‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 113 sur 282 · LE DIMANCHE DE LA QUINQUAGÉSIME · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE DE LA QUINQUAGÉSIME

Ignorance, désordre, inconstance de l'homme : loi de Dieu, lumière de l'esprit , règle de la volonté , repos de l’Ame.

Cogilavi Tins meas, et converti pede* rocos in ic&timooia

tua.

J’ai étudié mes voies , et enfin j’ai tourné mes pas du

câté de vos témoignages, i’s. CXYlit , 50.

Puisque la licence effrénée tient maintenant ses grands jours, puisque en haine de la pénitence que nous allons bientôt commencer, le diable s’efforce de noircir ces jours par l’infamie de tant d’excessives débauches ; c’est une institution sainte et salutaire de les sanctifier, autant que nous le pourrons, par des prières publiques et par la parole divine. Mais , comme durant ce temps les hommes ensevelis dans le vin , In bonne chère, les délices brutales, semblent avoir oublié qu’ils sont faits à l’image de Dieu , puisqu’ils égalent leur félicité à celle des bétes brutes, j’ai cru que je ferais une chose fort profitable à votre salut, si je vous représentais aujourd’hui, avec le prophète David, les vrais devoirs de la vie humaine. C’est pourquoi j’ai choisi ce verset du psaume cent dix -huitième , ou ce grand roi et ce grand prophète, après avoir considéré ce qu’il a à foire en ce monde , nous déclare tout ouvertement qu’il n’a point trouvé de meilleures voies que celles de la loi de Dieu : « J’ai étudié mes « voies. » Fidèles, rendez-vous attentifs à une délibération de cette importance. Cet excellent serviteur de Dieu , qui nous a laissé les paroles que je vous ni rapportées , dès sa tendre jeunesse

• Lue. xxiii, «.

| a eu à sc défendre do puissantes inimitiés ; il s'est l trouvé souvent impliqué dans les dangereux in- ' téréts des princes et des potentats; il a eu à gou- | verner un puissant État, où il avait à s’établir contre les restes de la famille de Saul , son prédécesseur; enfin durant un régné fort long, jusques à ses dernières années , il lui a fallu soutenir l’embarras, non-seulement d’une cour factieuse, et de sa propre maison toujours agitée J de cabales, mais encore de cruel les guerres et j civiles et étrangères. Toutefois, si vous lui demandez sa pensée touchant ce qu’ii nous propose dans ce sage et admirable verset que je vous ni allégué pour mon texte, il ne craindra pas de ; vous dire que jamais il u’a eu une affaire plus importante. Puis donc qu’étant impuissants de nous-mêmes , d'autant plus que les choses sont de conséquence , d'autant plus nous avons besoin de l’assistance divine : adressons-nous , mes frères , avec une ferveur extraordinaire au Père de toute lumière, afin qu’il lui plaise par sa bonté nous remplir de son Esprit saint aux prières de la sainte Vierge. Ave.

Dans cette importante délibération , où il s’agit de déterminer du point capital de la vie, et de se résoudre pour jamais sur les devoirs essentiels de l’homme, chrétiens, je nie représente que venu tout nouvclIemenLd'une terre inconnue et déserte , séparée de bien loin du commerce et de la société des hommes, ignorant des choses humaines , je suis élevé tout à coup au sommet' d’une haute montagne, d’où, par un effet de la puissance divine, je découvre d’une même vue la terre et les mers, tous les emplois, tous les exercices , toutes les occupations différentes qui partagent en tant de soins les enfants d’Adam durant ce laborieux pèlerinage. C’est avec un pareil artifice que le bienheureux martyr Cyprien fait considérer les vanités du siècle à son fidèle ami Donatus *. Élevé donc sur cette montagne , je vois du premier aspect cette multitude Infinie de peuples et de nations , avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles, les unes barbares et sauvages, les autres polies et civilisées. Et comment pourrais-je vous rapporter une telle variété de coutumes et d’inclinations? certes , c’est une chose impossible. Après , descendant plus exactement au détail de la vie humaine, je contemple les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. O Dieu éternel ! quel tracas! quel mélange de choses! quelle étrange confusion ! Je jette les yeux sur les villes, et je ne sais où arrêter la vue, tant j’y vols de diversité. La guerre, le cabinet, le gouvernement,

