CHAPITRE VI
L'empire roiiuin, et, en pauant, ceinl de C«rüi»ee et sa nuuvdise coustitution.
Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de i'univers , d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous bobitons, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connaître que tou.s les autres empires. Vous entendez bien que je parle de l'empire romain. Vous en avez vu la longue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais pour entendre parfaitement Ica causes de l'élévation de Rome, et celles des grands changements qui sont arrivés dans son état, considérez attentivement, avec les mœurs des Romains , les temps d'où dépendent tous les mouvements de ce vaste empire.
De tous les peuples du monde , le plus lier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient , a été le peuple romain.
De tout cela s'est formée la meilleore milice et la politique la plus prévoyante , la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais.
Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisait aimer l'autre ; car parce qu'il aimait sa tiberté , il aimait aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres.
Sous ce nom de liberté , les Romains se figuraient, avec les Grecs, un état où personne ne fût sujet que de la loi , et où la loi fût plus puissante que les hommes.
Au reste, quoique Rome fût née sous un gouvernement royal , elle avait , même sous ses rois , une liberté qui ne convient guère à une monarchie réglée. Car outre que les rois étaient électifs , et que l'élection s'en fiüsait par tout le peuple , c'était encore au peuple assemblé à confirmer les lob, et û résoudre la paix ou la guerre. Il y avait même des cas particuliers où les rois déféraient au peuple le jugement souverain : témoin Xullus llostillus, qui n'osant ni condamner ni absoudre Horace, comblé tout ensemble, et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces , et de honte pour avoir tué sa sœur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n'Bvaient proprement que le commandement des armées, et l'autorité de convoquer les assemblées légitimes, d'y proposer les affaires, de maintenir les lois , et d'exécuter les décrets publics.
Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous avez vu de réduire Rome eu république ,
il augmenta dans un peuple déjû si libre l'amour de la liberté; et de là vous pouvez juger combien les Romains en furent jaloux quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs consuls.
On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté du consul Brutus, torsqu'il fit mourir à ses yeux ses deux enfants , qui s'étalent laissé entraîner aux sourdes pratiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour y rétablir leurdominatiun. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyait ce consul sévère immoler à la literté sa propre fiunille I 11 ne faut plus s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins, qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis '. Ce fut en vain que le roi Poisenna les prit en sa protection. Les Romains, presque affamés, lui firent cunnoltrc, par hiur fermeté, qu'ils voulaient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le sénat ; et Rome entière fit dire à ce roi puissant, qui venait de la réduire à l'extrémité, qu'il cessât d'intereéder pour les Tarquins , puisque , résolue de tout hasarder pour sa liberté, elle recevrait plutôt ses ennemis que scs tyrans Porsenna, étonné de la fierté do ce peuple, et delà hardiesse plus qu'humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les Romains jouir en paix d'une liberté qu'ils savaient si bien défendre.
La liberté leur était donc un trésor qu'ils préféraient à toutes les richesses de l'univers. Aussi . avez-vous vu que dans leurs commencements , et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n'était pas un mal pour eux ; au contraire ,
Us la regardaient comme un moyen de garder leur liberté plus entière, n'y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui soit vivre do peu , et qui , sans rien ntteudre de la protection ou de la libéraUté d'autrui , ne fonde sa subsisUmee que sur son industrie et sur son travail.
C’est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à euxmêmes tout ce qu'ils pouvaient, vivre d'épargne et de travail ; voilà quelle était leur vie; c'est de quoi ils soutenaient leur famille , qu'ils accoutumaient à de semblables travaux.
Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple où la frugalité, où l'épargne, où la pauvreté aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres , à n'en regarder que l'extérieur, différaient peu des paysans , et n'avaient d'éclat ni de majesté qu'en public et dans le sénat. Du reste on les trouvait occupés du h-
* Pion. Uni. Anl. Rom. lib. v, cap. l.
* TiL Liv. Ub. Il , cap. xm , xv.
