‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 122 sur 282 · POUR LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES · texte numérisé non relu

POUR LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES

Opposition do l'homme k 1» concorde . Detle de le charité fraternelle; ira. obllaallora.eea caractère*: Jmqti'ott doit »'<► tendre l'amour des ennemi* : comment on doit combattre lew Laine : vengeance qui doux cal permise contre eux.

DiUgite mimicos vestros, bencfacite Lis qui odemut voa, et orate pro persequentibua et calumniautibus vos.

Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. Mallb. v, 44.

L’homme est celui des animaux qui est le plus né pour la concorde , et l'homme est celui des animaux où l’Inimitié et la haine font de pins sanglantes tragédies. Nous ne pouvons vivre sans société , et nous ne pouvons aussi y durer longtemps : Nihil est homini amicum sine hominc amiro 1 . 1. a douceur de la conversation et la nécessité du commerce nous font désirer d’étre ensemble ; et nous n'y pouvons demeurer en paix : nous nous cherchons, nous nous déchirons; et dans une telle contrariété de nos désirs , nous sommes contraints de reconnaître, avec le grand saint Augustin, qu’il n'est rien de plus sociable ni de plus discordant que l'homme: le premier, par la condition de notre nature ; le second, par le dérèglement de nos convoitises : Nihit est qvam hoc genus tam diseortliosum vitio , tam sociale natvra'. Le Fils de Dieu voulant s’opposer à cette humeur discordante , et ramener les hommes à cette unité que la nature leur demande , vient aujourd'hui lier les esprits par les nœuds d’une charité Indissoluble; et il ordonne que l'alliance , par laquelle II nous unit en lui-méme , soit si sainte , si ferme , si inviolable , qu'elle ne puisse être ébranlée par aucune injure. « Aimez, . dit-ll , vos ennemis , fuites du bien à ceux qui . vous baissent, priez pour ceux qui vous persé- « cutent et vous calomnient. "Une vérité si importantemérilebien, messieurs, d'êlre méditée; [et pour le faire avec fruit, invoquons] l'Esprit de paix [par l’intercession de Marie], qui a porté en ses entrailles [celui] qui a terminé toutes les

' S. J«1 Epitl. ni Prob. n* », t II, col. S*t- • S. Âug. it Cir. /Jet, 11b. lu, cep. xxvil, n’ I, t vu,

cul. X».

SUR LA CHARITE FRATERNELLE. >29

querelles, et tué toutes les Inimitiés en sa personne'. Ave.

La charité fraternelle est une dette par laquelle nous nous sommes redevables les uns aux autres ; et non-seulement c'est une dette , mais je ne crains point de vous assurer que c'est la seule dette des chrétiens , selon ce que ditl'apôtre saint Paul : Nemini quidquam debeatis, nisi ut invicem diligatii'.* Ni'devezrienà personne , sinon • de vous aimer mutuellement. » Comme l’évangile que je dois traiter m’oblige à vous parler de cette dette, pour ne point perdre le temps inutilement, dans une matière si Importante , je remarquerai d’abord trois conditions admirables de cette dette sacrée, que je trouve distinctement dans les paroles de mon texte , et qui feront le partage de ce discours. Premièrement, messieurs, cette dette a cela de propre , que quelque soin que nous prenions de la bien payer, nous ne pouvons jamais en être quittes. Et cette obligation va si loin , que celui-là même à qui nous devons ne peutpas nous en décharger, tant elle est privilégiée et indispensable. Secondement, messieurs , ce n'est pas assez de payer fidèlement cette dette aux autres ; mais il y a encore obligation d’en exiger autant d’eux. Vous devez la charité , et on vous la doit : et telle est la nature de cette dette , que vous devez non-seulement la recevoir quand on vous la paye, mais encore l’exiger quand on la refuse: et c'est la seconde condition de cette dette mystérieuse. EnOn la troisième et la dernière, c’est qu’ii ne sufllt pas de l'exiger simplement : si l'on ne veut pas la donner de bonne grâce, il faut en quelque sorte l'extorquer par force, et pour cela demander main-forte à la puissance supérieure.

Retenez, s’il vous plaît, messieurs, les trois obligations de cette dette (Je charité, et remarquez-les clairement dans les paroles de mon texte.

Je vous ai dit avant toutes choses que nous ne pouvons jamais en être quittes , quand même ceux à qui nous devons voudraient bien nous la remettre. Voyez-le dans notre évangile. Ah I vos ennemis vous en quittent ; ils n'ont que faire, disent-ils , de votre amitié : et néanmoins , dit le Fils de Dieu , je veux que vous les aimiez : Diligite tnimico* vestros : - Aimez vos ennemis. » Secondement j’ai dit que , non content de payer toujours celle dette, vous la deviez encore exiger des autres , et qu'ily a obligation de le faire. Ah! vos ennemis vous la refusent , exigez-la par vos bienfaits, vos services, vos bons offices;

> Epket. n. |4 , ls, (S.

