‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 93 sur 518 · SRS · texte numérisé non relu

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Grèce allait expirer, et qu'il ne lui restait plus qu a reculer le moment de sa chute Ainsi les pituples les plus belliqueux cédaient aux Romains. Les Romains ont triomphé du eouroge dans les Gaulois , du eouroge et de l'art dans les Grecs ; et de tout cela soutenu de la conduite la plus rafrméc , en triomphant d’Anuibal ; de sorte que rien u'cgala jamais la gloire de leur milice.

Aussi n'ont-ils rien eu , dans tout leur gouvernement , dont ils SC soient tant vantés que de leur discipline militaire. Ils l'ont toujours considérée comme le fondement de leur empire. I.a discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur État , et la dernière qui s'y est perdue , tant elle était attachée à la constitution de leur république.

Une des plus belles parties de la milice romaine était qu'on n'y louait point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous , n'étaient pas seulement connues dans une nation si avide gloire. On remarque de Scipion ’ et de César, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Romains , qu'ils ne sc sont janoais exposés qu'avec précaution , et lorsqu’un grand besoin le demandait. On n'attendait rien de bon d'un général qui ne savait pas connaitro le soin qu'il devait avoir de conserver sa persumie ’ : et on ré-servait pour le vrai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Romains ne vouiaient point de batailles hasardées mal U propos , ni de victoires qui coûtassent trop de saug ; de sorte qu'il n'y avait rien de plus hardi, ni tout enscmbte de plus ménagé, qu'étaient les armées romaines.

Mais comme il ne sufllt pas d'entendre la guerre, si on n'a un sage conseil pour l’entreprendre à propos, et tenir le dedans de l'État dans un bon ordre , il faut encore vous faire obser\er la profonde politique du sénat romain. A le prendre dans les bons temps de la république , il n'y eut jamais d'assemblée où les affaires fussent traitées plus mûrement , ni avec plus de secret, ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus grand concours , et avec un plus grand zèle pour le bien public.

I-e Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer ccci dans le livre des Macliabé-cs ^ , ni de louer la liante prudence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie , où personne ne se donnait de l'autorité que par la raison , et dont tous les membres conspiraient û l'utilité publique sans partialité et sans jalousie.

' in IHiilop.

* Pot^b. Iil>. X, cap. \iii.

* Ibid. cap. xxj\.

* J. ifae/tab. tiii, 16, lù.

Pour le secret , Titc-Livc nous en donne un exemple Illustre '. Pendant qu’on méditait la guerre contre Persée, Eumènes, roi de Pergame, ennemi de ce prince , vint à Rome pour se liguer contre lui avec le sénat. Il y fit ses propositions en pleine assemblée , et l’affaire fut résolue par les suffrages d'une compagnie composée de trois cents hommes. Qui croirait qne le secret eût été gardé , et qu'on n'ait jamais rien su de la délibération que quatre ans' après, qn.md la guerre fût achevée? Mais ce qu’il y a de plus surprenant , est que Persée avait à Rome ses ambassadeurs pour observer Eumènes. Toutes les villes de Grèce et d'.Asie , qui craignaient d’étre enveloppées dans cette querelle, avaient aussi envoyé les leurs, et tous ensemble tâchaient à découvrir une affaire d'une telle conséquence. Au milieu de tint d'habiles négociateurs le sénat fut impénétrable. Pour faire garder le secret , on n'eut jamais besoin de supplices , ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le secret se recommandait comme tout seul , et par sa propre importance.

C'est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d'y voir le peuple regarder presque toujours le séuat avec jalousie , et néanmoins lui déférer tout dans les grandes occasions , et surtout dans les grands périls. Alors on voyait tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.

Une longue expérience avait appris aux Romains que de lû étaient sortis tous les conseils qui avaient sauvé l'État. C’était dans le sénat que se conservaient les anciennes maximes , et l'esprit, pour ainsi parler, de la république. C’était lû que se formaient les desseins qu'on voyait se soutenir par leur propre suite; et ce qu'il y avait de plus grand dans le sénat , est qu'on n'y prenait jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémités.

Ce fut nu plus triste état de la république, lorsque , faible encore et dons sa naissance, elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les Volsques, queCoriolan, irrité, menait contre sa patrie ’ ; ce fut , dis-je , en cet état , que le sénat parut le plus intrépide. Les Volsques , toujours battus par les Romains , espérèrent de se venger ayant û leur tête le plus grand homme de Rome , le plus entendu à la guerre , le plus libéral , le plus incompatible avec l'injustice ; mais le plus dur, le plus difllcile et le plus aigri. Ils voulaient se faire citoyens par force , et après de grandes conquêtes,

• TU. Liv. Ilb. xui, cap. xiv.

i • Dion. Uni. IU>. VIII , cap. V. TU. Uv. lUl. Il , eop. asus.