Diqitizixi by CiOOglf
SUR L'HISTOIRË UNIVERSELLE.
bourage et des antres soins de la vie mstiquc , quand on les allait quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine. Curiuset Fabrice , ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhns, un roi si riche, n'avaient qne de In vaisselle de terre ; et le premier, à qui les Samnites en offraient d'or et d'argent , répondit qne son plaisir n'était point d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Après avoir triomphé , et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis , ils n'avaient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pendant les gnerres puniques. Dans la première, on voit Régulus, général des armées romaines, demander son congé au sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence Après la mine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la première simplicité. Æmilius Pan- Ins , qui augmenta le trésor public par le riche trésor des roisde Macédoine , vivait selon les règles de l'ancienne frugalité , et mourut pauvre. Mummius , en ruinant Corinthe , ne profita qne pour le public des richesses de eette ville opulente et voluptueuse ’. Ainsi les richesses étaient méprisées : la modération et l'innocence des généraux romains faisaient l'admiration des peuples vaincus.
Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n’épargnaient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. leurs commencements, les ouvrages publics furent tels, que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitole, bêti par Tanpiin le Superbe , et le temple qu'il éleva è Jupiter dans cette forteresse , étaient digues dès lors de la majesté du plus grand des dieux , et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondait à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins , les acqueducs, les cloaques même et les égouts de la ville, avaient une magnificence qui paraîtrait incroyable , si elle n’était attestée par tous les historiens et confirmée par les restes que nous en voyons. Que dirai-je de In pompe des triomphes , des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on donnait au peuple En un mot, tout ce qui servait nu public, tout ce (|ui pouvait donner aux peuples une grande idée deieurcommune patrie, se faisait avec profusion autant que le temps le pouvait permettre. L’épargne régnait seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses revenus et
* TU. Uv. Epll. lib. xrill.
* Ck. (I(* Oflir. lih. Il , C.1J». x\ii , n* 7«-
* Tit. Liw. lib. i , cap. un , i.t ; fib. vi , cap. iv. Pion. Htttieam. Aiil. Kom. lib. ni, cap. tx, xxi; Mb. iv, cap. uni,
. TaeH Hiat- lib. i| . c.Lxxil. /'/m. Hi«(. Uâl. lib. »XXVl,c. X».
‘ Uion. fini. Ilb. vii,r.ip. xiri.
rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail , qui était le meilleur économe , et prenait le plus sur lui-même , s’estimait le plus libre, le plus puissant, et le plus heureux.
Il n'y a rien de plus éloigné d’une telle vie , que la mollesse. Tout tendait plutét A l’autre excès ; je veux dire , è la dureté. Aussi les mœurs des Romains avaient-elles naturellement quelque chose , non-seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n’oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l'univers ait jamais vu, se trouva en m&ne temps le plus soumis à ses magistrats et à la paissance légitime.
La milice d’un tel peuple ne pouvait manquer d’être admirable , puisqu’on y trouvait , avec des courages fermes et des corps vigoureux , une si prompte et si exacte obéissance.
Les lois de cette milice étaient dures, mois nécessaires. La victoire était périlleuse , et souvent mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres. 1 1 y allait de la vie, non-seulement A fuir, à quitter ses armes, A abandonner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi , qui aimait mieux se laisser prendre que de mourlrgloiieusemeat pour sa patrie, était jugé indigne de tonte assistance. Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi tes citoyens , et un les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Vous avez vu dans Floros et dans Cicéron ‘ l'histoire de Régulas , qui persuada au sénat , aux dépens de sa propre vie, d'abandonner 1rs prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Annibal , et après la perte de la liataille de (àinnes, c’est-A-dire , dans le temps où Rome épuisée par tant de pertes manquait le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, contre sa routume , huit mille esclaves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever ’. Mais , dans la nécessite I des affaires, on établit plus que jamais comme une loi inviolable , qu'un soldat romain devait ou vaincre ou mourir.
Par cette maxime , les armées romaines, quoique défaites et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu'à la dernière extrémité ; et , comme ! remarque Salluste % il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu
' C«V. (le Ofllc. lib. m.CAp. xxui, n* no. Florms, IU> ii, cap. II.
* Polÿb. Mb. Ti.cnp. Lti. TU 6t>. Mb. xxti,cap.|.vu, r.TUi. Cir. (fp Offic. Mb. III. cap. tXM, u* lit.
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sans en avoir ordre , que pour avoir léché le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avait plus besoin d’étre réprimé , que la lâcheté n’avait besoin d’étre excitée.
Us joignirent à la valeur l’esprit et l’invention. Outre qu’ils étaient par eux-mêmes appliques et ingénieux , ils savaient profiter admirablement de tout ce qu’ils voyaient dans les autres peuples de commode pour les campements, pour les ordres de bataille, pour le genre même des armes ; en un mot, pour faciliter tant l'attaque que la défense. Vous avez vu , dans Saliuste et dons les autres auteurs , ce que les Romains ont appris de leurs voisins et de leuia ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois l'invention des galères, par lesquelles ils les ont battus; et enûn qu'ils ont tiré de toutes les nations qu’ils ont connues de quoi les surmonter toutes?
