‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 94 sur 518 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

La suite des eJungeinents de Rome est cxpliqiaie.

n TOUS sera aisé d'en décou v ri r toutes les causes , si , après avoir bien compris l'humeur des Romains, et la constitution de leur république, vous prenez soin d'observer nn certain nombre d'événements principaux , qui , quoique arrives en des temps assez éloignés , ont une liaison manifeste. lofS voici ramassés ensemble pour une plus grande facilité.

Romulus nourri dans la guerte, et réputé fils de Mors , bâtit Rome , qu'il peupla de gens ramassés, bergers esclaves, voleurs, qui étaient venus chercher la franchise et l'impunité dans l'asile qu'il avait ouvert A tout venant : il en vint aussi quelques-uns plus qualifiés et plus honnêtes.

Il nourrit ce peuple farouche dans l'esprit de tout entreprendre par ta force , et ils eurent par ce moyen Jusqu'aux femmes qu’ils épousèrent.

Peu A peu il établit l'ordre , et réprima les esprits par des lois très-saintes. Il conunença par la religion , qu'il regarda comme le fondement des États '. Il la fit aussi sérieuse, aussi grave et aussi modeste que les ténèbres de l’idolâtrie le pouvaient permettre. Les religions étrangères et les sacrifices qui n'étaient pas établis par les coutumes romaines, furent défendus. Dans la suite , on se dispensa de cette loi ; mais c'était l’intention de Romulus qu’elle fût gardée, et on en retint toujours quelque chose.

Il choisit parmi tout le peuple ce qu'il y avait de meilleur, pour en former le conseil public, qu’il appela le Sénat. Il le composa de deux ou trois cents sénateurs , dont le nombre fut encore apres augmenté ; et de IA sorUrent les familles nobles, qu'on appelait patriciennes. Les antres s’appelaient les plébéiens , c’est-A-dire , le commun peuple.

sénat devait digérer et proposer toutes les affaires : il en réglait quelques-unes stmverainement avec le roi : mais les plus générales étaient rapportées au peuple , qui en décidait.

Romulus, dans une assemblée où il survint tout A coup un grand orage, fut mis en pièces pas les sénateurs , qui le trouvaient trop impérieux ; et l'esprit d’indépendance commença dès lors A paraître dans cet ordre.

Pour apaiser le peuple , qui aimait son prince , et donner une grande idée du fondateur de la ville, les sénateurs publièrent que les dieux l’avaient enlevé au ciel , et lui firent dresser des autels.

Numa Pompilius , second roi , dans une longue et profonde paix , acheva de former les mœurs, et de régler la religion sur les mêmes fondements que Romulus avait posés.

Tullus Hostilius établit par de sévères règlements la discipline militaire, et les ordres de la guerre , que son successeur Ancus Martius accompagna de cérémonies sacrées, afin de rendre la milice sainte et religieuse.

Après lui, Tarquin l'Ancien , pour sc faire des créatures, augmenta le nombre des sénateurs jus(|u'nu nombre de trois cents, on ils demeuré-

• fiai lib. M^Câp. ivi.

SUR L’HISIOIRE UNIVERSELLE.

rrnt tUcs durant plusieurs siècles , et commença les grands ouvrages qui devaient servir à la commodité publique.

Servius Tullius projeta l'établissement d’une république sous le commandement de deux magistrats annuels qui seraient choisis par le peuple.

En haine de Tarquin le Superbe, la royauté Rit abolie avec des exécrations horribles contre tous ceux qui entreprendraient de la rétablir; et Bmtus Tit jurer au peuple qu'il se maintieudialt éternellement dons sa liberté.

Les mémoires de Servius Tullius furent suivis dans ce changement. Les consuls, élus par le peuple entre les patriciens , étaient égalés aux rois , & la réserve qu’ils étaient deux qui avaient entre eux un tour réglé pour commander, et qu'ils changeaient tous les ans.

CoUatin, nommé consul avec Brutus, comme ayant été avec lui l’auteur de la liberté , quoique mari de Lucrèce , dont la mort avait donné lieu au changement , et intéressé plus que tous les autres à la vengeance de l'outrage qu'elle avait reçu, devint suspect, parce qu'il était de la fhmille royale , et fut chassé.

