POUR LE TEMPS DE JUBILE
d'Adam est anéantie : Renovabilur ut aquüir inventas tua' :« Vutre jeunesse sera renouve-
■ Ice comme celle de l'aigle. • Tellement que l'Eglise , au lieu de vieillir, se renouvelle de jour en Jour dans ses membres vivants et spirituels; et la raison de cette conduite est très-évidente : c'est qnc l’homme animal vieillit toujours, parce qu'il tend continuellement à la mort : au contraire, l’homme spirituel rajeunit toujours, para qu'il tend continuellement n la vie et à une vie Immortelle.
Et c'est par là que nous entendons la nature de la pénitence. Il ne faut pas se persuader, chrétiens, que ce soit une action qui passe, parce que c’est un renouvellement ; et le renouvellement du fidèle doit être une action continuée durant tout le cours de la vie. C’est cette fausse imagination qui rend ordinairement nos confessions Inutiles : nous croyons avoir assez fait, quand nous avons pourvu au passé : je me suis confessé, disent les pécheurs, J'ai mis ma conscience en repos ; pour l'avenir, on n'y pense pas : c’est IA tout le fruit de la pénitence. Vous croyez avoir beaucoup fait; et moi je vous dis avec Ürigène: Détrompez- vous; désabusez-vous ; la principale partie reste encore à faire : « Ne croyez pas que
• ce soit assez de vous être renouvelés une fols ;
■ il faut renouveler la nouveauté même : » Neque enirn putes quod innovatio rite, quas dieitur semel facta, sufficiat; ipsa etiam novitas innovandaest *.
C'est pourquoi il a fallu, chrétiens, que le remède de la pénitence fût Institué avec une double vertu : il fallait qu'il guérit le mal passé, il fallait qu’il prévint le mal ù venir; et c’est le devoir de la pénitence de se partager également entre ces deux soins; et en voici In raison solide. Le péché a une double malignité; il a de la malignité en lui-même , il en a aussi dans scs suites : il a de la malignité en Ini-même , parce qu’il nous fait perdre le don de justice ; cela est bien clair : Il a de la malignité dans ses suites , parce qu’il abat les forces de l’âme ; c’est ce qui mérite un peu plus d’explication. Je dis donc qu’il nous affaiblit, parce qu’il nous divise; et tout ce qui divise les forces les affaiblit. De là vient que le Sauveur dit : « Un royaume divisé tombera bicn-
• tôt3. » Et qu'est-ce qui fait gémir l’apôtre saint Paul1, sinon cette division qu'il sent en lui-même entre l'esprit qui se plait au bien et la convoitise qui l’attire au mal? De là naissent toutes nos faiblesses ; parce qnc la volonté languissante entre l'amour du bien et du mal se partage et se déchire
1 P», ai , b.
» l.ib. v, in Ep. ntl Rom. n' 8 , I. IV , p. !M.
* Mallh. XII, ï-'».
4 Haut. VII, lb tl JUi\-
elle-même. Or le pêché laisse toujours dons notre âme une nouvelle impression qui nous porte au mal , et il joint le poids de la mauvaise habitude à celui de la eonvoitise; de sorte qu'il fortifie la rébellion, et ensuite il abat d'autant plus nos forces : et, fidèles, ce qui est terrible, c'est que, lorsqu’on éteint le péché, lorsqu'on l’efface par la pénitence, l'habitude, ne laisse pas que de vivre. Ah ! l’expérience nous l'apprend assez : et cette pernicieuse habitude, c'est une pépinière de nouveaux péchés; c'est un germe que le péché laisse, |>ar lequel ii espère revivre bientôt ; c'est un reste de racine qui fera bientôt repousser cette mauvaise herbe. Il parait donc manifestement que le péché a une double malignité; qu’il a de la malignité en lui-même, et qu'il en a aussi dans ses suitcs.Uontre cette double malignité, ne fallait-il pas aussi, chrétiens, que le remède de la pénitence reçût une double vertu? Il fallait qu’elle effaçât le péché, il fallait qu’elle s'opposât à ses suites, qu’elle fût un remède pour le passé, et une précaution pour l’avenir. Si nous sommes morts au péché, c'est pour n’y pins vivre : si l'on détruit en nous le corps du péché, c'est afin que nous ne retombions plus dans la servitude. Ainsi la pénitence doit guérir le mal ; mais elle le doit aussi prévenir.