1 Rom. XIII, S.

pressez-les en leur faisant du bien : Benefaeitt Au qui odemnt vos : • Faites du bien A ceux

• qui vous haïssent. • Enfin j’ai dit en troisième lieu , messieurs , que s'ils persistent toujoursdans cet Injuste refus, il faut, pour ainsi dire, Its y contraindre par les formes, c'est-à-dire, avoir recours à la puissance supérieure. Ah ! vos ennemis opiniâtres sont insensibles à vos bienfaits, ils résistentâ toutes ces douces contraintes que vous tâchez d’exercer sur eux pour les obliger à vous aimer; allezàla puissance suprême, donnez votre requête à celui qui seul est capable de fléchir les cœurs , qu’il vous fasse faire justice : Orale pro persequentibus vos : ■ Priez pour ceux qui vous - persécutent. ■ Voilà les trois obligations de la charité fraternelle , que je me propose de vous expliquer avec le secours de la grâce.

FBEMIEE FOIST.

Dans l’obligation de payer cette dette mystérieuse de la charité fraternelle , je trouve deux erreurs très-considérables, qu'il est nécessaire que nous combattions par la doctrine de l'Évangile. La première est celle desJuifs, qui voulaient bien avouer qu'ils devaient de l’amour à leurs prochains , mais qui ne pouvaient demeurer d'accord qu'ils dussent rien à leurs ennemis ; au contraire , qui se croyaient bien autorisés à leur rendre le mal pour le mal et ta haine pour la haine : Dictum est : DUiges proximum luum , et odio habebis inimicum luum ' : • Il a été dit : Vous

• aimerez votre prochain , et vous haïrez votre « ennemi. • La seconde est celle de quelques chrétiens , qui , ayant appris de l'Évangile l’obligation indispensable d’avoir de l’amour pour leurs ennemis, croient s’être acquittés de ce devoir quand ils leur ont donné une fois ou deux quelques marques de charité, et se lassent après de continuer ce devoir si saint et si généreux et nécessaire de la fraternité chrétienne. Contre ces deux erreurs différentes, j'entreprends de prouver en premier lieu, messieurs, que nous devons de l'amour à nos ennemis, encore qu’ils en manquent pour nous : secondement , que ce n’est pas assez de leur en donner une fois, mais que nous sommes obligés, dans toutes les occasions qui se rencontrent , de leur réitérer des marques d'une dllection persévérante.

Pour ce qui regarde l'obligation de la charité fraternelle , je dis, ou plutôt c'est Jésus-Christ, messieurs, c’est l’Évangile qui le dit, qu’aucun des chrétiens n’en est excepté , non pas même nos ennemis; parce qu’ils sent tous nos prochains. Et pour établir solidement cette vérité évangélt-

' UolU *, *3.

MO

SUR LA CHARITE FRATERNELLE

que , proposons en peu de paroles les raisons que l'on y pourrait opposer. Voiei donc ce qne pensent les hommes charnels qui se flattent dans leurs passions et dans leurs haines injustes : Nous confessons, disent-ils, que nous devons de l'amour à nos prochains qui en usent bien avec nous : mais moi que je doive mon affection A cet homme qui la rejette , à cet homme qui n rompu le premier tons les liens qni nous unissaient, c'est ce qu'il m’est impossible d'entendre ; r.i qne la charité lui soit due , puisqu'il en méprise toutes les lois. Vous ne pouvez pas le comprendre? Et moi je vous dis qu’il le faut croire , et que In charité lui est due par eette obligation si étroite qu'il n’y a aucun homme vivant qui puisse jamais vous en dispenser, parce que cette dette est fondée sur un titre qui ne dépend pas de la puissance des hommes. Qael est ce titre? Le voici , messieurs , écrit de la main de l’Apôtre en la divine épitre aux Romains : Multi unum corpus sumtts in CAristo , singuli autem aller alteri us membrn ' :

• Quoique nous soyons plusieurs , nous sommes

• tous un même corps en Jésus-Christ , et nous

■ sommes en pardcnlier les membres les tins des

■ outres. • De ce titre si bien écrit Je tire , messieurs, cette conséquence. La liaison qui est entre nous vient de Jésus et de son Esprit : ce principe de notre union est divin et surnaturel : donc toute In nature jointe ensemble ne doit pas être capable de la dissoudre. Si votre ennemi la rompt le premier, il entreprend contre Jésus-Christ : vous ne devez pas suivre ce mauvais exemple. Quoiqu’il rejette votre affection , vous ne laissez pas de la lui devoir, parce que cette dette n’est pas pour lui seul , et dépend d’un plus haut principe. Mais il m’a fait déclarer qu’il m’en tenait quitte. Mais il n’est pas en son pouvoir d’y renoncer, parce que vous lui devez cette affection cordiale, sincèrect inébranlable, commememhre de Jésus- Christ. Or il ne peut pas renoncer à ee qui lui convientcomme membre, parce que cette qualité regarde l’honneur de Jésus-Christ même, il est dans l’usage des ehoses humaines que je ne puis renoncer à un droit au préjudice d’un tiers, Jésus comme chef intéressé à cette sincère charité que nous devons à ses membres, il ne nous est pas permis d’y renoncer, parce que l'injure en retomberait sur tout le corps; elle retournerait même 1 contre le chef. Si la dette de la charité était simplement des iHimmes à l’égard des hommes, quand nos frères manqueraient è leur devoir, nous serions quittes envers eux. Mais celte dette regarde Dieu parce qu’ils sont ses images , et Jésus-Christ parce qu’ils sont scs membres. U n’y

1 Mom. XU, B.

a que Satan et les damnés qu’il nous soit permis de haïr, parce qu’ils ne sont plus du corps de l’Eglise, dont Jésus les a retranchés éternellement. Exercez votre haine tant qu’il vous plaira contre ces ennemis irréconciliables. Mais si nous sommes A Jésus-Christ , nous sommes toujours obligés d'nlmer tout ce qui est ou peut être à lui.

