plus moyen de les gouverner, quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.

Alors deux choses les perdirent : la gloire de leurs belles actions , et la sûreté où ils croyaient être. Les magistrats n’étaient plus écoutés ; et comme la Perse était affligée par une excessive sujétion , Athènes , dit Platon , ressentit les maux d’une liberté excessive.

Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs racBurs et dans leur conduite , s’embarrassaient l’une l’autre dans le dessein qu’elles avaient d’assujettir toute la Grèce ; de sortecpi’elles étaient toujours ennemies , plus encore par la contrariété de leurs intérêts, que par l’incompatibilité de leurs humeurs.

Les villes grecques ne voulaient la domination ni de l’une ni de l’autre : car, outre que chacun souhaitait pouvoir conserver sa liberté, elles trouvaient l’empire de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédémone était dur. On remarquait dans son peuple Je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide et une vie trop laborieuse y rendait les esprits trop fiers, trop austères, et trop impérieux ' .'joint qu’il fallait se résoudre àn’^re Jamais en paix sous l’empire d’une ville qui , étant formée pour la guerre , ne pouvait se conserver qu’en la continuant sans relâche Ainsi les Lacédémoniens voulaient commander, et tout le monde craignait qu’ils ne commandassent *. Les Athéniens étaient naturellement plus doux et plus agréables. Il n’y avait rien de plus délicieux à voir que leur ville , où les

■ Plut. d« Leg. Ub. III.

’ /Irisl. Polil. lib. VIII , cap. IV.

J Ibid. lib. Tii , cap. XIV.

* .Xenopt» . tic Rrp. Lac.

DISCOURS

rèles el les jeux étalent perpétuels : où l’esprit, où lu liberté et les passions, donnaient tous les jotirs de nouveaux spectacles Mais leur conduite inégaledéplaisait à leurs alliés, et était encore plus insup|K)rtable à leurs sujets. Il fallait essuytT les bizarreries d'un peuple flatté, c'està-dire, selon IMatoii, (juelque chose de plus dangej-eux que celles d'un prince gî'ité parla flatterie.

Cesdeux villes ne permettaient pointà ’aGrcce de demeurer eu repos. Vou.s avez vu la guerre du Péloiwucse , et les autres toujours causées ou •ntretenues par les jalousies de Lacédémone et d’.\thènes. Mais ces mêmes Jalousies , qui troublaient la Grèce , la soutenaient en quelque façon , et rempéehaient de tomber dans la dépendance de l’une ou de l’autre de ces républiques.

Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce. .4insi tout le secret de leur politique était d’entretenir ces jalousies, et de fomenter ces divisions. Lacédémone, qui était la plus ambitieuse, fut la première à les faire entrer dans les querelles des Gi*ccs. Ils y entrèrent dans le dessein de se rendre maîtres de toute la nation ; el soigneux d'affaiWir les Grecs les uns par les autres , ils n'attendaient que le moment de les accabler tous ensemble. Déjà les villes de Grèce ne regardaient dans leurs guerres que le roi de Perse , qu’elles appelaient le grand roi ’ , ou le roi par excellence, comme' si elles se fussent dÿ'à comptées iwur sujettes : mais il n’était pas possible que rancîen esprit de lu Grèce ne se réveillât, à la veille de tomber dans la servitude, et entre les mains des barbares. De petits rois grecs entreprirent de s'opposer à ce grand roi, et de ruiner son empire. Avec une petite armée, mais nourrie <lans 1a discipline que nous avons vue , Agésilas, roi de Lacédémone , fit trembler les Perses dans r.Asie Mineure * , et montra qu’on les pouvait abattre. Les seules divisions de la Grèce arrêtèrent ses conquêtes : mais il arriva dansées tempslà que le jeune Cyrus, frère d’.Artaxerxe , sc révoltacontre lui. Il avait dix mille Grecs dans ses troupes, qui seuls ne purcnt être rompus dans la déroute universelle de son armée. 11 fut tué dans la bataille et de la main d'Artaxcrxe , à ce qu’on dit. Nos Grecs se trouvaient sans protecteur au milieu des Perses et aux environs de Ilabylone.Celicndant .\rtaxerxe, victorieux, ne put les obliger U poser volontairement les annes , ni' les y forcer. (Is conçurent le hardi dessein de t ra verser en corps d’armée tout son empire pour retourner en leur pays , et ils en vinrent à bout. C’est la belle Ivis-

* PInL Ri'p. lih. vm.