Telle est la nature de cc remède , telles sont ses deux qualités , toutes deux également saintes, toutes deux également nécessaires. Il ne to sert de rien de le recevoir dans la première de ses qualités, si tu le violes dans la seconde. En effet , que penses-tu faire? tu es soigneux de laver tes péchés passés, et après tu te relâches et tu te reposes, tu négliges de prévenir les maux à venir. La pénitence se plaint de toi : J'ai , ditelle , deux qualités; je guéris et je préserve, je nettoie et je fortifie ; je suis également établie, et pour ôter les péchés que tu as commis, et pour empêcher ceux qui pourraient naître. Tu m’honores en qualité du remède, tu me méprises en qualité de préservatif ; ces deux fonctions sont inséparables : pour quelle raison me divises-tu? ou prends-moi toute, ou laisse-moi toute, fjuo répondrez-vous , chrétiens ? d’où vient que vous vous préparez à vous confesser? d'où vieut que vous examinez votre conscience? d’ou vient que vous faites effort pour vuus exciter à la contrition? Ab! dites- vous, je ne veux point faire un sacrilège eu empêchant l’effet de la pénitence. C'est une fort bonne pensée; mais songez-vous que la pénitences deux qualités? vouscroycz fai ru un sacrilège si vous empêchez son effet dans la vertu qu elle a d'effacer les crimes , pensez-vous (pic I irrévérence soit moindre, de l’empêcher dans celle qu'elle u de les prévenir?
Digitiz<
SUR LA PENITENCE
Ce st là tout le fruit du remède : si c’était tout I Feffct de la pénitence d'obtenir seulement pardon aux pécheurs , et qu’elle ne les aidât pas à se corriger, vous voyez qu’elle ne ferait que flatter le vice; au lieu que Dieu l’a établie pour en arracher jusqu'aux plus profondes racines. Mais pour mettre ce raisonnement dans sa force , joignons à la qualité de remède , celle que nous avons réservée pour le dernier point , je veux dire la qualité de sacrement; et considérons, chrétiens , quel sacrement c’est que la pénitence.
TBOISTÈM R POIST.
Toute l'antiquité chrétienne nous répond que c’est un second baptême. Apprenons donc du divin apôtre quel doit être l’effet du baptême : C’est, dit-il, de nous faire mourir au péché, et de nous ensevelir avec Jésus-Christ1 *. Il en est de même de la pénitence , d’autant plus que c'est uu baptême de larmes , un baptême pénible et laborieux : et « si nous sommes morts au péché,
■ comment pourrons-nous désormais y vivre’?» Mais si la pénitence doit être une mort , comprenons qu’on ne demande pas de nous un changement médiocre, ni une réformation extérieure et superficielle; c'est-à-dire, qu'il faut couper jusqu'au vif ; c'est-à-dire, qu'il faut porter le couteau jusqu'aux inclinations les plusebères; c’est-à-dire, qu’il faut arracher du fond de nos cœurs tous ces objets qui leur plaisent trop : quand ils nous seraient plus doux qoe nos yeux , plus nécessaires que notre main droite , plus aimables même que notre vie; coupons, tranchons : Absente illam3 . Ce n'est pas sans raison que l’Apôtre ne nous prêche que mort : entrons en cette pieuse méditation, et considérons encore quelle est cette mort. C'est une mort spirituelle et my stérieuse , par laquelle nous appliquons sur nous-mêmes la mort affective du Sauveur des âmes par une sainte imitation ; et c'est , fidèles , ce que nous faisons, lorsque nos cœurs sont de glace pour tes vains plaisirs, nos mains immobiles pour les rapines , nos yeux fermés pour les vanités , et nos bouches pour les blasphèmes et les médisances. C'est alors que nous sommes morts avec Jésus-Christ; et comme il n'y a sur son corps aucune partie qui n’ait éprouvé la rigueur de quelque supplice , nous devons crucifier en nous le vieil homme dans tout ce qu’il a de mauvais désirs, et pour cela les rechercher jusqu'à la racine. La pénitence nous dévoue à l'imitation de la mort de Jésus-Christ : c'est à quoi nous nous obligeons par la pénitence.
1 Hum. VI, s, 4.
■ Ibid. a.
» .Vanr. IX, 42.
Telle est la vertu de oc sacrement. Tu te trom pes donc chrétien , si tu crois qu’il soit temps de te reposer après avoir reçu l’absolution ; ce n’est que le commencement du travail. Ce remède sacré de la pénitence n’a fait que la moitié de son opération ; n'empêche pas l'autre par ta négligence : autrement nous sommes coupables de la profanation de ce sacrement , le violant dans sa partie la plus nécessaire, c'est-à-dlrc, dans le secours qu’il nous donne pour nous corriger. Quand ce ne serait qu'un simple remède , ce serait toujours beaucoup de le rejeter de la main de ce médecin charitable : mais c'est un remède sacré ; il y a de la profanation et du sacrilège : et comme Dieu ne veuge rien tant que la profanation de ses saints mystères, sa colère s’élèvera enfin contre nous, et il ne nous permettra pas de nous jouer ainsi de ses dons.