I 1 Ad Douai. Ep. I, p. 3,

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la judicatureet les lettres, le trafic et l’ngriculturc : en combien d’ouvrages divers ont-ils divisé les esprits? Celui-ci s’échauffe dans un barreau ; cet autre songe aux affaires publiques; les autres dans leurs boutiques débitent plus de mensonges que de marchandises. Je ne puis considérer sans étonnement tant d’arts et tant de métiers avec leurs ouvrages divers, et cette quantité innombrable de machines et d’instruments que l'on emploie en tant de manières. Cette diversité confond mon esprit : si l’expérience ne me la faisait voir, il me serait impossible de m’imaginer que l’invention humaine fut si abondante.

D'autre part je regarde que la campagne n'est pas moins occupée : personne n’y est de loisir, chacun y est en action et en exercice; qui à bâtir, qui à faire remuer la terre, qui & l’agriculture, qui dans les jardins : celui-ci y travaille pour l’ornement et pour les délices, celui-là pour la nécessité ou pour le ménage. Et qu'cst-il nécessaire que je vous fasse une longue énumération de toutes les occupations de la vie rustique? la mer même, que In nature semblait n’avoir destinée que pour être l’empire des vents et la demeure des poissons , la mer est habitée par les hommes : la terre lui envoie dans des villes flottantes comme des colonies de peuples errants qui, sans autre rempart que d’un bois fragile, osent se commettre à la fureur des tempêtes sur le plus perfide des éléments. Et là que ne vois-je pas? que de divers spectacles I que de durs exercices ! que de différentes observations! 1! n’y a point de lieu ou paraisse davantage l’audace tout ensemble et l'industrie de l’esprit humain.

Vous raconterai-je , fidèles , les diverses inclinations des hommes? Si je regarde de prés les secrets ressorts qui les font mouvoir, c'est là qu'il se présente à mes yeux une variété bien plus étonnante. Les uns, d'une nature plus remuante ou plus généreuse , se plaisent dans les emplois violents : tout leur contentement est dans le tumulte des armes ; et si quelque considération les oblige à demeurer dans quelque repos, ils prendront leurdivertissemcntàla chasse , qui est une image de la guerre. D'autres, d’un naturel plus paisible , aiment mieux la douceur de la vie ; ils s’attachent plus volontiers à cette commune conversation , ou à l’étude des bonnes lettres , ou à diverses sortes de curiosités , chacun selon son humeur. J’en vois qui-sont sans cesse à étudier de bons mots, pour avoir l'applaudissement du beau monde. Tel aura tout son plaisir dans le jen : ce qui ne devrait être qu’un relâchement de l'esprit , ce lui est une affaire de conséquence , à laquelle il occupe, dans un grand sérieux, la meilleure partie de son temps ; Il donne tous les

jours de nouveaux rendez-vous, il sc passionne, il s'impatiente. Et d’autres qui passent toute leur vie dans une intrigue continuelle ; ils veulent être de tous les secrets , ils s'empressent , ils se mêlent partout, ils ne songent qu’à faire toujours de nouvelles connaissances et de nouvelles amitiés. Celui-là est possédé de folles amours , celui-ci de haines cruelles et d’inimitiés implacables ; et cet autre de jalousies furieuses. L'un amasse, et l'autre dépense. Quelques-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics, et les autres plus retenus se plaisent dans le repos et la douce oisiveté d'une vie privée; l’uu aime les exercices durs et violents , l'autre les sécrétés intrigues. Et quand aurais-je fini ce discours, si j’entreprenais de vous raconter toutes ces mœurs différentes et ces humeurs incompatibles?Chacun veut être fou à sa fantaisie ; les inclinations sont plus dissemblables que les visages, et la mer n'a pas plus de vagues, quand elle est agitée par les vents , qu'il ne naît de pensées différentes de cet abîme sans fond et de ce secret impénétrable du cœur de l’homme. C'est à peu près ce qui se présente à mes yeux , quand je considère attentivement les affaires et les actions qui exercent la vie humaine.

