XXXVI. De U Guerre
I>a guerre est une cliose si horrible , que je m’étonne comment le seul nom n'en donne pas de l'horreur : en quoi je ne puis souffrir l'extrême brutalité des anciens, qui avaient fait une divinité pour la guerre ; au lieu qu’un esprit qui ne s'occupe qu’aux armes est non un dieu, mais une furie. S’il venait un homme ou du ciel ou de quelque terre inconnue et inaccessiDle, où la malice des hommes n’eût pas encore pénétré, à qui on fit voir tout l'appareil d’une bataille et d'une guerre, sans lui dire à quoi tant de machines épouvantables, tant d’hommes armés seraient destinés; il ne |K)tirrait croire autre chose, sinon que l’on se prépare contre quelque Mte farouche ou quelque monstre étrange , ennemi du genre humain: que si on venait à lui dire que cela se prépare contre des hommes , il ne faut point douter que ce l'Gcit ne lui fit dresser les cheveux, qu'il n'eût en abomination une si cruelle entreprise , et qu’il ne maudit mille et mille fois ceuxqui l'auraient conduit eu une terre si inhumaine. Mais encore, souffrons que les nations se battent les unes contre les I autres; puisque telle est et notre inhumanité et noj tre fureur, que lorsque nous nous trouvons séparés i de quelques fleuves ou quelques montagnes , ou par quelques légères différencesdelangage ou de mœurs, nous sembions oublier que nous avons une nature commune : mais que des peuples qui se sont associés ensemble sous les mêmes lois et le même gouver nement, afin de sc prêter un secours mutuel ; que ces
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CHRÉTrENNES
peuple* f dis-je , se détruisent eux-mémes par des guerres sanglantes, cela passe à la dernière extrémité de la fureur.
XXXVn. Du Corp*.
[Penser que] le corps n'est qu'une victime que la charité consacre : en l’immolant, elle le conserve, afin de le pouvoir toujours immoler : une masse de boue qu’on pare d’un léger ornement, à cause de rftme qui y demeure. Si un roi était obligé de demeurer dans quelque pauvre maison , [il lui procurerait un] ornement passager, [et y ferait briller] quelque rayon de la magnificence royale. Ainsi cette terre et cette poussière , qui forme notre corps , est revêtue de quelque éclat en faveur de l’âme qui doit y habiter quelque temps. Toutefois c’est toujours de la poussière , qui , au bout d’un terme bien court, retombera dans la première bassesse de sa naturelle corruption.
Plût à Dieu que je m’ensevelisse avec jésus-Christ pour être son cohéritier! car que faisons-nous, chrétiens , que faisons-nous autre citose , lorsque nous flattons ce corps , que d’accroître la proie de la mort . lui enridiir son butin , lui engraisser sa victime? Pourquoi m’es-lu donné , ê corps mortel, fardeau accablant, soutien nécessaire, ennemi flatteur, ami dangereux , avec lequel je ne puis avoir ni guerre ni paix , parce qu’à chaque moment il faut s’accorder, et à chaque moment il faut rompre? O inconcevable union , et aliénation non moins surprenante! malheureux homme quejesuis! Et vous vous attachez à ce corps mortel , et vous bâtissez sur ces ruines, et vous contractez avec ce mortel une amitié immortelle!
Je ne sais pourquoi je suis uni à ce corps mortel ; ni pourquoi , étant l'image de Dieu , il faut que je sois plongé dans cette boue. Je le hais comme mon ennemi capital, je l’aime comme le compagnon de mes travaux : je le fuis comme ma prison, je l’bonore comme mon cohéritier.
Regarder la vie comme un faux ami ; fermer les sens , vivre hors de la chair et du monde , recueilli en soi , conversant avec soi et avec Dieu. Mener une vie au-<lessu8 de tout ce qui est visible , et recevoir le* idées divines toujours nettes et immuables , nullement mélangées des formes terrestres , errantes et vagues, que le mouvement des choses humaines nous imprime. Être par ce moyen et devenir de plus en plus un miroir tr^net de Dieu et des clioses divines : s’élever à la lumière par la lumière , c’est-àdire, à la plus claire parla plus obscure: goûter par avance la vie céleste.