Chrétiens , ne disputons pas une vérité si constante, prononcée si souvent par le Fils de Dieu , écrite si clairement dans son Évangile. Que si vous voulez savoir combien eette dette est nécessaire, jugez-en par ces paroles de notre Sauveur. Si o/fers munus tuum,... varie prias rceoncilinri fralri tuo 1 : * Si vous présentez votre « don à l’autel... allez auparavant vous rérera-

■ ciller avec votre frère. - Il semble qu’il n’y a point de devoir plus saint que celui de rendre a Dieu ses hommages : toutefois j’apprends de Jésus-Christ même qu’il y a une obligation plus pressante : Va-t’en te réconcilier avec ton frère, Vade prias. O devoir de la charité ! ■ Dieu mé-

■ prise son propre honneur, dit saint Chrysos-

■ tôme,pour établir l'amour en vers le prochain : » llonorein sumn despieit, dumin proximo charilalem requirit : • il ordonne que son culte soit

* interrompu, afin que la charité soit rétablie;

« et ii nous fait entendre par là que i'offrnnde « qui lui plaît le plus , c’est un coeur paisible et

* sans ftel , et une Ame saintement réconciliée. » Interrumpatar, inquit, évitas meus, ut vestra charilas inlegrelvr : saerifieiam mihi estfratrum reconciliatio *. Reconnaissons donc , chrétiens, que l’obligation de la charité est bien établie, puisque Dieu même ne veut être payé du culteque nous lui devons, qu’aprés que nous nous serons acquittés de l'amour qu’il nous ordonne d’avoir pour nos frères. Nous aurions trop mauvaise grâce de contester une dette si bien avérée; et ii vaut mieux que nous recherchions le terme qui nous est donné pour payer.

Sot non occidat supcriracundiam vcslram J :

* Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. • Ah! mrs frères, que ce terme est court 1 mais c'est que celle obligation est bien pressante; il ne veut pnsque la colère demeure longtemps dans votre cceur, de peur que s’nigrissant insensiblement comme une liqueur dans un vaisseau , elle ne se tourne en haine implacable, la» colère a un mouvement soudain et précipité. La charité ordinairement n’en est pas beaucoup altérée ; mais cil croupissant elle s’aigrit, parce qu elle passe dans le cœur, et change sa disposition. C’est ce que craint le divin apôtre. Ah ! quelque graude

* Ma tl/i. T , 21 , 2fc.

* Homil. XVI, in Matth. I. vil. p. ai«

* Ephcs. iv , U.

SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE

ttt

que soit votre colère , - que le soleil , dit-ll , uo

• se couche pas qu'elle ne soit entièrement apai- « sée. » La nuit est le temps du repos, elle est destinée pour le sommeil. Saint Paul ne peut pas comprendre qu’un chrétien , enfant de pais et de charité, puisse faire un sommeil tranquille ni goûter quelque repos , ayant le cœur ulcéré contre son frère. 11 appréhende les ténèbres de la nuit. Durant le jour, dit saint Cliryaostûme 1 , l'esprit, diverti ailleurs , ne s'occupe pas si fortement de la pensée de cette injure : mais la nuit , l'obscurité, le secret et la solitude, le laissant tout seul , rappellent toutes les Images fâcheuses. Il l'a dite, cette injure, il l’a dite d'un ton aigre et méprisant. Les ondes de la colère s’élèvent plus fort , et l'inflammation se met dans la pluie. Ainsi, tandis que le soleil luit , calmes ces mouvements Impétueux , et ne goûtez point le sommeil que vous n'ayez donné la paix à votre âme. Voila une dette bien établie : mais montrons encore qu’il ne suffit pas de la payer une fol , et qu'elle ne peut être acquittée que par une affection constante.

Saint Augustin , messieurs , vous l'expliquera par des paroles qui ne sont pas moins belles que solides. • Nous devons toujours la charité, et « e’est, dit-il, la seule chose de laquelle, encore

• que nous la rendions , nous ne laissons pas

■ d'être redevables : ■ Semperdebeo charitalem , quœ soin, etiam reddita, semper detinet debitorcm. « Car on la rend, poursuit-il, lorsqu'on

• aime son prochain ; et en la rendant on la doit

■ toujours , parce qu’on ne doit jamais cesser de

• l'aimer : » Redditur enim cum impenditur; debrtur autem etiam xi reddita fuerit; quia milium es I Icmpus quando impendentla jam uo» sit'. Reconnaissez donc, chrétiens, qu’un Adèle n'est jamais quitte du devoir de la charité : toujours prêt à le recevoir, et toujours prêt à le rendre ; si ou le prévient , il doit suivre; si on l’attend , il doit prévenir, et dire avec le même saint Augustin dans cette abondance d'un cœur chrétien : « Je reçois de vous avec joie, et je vous

• rends volontiers la charité mutuelle : » Miitimm tibi chantaient libens reddo, gaudensque recipio *. Mais je ne me contente pas de ce faible commencement ; «je demande encore celle que > je reçois ; et je dois encore celle que je rends ; • Quant recipio utUiuc rrpeto , quant reddo ad/tuc debeo. Ainsi que je n'entende plus ccs froides paroles : Je lui devais In charité ; hé bien! je l'ai rendue, je suis quitte; je l'ai salué en telle rencontre , et II a détourné la tête : j'ai fait telles

1 Vbi supm, p. 317 «*l srqq.

» Epiât r.xcii tn’i,t. il, col. 7lo.