LJy -

DISCOURS

maîtres de la campagne et du pays, ils me- | na^aient de tout perdre si on n'accordait leur | demande. Rome n'avait ni armée ni chefs; et néanmoins dans ce triste état , et pendant qu'elle avait tout à craindre , on vit sortir tout à coup œ hardi décret du sénat , qu'on périrait plutdt que de rien céder ILl'ennemi armé, et qu'on lui accorderait les conditions équitables , après qu'il aurait retiré scs armées.

La mère de Coriolan , qui fut envoyée pour le fléchir, lui disait entre autres raisons * ; > Ne

■ connaissez-vous pas les Romains ? ne savez-

■ vous pas , mou flis, que vous n'en aurez rien > que par les prières, et que vous n'en obtiendrez • ni grande ni petite chose par la force? > Le sévère Coriolan se laissa vaincre : il lui en coûta la vie, et les Volsques clioisirent d'autres généraux ; mais le sénat demeura ferme dans ses ma.\imcs ; et le décret qu'il donna, de ne rien accorder par force , passa pour une loi fondamentale de la politique romaine , dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se soient départis dans tous les temps de la république *. Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les ' faibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient toqjours plus traitables victorieux que vaincus : tant le sénat savait maintenir les anciennes maximes de la république , et tant II y savait confirmer le reste des citoyens.

De ce même esprit sont sorties les résolutions prises tant de fols dans le sénat , de vaincre les ennemis par la force ouverte , sans y employer les ruses ou les artifices, même ceux qui sont permis à la guerre : ce que le sénat ne faisait ni par un faux point d'honneur, ni pour avoir ignoré les lois delaguerre, mais parce qu'il nejugeait rien de plus effleoee pour abattre un ennemi orgueilleux , que de lui Ater toute l'opinion qu'il pourrait avoir de ses forces, afin que vaincu jusque dans le coeur, il ne vit pins de salut que dans la clémence du vainqueur.

C'est ainsi que s'établit par toute la terre cette haute opinion des armes romaines. Ijt créance répandue partout que rien ne leur résistait , faisait tomber les armes des moins à leurs ennemis , et donnait A leurs alliés un invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable opinion des armes françaises; et le monde étonné des exploits du roi , confesse qu'il n'appartenait qu'à lui seul de donner des bornes A ses conquêtes.

La conduite du sénat romain , si forte contre les ennetnis , n'était pas moins admirable dans la

' ffal. lil) Tll. cap. VII.

• Poitfb. lib. vii,cap. ivt. Pxrrrpt cl« csip.

Okm. HM. Ub. vtii, ap. T.

I conduite du dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste condescendance ; comme lorsque , dans une extrême nécessité, noii-seulcmcnt ils SC taxèrent eux-mêmes plus liaut que les autres , ce qui leur était ordinaire , mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de üHit impAt, .-^joutant > que les pauvres pay aicLt

• un assez grand tribut A la république , en nour-

• rissant leurs enfoitts'. •

Le sénat montra, par eette ordonnance , qu'il rnvait en quoi consistaient les vraies rlchnses d'un État ; et un si beau sentiment, joint aux témoignages d'une bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des peuples, qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie.

Mais quand le peuple méritait d'être blâmé , le sénat le faisait aussi avec une gravité et une vigueur dignes de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé entre ceux d'Ardée et d'Aricie. L'histoire en est mémorable , et mérite de vous être racontée. Ces deux peuples étaient en guerre pour des terres que chacun d'eux préten- I dait'. Enfin, las de combattre , ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain , dont l'équité était révérée par tous les voisins. Les tribus furent assemblées , et le peuple ayant connu , dans la discussion , que ces terres prétendues par d'autres lui appartenaient de droit , se les aé\jugea. Le sénat , quoique convaincu que le peuple dons le fond avait bien jugé , ne put souffrir que les Romains eussent démenti leur générosité naturelle , ni qu'ils eussent lâchement trompé l'espérance de leurs voisins qui s'étalent soumis A leur arbitrage. Il n'y eut rien que ne fit cette compagnie pour empêcher un jugement d'un si pernicieux exemple , où les juges prenaient pour eux les terres contestées par les parties. Après que la sentence eut été rendue , ceux d'Ardée, dont le droit était le plus apparent, indignés d'nn jugement si inique , étaient prêts a s'en venger par les armes. Le sénat ne fit point de difficulté de leur déclarer publiquement qu'il était aussi sensible qu'eux-mémes A l'injure qui leur avait été faite; qu'A ht vérité il ne pouvait pas casser un décret du peuple , mnU que si , après eette offense, ils voulaient bien se fier A la compagnie de la réparation qu'ils avaient raison de prétendre , le sénat prendrait un tel soin de leur satisfaction , qu'il im resterait aucun sujet de plainte. Les Ardéates se ‘fièrent A cette parole. Il leur arriva une affaire capable de ruiner leur ville de fond en comble. Ils reçurent un si prompt secours par les ordres du sénat , qu'ils se crurent trop bien payés de la

' TU. A/r. lib. Il, c«p. II.