Valère , substitué à sa place , au retour d’une expédition où il avait délivré sa patrie des Véiens et des Étruriens, fut soupçonné par le peuple d’affecter la tyrannie , à cause d’une maison qu’il faisait bâtir sur une éminence. Nonseulement il cessa de bâtir ; mais devenu tout populaire , quoique patricien , U établit la loi qui permet d’appeler au peuple , et lui attribue en certains cas le jugement en dernier ressort.

Par cette nouvelle loi , la puissance consulaire fut affaiblie dans son origine , et le peuple étendit ses droits.

A l’occasion des contraintes qui s'exécutaient pour dettes par les riches contre les pauvres , le peuple , soulevé contre la paissance des consuls et du sénat , fit cette retraite fameuse an mont Aventin.

11 ne se parlait que de liberté dans ces assemblées ; et le peuple romain ne se crut pas libre s’il n’avait 'des voies légitimes pour résister au sénat On fut contraint de lui accorder des magistrats particuliers , appelés tribuns du peuple-, qui pussent l’assembler, et le secourir contre l'autorité des consuls, per opposition, ou pas appel.

Ces magistrats, pour s'autoriseT, nourrissaient la division entre les deux ordres , et ne cessaient de flatter le peuple , en proposant que les terres des pays vaincus , ou le prix qui proviendrait de leur vente , fût partagé entre les citoyens.

■> Dion. IM. Ub. VI, up. vmctuii.

IjB sénat s'opposait toujours constamment à ces luis ruineuses à l’État , et voulait que le prix des terres fût adjugé au trésor public.

Le peuple se laissait conduire à ses magistrats séditieux, et conservait néanmoins assex d’équité pour admirer la vertu des grands hommes qui lui résistaient.

Contre ces dissensions domestiques , le sénat ne trouvait point de meilleur remède que de faire naître continuellement des occasions de guerres étrangères. Elles empêchaient les divisions d'étre poussées à l'extrémité, et réunissaient les ordres dans la défense de la patrie.

Pendant que les guerres réussissent , et que les conquêtes s'augmentent , les jalousies se réveillent.

Les deux partis , fatigués de tant de divisions qui menaçaient l'État de sa ruine , conviennent de faire des lois , pour donner le repos aux uns et aux autres, et établir l’égalité qui doit étru dans une ville libre.

Chacun des ordres prétend que c'est à lui qu’appartient l’établissement de ces lois.

La jalousie , augmentée par ces prétentions , fait qu’on résout d’un commun accord une ambassade en Grèce pour y rechercher les institutions des villes de ce pays , et surtout les lote de Solon, qui étaient les plus populaires. I-es lois des Douze Tables sont établies : mais les décemvirs, qui les rédigèrent, furent privés du pouvoir dont ils abusaient

Pendant que tout est tranquille, et que des lais si équitables semblent établir pour jamais le repos public, les dissensions se réchauffent par les nouvelles prétentions du peuple, qui aspire aux honneurs , et au consulat réservé Jusqu’alors au premier ordre.

Iæ loi pour les y admettre est proposée. PIut lût que de rabaisser le consulat, le&Pères consentent à la création de trois nouveaux magistrats» qui auraient l’autorité des consuls sous le nom de tribuns militaires, et lo peuple est admis à cet honneur.

Content d’établir son droit, il use modérément de sa victoire , et eoi^nue quelque temps à donner le commandement aux seuls patriciens.

Après de longues disputes , on revient au consulat, et peu n peu les honneurs deviennent communs entre les deux ordres , quoique les pa- I trieiens soient toujours plus considéré dans les ! élections.

I Les guerres continuent , et les Romains sonsmettent , après cinq cents ans , les Gaulois CisalT I pins leuis principaux ennemis , et toute l'Italie

1 ' ÀIV- Pt*l- op.

DISCOURS

Iji commencent les guerres puniques; et les rliiisi s en viennent si nvant , que chacun de ees deux peuples Jaloux eroit ne pouvoirsubsisterque |>ar la niine de l'autre.

Home , prête à succomber, se soutient principalement , durant ses malheurs , par la constance et ()ar la sagesse du sénat.

\ la fin la patience romaine l’emporte : Annihal est vaincu, et Carthage subjuguée par Sciplon l'Africain.

Rome victorieuse s'étend prodigieusement, durant deux cents ans , par mer et par terre , et réduit tout l'univers sous sa puissance.