* Ibid, u” 2.

avances qu'il a méprisée» ; il u'y a plus de retour. O vous qui parlez de la sorte , que vous êtes peu chrétiens 1 vous ne l'êtes point du tout. Que vous ignorez la force, que vous savez peu la nature de la charité toujours féconde! C'est une source vive, qui ne s'épuise pas, mais qui s'étend par son cours : c’est une flamme toujours agissante , qui ne se perd pas , mais qui se multiplie par son action , parce qu'elle vient de Dieu au dedans de nous : Deux chantas est' : « Dieu est charité. • Ah ! qu’il est aisé de juger que tout ce que vous vous vantez d’avoir fait n’était qu’une froide grimace I Si c’était la charité , elle ne s’arrêterait pas. La charité ne sait pas se donner des bornes, parce qu’elle vient d'un esprit qui n’en a pas : Chantas Dei diffusa est in cordibus nostris pet Spiritum sanctum qui datas est nabis * : « La « charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs « par l’Esprit saint qui nous a été donné. • Cent fols rejetée, cent fois elle revient à la charge; elle s'échanfre par la résistance que l’on lui fiiit : plus elle voit un cœur ulcéré , plus elle tâche de le gagner par son afTeelion : Henefaeite hit qui otleritnl vos : « Faites du bien à ceux qui vous . haïssent. • C’est ma seconde partie.

SECOND FOUIT

Jésus-Christ [disait] aux Juifs : • O race in- • crédule et dépravée, jusques & quand serai-je « avec vous? jusques a quand vous souffrirai-je? - Amenez-moi ici cet enfant : » O genepatio incredula etpe.rversa, quousque cru mbiseum ? usquequo patiar vos ? Afferte hue iUum ad «te1. Il ne pouvait plus souffrir les Juifs, il ne pouvait s’empêcher de leur bien faire, de [leur] donner des marques de son affection. Race infidele et maudite, amenés ici votre fils. O Dieu , que ces paroles semblent mal suivies I Là paraît une juste indignation ; et ici une tendresse incomparable; la l’ingratitude des Juifs, qui contraint la patience même a se plaindre ; ici la cliarité , qui ue peut être vaincue ni arrêtée par aucune injure. C’est ainsi qn’aglt la charité. Comme elle sait l’importance de cette dette mutuelle des chrétiens , elle la rend volontiers , et elle plaint celui qui la refuse : rite l’exige de lui pour sen bien ; et ce qu’on ne lui donne pas de bonno grâce, elle lâche de le mériter par ses bienfaits.

Il ne suffit pas, chrétiens, de payer fidèlement a nos frères , je dis même à nos frères qui nous haïssent , la charité que nous leur devons ; H faut encore l'exiger d'eux. Ceux qui se couten-

• Jnan. |V, 10.

* Rvtn. V, 5.

1 Malt U. XVII, 16.

SUR LA CHARITE FRATERNELLE

tent d'aimer leurs ennemis , ne se veulent pas mettre en peine de gagner leur amitié. La nature de cette dette est telle , qu'il y a obligation & la demander et qu'on perd la charité si on ne l'exige. Trésor divin de la communication des fidèles ! société fraternelle qu'il faut exiger! Combien il est beau et utile de recevoir la charité de ses frères! C’est Jésus-Christ qui aime et qui est aimé. On s’échauffe mutuellement, et on lie plus étroitement les membres entre eux par cette sincère correspondance. Or la perfection est dans l'unité. « Aimez vos ennemis, • dit le Fils de Dieu : Diligite : mais tâchez de les contraindre A vous aimer, et forcez-les-y par vos bienfaits : lit nef actif. C'est ce qui a frit dire à saint Augustin, que j'ai suivi dans tout ce discours, qu'il y a cette différence entre les dettes ordinaires et celle de la charité fraternelle, que - lors- « qu'on vous doit de l'argent , c'est faire grâce

• que de le quitter, c'est témoigner de l'affection :

• au contraire , dit-il , pour la charité : jamais

• vous ne la donnez sincèrement, si vous n'étes

• aussi soigneux de l'exiger que vous avez été

• fidèle à la rendre : • Pecvniam cui dederimus, tune ei benevolentiores crimus, si recipere non quœramus : non aulem potest esse verus dharilalis impensor, nisi fuerit benignus exactar'. Ettlcn rend cette raison admirable , digne certainement de son grand génie, mais digne de Jésus-Christ, et prise du fond même de son Evangile : c’est que l'argent que vous donnez « profite à celui qui le reçoit, et périt pour

• celui qui le donne : » Aeccditcmdatur, recedit a guo datur : au lieu que la charité enrichit celui qui la rend , plutôt que celui qui la reçoit. Ainsi c’est faire du bien A nos frères que d’exiger d’eux cette dette dont le payement les sanctifie. Si vous les aimez faites qu'ils vous aiment : vous ne pouvez pas les aimer que vous ne désiriez qu’ils soient bons ; et ils ne le seront pas, s'ils n'arrachent de leurs cœurs le mal de l'inimitié. Vous voyez donc manifestement que l’amour charitable que vous leur devez vous doit faire désirer les occasions qui peuvent les forcer à vous en rendre ; et cela ne se pouvant faire qu'en les servant dans leur besoin , reconnaissez que la loi de la charité vous oblige justement de leur bien faire : Bcncfacite his gui oderunl vos.