C’est une parole bien remarquable du sacré concile d'Elvire. « Ceux, dit-il, qui retomberont « dans leurs premiers crimes après le remède de • la pénitence, il nous a plu qu'on ne leur per- « mit pas de se Jouer encore une fols de la com- ■ munion : ■ Plaçait eox non ludcrc ullerius de communione pacis Voilà une terrible parole. Vous voyez que cette assemblée vénérable estime qu’on se joue des sacrés mystères , lorsqu'après les avoir reçus, on retourne à ses premières ordures ; et cela quand ce ne serait qu'une fols. Si nous avions à rendre compte de nos actions en présence de ces saints évêques, quelles exclamations feraient-ils? nous prendraient-ils pour des chrétiens , nous qui faisons comme un jeu d’enfhnt de la grâce de la pénitence? cent fois la quitter, cent fols la reprendre ; ccut fois promettre , cent fois manquer ; n'est ce pas se jouer des saints sacrements? biais , ôjeu funeste pour nous I qu’une créature impuissante ose ainsi se jouer a Dieu , et , ce qui est bien plus horrible , se jouer de Dieu I c’est se jouer de Dieu , que de se jouer de ses dons. Ah I il est temps enfln que ce jeu finisse ; Il y a déjà trop longtemps qu'il dure , il y a déjà trop longtemps que nous abusons de la pénitence.
Et ne me dites pas que sa miséricorde est infinie : il est vrai qu’elle est infinie ; mais scs effets ont leurs limites que sa sagesse leur a marquées. Elle qui a compté les étoiles, qui a borne l'étendue du ciel dans une rondeur finie , qui a prescrit des bornes aux flots de la mer, a marqué aussi la hauteur jusqu'où elle a résolu de laisser croître nos iniquités. Dieu a dit que ses miséricordes n’on' point de mesure ; mais il a dit aussi dans son Évangile : . Remplissez la mesure de
3gle
* Cap mm. Lab. t. i, col. 975.
SUR LA CHARITI
• vol pères » 11 a dit qu’il recevrait tous les pénitents ; mais il a dit aussi à certains pécheurs :
• Vous mourrez dans votre péché \ ■ Il a pardonné à l’un des larrons; mais l’autre a été condamné, dans le trône même de miséricorde, à la croix ; il a reçu Madeleine et Pierre ; mais il a fermé les oreilles aux prières d’Antiochus : il a endurci Pharaon ; il a puni d'une mort soudaine le premier péché d’Ananlas et de Saphira. Ne croyez pas qu'il nous laisse pécher des siècles entiers. 11 faut mettre fln à tous ces désordres ; et il n’y a que ccs deux moyens d’arrêter le cours de nos crimes ; ou le supplice , ou la pénitence : si nous ne l'arrêtons une fois par une pénitence fidèle, Dieu sera contraint de l'arrêter par une vengeance implacable. Tu disputes contre Dieu depuis si longtemps à qui emportera le dessus, toi à pécher, lui à pardonner; ta malice conteste contre sa bohté ; enfin elle te laissera la victoire. Ah! victoire ftmeste et terrible, par laquelle, ayant mis à bout sa miséricorde , nous tomberons inévitablement dans les mains de sa rigoureuse Justice.
Prévenons, fidèles, un si grand malheur : c’est pour cela que Dieu nous envoie cette grâce extraordinaire du saint jubilé, afin que nous rentrions en nous-mêmes. Si nous ajoutons le mépris d’une telle grâce à celui de tous ses autres bienfaits. Dieu s'irritera d'autant plus que la libéralité méprisée aura été plus considérable : sa haine s'allumera avec plus d’aigreur, si nous rompons le sacré lien de cette réconciliation solennelle : nos mauvaises inclinations reprendront de nouvelles forces , après qu’elles auront résisté à un remède si efficace : nos cœurs s'endurciront davantage, si cette grâce extraordinaire ne les amollit ; et il vengera d'autant plus rigoureusement la sainteté de ses sacrements profanés, après qu’il aura voulu les accompagner d'une rémission si universelle.
Corrigeons donc enfin notre vie passée; recevons le remède de la pénitence dans l'une et dans l’autre de ses qualités; qu'elle efface les fautes passées , qu’elle prévienne les maux â venir. Uccevons-la comme un remède qui purge et comme un préservatif qui prévient. La disposition pour la recevoir comme remède des péchés passés, c’est une véritable douleur de les avoir commis; la disposition pour la recevoir, en qualité de précaution , c’est une crainte filiale d’y retourner, et une fuite des occasions dans lesquelles nous savons par expérience que. notre Intégrité a déjà tant de fols fait naufrage. Renouvelons- nous si bien dans
1 Malth. xxill, 3*.
* Joan. Tîll , 24.