Dans cette infinie multiplicité de désirs et d'occupations, je reste interdit et confus ; je me regarde, je me considère : que ferai-je? où me tournerai-je? Cogitavi vias meas : « J'étudie « mes voies. » Certes , dis-je incontinent en moimême, les autres animaux semblent ou se conduire ou être conduits d'une manière plus réglée et plus uniforme : d'où vient , dans les choses humaines , une telle inégalité , ou plutôt une telle bizarrerie? Est -ce là ce divin animal dont on dit de si grandes choses? cette âme d’une vigueur immortelle n'est-elle pas capable de quelque opération plus sublime , et qui ressente mieux le lieu d’ou elle est sortie? Toutes les occupations que je vois me semblent ou serviles , ou vaines, ou folles , ou criminelles ; j'v vois du mouvement et de l'action pour agiter l’âme ; je n’y vois ni règle, ni véritable conduite pour la composer. • Tout y est vanité et affliction d’esprit , » disait le plus sage des hommes '. Ne paraitra-t-il rien à ma vue qui soit digne d'une créature faite à l'image de Dieu? Cogitavi vias mcas : Je cherche , je médite , j’étudie mes voies ; et pendant que je suis dans ce doute , Dieu me montre sa loi et ses témoignages; il m'invite à prendre parti dans le nombre de ses serviteurs. En effet , leur couduite me parait plus égale , et leur contenance plus sage, et leurs mœurs bien mieux

’ Errl. I, 14.

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ordonnées ; mois le nombre en est si petit, qu'à peine paraissent-ils dans le monde. Davantage, pour l’ordinaire, je ne les vois pas dans les grandes places , dans le grand crédit; il semble que ' leur partage soit le mépris et la pauvreté : souvent mémo ceux qui les maltraitent et les oppriment vont dans le monde la tête levée , au milieu des applaudissements de toutes les conditions et de tous les éges ; et c'est ce qui me jette dans de nouvelles perplexités. Suivrai-je le grand ou le petit nombre ? les sages ou les heureux ? ceux qui ont la fnveur publique , ou ceux qui sont satisfaits du témoignage de leur conscience? Cogilavi vins mens. Mais enfin, après plusieurs doutes, voici ce qui décide en dernier ressort et tranche la difficulté jusqu'au fond : Je suis né dans une profonde ignorance , j'ai été comme exposé en ce monde sans savoir ce qu'il y faut faire ; et ce que je puis en apprendre est mêlé de tant de sortes d'erreurs , que mon à me demeurerait suspendue dans une Incertitude continuelle, si elle n'avait que scs propres lumières; et nonobstant cette incertitude , je suis engagé à un long et périlleux voyage ; c’est le voyage de cette vie, dont presque toutes les routes me sont inconnues, ou il faut nécessairement que je marche par mille sentiers détournés, environnés de toutes ports do précipices fameux par In chute de tant de personnes. Aveugle que je suis , que ferai-je , si quelque bonne fortune ne me fait trouver un guide fidèle, qui régisse mes pas errants et conduise mon âme mal assurée ? C'est la première chose qui m'est nécessaire.

Mais je n'al pas seulement l'esprit obscurci d'ignorance ; ma volonté est extrêmement déréglée : il s’y élève sans cosse des désirs injustes ou superflus ; je suis presque toujours en désordre par la véhémence de mes passions, et par la violente précipitation de mes mouvements ; il faut que je cherche une règle certaine qui compose mes moeurs selon la droite raison , et réduise mes actions à la juste médiocrité : c'est In seconde chose dont j'ai besoin. Et enfin voici la troisième : mon entendement et ma volonté , qui sont les deux parties principales qui gouvernent toutes mes actions, étant ainsi blessées, l'une par l'ignorance , et l'autre par le dérèglement ; toute mon éme en est agitée et tombe dans un autre malheur, qui est une Inquiétude et une inconstance étemelle. J'erre de désirs en désirs , sans trouver quoi que ce soit qui me satisfasse : je prends lotis les jours de nouveaux desseins , espérant que les derniers réussiront mieux ; et partout mon espérance est frustrée. De là l’Inégalité de ma vie, qui n’ayant point de conduite aliène , est un mélange d'aieuturc* diverses et