Pour mettre en pratique ce commandement et tirer quelque utilité de cette doctrine , s’il arrive jamais que Dieu permette que vos ennemis aient besoin de votre secours, n'écoutez pas, mes frères, les sentiments de vengeance; mais

* Loco tup. citai.

croyez que cette occasion vous est donuée pour vaincre leur dureté, leur obstination. Enfin il a fallu passer par mes mains. : voici te temps d« lui rendre ce qu’il m’a prêté. Non, ne parlez pas de la sorte : songez quesiltombe entre vosmaios, c’est par la permission divine ; et Dieu ne l'ayant permis que pour vous donner le moyen de le gagner, vous offensez sa bonté si vous laissez passer cette occasion , et si vous vous prévalez de cette rencontre pour exercer votre vengeance. Je ne puis lire sans être touché la générosité de David au premier livre des Rois. Saül le cherchait pour le faire mourir : il avait mis pour cela toute son armée en campagne : « Allez partout, disait-

• il ; soyez plus vigilants que jamais , ■ curiosiu* agile; ■ remarquez tous ses pas, pénétrez toutes « scs retraites, ■ considérais locurn ubi silpes ejus;... videte omnia latibula ejus; » fût-il dans

* les entrailles de la terre , je l’y trouverai , dit

■ Saül, cet ennemi de ma couronne! Quod si eliamin terrain sc obstruserit, perscrutabor cum incunctis millibusJuda'. Que la fureur des hommes estimpuissante contre ceuxque Dieu protège 1 David , fugitif etabandonné , est délivré des mains de Saül ; et Saül avec toute sa puissance tombo deux fois coup sur coup entre les mains de ce fugitif. Il le rencontre seul dans une caverne : il entre une autre fois dans sa tente pendant que tous scs gardes dormaient : le voilà maître de la vie de son ennemi ; ses gens l'excitent à s'en défaire : ■ Voici, voici 1e jour, disent-ils, que le « Seigneurvousa promis , disant : Je livrerai ton « ennemi dans tes mains. • Ecce dies de qua locutus est Dominas ad te : Ego tradam tibi inimicum tuum : servez-vous de cette occasion.

* Dieu me garde de le faire ! • dit David : Propilius sit mihi Dominus, nefaciam banc rem * I Le Seigneur, dites-vous , me l’a livré ; et c'est pour cela même que je veux ieconserversoigneusement. > Le meurtre d'un homme n'est pas un don de

• Dieu : » Hominis inleremptio Domini donum non est :ilnc met pas nos ennemis dans nos mains afin qu’on les massacre, mais plutôt afin qu'on les sauve. Cest pourquoi - je veux répondre aux « bienfaits de Dieu par des sentimeuts de dou-

■ eeur : » Bene/icio Dei tnea lenitate respondebo : « Et au lieu d’une victime humaine , j’of- « frirai à sa bonté qui me protège un sacrifice

* de miséricorde , » qui seraune hostie plus agréable -.Prohumana viclima clemenliam ojferam. « Je ne veux pas que la bonté de mon Dieu coûte

• du sang à mon ennemi :» Graliam sanguine non crucntabo. C’est saint Basile de Séleucie ’

' I. St g. mit, 21,».

* Ibid, xxnr, 6, 7.

J Oral. XVI , in Ünvid.

Sun LA CHARITE FRATERNELLE. sss

qui paraphrase ainsi les paroles de David. Nonseulement il ne veut pas le tuer ; mais il retient la main de ses gens. Si vous ne voulez pas le tuer vous-même, laissez-nous faire, lui disaient-ils; c'est moi-même , dit Abtsal , qui vous en veux délivrer , et vous mettre la couronne sur la tête par la mort de cet ennemi:- Jem'en vais le per- « cer de ma lance '. -Non, non, dit David, Je vous le défends ; vive le Seigneur Dieu ! il est le maître de sa vie, il en disposera à sa volonté; mais je ne souffrirai pas qu'on mette la main sur lai. Non content de retenir ses soldats, il reproche à ceux de Saüi le peu de soin qu'ils ont eu de le garder. Est-ce ainsi , leur dit-il , que vous gardez le roi votre maître? * Vive Dieu ! vous êtes

• tous desenfants de mort , qui dormez auprès de

• sa personne, et qoi avez si peu de soin de l'oint

• du Seigneur : > Vivit Dominus / quoniam filii mortisestis vos, qui non custodistis dominum veslrum, christum Do mini *. Voilà un véritable enfant de la paix , qui rend le bien pour le mal , qui garde celni qui le persécute , qui défend celui qui le veut tuer ; si tendre et si délicat sur ce point , qu'ayant coupé un bout de sa robe pour lui montrer qu'il pouvait le feire mourir, craint d’en avoir trop fait : Percussit cor suum David, co quotl abscidisset oram chlamgdis Saul 1 : confus en sa conscience d'avoir mis seulement la main, et de s'être servi de l'épée contre la robe de son ennemi. Suivez, mes frères, un si grand exemple : lorsque votre ennemi a besoin de vous, lorsqu'il semble que Dieu le met à vos pieds par la nécessité où il est d'implorer votre secours , n'écoutez pas les conseils de vengeance. Ah I voici le temps de lui rendre ce qu'il m’a prêté. Non , ne parlez pas de la sorte ; croyez qu'il n'est en cet état que par la permission divine, que pour vous donner le moyen de le gagner.