» M. (le I.**);. lil). III. /j^r.Panrg. etc.

• Pot^b. lib. III , cap. VI.

toirc qu’on trouve si bien racontée par Xénopbon, dans .son livre de la Itetrailc des Dix Mille y ou de V Expédition du jeune Cyrus. Toute la Grtx;e vit alors, plus que jamais, qu’elle nourrissait une milice invincible ù laquelle tout devait céder, et que ses seules divisions la (Hiuvaient soumettre à un ennemi trop faible [Hnir lui ri-sister quand elle serait unie. Philippe, roi de Macédoine ,égalnnent habile et vaillant , ménagea si bien les avantages que lui donnait contre tant de villes et de républiques divisées, un royaume petit, à la vérité, mais uni, et où la puissance royale était alisoluc, qu’à la fln, moitié par adresse et moitié parforce, il se rcnditle plus pui.s.sant de la Gn»cc, et obligi'a tous les Grecs à marcher sous ses étendards contre rennemi commun. Il fut tué dans ces conjoncture.s : mais .\lexandre son fils succéda à son royaume et à scs des.soins.

II trouva les Macédoniens non -seulement aguerris , mais enclore triomphants , et devenus partant dcsucci’s presque autant .supérieurs aux autirs Crocs en valeur et en diseipline, ipie les autiTs Grecs étalent au-dessus des Perses et de leuro semblables.

Darius , qui régnait en Perse de son temps , était juste, vaillant, généreux, aimé de ses peuples , et ne manquait ni d’esprit ni de vigueur pour exécuter scs desseins. Mais si vous le comparez avec Alexandre ; son esprit avec ce génie perçant et sublime; sa valeur avec la hauteur el la fermeté de ce courage invincible qui se sentait animé par les obstacles ; avec cette ardeur immense d’accroître tous les jours son nom , qui lui faisait préférer à tous les périls , à tous les travaux, et à mille morts, le moindre degré île gloire; enfin, avec cette. confiance qui lui faisait sentir au fond de son cœur que tout lui devait céder comme ù un homme que sa destinée rendait supérieur aux autres, confiance qu’il inspirait non-seulement à ses chefs, mais encore aux moindresde scs soldats, qu'il élevait par ce moyen au-dessus des difficultés, et au-dessus d’eux-mêmes : vousjugercz aisément auquel des deux appartenait la victoire. Et si vous joignez à ces choses les avantages des Grecs et des Macédonieus audessus de leurs ennemis, vous avouerez que la Perse , attaquée par un tel héros et par de telles armées, ne pouvait plus éviter de changer de maître. Ainsi vous découvrirez en même temps ce qui a ruiné l’empire des Perses, et ce qui a élevé celui d'.\lexandrc.

Pour lui faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit le seul général qu'elle pût opposer aux Grecs : c’était Memncn Rhodien '.Tantqu’Alexandrc eut en tête un si fameux capitaine, U

' Diod. lib. XVII , wxt. I , II* 6.

SUR LHISTOIRE U.MVKRSEt.LE.

put se gloririer d'avoir vaincu un ennemi digne de lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale , Memnon voulait qu'on leur disputüt tous les pas'nges, qu'on leur couplt les vivres , qu'on les allilt attaquer chez eux , et (|ue par une altnipie vigoureuse ou les forÇilt ù venir défendre leur pays. Alexandre y avait pourvu , et les troupes qu'il avait laissées à Antipater sulli- . salent pour garder la Grèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup de cet embarras. Au eommencement d'une diversion qui déjà inquiétait toute la Grèce , Memnon mourut , et Alexandre mit tout à ses pieds.