Kn ces temps , et depuis la ruine de Carthage , les charges, dont la dignité aussi bien que le prolit s'augnrentait avec l’empire, furent briguées avec fureur. Ix!S prétendants ambitieux ne songèrent qu’à flatter le peuple ; et ta concorde des ordres , entretenue par roccupation des guerres puniques, se troubla plus que jamais. I-es Gracques mirent tout en confusion , et leurs séditleusi-s propositions furent le commencement de toutes Us guerres civiles.

.Mors on commença à porter des armes, et à agir par la force ouverte dans les assemblées du |>ruple romain, où chacun auparavant voulait l'emporter par les seules voies légitimes , et avec la liberté des opinions ' .

Ij> sage conduite du sénat et les grandes guerres survenues modérèrent les brouillerles.

Marins, plébéien, grand homme de guerre, avec son éloquence militaire et ses harangues séditieuses, où il ne cessait d'attaquer l'orgueil de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple, et s'éleva par ce moyen aux plus grands honneurs.

Sylla, patricien, se mit à la tête du parti contraire, et devint l'ohjet de 1a jalousie de Marins.

Les hrigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L’amour de la patrie et le respect des lois s’y éteint.

Pour comble de malheurs les guerres d'Asie apprennent le luxe aux Romains, et augmentent l'avarice.

En ce temps les généraux commencèrent à s'attacher leurs soldats, qui ne regardaient en eux jusqu’alors que le caractère de l'autorité publique.

Sylla , dans la guerre contre Mithridalc , laLxsait enrichir ses soldats pour les gagner.

Marins, de son cdté, proposait à ses partisans des partages d'argent et de terre.

Par rc moyen, maîtres de leurs troupes ; l'un sous prétexte de soutenir le sénat , et l'autre sous

‘ i't.", Pa/ert-, Ub. it, cap. m.

le nom du peuple , ils se firent une guerre furieuse jusque dans l'enceinte de la ville.

Le parti de Marins et du peuple fut tout à fait abattu , et Sylla se rendit souverain sous Is nom de dictateuh

U Ht des carnages effroyables, et traita durement le peuple , et par voie de fait et de paroles, jusque dans les assemblées légitimes.

Plus puls-sant et mieux établi que jamais , II se réduisit de lui-méme à la vie privée ; mais après avoir fait voir que le peuple romain pouvait souffrir un maître.

Pompée , que Sylla avait élevé, succéda à une grande partie de sa puissance. Il flattait tanWt le peuple et tantAt le sénat pour s’établir ; mais son inclination et son intérêt l’attachèrent enfin ou dernier parti.

à'ninqueur des pirates, des Espagnes et do tout l'Orient, il devient tout-puissant dans la république , et principalement dans le sénat.

César, qui veut du moins être son égal, se tourne du cAté du |ieuple, et, imitant dans son consulat les tribuns les plus séditieux , il propose avec des partages de terre, les lois les plus populaires qu'il put inventer.

lai conquête des Gaules porte an plus haut point la gloire et la puissance de Césjir.

Pompée et lui s’unissent par Intérêt , et puis se brouillent par jalousie. La guerre civile s’allume. Pompée croit que son seul nom soutiendra tout, et se néglige. César actif et prévoyant remporte la victoire , et se rend le maître.

Il fait diverses tentatives pour voir si les Romains pourraient s’accoutumer au nom de roi.

Elles ne servent qu’à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publique , le sénat lui décerne des honneurs jusqu’alors inouis dans Rome ; du sorte qu’il est tué en plein sénat comme un tyran.

Antoine , sa créature , qui se trouva consul au temps de sa mort, émut le peuple contre ceux qui l'avaient tué , et tâcha de profiter des bronillerics pour usurper l'autorité souveraine. Lépidus , qui avait aussi un grand commandement sous César, tâcha de le maintenir. Enfin le jeune César, à l'âge de dix-neuf ans, entreprit de venger la mort de son père, et chercha l’occasion de succéder à sa puissance.

Il sut se servir, pour ses intérêts, des ennemis de sa maison et même de ses concurrents.

I.IS troupes de son père se donnèrent à lui, touchées du nom de César , et des largesses prodigieuses qu’il leur fit.

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par In force et par les soldats , qui se livrent à qui plus leur donne.