C’est, messieurs, en cette mauière que Dieu nous permet de combattrenos ennemis. Nouveau genre de combat, où nous voyons aux mains, non point la fureur contre la fureur, ni la haine contre la haine ; c'est un combat de bêtes farouches : mais le vrai combat qui nous est permis, c'est de combattre la haine par la douceur, les injures par les bienfaits , l'injustice par la charité : voilà le combat que Dieu aime à voir : * un

• bon combattant contre un mauvais pour le ga- ■ gner; et non pas deux mauvais qui se déchirent « l'un l’autre : » VI cil bonus contra malum , non ut sint duo mali 4. C’est ainsi , dit saint Paul , qu'il faut vous combattre : Noli Vinci a

' I. Reg. xxn, a, 9.

1 Ibid. 15, (A.

* Ibid. XXIV, 8.

* A Aug. in Pt. X1XTI, Srrm. II, D* I, t IT, col. t«5.

malo : « Ne vous laissez point abattre par le • mauvais, mais surmontez le mauvais par le . bien : .sed vince in bono malum ‘.Vous vous laissez abattre lorsque vous vous abandonnez & la colère , lorsque vous vous tourmentez par la ressentiment d'une injure, t Fructus lœdcntis in dolore lœsi est ’ : c’est ce que prétend votre ennemi : il croit n’avoir rien fait jusqu'à ce que vous témoigniez du ressentiment. Entln il sent le mal que je lui al fait. Il rit de votre douleur, et votre douleur fait sa joie. Noli vinci a malo: ne lui donnez pas la victoire. Dites plutôt avec David : Kxaliabo te , Domine, quoniam suscepisti me, nec deleclasli inimicos meos super me3 : < Vous n'avez pas donné lieu à mes ennemis de « se réjouir de mes peines. » Noli vinci a malo. Mais ce n’est pas assez : remportez la victoire sur votre ennemi en le comblant de bienfaits. Peut-on voir une plus illustre supériorité?

Que préteods-tu , vengeance? me mettre audessus de mon ennemi? sans doute, c’est là son dessein : Vtlionis libido, negotium curons... gloriœ... superiorcm se in exequenda ultione constiluit 4. Mais si je le surmonte par mes bienfaits, puis-je me mettre au-dessus de lui d'une manière plus glorieuse? C'est ainsi que David surmonte Saul , c’est ainsi qu’il le met à bout , si je puis parler de la sorte. Saül , tout malin qu’il est , tout plein d’envie et de fiel qu’il est, ne pouvant résister à tant de douceur, est contraint enfin d'avouer sa faute. • J'ai péché, j’ai péché : « retourne à moi, mon fils David : . Pcccavi ; reverlere , fili mi David1. Enfin la bonté est victorieuse, enfin l’iniquité rend les armes : c’est à cette victoire, mes frères, que Jésus-Christ nous ordonne de prétendre. Faites du bien , ditil , à vos ennemis. C’est jeter des charbons de feu sur leur tête , pour fondre la glace qui serre leur cœur, et les attendrir enfin par la charité.

Et ne me dites pas : il est trop dur. Savez-vous les conseils de Dieu, et désespérez-vous de sa grâce? Vous murmurez, votre cœur résiste : mais faites-vous cette violence. Voyez, mes frères , qu'on entr’ouvre un arbre pour enter dessus une autre plante : ce rameau étranger ne tient au commencement que par l'écorce; mais l'arbre qui a souffert cette violence , en le recevant en son sein , en lui faisant part de sa nourriture , se l'unit enfin et se l’incorpore; la séparation ne parait plus , il n'y reste que la cicatrice; et le tronc , qui l'a porté contre sa propre inclination , se réjouit, si je le puis dire , de voir naître de ce

’ /ton. xn. sr.

» Tertult. d' Pente.

1 Pi. XXIX. I.

< Terlull. de Patient, a* s.

1 t Reg. xrvi, 1.

SUR LA CHARITE FRATERNELLE

rameau et des feuilles et des fruits qui lui font honneur. Faites- vous violence, mes frères; ouvres votre coeur à vos ennemis; attirez-lcs par vos bienfaits : Dieu permettra peut-être que l'union se rétablira ; et ainsi les avant gagnés à la charité , les fruits de leur conversion feront votre gloire. C’est ce qui arrivera plus facilement si vous joignez la prière aux bienfnits ; et c’est la troisième obligaiion de la charité fraternelle.

TROISIÈME rOIXT.