de diverses prétentions , qui toutes ont trompé mes désirs. Je les ai manquées , ou elles m'ont manqué : je les ai manquées , lorsque je ne suis pas parvenu au but que je m’étais proposé : elles m'ont manqué, lorsqu’ayaut obtenu ce que je voulais, je n’y ai pas rencontré ce que je cherchais : de sorte que je vivrai désormais sans espérance de terminer mes longues inquiétudes , si je ne trouve à la fin un objet solide qui donne quelque consistance à mes mouvements par une véritable tranquillité; une lumière pour mes erreurs , une règle pour mes désordres , un repos assuré pour mes inconstances. Ce sont les trois choses qui me sont nécessaires : ô Dieu I ou les trouverai-je? Cogilavi vins mens. La prudence humnine est toujours chancelante ; les règles des hommes sont défectueuses , les biens du monde n'ont rien de ferme ; il faut que je porte mon esprit plus haut. Je vois , je vois dans la loi de Dieu une conduite infaillible, et nne règle certaine, et une paix immuable. J’entends le Sauveur Jésus, qui avec sa charité ordinaire : • Je suis, dit-il , la voie , la vérité , et la vie > Je suis la voie assurée qui vous conduit sans incertitude; je suis la vérité infaillible, invariable, sans aucun défaut , qui vous règle ; je suis la vraie vie de vos âmes, qui leur donne un repos sans trouble. Pourquoi délibérer davantage? Loin de moi , doutes et inquiétudes ; loin de moi , fâcheuses irrésolutions : ■ J'ai étudié mes voies, et enfin j'ai « tourné mes pas , fl Seigneur 1 du cflté de vos té-

■ moignages : » Cogilavi vins meas, et converti petles meos in teslimonia tua. C’est le sujet de cet entretien , qui embrasse , comme vous voyez , tous les devoirs de la vie humaine. Fidèles, je n'en doute pas, vous avez souvent entendu de' plus doctes prédications , et où les choses ont été mieux déduites que je ne suis capable de te faire ; mais je ne craindrai pas de vous assurer, que ni dans les cabinets , ni dans les conseils , ni dans les chaires , ni dons les livres , jamais ii ne s'est traité une affaire plus importante.

PREMIER POINT

« Qu'est-ce que l'homme , 6 grand Dieu ! que

■ vous en faites état et que vous en avez souve- « nanec ?» dit le prophète David *. Notre vie , qu'est-ce autre chose qu’un égarement continuel ? nos opinions sont autant d'erreurs , et nos voies qe sont qu'ignoranec. Et certes , quand je parle de nos ignorances, je ne me plains pas, chrétiens, de. ce que nous ne connaissons pas quelle est la structure du monde, ni les influences des corps célestes, ni quelle vertu tient la

1 Jonn. \l»,(J

7 Pt. vin, auu, 4.

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terre suspendue au milieu des airs , ni de ce que tous les ouvrages do la nature nous sont des énigmes insolubles. Bien que ces connaissances soient très-admirables et très-dignes d'être recherchées, ce n’est pas ce que je déplore aujourd'hui; la cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plains notre malheur de ce que nous ne savons pas ce qui nous est propre , de ce que nous ne connaissons pas le bien et le mai , de ce que nous n'avons pas la véritable conduite qui doit gouverner notre vie.

Le sage Salomon étant un jour entré profondément en cette pensée : ■ Qu’est-il nécessaire ,