En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gaulois les surpassaient en force de corps , et ne leur cédaient pas en courage. Polybe nous fait voir qu’en une rencontredécisive , lesGaulois, d’ailleurs plus forts en nombre , montrèrent plus de hardiesse que les Romains , quelque déterminés qu'ils fussent ‘ ; et nous voyons toutefois , en cette même rencontre , ces Romains , inférieurs en tout le reste, l’emporter sur les Gaulois, parce qu'ils savaient choisir de meilleures armes , se ranger dans im meilleur ordre , et mieux profiter du temps dans la mêlée. C’est ce que vous pourrez voir quelque Jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué vous-même , dons les Commentaires de César, que les Romains commandés par ce grand homme ont subjugué les Gaulois, plus encore par les adresses de l’art militaire que par leur valeur.
Les Macédoniens, si jaloux de conserver l'ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, croyaient leur phalange invincible, et ne (Muvaient se persuader que l'esprit humain fût capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant le même Polybe, et Tite- Ëive après lui ’, ont démontre, qu’à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédoniens, les dernières ne pouvaient manquer d’être battues à la longue , parce que la phalange macédonienne , qui n’était qu'un gros bataillon carré, fort épais de toutes ports, ne pouvait se mouvoir que tout d’une pièce, au lieu que l'armée romaine, distinguée en petits corps, était plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements.
Les Romains ont donc trouvé , ou ils ont bicn-
* Pahjb. lit). Il , cap. xxvni et
’ M lU». XVII. in Exoerpt. c.ip. xxiv cl scg. TU. Liv. lib. IX, cap. xix; Ub. xxxi, cap. xxxix.cic.
têt appris l’art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons , et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser ou à soutenir ce qui s’ébranle de part et d’autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macédonienne : cette grosse et lourde machine sera terrible à la vérité à une armée su r laquelle elle tombera de tout son poids : mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle , c’est-à-dire, sa solidité et sa consistance , parce qu’il lui faut des lieux propre, et pour ainsi dire faits exprès, et qu’à faute de les trouver, elle s’embarrasse ellemême, ou plutêtclie se rompt par son propre mouvement ; joint qu’étant une fois enfoncée elle ne sait plus se rallier. Au lieu que l’armée romaine, divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et s’y accommode : on l’unit et on la sépare comme on veut ; elle défile aisément et sc rassemble sans peine ; elle est propre aux détachements, aux ralliements , à toute sorte de conversions et d’évolutions, qu’elle fait ou tout entière ou en partie , selon qu’il est convenable ; enfin elle a plus de mouvements divers , et par conséquent plus d'action et plus de force que la phalange. Concluez donc, avec Polybe, qu’il fallait (pic la phalange lui <^ât, et que la Macédoine fût vaincue.
Il y a plaisir , Monseigneur, à vous parler de ces choses dont vous êtes si bien instruit par d’excellents maîtres , et <pie vous voyez pratiquées, sous les ordres de Ixiuis le Grand , d'une manière si admirable , que je ne sais si la milii^e romaine a jamais rien eu de plus beau. Mais , sans vouloir ici la mettre aux mains avec la milice française , je me contente que vous ayez vu que lamilice romaine, soit qu’on regarde la science même de prendre s(» avantages, ou (pi'on s’attache à considérer son extrême sévérité à faire garder tous les ordres de la guerre , a surpassé de beaucoup tout ce qui avait paru dans les siècles précédents.
Après la Macédoine , il ne faut plus vous parler de la Grèce : vous avez vu (pie la Macédoine y tenait le dessus , et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athènes n’a plus rien produit depuis les temps d’Alexandre. I.es Etoliens , (pil se signalèrent en diverses guerres, étaient piutût indociles (pie libres, et plutôt brutaux que vail- Jants. Lacédémone avait fait son dernier effort pour la guerre, en produisant Cléomène, et la ligue des Achéens, en produisant Philopœmen. Rome n'a point combattu contre ces deux grands capitaines ; mais le dernier, qui vivait du temps d’Annibal et de Seipion , à voir agir les Romains ' dans la Macédoine jugea bien que la liberté de la
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