* Ult III , eap. L\3it ; lib. it, cap. vti , ix , x.

SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE

terre qni lenr avait été Atée , et ne songeaient plus qn’à remercier de si fidèles amis. Mois le sénat ne fiit pas content, Jusqu'à ce qu’en leur faisant rendre la terre que le peuple romain s’était adjugée , Il abolit la mémoire d’un si infâme Jugement.

Je n’entreprends pas ici de vous dire combien le sénat a fait d’actions semblables ; combien il a livré aux ennemis de citoyens parjures qni ne voulaient pas leur tenir parole, on qui chicanaient sur leurs serments ; combien il a condamné de mauvais conseils qui avaient en d’heurenx succès ' : Je vous dirai seulement que cette auguste compagnie n’inspirait rien que de grand an peuple romain, et donnait en toutes rencontres une haute idée de ses conseils , persuadée qu’elle était que la réputation était le plus ferme appui des États.

On peut croire que dans im peuple si sagement dirigé, les récompenses et les ehâtiraents étalent ordonnés avec grande considération. Outre que le service et le zèle au bien de l’État, étalent le moyen le plus sûr pour s’avancer dans les charges , les actions militaires avaient mille récompenses qui ne coûtaient rien an public , et qui étaient infiniment précieuses aux particuliers, parce qu’on y avait attaché la gloire , si chère à ee peuple belliqueux. Une couronne d’or trèsmince, et le plus souventune couronne de feuilles de chêne , ou de laurier , ou de quelque herbage plus vil encore , devenait inestinaable parmi les soldats , qui ne connaissaient point de plus belles marques que celles de la vertu , ni de plus noble distinction que celle qui venait des actions giorieuses.

Le sénat, dont l’approbation tenait lieu de réeoinpense, savait louer et blâmer quand il fallait. Incontinent après le combat, les consuls et les autres généraux donnaient pubiiquement aux soidats et aux officiers ia louange ou le blâme qu'ils méritaient : mais enx-mémes ils attendaient en suspens le Jugement du sénat , qui Jugeait de la sagesse des conseils , sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les louanges étaient précieuses , parce qu’elles se donnaient avec connaissance : le blâme piquait au vif les coeurs généreux, et retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtimenis qui suivaient les mauvaises actions tenaient les soldats en crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dispensés les élevait au-dessus d’enx-mémes.

Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire , la patience dans les travaux , la grandeur de la nation, et l’amour de la patrie, ^t se vanter d’avoir trouvé la constitution d'Etat la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans

■ Fatyb. Tit. Liv. Cic. de OU. lib. III , cap. XVT, vxvi, etc.

doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés ; mais II faut lui aider à les former. Ce qui les forme , ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles Impressions qni sc répandent dans tous les esprits , et passent insensiblement de l’un à l’autre. Qu’est-ce qni rend notre noblesse si flère dans les combats , et si hardie dans les entreprises? c’est t’opinion reçue dès l’enfance , et établie par le sentiment unanime de la nation , qu’un gentilhomme sans cœur se dorade luiméme, et n'est plus digne de voir le Jour. Tous les Romains étaient nourris dans ces sentiments , et le peuple disputait avec la noblesse à qui agirait le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome , l’enfance même était exercée par les travaux : on n’y entendait parler d’autre chose que de la grandeur du nom romain. Il fallait aller à la guerre quand la république l’ordonnait , et là travailler sans cesse , camper hiver et été, obéir sans résistance, mourir ou vaincre. Les pères qui n’élevaient pas leura enfants dans ces maximes , et comme il fallait pour les rendre capables de servir l’État , étaient appelés en Justice par les magistrats , et Jugés coupiibles d’un attentat envers le public. Quand on a commeucé a prendre ce train , les grands hommes se font les uns les autres : et si Rome en a plus porté qu'aucune antre ville qnieût été avant elle, ce n’a point été par hasard ; mais c'est que l’Etat romain , constitué de la manière que nous avons vu , était , pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros.