• dit-il , que l'homme s'étudie a des choses qui

• surpassent sa rapacité, puisqu’il ne sait pas

• même ce qui lui est convenable durant le pèle-

• riuagede cette vie? • Quid neccsse est homini majora se quarerc; cum ignoret quidconducat sibi in vitnma numéro dierurn peregrinationis suwj et tempore quod velut timbra prœterit •? Mortels misérables et audacieux , nous mesurons le cours des astres , nous assignons la place aux éléments , nous allons chercher au fond des abîmes les choses que la nature y avait cachées , nous pénétrons un océan immense pour trouver des terres nouvelles que les siècles précédents n’ont jamais connues ; et à quoi ne nous portent pas les désirs vagues et téméraires d'une curiosité infinie? Et après tant de recherches laborieuses , nous sommes étrangers chez nous-mêmes ; nous ne connaissons ni le chemin que nous devons tenir, ni quelle est la vraie fin de nos mouvements. Et toutefois il est manifeste que la première chose que doit faire une personne avisée , c'est de considérer ses voles , et de peser par une véritable prudence comment il doit composer ses moeurs. C'est ce que nous enseigne l'Ecclésiaste en ces deux petits mots si sensés : • Les « yeux du sage sont en sa tète : ■ Sapientis ocuti in capite ejus *. Quelle étrange façon de parler, les veux du sape sont en sa tête ! Mais il a voulu nous faire entendre que de même que la nature a mis la vue comme un guide fidèle dans la place la plus éminente du corps , afin de veiller à notre conduite , et de découvrir de loin les obstacles qui la pourraient traverser ; ainsi la Providence divine a établi la raison dans la suprême partie de notre âme , pour adresser nos pas à la bonne voie, et considérer aux en virons les empêchements qui nous en détournent.

Et bien que tout le monde confesse qu'il n'y a rien de si nécessaire que ce précepte du sage , si est-ce toutefois, chrétiens, que si nous l'observons en quelque façon dans les affaires de

• XrW. Tu. i.

1 tbià. u, u.

peu d'importance , nous le négligeons tout à fait dans le point capital de la vie. Étrange aveuglement de l'homme ! personne parmi nous ne se plaint de manquer de raisonnement ; nous nous piquons d’employer la raison , et dans nos affaires , et dans nos discours ; il faut même qu'il y ait de l'esprit et du raisonnement dans nos jeux ; il y a de l'étude et de l'art jusque dans nos gestes et dans nos démarches : il n’y a que sur le point de nos moeurs où nous ne nous mettons point en peine de suivre ni de consulter la raison; nous les abandonnons nu hasard et à l'ignorance. Et afin que vous 11e croyiez pas , chrétiens, que ce soit ici une invective inutile, considérez , je vous prie , à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge li a-t-il pas ses erreurs et sa folle? qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans ses entreprises , à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu’elle fait? La force de l'âge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d’établir son crédit et sa fortune ; l'ambition et les vengeances , et les jalousies, quelles tempêtes ne causent-elles pas à cet âge? Et la vieillesse paresseuse et impuissante, arec quelle pesanteur s’emploie-t-elle aux actions vertueuses! combien est -elle froide et languissante! combien trouble-t-elle le présent, parla vue d’un avenir qui lui est funeste I Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés ; nous désapprouverons presque tous nos desseins , si nous sommes juges un peu équitables : et Je n'en exempte pas les emplois les plus éclatants, car pour être les plus Illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus accompagnés de raison. I.11 plupart des choses que nous avons faites, les avons-nous choisies par une mûre dé-

libération? n’y avons-nous pas plutôt été engagés par une certaine chaleur inconsidérée , qui donne le mouvement à tous nos desseins? Et dons les choses mêmes dans lesquelles nous croyons avoir apporté le plus de prudence , qu'avons-nous jugé par les vrais principes? avonsnous jamais songé il faire les choses par leurs motifs essentiels et par leurs véritables raisons? Quand avons-nous cherché la bonne constitution de notre âme? quand nous sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être notre intérieur, et pourquoi nous étions en ce motule ? Nos amis , nos prétentions , nos charges et nos emplois, nos divers intérêts, que nous n'avons jamais entendus, nous ont toujours entrailles; et jamais nous ne sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la vie , parmi une infinité de tains projets et de folles imaginations ; si bien que les plus sages , apres

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que cette première ardeur qui donne l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée par Je temps, s’étonnent le plus souvent de s’étresi fort travaillés pour rien. Et d’où vient cela , chrétiens? n’est-ce pas manque d’avoir bien compris les solides devoirs de l’homme et le vrai but où nous devons tendre?