Priez pour ceux qui vous persécutent : si leur orgueil ne peut être vaincu par votre douceur, ni leur dureté fléchie par vos bienfaits, Il est temps d’employer la force ; ayez recours à l’autorité suprême, plaignez-vous au tribunal de Dieu qu’on vous refuse la charité qui vous est due ; demnndez-lui qu’il vous fasse faire Justice, et qu’il vous venge enfin de vos ennemis. Est-il donc permis, chrétiens, de demander à Dieu la vengeance? Oui, n’en doutez pas, chrétiens. Voici une vengeance qui vous est permise, et qui vous est même commandée ; et afin de la bien entendre , apprenez de saint Augustin qu’il tout se venger non point des hommes, mais du régne du péché qui est en eux , et qui est la cause de la haine injuste qu’ils ont contre vous. Il y a donc, mes frères, un certain règne du péché qui s’oppose en nous au régne de Dieu et à sa justice. C’est ce règne dout parle l’apétre saint Paul : Non regnet peccalum in mortali vestm corpore • : • Que le péché ne règne point dans « votre corps mortel. » Quand le péché règne en nous, il lèche la bride à nos passions : c’est ainsi qu’il règne en nous-mêmes. Non content de régner en nous-mêmes , il veut uous faire régner sur les autres; il nous rend injustes et violents; Il nous toit opprimer les faibles et persécuter les Innocents. Dieu le permet , mes frères , pour éprouver scs serviteurs : il laisse triompher le péché et régner l’iniquité pour un temps. Durant ec règne , messieurs , que les justes ont à souffrir! que les serviteurs de Dieu sont tourmentés! on abuse de leur patience pour les affliger, de leur simplicité pour les surprendre , de leur humilité pour leur faire insulte. Voyez ce pécheur superbe dont parle David : « Il a oublié - les jugements de Dieu ; • voilà le péché qui règne en lui : - Il domine tyranniquement sur « tous scs ennemis; • voilà qu’il le veut faire régner sur les autres : Au/eruntnr judiria tua afacie rjus : omnium inimirorum suonem elominabitur : • Il sc cache avec les puissants dans • des embûches, pour faire mourir l’innocent : >

I srdel in insieliis : » scs yeux regardent le pau- ' vre comme sa proie ; il est comme un lion ru-

■ gissant qui dévore la substance du pauvre ■. » Dieu se tait cependant, il laisse régner l’iniquité; et ses pauvres serviteurs gémissent accablés sous la violence ou la calomnie. Mais sc vengerontils contre les hommes? A Dieu ne plaise, mes frères I les hommes sont l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent ; ils sout ses images ; ils sont nos frère» et nos semblables : il faut aux enfants de Dieu une vengeance plus juste. Allons à la source du mal et à la source de l’injure que j’ai reçue : si cet ennemi me hait et me persécuté, c’est le règne du péché qui en est lu cause : si ce frénétique me frappe, et me mord , c’est • la lièvre qui l’agite et

■ qui le remue : » libres animas illiuss oelit te , dit saint Augustin * : ce n’est pas lui , dit-il , c’est sa fièvre , c est sa maladie qui me persécute : c’est sur eette lièvre de l’âme que je veux exercer ma vengeance : c'est ce règne du péché que je veux détruire : c’est une telle vengeance que demandent à Dieu les martyrs. . Seigneur, disent-ils,

■ vengez notre sang : » Yindica sanguinem r insinua 3 : sur quoi saint Augustin a dit ces beaux mots : Jpses est sincera et plcna justifier, et misericordiœ vindictes martijrum, ut evrrtatur regnu/n pccculi : ■ Cette vengeance des martyrs

• est pleine de miséricorde et de justice ; car Us « ne la demandent pas contre les hommes, mais « contre le règne du péché sous lequel ils ont tant

■ souffert : • Non enim contra ipsos hommes, sed contra rtgnum peccati... petierunt, guo régnante tantes perpessi stent *. Cette vengeance n'est ni cruelle, ni violente; au contraire, dit saint Augustin , ■ elle est pleine de miséricorde

• et de justice : • I'iena justiliw et miscricordiœ : pleine de justice , parce qu’il n’est rien de plus juste que l’iniquité soit abattue ; pleine de miséricorde , parce que c’est sauver l'homme que de détruire en lui le péché.

Priez donc pour ceux qui vous persécutent , et demandez à Dieu une vengeance qui leur (si si salutaire. Seigneur, vengez-moi de mon euoemi ; vengez-moi du péché qui me persécute, de celte dureté de coeur qui s’oppose à la charité fraternelle : renversez ce superbe , niais que ce soit par la pénitence : rompez le cœur de cet endurci , mais que ce soit par la contrition : abaissez la tête de ce rebelle, mais que ce soit par l'humilité.

O noble et glorieuse vengeance I plût à Dieu que nous fussions tous venges du la sorte! Saul avait

1 Pt ii, n, », si.

* In Kpitl. Joan. tract. Y ni, n* 1, L lu, part, il, col. H*3.

» Apoc. Yl, 10.

♦ De Scrm. Dim. in monte, Ub. I, n*77, l. in , part. 2, col. JO®.

Diqit

* Rnm. Yl, 12.

SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE

persécuté saint Etienne; il l'avait lapidé, dit saint A ugusti u • , par les mains de tous ses bourreaux : le sang de ce martyr n'avalt fait que l’exciter au carnage; Il allait rugissant et frémissant contre l’innocent troupeau du Fils de Dieu. Vive Dieu! dit le Seigneur : je vengerai mes serviteurs, et une telle violence ne demeurera pas impunie. Il arrête Saul dans son voyage ; Il le met à ses pieds tremblant et confus. Ne vous semble-t-il pas, chrétiens, que saint Étienne est bien vengé de cet ennemi? il est vengé comme, il le voulait : Domine, ne statuas illis hoc peecatum ’ : * Sei- * gneur, ne leur impute* point ce péché. * C’est contre le péché qu'il veut se venger, et voilà le péché détruit , et son régne renversé par terre. Saul devenu Paul ne songe plus qu'à achever cette vengeance ; tous les jours II travaille à détruire en lui le péché et ses convoitises : c'est pour cela qu'il châtie son corps et le réduit dans la servitude , et i I venge par ce moyen , c’est saint Augustin qui le dit , et saint Étienne et les chrétiens qu’il avait Injustement persécutés : lionne tibi videtur in seipso Stephanum martyrem vindicare 3 II les venge, et de quelle sorte? c’est qu'il combat , c’est qu’il affaiblit , c'est qu’il surmonte en lui-même ce péché régnant, cette tyrannie de ses convoitises qui l'avait porté à ses violences : IVam hoc in se utique prostemcbat, et debititabat , et victum ordinabat, unde Stephanum caterosque rhristianos fuerat persécutas *.