Un État qui se sent ainsi formé, sc sent aussi en même (emps d’une force incomparable, et ne se croit Jamais sans ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n’ont Jamais désespéré de leurs affaires, ni quand Porsenna, roid'Étrurie, les affamait dans leuis murailles, ni quand les Gaulois, après avoir brûlé leur ville , inondaient tout leur pays , et les tenaient serrés dons le Capitole; ni quand Pyrrhus , roi des Épirotes , aussi habile qu’entreprenant , les effrayait par ses éléphants , et défaisait toutes leurs armées ; ni quand Annlbal , déjà tant de fois vainqueur, leur tua encore plus de cinquante mille hommes et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes.

Ce fut alors que le consul Térentius Varro, qui venait de perdre par sa faute une si grande bataille, fiit reçu à Rome comme s’il eût été victorieux , par ce seulement que dans un si grand malheur il n’avait point désespéré des affaires de la république. Le sénat l’en remercia publiquement , et dès lors on résolut , selon les anciennes maximes , de n’écouter dans ce triste état aucune

DISCOURS

Ifl8

proposition de pnix. I.'enncmi fut élonné; le | peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connaissait par sa prudence.

En eflet , cette constance du sénat , au milieu de tant de malheurs qui arrivaient coup sur coup , ne venait pas seulement d'une résolution opiniâtre de ne céder jamais à la fortune , mais encore d'une profuiide connaissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome savait par son cens , c'est-à-dire , par le nlle de scs citoyens toujours exactement continué depuis Sers ius Tullius ; elle savait , dis-je , tout ce qu'elle avait de citoyens capables de porter les armes , et ce qu'elle pouvait espérer de la jeunesse qui s'élevait tous les Jours. Ainsi elle ménageait ses forces contre un ennemi qui venait des bonis de l'Afrique; que le temps devait détruire tout seul dans un pays étranger, oit les secours étaient si tardifs; et à qui ses victoires mêmes , qui lui coûtaient tant de sang, étaient fatales. C'est pourquoi, quelque |ierle qui fût arrivée , le sénat , toujours instruit de ce qui lui restait de bons soldats, n'avait qu'à temporiser, et ne se laissait jamais abattre. Quand , par la défaite de Caimes et par les révoltes qui suivirent, il vit les forces de la république tellement diminuées , qu'à peine eût-on pu sc défendre si les ennemis eussent pressé , il se soutint par courage ; et sans se troubler de ses pertes, il sc mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitôt qu’on eut aperçu qu'Annibal , au lieu de poursuivre sa victoire , ne songeait durant quelque temps cpi'à en jouir, le sénat se rassura , et vit bien qu'un ennemi ea(>able de manquer à sa fortune, et de sc laisser éblouir par scs grands succès, n'était pas né pour vaincre les Romains. Dis lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises ; et Annibul , tout habile , tout courageux, tout victorieux qu'il était, ne put tenir contre elle.

Il est aisé de juger, par ce seul événement , à qui devait enfin demeurer tout l'avantage. ’.ànnilial , cnilé de ses glands succès , crut la prise de Rome trop aisée , et se relâcha. Rome , au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage ni la confiance , et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incoiitiuent après la défaite de Cannes qu'elle assiégea Syracuse et Capoue , l'une infidèle aux traités , et l'autre rebelle. Syracuse ne put se défendre , ni par ses fortifications, ni par les inventions d’Archimede. L'armée victorieuse d'Annibal vint vainement au secours de Capoue. Mais les Romains firent lever à ce capitaine le siège de Kole. Un peu apres , les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre, il n'était rien arrivé de pins sensible ni de plus funeste aux

Romains. Leur perte leur fit faire les derniera efforts : le jeune Scipion , fils d’un de ces généraux , non content d'avoir relevé les affaires de Rome en E-spagne, alla porter la guerre aux Curtiiaginois dans leur propre ville, et donna le dernier coup à leur empire.

I.'état de cette ville ne permettait pas que Scipion y trouvât la même résistance qu'Annibal trouvait du côté de Rome, et vous en serez convaincu si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes. ^

Rome était dans sa force; et Carthage, qui avait commencé de baisser, ne se soutenait plus que par Annibal '. Rome avait son sénat uni , et c'est pi'écisémcnt dans ces temps que s’y est trouvé ce concert tant loué dans le livre des Macliabées. Le sénat de Carthage était divisé par de vieilles factions irréconciliables ; et la perte d’Annibal eût fait la joie de la plus notable |»rtie des grands seigneurs. Rome encore pauvre, et attachée à l'agriculture , nourrissait une milice admirable, qui ne respirait que la gloire, et ne songeait qu'à agrandir le nom romain. Carthage , enrichie par son trafle, voyait tous ses citoyens attachés à leurs richesses, et nullement exercés dans la guerre. Au lieu que les armées romaines étaient presque toutes composées de citoyens, Carthage , au contraire , tenait pour maxime de n'avoir que des troupes étrangères , souvent autant à craindre à ceux qui les payent qu'à ceux contre qui on les emploie.