Ce prince fit son entrée dans Baby lone avec un éclat qui surpassait tout ce que l'univers avait Jamais vu ; et après avoir vengé la Grèce, aprîs avoir subjugué avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne , pour assurer de tous côtés son nouvel empire , ou plutôt pour contenter son ambition , et rendre son nom plus fameux que celui de Bacchus, il entra dans les fndes où il pous.sa ses conquêtes plus loin que ce célèbre vainqueur. Mais celui que les déserts, les fleuves et les montagnes n'étaient pas capables d'arrêter , fut contraint de cixler à ses soldats rebutés qui lui demandaient du repos. Réduit à se contenter des superbes monuments qu'il laissa sur le bord de l'Araspe , il ramena son armée par une autre route que celle qu'il avait tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage.

Il revint à Ikibylone craint et respecté non pas eommeun conquérant, mais comme un Dieu. Mais cet empire formidable qu'il avait conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie , qui fut fort courte. A l'ôge de trente-trois ans , au milieu des plus vastes desseins qu'un bomme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances d'un beureux succès, il mourut sans avoir eu le loisir d'étal)lir solidement scs affaires, laissantun frère imbé-cile, et des enfants en bas ôge, incapables de soutenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avait de plus funeste |>our sa maison et pour son empire, est qu'il laissait des capitaines à qui il avait appris à ne respirer que l'ambition et la guerre. Il prévit ù quels excès ils se porteraient quand il ne serait plus au monde : pour les retenir, et de peur d'en être dédit , il n'osa nommer ni son successeur ni le tuteur de ses enfants. Il prédit seulement que ses amis célébreraient scs funérailles avec des batailles sanglantes ; et il expira dons la fleur de son êge, plein des tristes images de la confusion qui devait suivre sa mort.

Eneffet , vousavez vu le partage de son empire, et In ruine affreuse de sa maison. lai Macédoine ,. son ancien royaume , tenu par ses ancêtres depuis

tant de siècles, fut envabi de tons ci'ités romma une succession vacante; et après avoir été longtemps la proie du plus fort , il passa enfin aune autre famille. Ainsi ec grand conquérant , le plus ivnommé et le plus illustre qui fut jamais , a été le dernier roi de sa race. S'il fût demeun- paisible dans la Mncé-doine, la grandeur de son empire n'aurait [mis tenté ses capitaines, et il eût pu laisser à ses enfants le royaume de ses [H-res. Mais parce qu'il avait été trop puissant , il fut cause de la perte de tous les siens : et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes.

Sa mort fût la seule cause de celle grande révolution. Gir il faut dire, à sa gloire, que si jamais bomme a été capable de soutenir un si v;iste empire , quoique nouvellement conquis , c'a été sans doute Alexandre , puisrpi'll n'avait pas moins d'esprit que de courage. Il ne faut donc point imputer à ses fautes, quoitpi'Il en ait fait de grandes, la chute de sa famille, maisà la seule mortalité; si ce n'est (pion veuille dire qu'un homme de son humeur, et que son ambition engageait toujours à entreprendre, n'eùt jamais trouvé le loisir d'éLablir les choses.

Quoi qu’il en soit, nous voyons par .son exenpie, qu'outre les fautes que les li.imjncs |)ourraient corriger, c'est-à-dire, celles qu’ils font par emportement ou par ignorance , il y a un faible irrémédiable insé'parablement attaché aux desseins humains; et c’est la mortalité. Tout jirut tomber en un moment par cet endroit-la ; ce qi I nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent , si je puis parler de In sorte , et le plus inséparable des choses humaines , c’est leur propre caducité; ceiiii qui sait conserver et affermir un Etat , a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir et gagner des batoiiles.

11 n’est pas besoin (|uc je vous raconte en détail ce qui lit p'rir les royaumes formés du débris de l'empire d’Alexandre, c’est-à-dire , celui de Syrie , celui de Macéxioine , et celui d’Égypte. I-a cause commune de liair ruine est (pi'ils furont contraints de céder à une plus grande puissance , qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous voulions considérer le dernier état de ces monarchies, nous trouverions aisément ies enusts immédiales de leur chute; et nous verrions, entro autres choses, que la plus puissante de, toutes, c’est-à-dire, celle de Syrie, aprt-s avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation , reçut enlin le coup mortel par la division de ses princes.

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