Il est vrai , et il le faut avouer, que ce n'est pas une entreprise facile ni un travail médiocre : tous les sages du monde s'y sont appliqués , tous les sages du monde s’y sont trompés. Tu me cries de loin , A philosophie I que j’ai à marcher en ce monde dans un chemin glissant et plein de périls : je l'avoue, je le reconnais, je le sens môme par expérience. Tu me présentes la main pour me soutenir et pour me conduire; mais je veux savoir auparavant si ta conduite est bien assurée : ™ Si un aveugle conduit un aveu- « gle , ils tomberont tous deux dans le précipice1 . * Et comment puis -je me fier à toi, A pauvre philosophie? que vois-je dans tes écoles , que des contentions inutiles qui ne seront jamais terminées? on y forme des doutes, mais on n’y prononce point de décisions. Remarquez , s'il vous plaît , chrétiens , que depuis qu’on se môle de philosopher dans le monde , la principale des questions a été des devoirs essentiels de l'homme , et quelle était la fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain , les autres l'ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d’opinions, que l’on me mette nu milieu d’une assemblée de philosophes un homme ignorant de ce qu’il aurait à faire en ce monde; qu’on ramasse , s’il se peut , en un môme lieu , tous ceux tpii ont jamais eu la réputation de sagesse ; quand est-ce que ce pauvre homme sc résoudra , s'il attend que de leurs conférences il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée ? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de sc faire la guerre, (pic les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes. Nobis invicem vide mur insanire : * Nous nous semblons insensés les uns « aux autres, * disait autrefois saint Jérôme \ Non, je ne le puis, chrétiens, je ne puis jamais me fier à la seule raison humaine : elle est si variable et si chancelante , elle est tant de fois tombée dans l’erreur, que c’est se commettre à un péril manifeste , que de n’avoir point d’autre gufde qu'elle. Quand je regarde quelquefois en moi-môme cette mer si vaste et si agitée, si j'ose parler de la sorte , des raisons et opinions humaines , je ne puis découvrir dans une si vaste étendue, ni aucun lieu si calme, ni aucune retraite si assurée, qui ne soit illustre par le naufrage de

» V-i llh. xv, U.

* tpiit. XXVIII, ad Ascii I. iv, pari. Il, col. «7.

quelque personnage célèbre. SI bien que le prophète Job, déplorant dans la véhémence de ses douleurs les diverses calamités qui affligent la vie humaine, a eu juste sujet de se plaindre de notre ignorance à peu près en cette maniéré : O vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les terres lointaines, et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses ! dites-nous : N 'avez- vous point reconnu dans vos longs et pénibles voyages, « n’avez- vous point « reconnu où réside l’intelligence , et dans quelles * bienheureuses provinces la sagesse s’est reti- « rée? » (Jnde sapientia vent/, et quis est loeus intcUigcnliœ ? Certes, « elle s’est cachée « dos yeux de tous les vivants; les oiseaux mê- « mes du ciel, c’est-à-dire, les esprits élevés,

« n’ont pu découvrir ses vestiges : • Abscondita est ab oculis omnium viventium ; volucres quoique cœli latet '. La mort et la corruption, c'està-dire, l’Age caduc et la décrépite vieillesse, qui courbée par les ans semble déjà regarder sa fosse , ■ In mort donc et la corruption nous ont - dit : » Enfin après de longues enquêtes, et plusieurs rudes expériences; « nous en avons « oui quelque bruit confus , » mais nous ne pouvons vous en rapporter de nouvelles bien assurées : Pcrditio et mors dixerunt : Auribus nostris audivimus famam ejus \

Donc, A Sagesse incompréhensible, agité de cette tempête de diverses opinions pleines d’ignorance et d 'incertitude , je ne vois de refuge que vous; vous serez le port assuré où se termineront mes erreurs. Grâce à votre miséricorde, comme vous allumiez autrefois durant l’obscurité de la nuit cette mystérieuse coloune de flammes, qui conduisait Israël votre peuple dans une telle étendue de terres seules, incultes et inhabitées; ainsi m’avez- vous proposé comme un céleste flambeau votre loi et vos ordonnances : elles rassureront mon esprit flottant, elles dirigeront mes pas incertains : Lucema pedibus mois ver bum hium t et lumen semitis mets 3.

« Je m’étais résolu , dit le sage , de me retirer « entièrement des plaisirs, afin de m’adonner « sérieusement à l’ctude de la sagesse, jusqu’au « temps que je visse avec évidence ce qui est utile « aux enfants des hommes : mais, poursuit ce « sage prince , j’ai reconnu que pour cette rccher- « ehe notre vie n’est pas assez longue 4. - Et certes laprudeuce humaine est si lente dans ses progrès , et la vie si précipitée dans sa course, qu’à peine avons-nous pris les premières teintures des connaissances que nous recherchons, que la mort

' J»b. x\vin,20, 21.