Dans cette funeste conjoncture , le triumvirat

SUR LHISTOIRE U.NIVKRSEI.I.E.

abattit tout ce que Rome nourrissait de plus courageux et de plus oppose à la tyrannie. César et Antoine délirent Brutus et Cassius: la liberté expira avec eux. Les vainqueurs, après s'étre défaits du faible Lépide, flrent divers accords et divers partages , où César eomme plus habile , trouvant toujours le moyen d’avoir la meilleure part , mit Rome dons ses intérêts , et prit le dessus. Antoine entreprend en vain de se relever, et la bataille Actiaque soumet tout l’empire & la puissance d’Auguste César.

Rome , fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, pour avoir du repos, est contrainte de renoncer à sa liberté.

La maison des Césars, s’attachant, sous le grand nom d’empereur , le commandement des armées, exerce une puissance absolue.

Rome , sous les Césars , plus soigneuse de se conserver que de s’étendre , ne fait presque plus de conquêtes que pour éloigner les Barbares qui voulaient entrer dans l’empire.

A la mort de Caligula , le sénat , sur le point de rétablir la liberté et la puissance consulaire , en est empêché par les gens de guerre , qui veulent un chef perpétuel , et que leur chef soit le maître.

Dans les révoltes causées par les violences de Néron , chaque armée élit un empereur ; et les gens de guerre connaissent qu’lis sont maîtres de donner l’empire.

Ils s’emportent jusqu'à le vendre publiquement nu plus offrant, et s’accoutument à secouer le joug. Avec l’obéissance , la disdpline se perd. Les bons princes s’obstinent en vain à la conserver ; et leur zèle pour maintenir l’ancien ordre de la milice romaine, ne sert qu’à les exposer à la fureur des soldats.

Dans les changements d’empereur, chaque armée entreprend de faire le sien ; il arrive des guerres civiles, et des massacres effroyables.

Ainsi l’empire s’énerve par le relâchement de la discipline, et tout ensemble II s’épuise par tant de guerres intestines.

Au miiieu de tant de désordres, la crainte et Ih ragjesté du nom romain diminue. Les Parthes , souvent vaincus , deviennent redoutables du cAté de l'Orient, sous l'ancien nom de Perses qu’ils reprennent. Les natioi» septentrionales, qui habitaient des terres fioides et incultes, attirées par la beauté et par la richesse de celles de l’empire, en tentent l’entrée de toutes parts.

Un seul homme ne suffît plus à soutenir le fardeau d’un empire si vaste et si fortement attaqtié.

La prodigieuse multitude des guerres , et l'Iuimeur des soldats, qui voulaient voir à leur tète

des empereurs et des césars, oblige ù les multiplier.

L’empire mémo étant regardé comme on bien héréditaire, les empereurs se multiplient naturellement par la multitude des enfants des princes.

Marc-Aurèle associe son frère à l’empire. Sévère fait ses deux enfants empereurs. La nécessité des affaires oblige Dioclétien à partager l'Orient et l’Occident entre lui et Maximien : chacun d’eux surchargé se soulage en élisaut deux césars.

Par cette multitude d'empereurs et de césars, l’État est accablé d’une dépense excessive, le corps de l’empire est désuni, et les guerres civi les se multiplient.

Constantin, fils de l’empereur Gonstantius ' Gilorus, partage l’empire comme un héritage entre ses enfants ; la postérité suit ces exemples , et on ne voit presque plus un seul empereur.

La mollesse d'Honorlus, et celle de 'Valentinien 111 , empereurs d’Occldent , fait tout périr.

L’Italie et Rome même sont saccagées à diverses fois , et deviennent la proie des Barbares.

Tout l’Occident est à l’abandon. L’Afrique est occupée par les Vandales , l'Espagne par les Vlslgoths, la Gaule par les F rancs, laGrande-Bretagne par les Saxons, Rome et l’Italie même par les Ilérules , et ensuite par les Ostix^oths. Les empereurs romains se renferment dans l’Orient ctabandonnent le reste , même Rome et l'Italie.