Ces défauts venaient en partie de la première i institution de la république de Cartilage , et en I partie s'y étaient introduits avec le temps. Carthage a toujours aimé les richesses; et Aristote l’accuse d’y être attachée jusqu'à donner lieu à ses citoyens de les préférer à la vertu ’. Par là une république toute faite pour la guerre, comme le remarque le même Aristote , à la fin en a négligé l'exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n'avoir que des milices cirangères ; et il est à croire qu'elle n'est tombée que longtemps après dans ce défaut. Mais les richesses y mènent naturellcmônt une république marchande : on veut jouir de ses biens, et ou croit tout trouver dans son argent. Carthage se croyait forte , parce quelle avait beaucoup de soldats, et n’avait pu apprendre , par tant de révoltes arrivées dans les derniers temps , qu'il n'y a rien de plus malheureux qu’un Etat qui ne sc soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni obéissance.

Il est vrai que le grand génie d'Annibal semblait avoir remédié aux défauts de sa république.

' potyb. lib. 1 , III , Tl , cap. xux , Kc-

* /4ri»t. FullL llb. Il, cap. xj.

SUR L'HISTOIRK UNIVKRSF.IXE.

On regarde comme un prodige que, dans un pays étranger, et durant seize ans entiers, il n'ait jamais vu , je ne dis pas de sédition , mais de murmure, dans une armée toute composée de peuples divers , qui , sans s'entendre entre eux , s'accordaient si bien à entendre les ordres de leur général Mais l'habileté d'Annibalne pouvait pas soutenir Carthage , lorsqu'attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion, elle se trouva sans forces. Il fallut rappeler Annibal , à qui il ne restait plus que des troupes affaiblies, plus par leurs propres victoires que parcelles des Romains , et qui achevèrent de se miner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut battu ; et Carthage , autrefois maîtresse de toute l'Afrique , de la mer Méditerranée et de tout le commerce de l'univers, fut contrainte de subir le joug que Scipion lui imposa.

Voilà le fmit glorieux de la patience romaine. Des peuples qui s'enhardissaient et se fortiflaient par leurs malheurs , avaient bien raison de croire qu’on sauvait tout, pourvu qu'on ne i>erdit pas l'espérance : et l’oiybe a trésdrien conclu , que Cartilage devait à la tin obéir à Rome, par la seule nature des deux républiques.

Que si les Romains s'étalent servis de ces grandes qualités politiques et militaires, seulement pour conserver leur État en paix , ou pour protéger leurs alliés opprimés , comme ils en faisaient le semblant , il faudrait autant louer leur équité que leur valeur et leur pradence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la victoire ils voulurent que tout leur cédât, et ne prétendirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins , et ensuite tout l'univers sous leurs lois.

Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés , les unir entre eux , jeter la division et la jalonsie parmi leurs ennemis , pénétrer leurs conseils , découvrir leurs intelligences, et prévenir leurs entreprises.

Ils n'observaient pas seulement les démarches de leurs ennemis , mais encore tous les progrès de leurs voisins : curieux surtout, ou de diviser, ou de contrebalancer par quelque autre endroit les puissances qui devenaient trop redoutables , ou qui mettaient de trop grands obstacles à leurs conquêtes.

Ainsi les Grecs avaient tort de s'imaginer, du temps de Folybe , que Rome s'agrandissait plutût par hasard que par conduite.'. Ils étaient trop passionnés pour leur nathm, et trop jaloux des peuples qu'ils voyaient s'élever au-dessus d'eux : ou peut-être que voyant de loin l'empire romain s’avancer si vite , sans pénétrer les eon-

1 Potÿb. Mb. I. r.ip. XTII.

* tbiii. cap. Lioi.

•OtMiTT. — T. 1.

I seils qui faisaient monvoir or grand corps, ils attribuaient au hasard, selon la coutume des hommes , 1rs effets dont les causes ne leur étaient pas connues. Mais Polybe , que son étroite familiarité avec les Romains faisait entrer si avant dans le secret des affaires , et qui observait de si près la politique romaine durant les guerres puniques , a été plus équitable que les autres Grecs, et a vu que les conquêtes de Rome étaient la suite d'un dessein bien entendu. Car il voyait les Romains , du milieu de la mer Méditerranée, porter leurs regards paidout aux environs jusqu'aux Espagnes et jusqu'en Syrie; observer ce qui s'y passait, s'avancer régulièrement et de proche en proche ; s'affermir avant que de s'étendre; ne se point charger de trop d'affaires ; dissimuler quelque temps , et se déclarer à propos ; attendre qu' Annibal fût vaincu pour désarmer Philippe , roi de Macédoine , qui l'avait favorisé ; après avoir commencé l'affaire , n'êtrc jamais las ni contents jusqu'à ce que tout fût fait ; ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se reconnaître; et après les avoir vaincus, rendre , par un décret public, à la Grèce si longtemps captive, la liberté à laquelle elle ne pensait plus ; par ce moyen répandre d'un côté la terreur , et de l'autre la vénération de leur nom : c'en était assez pour conclure que les Ro-

I mains ne s'avançaient pas à la conquête du monde par hasard , mais par conduite.