1 Ibid. 22.

1 P*. CX VIII, IOJ».

1 Ectl. 11, 3.

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inopinément tranche le cours de nos études par une fatale et irrévocable sentence; au lieu que dans l'étude de la loi de Dieu on y est savant dès le premier jour. Craignez Dieu; je vous ai tout dit : c'est un abrégé de doctrine qui • donne de « l'entendement à l'enfance la plus imbécile : < Intellectum dat pa roulis '. C'est pourquoi le prophète David : J'ai eu , dit-il , de grands démêlés durant mes jeunes années avec de puissants ennemis , avec de vieux et rusés courtisans : mais j’ai été plus avisé qu’eux ; je me suis ri des raffinements de ces vieillards expérimentés , sans y entendre d'autre finesse que de rechercher simplement les commandements de mon Dieu : Sttpcrsencs intellexi, quia mandata tua quœsivi1.

En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissants génies; ils ne savent tous ce qu'ils font : ne voyons-nous pas tous les jours manquer quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine toute l'entreprise ? L’événement des choses est ordinairement si extravagant , et revient si peu aux moyens que I on y avait employés , qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît de renverser les desseins des hommes , qui se joue de ces grands esprits qni s'imaginent remuer tout le monde , et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert et se moque d'eux , comme ils se servent et se moquent des autres.

En effet , il le faut avouer, dans la confusion des choses humaines , l'unique sûreté, mes chers frères, la seule et véritable science est de s'attacher constamment à cette raison dominante. Ah 1 quelle consolation à une âme de suivre la raison souveraine avec laquelle on ne peut errer ! sans cela nos affaires iraient nu hasard et ù l'aventure : car ce serait une folle persuasion de croire que nous puissions prendre si justement nos mesures , que nous fassions tomber les événements au point précis que nous souhaitons; les rencontres des choses humaines sont trop irrégulières et trop bizarres. Il sert beaucoup d'observer le temps pour ensemencer la terre et pour moissonner ; et néanmoins , dit le Sage , que je ne me lasse point de vous alléguer cette matière : • Qui « prendrait garde au vent de si près, jamais il ne « sèmerait ;etquiconsidérerait les nues, attendant « toujours que le temps lui vint entièrement a ■ souhait, jamnisil ue recueillerait ses moissons:» Qui observai ventum non séminal, et qui considérai nubes nunquam metel J. Il veut dire, par ad exemple , que les affaires du monde sont de

* Pm. (AVI 11 , ICO.

1 Ibid. 100.

• Eceî. \t , 1.

telle nature , que souvent elles sc gâtent par trop de précautions ; que c’est un abus de croire que toutes choses cadrent au juste et concourent à nos desseins. Telle est la loi des entreprises humaines, qu'il y manque toujours quelque pièce; et ainsi la plus haute prudence est contrainte de commettre au hasard le principal de l'cvéncment.

N'en usez pas de la sorte , ft justes et enfant? de Dieu ! Vous qui faites profession d'une sagesse plus qu'humaine , croyez qu'il serait indigne de personnes bien avisées d'abandonner vos desseins au hasard et à la fortune; et puisque votre raison n'est ni assez ferme ni assez puissante pour diriger les vues des affaires selon une conduite certaine , laissez-vous gouverner à cette divine Sagesse qui régit si bien toutes choses , et ne me dites pas qu'elle passe votre portée. Ne voyez- vous pas que , par une extrême bonté , elle s'est rendue sensible et familière? elle est, pour ainsi dire, coulée dans les Écritures div ines , d’où les prédicateurs la tirent pour vous la prêcher ; et là cette Sagesse profonde, qui donne une nourriture solide aux parfaits , a daigné sc tourner en lait pour sustenter les petits enfants. Mais que pouvonsnous désirer davantage , après que cette Sagesse éternelle s'est revêtue d'une chair humaine , nfln de se familiariser avec nous? Nous ne pouvions trouver la voie assurée à cause de nos erreurs; » la voie même est venue à nous : > Ipsa via ad te v cnit, dit saint Augustin ' ; car le Sauveur Jésus est la voie.