L’empire reprend quelque force sous Justinien , par la valeur de Bélisaire et de Narsès. Rome , souvent prise et reprise , demeure enfin aux empereurs. Les Sarrasins, devenus puissants par la division de leurs voisins, et par la nonchalance des empereurs , leur enlèvent la plus grande partie de l’Orient, et les tourmentent tellement de ce cété-là, qu’ils ne songent plus à l'Italie. Les Iximbards y occupent les plus belles et les plus riches provinces. Rome, réduite à l’extrémité par leurs entreprises continuelles, et demeurée sans défense du côté de ses empereurs, est contrainte de se jeter entre les bras des Français, l'cpm , roi de France, passe les monts et réduit les lombards. Charlemagne, après en avoir éteint la domination , se fait couronner roi d’Italie, où sa seule modération conserve quelques petits restes aux successeurs des Césars ; et en l’an 800 de Notre-Sei sueur, élu empereur parles Romabis , il fonde le nouvel empire.

Il est maintenant aisé de connaître les causes de l’élévation et de la chute de Rome.

Vous voyez que cet État fondé sur la guerre, et p.ar là naturellement disposé à empiéter sur I ses voisins, a mis tout l'univers sous le jong^

DISCOURS

pour avoir port# nu plus haut [wint la politique et l'art militaire.

Vous voyez les causes des divisions de la république, et flnalementde sa chute, dans les jalousies de ^citoyens, et dans l’amour de la liberté poussé just|u'ù un excès et une déiicntesse insupportables.

Vous n avez plus de peine à distinguer tous les temps de Rome, soit que vous vouliez In considérer en elle-même, soit que vous la regardiez par rapport aux autres peuples ; et vous voyez les changements qui devaient suivre la dlsijositlon des affaires en chaque temps.

Kn elle-même vous la voyez au commencement dans un état monarchique établi selon ses lois primitives; ensuite, dans sa liberté; et enfin soumise encore une fois au gouvernement monarchique , mais par force et par violence.

il estaisédeconcevoirdequelle sorte s'est formé letat populaire, ensuite des commencements <|u il avait dès les temps de la royauté ; et vous ne soyez pas dans une moindre évidence, comment dans la liberté s’établissaient peu à peu les fondementsde la nouvelle monarchie.

Car du même que vous avez vu le projet de réimblique dressé dans In monarchie par Servius Tullius , qui donna comme un premier goût de la liberté au peuple romain, vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylia, quoique passagère, quoique courte, a fait voir que Rome, malgré sa fierté, était autant capable de porter Icjou" que les peuples qu’elle tenait asservis. ° ’

Pour conuoltre ce qu'a opéré successivement cette jalousie furieuse entre les ordres , vous n'avez qu'à distinguer les deux temps que je vous ai expressément marqués : l’un, où le peuple était retenu dons certaines bornes par les périls qui l’environnaient de tous côtés, et l’autre où n’ayant plus rien à craindre au dehors , il s’est abandonné sans réserve û sa passion.

Le caractère essentiel de chacun de ces deux temps , est que dans l’un l’amour de la patrie et des lois retenait les esprits ; et que dans l’autre tout se décidait par l’intérét et par la force.

De là s’ensuivait encore que , dans le premier de ces deux temps , les hommes de commandement , qui aspiraient aux honneurs par les moyens légitimes , tenaient les soldats en bride et attachés à la république; nu lieu que dans l’autre temps, où la violence emportait tout, iis ne songeaient qu’à les ménager, pour les faire entrer dans leurs desseins malgré l’autorité du sénat.

Par ce dernier état la guerre était nécessairement dans Rome , et par le génie de la guerre le commandement venait natureiienient entre les mains d’un seul chef : mais parce que dans la

guerre , où les lois ne peuvent plus rien , la seule force décide, il fallait que le plus fort demeurât le maître; par conséquent , que l'empire retournât en la puissance d’un seul.

Kt les choses s y disposaient tellement parellesmcmes , que Polybc , qui a v écu dans le temps le plus florissant de la république, a prévu , par la ^le disposition des affaires , que l’état de Rome à la longue reviendrait à la monarchie '.

La raison de ce changement est que la division entre les ordres n’a pu cesser parmi les Romains , que par l’autorité d’un maître absolu ; et que d aitleurs la liberté était trop aimée pour être abandonnée volonbiirement. Il fallait doue peu à peu 1 affaiblir par des prétextes spécieux , et faire parce moyen qu’elle pût être ruinée par la force ouverte.

La tromperie, scion Aristote', devait commencer en flattant le peuple , et devait naturellement être suivie de la violence.

Mi^ de là on devait tomljcr dans un antre inconvénient pur 1a puissance des gens de guerre mal inévitable ù cet état. ’

En effet, cette monarchie que formèrent les CéMCs s’etant érigée par les armes, il fallait qu elle fût toute militaire , et c’est pourquoi elle 5 établit sous le nom d’empereur , litre propre et naturel du commandement desarmées.