C'est ce qu'a vu Polyhe dans le temps des progrès de Rome. Denis d'Halicarnassc , qui a écrit après l'établissement de l'empire , et du temps d'Auguste V a conclu la même chose ■ , en reprenant dès leur origine les anciennes institutions de la république romaine , si propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant. Vous en avez assez vu pour entrer dans les sentimentvdeces sages historiens , et pour condamner Plutarque qui , toqjours trop passionné pour ses Grecs, attribue à la seule fortune la grandeur romaine , et à la seule vertu celle d'Alexandre ’.

Mais plus ces historiens font voir de dessein dans les conquêtes de Rome , plus ils y montrent d'injustice. Ce vice est inséparable du désir de dominer , qui aussi pour cette raison est justement condamné par les règles de l'Évangile. Mais la seule philosophie sufDt pour nous faire entendre que la force nous est donnée pour conserver notre bien , et non pas pour usurper celui d'autrui. Cicéron l'a reconnu ; et les règles qu’il a données pour faire la guerre sont une manifeste condamnation de la conduite des Romains.

* Dion. Hat. Anl. Rom. UR. i , II.

’ Plvt. iih. d» fort. Alex, et dé fort Rom.

* (V(% de orf. Iil>. I , r.ip. Il , XII ; llb. tii , uip. x\v.

DISCOURS

Il est vrai qu'ils parurent assee équitables au commencement de leur république. Il semblait qu'ils voulaient eux-mémes modérer leur humeur (pierrière , en la resserrant dans les bornes ([uo l'équité prescrivait. Qu'y n il de plus beau ni de plus saint que le collège des Féciaux , soit que IVuma en soit le fondateur, comme le dit Denis d'Halicaruassc ' , ou que ce soit Ancus Martius , comme le veut Tite-Live* ? Ce conseil était établi pour juger si une guerre était juste : avant que le sénat In proposdt , ou que le peuple la résolut . cet examen d'équité précédait toujours. Quand la justice de la guerre était reconnue , le sénat prenait ses mesures pour l'entreprendre : mais on envoyait , avant toutes choses , redemander dans les formes é l'usurpateur les choses injustement ravies , et on n’en venait aux extrémités qu'aprés avoir épuisé les voies de douceur. Sainte institution s’il en fut jamais, et qui fait honte aux chrétiens , é qui un Dieu venu nu monde pour pacifier toutes choses , n’a pu inspirer la charité et la paix. Mais que servent les meilleures institutiors, quand enfin elles dégénèrent en pures cérémonies ? Ijt douceur de vaincre et de dominer corrompit bientét dans les Romains ce que l'équité naturelle leur avait donné de droiture. Les délibérations des Féciaux ne furent plus parmi eux qu'une formalité Inutile , et encore qu’ils exerçassent envers leurs plus grands ennemis des actions de grande équité , et même de grande clémence , l'ambition ne permettait pas à la justice de régner dans les conseils.

Au reste , leurs injustices étaient d'autant pins dangereuses, cpi’ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité, et qu’ils mettaient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.

Ajoutons encore qu'ils étaient cruels à ceux qui leur résistaient : autre qualité assez naturelle aux conquérants qui savent que l'épouvante fait plus de la moitié des conquêtes. Faut-il dominer à ce prix ; et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuillent acheter par des actions si inhumaines I Les Romains , pour répandre partout la terreur, affectaient de laisser dons les villes prises des spectacles terribles de cruauté^, et de paraître impitoyables à qui attendait la force, sans même épargner les rois, qu’ils faisaient mourir inhumainement , après les avoir menés en triomfdie chargés de fers, et traînés à des chariots comme des esclaves.

Mais s’ils étaient cruels et injustes pour con-

' Un/. kn{. Roizl lib. a, cap. six.

» 7V/. tii\ lib. I, cap. xxxii.