C'est cet excellent Précepteur que nous promettait Isaïe : « Tes oreilles entendront, dit-il, la ■ voix de celui qui, marchant derrière toi, t'aver- « tira de tes voies, et tes yeux verront ton Précepteur : » Erunt ocuti lui vidéotex Pmceptorem tuum *. O ineffable miséricorde ! Fidèles, réjouissons-nous : nous sommes des enfants ignorants de toutes choses ; mais puisque nous avons un tel Maître , nous avons juste sujet de nous glorifier de notre ignorance , qui a porténotre Père célesteà nous mettre sous la conduite d'un si excellent Précepteur. Ce bon Précepteur , il est Dieu et homme. O souveraine autorité ! A incomparable douceur ! Un maître a tout gagné, quand il peut si bien tempérer les choses, qu'on l'aime et qu'on le respecte : je respecte mon Maître , parce qu’il est Dieu ; et afin (pie mon amour pour lui fût plus libre et plus familier, il a bien voulu se faire homme. Je me défierais d'une prudence, et je secouerais aisément le joug d'une autorité purement humaine : « Celle-là esttrop sujette à l'erreur; celle-ci trop • exposée au mépris : » Tam itla falli facilis,

* Serm. c\u col. cm.

1 h. xxx , ao, 21.

SUR LA LOI DE DIEU

quàm istacontemni, dit Tcrtullicn Mais jeploie et je me captive sous les paroles magistrales du Sauveur Jésus : dans celles que j'entends, j'y vois des instructions admirables; dans celles que je n'entends pas, j’y adore une autorité infaillible. Si je ne mérite pas de les comprendre , elles méritent que je les croie ; et j'ai cet avantage dans son école , qu'une humble soumission me conduit àl'intclligcnceplutAt qu’une recherche laborieuse. Venez donc , A sages du siècle , venez à cct excellent Précepteur qui a des paroles de vie éternelle : laissez votre Platon avec sa divine éloquence , laissez votre Aristote avec cette subtilité de raisonnements , laissez votre Sénèque avec ses superbes opinions ; la simplicité de Jésus est plus majestueuse et plus forte que leur gravité affectée. Ce philosophe insultait aux misères du genre humain par une raillerie arrogante; cet autre les déplorait par une compassion inutile. Jésus, le débonnaire Jésus, il plaint nos misères, mais il les soulage; ceux qu’il instruit, il les porte : ah ! il va au péril de sa vie chercher sa brebis égarée ; mais il la rapporte sur ses épaules , parce qu' . errant deçà et delà, elle s'etalt extrème- « ment travaillée : » multum enim errando labora verni, dit Tertullicn \ Pouvons-nous hésiter, ayant un tel Maître?

Au reste, il n'est point de ces maîtres délicats qui louent la pauvreté parmi les richesses , ou qui prêchent la patience dans la mollesse et la volupté ; et lui et tous ses disciples , ils ont scellé de leur sang les vérités qu'ils ont avancées. Ses saints enseignements n'étaient qu’un tableau de sa vie. Il prouvait beaucoup plus par ses actions que par scs paroles : il a beaucoup plus fait qu’il n'a dit, parce qu'il accommodait ses instructions à notre faiblesse ; mais il fallait qu'il vécût en ce monde comme un exemplaire achevé d'une inimitable perfection. Que craignez-vous donc, hommes sans courage? cet excellent Maitre , et par ses paroles et par ses exemples , a déterminé toutes choses sur le point de nos mœurs; il ne nous a point laissé de questions indécises. Je vous vois éperdus et étonnés sur le chemin de la pieté chrétienne ; vous n’osez y entrer, parce que vous n’y voyez au premier aspect qu embarras et que difficultés : vous ne savez si dans ce fleuve il y a un gué par où vous puissiez échapper. Considérez le Sauteur Jésus ; afln de vous tirer hors de doute , il y est passé devant vous : rcgardez-lc triomphant à l'autre rivage, qui vous appelle, qui vous tend les bras, qui vous assure qu'il n’y a rien à craindre. Voyez, voyez l'endroit qu’il a honoré par son passage ; il l'a marqué d’un trait

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