Par là vous avez pu voir que comme la république avait son faible inévitable, c’est-à-dire, la jalousie entre le peuple et le sénat , la monarchie des Césars avait aussi le sien ; et ce faible était la licence des soldats qui les avaient faits.

Car il n'etait pas possible que les gens de guerre , qui avaient cliangé le gouvernement, et établi les empereurs , fussent longtemps sans s'apercevoir que c’était eux en effet qui disposaient de l’empire.

■Vous pouvez maintenant ajouter aux temps que vous venez d’observer , ceux qui vous marquent l’état et le changement de la milice ; celui où elle est soumise et attachée nu sénat et nu peuple romain ; celui où elle s'attache à ses généraux ; celui où elle les élève à la puissance absolue, sous le litre militaire d'empereurs; celui où maîtresse, en quelque façou, de scs propres empereurs, qu'elle créait, elle les fait et les défait à sa fantaisie. De là le relâchement , de là les s<'ditions et les guerres que vous avez vues ; de là enfin la ruine de l.v milice avec celle de l'empire.

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les changements de l'état de Rome considérée en elle-même. Ceux qui nous la font con-

' Po/'/A. lili. VI, rnp. ift Hiiq.up. xurt&vuil.

* l’oill. lil». v.c.ip. IV.

SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE

naître par rapport aux autres peuples , ne sont pas moins als^ à discerner.

Il y a le temps où elle combat contre ses égaux , et où elle est en péril. Il dure un peu plus de cinq cents ans , et finit à la ruine des Gaulois en Italie , et de l’empire des Carthaginois.

Celui où elle combat toujours plus forte et sans péril , quelque grandes que soient les guerres qu’elle entreprenne. Il dure deux cents ans, et va jusqu’à l’établissement de l’empire des Césars.

Celui où elle conserve son empire et sa majesté. 11 dure quatre cents ans , et finit au règne de Théodose le Grand.

Celui enfin où son empire , entamé de toutes parts , tombe peu a peu. Cet état , qui dure aussi quatre cents ans , commence aux enfants de Théodose, et se termine enfin à Charlemagne.

Je n'ignore pas , Monseigneur, qu’on pourrait ajouter aux causes de la ruine de Rome beaucoup d’incidents particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes et de fréquentes révoltes. La prodigieuse quantité de gladiateurs et d’esclaves, dont Rome et l’Italie était surchargée, ont causé d’efi'royables violences , et même des guerres sanglantes. Rome, épuisée par tant de guerres civiles et étrangères, se fit tant de nouveaux citoyens, ou par brigue ou par raison , qu’à peine pouvait-elle se reconnaître elle-même parmi tant d’étrangers quelle avait naturalisés. Le sénat se remplissait de Barbares : le sang romain se mêlait : l'amour de la patrie, par lequel Rome s’était élevée au-dessus de tous les peuples du monde, n'était pas naturel à ces citoyens venus de dehors ; et les autres se gâtaient par le mélange. Les partialités se multipliaient avec cette prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux ; et les esprits turbulents y trouvaient de nouveaux moyens de brouiller et d’entreprendre.

Cependant le nombre des pauvres s’augmentait sans fin par le luxe , par les débauches , et par la fainéantise qui s’introduisait. Ceux qui se voyaient ruinés n’avalent de ressource que dans les séditions , et en tout cas se souciaient peu que tout périt après eux. On sait que c’est ce qui fit la conjuration de Catilina. Les grands ambitieux , et les misérables qui n’ont rien à perdre , aiment toujours le changement. Ces deux genres de citoyens prévalaient dans Rome ; et l’état mitoyen , qui seul tient tout en balance dans les États populaires , étant le plus faible , il fallait que la république tombât.

On peut joindre encore à ceci l’humeur et le génie particulier de ceux qui ont causé les grands mouvements, je veux dire des Gracques, de Malins , de Sy lia , de Pompée , de Jules César , d’An-

toine et d’Auguste. J’en ai marqué quehiuc chose ; mais je me sols attaché principalement à vous découvrir les causes universelles et la vraie racine du mal ; c’est -à-dire cette jalousie entre les deux ordres , dont il vous était important déconsidérer toutes les suites.

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