* Pu.'ÿh. iiti. % ,cap. XV.

quérir, ils gouvernaient avec équité les nations subjuguées. Ils tilebaient de faire goûter leur gouvernement aux peuples soumis , et croyaient que c’était le meilleur moyen de s’assurer leurs conquêtes. Le sénat tenait en bride les gouverneurs , et faisait justice aux peuples. Cette compagnie était regardée comme l'asile des oppressés : aussi les concassions et les violences ne furent-elles connues parmi les Romains que dans les derniers temps de la république , et jusqu'à ce temps la retenue de leurs magistrats était l'admiration de toute la terre.

Ce n'était donc pas de ces conquérants brutaux et avares qui ne respirent que le pillage , ou qui établissent leur domination sur la ruine des pays vaincus. Les Romains rendaient meilleurs tous ceux qu’ils prenaient, en y faisant fleurir la justice, rogriculture , le commerce, les arts même et les sciences , après qu'ils les eurent une fois goûtés.

Cest ce qui leur a donné l’empire le plus florissant et le mieux établi , aussi bien que le plus étendu qui fut jamais. Depuis l'Euifiirate et le Tanais jusqu'aux Colonnes d’Hereule et à la mer Atlantique , toutes les terres et toutes les mers leur obéissaient : du milieu et comme du centre de la mer Méditerranée , ils embrassaient toute l’étendue de cette mer, pénétrant au long et an large tous les États d'alentour , et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empire. Ouest encore effrayé quand on considère que les nations qui font à prient des royaumes si redoutables, toutes les Gaules, toutes les Espagnes , la Grande-Bretagne presque tout entière, l'Illyrique jusqu’au Danube, la Germanie Jusqu'à l’Elbe , l'Afrique jusqu'à ses déserts affreux et inpénétrablcs , la Grèce , la Thrace , la Syrie , l’Égypte, tous les royaumes de l'Asie Mineure , et eeux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne , et les autres que j’oublie peutêtre , ou que je ne veux pas rapporter , n’ont été durant plusieurs siècles que des provinces romaines. Tous les peuples de notre monde. Jusqu’aux plus barbares, ont respecté leur puissance; et les Romains y ont établi presque partout, avec leur empire, les lois et la politesse.

Cest une espèce de prodige que, dans un si vaste empire , qui embrassait tant de nations et tant de royaumes , les peuples oient été si obéissants et les révoltes si rares. La politique romaine y avait pourvu par divers moyens qu'il faut vous expliquer en peu de mots.

I.cs colonies romaines , établies de tous cûtés dans l'empire , faisaient deux effets admirable» r l’un , de décharger la ville d'nn m-:- ’ ■

SÜR LlIlSTOinE UMVEnSEU.E.

clto}'cns, et ta plupart pauvres ; l’autre, de gaiv der les postes principaux , et d’accoutumer peu à {>eu les peuples étrangers aux mœurs romaines.

Ces colonies, qui portaient avec elles leurs privilèges, demeuraient toujours attachées au corps de la république , et peuplaient tout l’empire de Romains.

Mais outre les colonies , un grand nombre de villes obtenaient pour leurs citoyens le droit de citoyens romains; et unies par leur interet au peuple dominant , elles tenaient dans le devoir les villes voisines.

Il aiTiva à la fin que tous les sujets de l’empire se crurent Romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se communiquèrent aux peuples vaincus : le sénat leur fut ouvert , et ils pouvaient aspirer jusqu’à l'empire. Ainsi , par la clémence romaine , toutes les nations n’étaient plus qu’une seule nation , et Rome fut regardée comme la commune patrie.

Quelle facilité n’apportait pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un ménne empire I La société romaine embrassait tout; et à la réserve de quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins , tout le reste de l’onivers jonissait d’une paix profonde. Ni la Grèce , ni l’Asie Mineure, ni la Syrie, ni l’Égypte, ni enfin la plupart des autres provinces n’ont jamais été sans guerre que sous l’empire romain ; et il est aisé d’entendre qu’un commerce si agréable des nations servait à maintenir dans tout le corps de l'empire la concorde et l’obéissance.

Les légions distribuées pour la garde des fVontières , en défendant le dehors affermissaient le dedans. Ce n’était pas la coutume des Romains d’avoir des citadelles dans leurs places , ni de fortifier leurs frontières; et je ne vois guère commencer ce soin que sous Valentinien I". Auparavant on mettait la force et la sûreté de l’empire uniquement dans les troupes , qu’on disposait de manière qu’elles se prêtaient la main les unes les autres. Au reste , comme l’ordre était qu’elles campassent toujours, les villes n’en étaient pointincommodées, et ladisclpiinene permettait pas aux soldats de se répandre dans la campagne. Ainsi les années romaines ne troublaient ni le commerce ni le labourage.