Chrétiens, prions persévéramment pour obtenir de Dieu cette vengeance , qui sera le salut de nos ennemis. Si nous faisons bien cette prière, jamais nous ne pourrons vouloir du mal à ceux à qui nous désirons un si grand bien : car le règne du péché ne pouvant être détruit en eux , que le règne de Dieu ne leur advienne , pouvons-nous avoir de l’inimitié, si nous demandons pour eux un tel bonheur? Quoi! leur envierons-nous les biens de la terre en leur souhaitant ceux du ciel ? Si nous ne voulons pas être avec eux , nous leur souhaitons plus de bonheur qu’à nous-mêmes ; et si nous souhaitons d’en jouir en leur compagnie , pouvons-nous avolrde la haine contre ceux que nous désirons avoir éternellement pour amis? Vous ne pouvet donc pas prier pour eux sans les aimer sincèrement; et cependant Dieu vous oblige à prier pour eux. On ne considère pas Jusqu'où va cette obligation. Quand vous dites : Notre Père, délivrez-nous du mal; vous demande* à Dieu qu'il détruise en nous ce règne du péché : vous ne parlez pas pour vous seul. Quoi ! exclue*-

' Arm. ccciv, n* 7, t. y, col.

• Art. tilt , 60.

* 5. Ang. de Serin Dont, loco tup. eitnto.

vous votre ennemi? voulez- vous qu'il soit damné? Loin de la douceur chrétienne une vengeance si cnmgce est digne d'un démon et non pas d’un homme. Si vous l'v comprenez, le demandezvous sincèrement? C’est devant Dieu que vous parlez : donc, en demandant que Dieu le délivre d'on si grand mal , pouvez-vous lui désirer aucun mal? Il u’y a que la charité qui prie : si vous n'avez la charité, votre inteution dément vos paroles ; et quand la bouche les nomme , le cœur les exclut.

Qu'il n'en soit pas ainsi , chrétiens ; répandons devant notre Dieu des vœux sincères pour nos ennemis, et qu'il n'y ait personne en qui nous ne souhaitions que le règne du péché se détruise : comprenons-v tous nos ennemis et tous les ennemis de l’Église. SI le péché n’eût régné en eux , ils ne se seraient pas séparés de notre unité. L’ambition, l'amour de soi-même et de ses propres opinions , c’est ce qui a causé ce schisme , c'est ce qui a fait naître cette division scandaleuse. Seigneur, vengez-nous de ces ennemis, et vengez votre Église , à qui ils ont arraché tant de ses enfants. Dieu l’a déjà fait, chrétiens : ils se sont divisés , et il les divise : « Ils ont pris le * glaive de division , » et ils ont déchiré l’Église de Dieu : /psi habent gladitim dicisionis. . Mais

■ parce que le Fils de Dieu a dit véritablement « que celui qui frapperait par le glaive mour- « rait par le glaive , voyez ceux qui se sont re- » tranchés de l’unité , en combien de morceaux

■ ils sont partagés : • Sed quia verum dixerat Dominus : Qui gtadiopercutit gladio morietur, videte il/os, Fratres mei, qui se ab unitate prœciderunt, in quot frusta p rte ci si sunt'. Luthériens, calvinistes, anabaptistes, soclnlens, arminiens , et tant d'autres ; autant d'opinions que de têtes en Angleterre. Dieu a vengé son Église ; ils n’ont pas voulu l'unité , ils seront divisés même parmi eux. Seigneur, ce n’est pas là toute la vengeance : détruisez le règne du péché en eux ; ramenez-tes au règne de la charité : c’cst ce que l’Église demande , c'est pourquoi elle gémit et elle soupire.

Vous voyez des fruits de ses prières en ces nouveaux enfants , qui sont venus chercher en son sein la vie qui ne se peut trouver dans une autre source. Mes frères, je les recommande à vos charités. Vous êtes las peut-être de les entendre si souvent recommander aux prédicateurs; et nous pouvons vous avouer, devant ccs autels , que nous sommes las de le faire : non pas que nous nous lassions de demander du secours pour des misérables ; car à quoi peuvent être mieux employées

1 r.c A g un. Christ. n“ 31 , L Tl, col. 2M>.

Digit

SUA L’EGLISE

nos voix? Nous ne rougissons pas (le quêter pour elles; nous ne nous lassons pas de parler pour elles : mais nous rougissons pour vous-mêmes de ce qu’il faut encore vous le demander, de ce qu'après qu'on a crié depuis tant d’années au secours pour ces pauvres filles qui sont venues à l'Église, et qui n’y peuvent trouver du pain ; qui ont couru à nous , et que notre lâcheté abandonne ; on cric , et l'on crie vainement : tant de prédicateurs vous l’ont dit, et le zèle ne s'échauffe pas, etc.

SERMON

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