Elles faisaient dans leur camp comme une espèce de villes , qui ne différaient desautres que parce que les travaux y étalent continuels , la discipline plus sévère , et le commandement plus ferme. Elles étaient toujours prêtes pour le moindre mouvement; et c’était assez pour tenir les p<ruples dans le devoir, que de leur montrer

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I seulement dans le volsiimge cette milice invincible.

Mais rien ne maintenait tant la paix de l’em- ! pire, que l’ordre de la justice. L’ancienne république l’avait établi : les empereurs et les sages l'ont expliqué sur les mêmes fondements : tous les peuples , jusqu’aux plus barbares, le regardaient avec admiration, et c’est par là principalement que les Romains étaient jugés dignes d'être les maîtres du monde. Au reste , si les lois romaines ont paru si saintes, que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l’empire, c'est que le bon sens , qui est le maître de la vis humaine , y règne partout , et qu’on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l'éqtiité naturelle.

Malgré cette grandeur du nom romain , malgré la politique profonde , et toutes les belles institutions de cette fameuse république, elle portait en son sein la cause de sa ruine , dans la jalousie perpétuelle du peuple contre le séuat , ou plutôt des plébéiens contre les patriciens. Romulus avait établi cette distinction '. Il fallait bien que les rois eussent des gens distingués qu’ils attaehiLssent à leur personne par des liens particuliers , et par Icsriuels ils gouvernassent le reste du peuple. C’est pour cela que Romulus choisit les Pères , dont il forma le corps du sénat.

On les appelait ainsi , à cause de leur dignité et de leur êgc ; et c’est d’eux que sont sorties les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eût réservée au peuple , il avait mis les plébéiens en plusieui's manières dans la dépendance des patriciens : et cette subordination, nécessaire à la royauté, avait été conservée non-seulement sous les rois, mais encore dans la république. C'était parmi les patriciens qu’on prenait toujoura les sénateurs. Aux patriciens appartenaient les emplois, les commandements , les dignités , même celle du sacerdoce ; cl les Pères , qui avaient été les auteurs de la liberté, n'abandonnerent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bientôt entre les deux ordres. Car je n’ai pas besoin de parler ici des chevaliers romains , troisième ordre comme mitoyen entre les patriciens et le simple peuple, qui prenait tantôt un parti et tantôt l'autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la jalousie : elle se réveillait en diverses occasions ; mais la cause profonde qui l'entretenait était l’amour de la liberté.'

La maxime fondamentale de la république était de regarder la liberté comme une chose inséparable du nom romain. L’n peuple nourri dans cet esprit; (lisons plus, un peuple qui sc crovait

' lil). ti,cap. IV.

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DISCOURS

né pour eonunander aux autres peuples, et que Virgile pour cette raison appelle si noblement un peuple-roi, ne voulait recevoir de loi que de luim#me.

L'autorité du sénat était Jugée nécessaire pour modérer les conseils publics, qui , sans ce tempérament , eussent été trop tumultueux. Mais , au fond , c'était au peuple A donner les commandements, i établir les lois, a décider de In paix et de la guerre. Un peuple qui jouissait des droits les plus essentiels de la royauté, entrait en quelque sorte dans l'humeur des rois. Il voulait bien être conseillé , mais non pas forcé par le sénat. Tout ce qui paraissait trop impérieux , tout ce qui s’élevait au-dessus des autres; en un mot, tout ce qui blessait ou semblait blesser l’égalité que demande un État libre, devenait suspect Ace peuple délicat. L'amour de la liberté , celui de In gloire et des conquêtes , rendait de tels esprits difficiles A manier ; et rette audace qui leur faisait tout entreprendre au dehors , ne pouvait manquer de porter la division au dedans.

Ainsi Rome , si Jalouse de sa liberté; par cet amour de la liberté qui était le fondement de son État , a vu la division se Jeter entre tous les ordres dont elle était composée. De IA ces Jalousies furieuses entre le sénat et le peuple , entre les patriciens et les plébéiens ; les uns alléguant tot^ours que la liberté excessive se détruit enfin elieméme ; et les autres craignant , au contraire , que l’autorité , qui de sa nature croît toujours , ne dégénérât enfin en tyrannie.

Entre ces deux extrémités , un peuple d'ailleurs si sage ne put trouver le milieu. L’intérêt partieulier, qui fait que de part ou d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut même ce qu'on a commencé pour le bien public , ne permettait pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. Ij;s esprits ambitieux et remuants excitaient les Ja lousics pour s'en prévaloir, et ces Jalousies tantét plus couvertes, et tantôt plus déclarées, selon les temps , mais toujours vivantes dans le fond des cœurs , ont enfin causé ce grand changement qui arriva du temps de César ; et les autres qui ont suivi.

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