ÉVANGÉLIQUE
le» pauvres et les simples qui n'ont pus les moyens d’apprendre, U déclare en termes formels, et je puis bien le dire après ect oracle, que ce sont les puissants , les riches , les prends et les princes memes, qui négligent presque toujours de se faire instruire, et de leurs obligations particulières, et même des devoirs communs de la piété; qui ne savent presque jamais comme il fuut leur obligations particulières, et qui tombent par le défnut de cette science , péle-mèle avec la foule, dans les abîmes éternels : Et descendent fortes ejus et populus cjus, et sublimes gloriosiquc cjus ad eum
Non-seulement, chrétiens, souvent nous ignorons les vérités saintes ; mais même nous les combattons par des sentiments tout contraires. Vous êtes surpris de cette parole ; et peut-être me répondez-vous dans votre cœur que vous n’avez point d’erreur contre la fol , que vous n’écoutez pas ces docteurs de cour, qui font des leçons publiques de libertinage, et établissent de propos délibéré des opinions dangereuses. Je loue votre piété dans une précaution si nécessaire; mais ne vous persuadez pas que vous soyez pour cela exempts de l’erreur. Car il faut entendre , messieurs, qu'eile nous gagne en deux sortes : quelquefois elle se déborde  grands Ilots, comme un torrent, et nous emporte tout à coup; quelquefuiselletombepeuà peu, et nous corrompt goutte & goutte. Je veux dire que quelquefois un libertinage déclaré renverse d'un grand effort les principes de la religion ; quelquefois une force plus cachée, comme celle des mauvais exemples et des pratiques du grand monde, en sape les fondements par plusieurs coups redoublés et par un progrès insensible. Ainsi vous n'avancez rien de n’avaler pas tout à coup le poison du libertinage, si cependant vous le sucez peu à peu ; si vous laissez insensiblement gagner jusqu’au cœur cette subtile contagion, qu'on respire avec l’air du monde dans ses conversations et dans ses coutumes.
Qui pourrait ici raconter toutes les erreurs du monde? Ce maître subtil et dangereux tient école publique sans dogmatiser : il a sa méthode particulière de ne prouver pas ses maximes, mais de les imprimer sans qu'on y pense ; autant d'hommes qui nous parlent, autant d'organes qui nous les inspirent : nos ennemis par leurs menaces, et nos amis par leurs bons offices, concourent également À uous donner de fausses idées du bien et du mal Tout ce qui se dit dans les compagnies , nous recommande, ou l'ambition sans laquelle ; on n’est pas du monde, ou la fausse galanterie sans laquelle on n'a point d’esprit. Car c'cst le
plus grand malheur des enoses numaines, que nul ne sc contente d'être insensé seulement pour soi , mais veut faire passer sa folie aux autres : si bieu que ce qui nous serait indifférent, souvent , tant nous sommes faibles, attire notre imprudente curiosité par le bruit qu’on en fait autour de nous. Tantôt une raillerie fine et ingénieuse, tantôt une peinture agréable d'une mauvaise action impose doucement à notre esprit. Ainsi , dans cet étrange empressement de nous entre-communiquer nos folies, les âmes les plus innocentes prennent quelque teinture du vice et des maximes du siècle ; et recueillant le mal deçà et delà dans le monde , comme à une table couverte de mauvaises viandes, elles y amassent aussi peu à peu, comme des humeurs peccantes, les erreurs qui offusquent notre intelligence. Telle est à peu près la séduction qui régne publiquement dans le monde ; de sorte que si vous demandez à Tertullien ce qu'il craint pour nous dans cette école :
■ Tout, vous répondra ce grand homme, jusqu’à
• l'air, qui est infecté par tant de mauvais dis- « cours, par tant de maximes antichrétiennes,
■ corrompues... • ips unique aerem, scelestis vocitrus constupratum
Sauvez-nous, sau vez-nous, Seigneur, de la contagion de ce siècle : « Sauvez-nous , disait le pro-
• phète , parce qu'il n’y a pins de saint sur la terre ,
• et que les vérités ont été diminuées par la malice
• des enfants des hommes : ■ Sa/eum me foc, Domine, quoniam dcfecit sanctus, quonmm diminutœ sunt verilates a fdiis hoirinum ’. Ou il ne faut pas se persuader qu’il se plaigne des infidèles et des idolâtres ; ceux-là ne diminuent pas seulement les vérités , mais ils les méconnaissent : il se plaint des enfants de Dieu , qui ne les pouvant tout à fait éteindre, à cause de leur évidence, les retranchent et les diminuent au gré de leurs passions. Car le monde n’a-t-il pas entrepris de faire une distinction entre les vices? Il y en a que nous laissons volontiers dans l’exécration et dans la haine publique , comme l’avarice , la cruauté, la perfidie; il y en a que nous tâclions de mettre en honneur, comme ces passions délicates qu'on appelle les vices des honnêtes gens. Malheureux , qu'entreprenez-vous? • Jésus-Christ
• est-il divisé? » Divisus est Chrislus J? Que vous a-t-il fait, ce Jésus-Christ , que vous le déchirez hardiment, et défigurez sa doctrine par cette distinction injurieuse? I.e même Dieu, qui est le protecteur de la bonne foi , n'est-il pas aussi l’auteur de la tempérance, - Jésus Christ est tout
' « sagesse , dit Tcrtullien , tout lumière , tout vé-
« De SptcL n" 27.
1 Pf XI, I.
1 I. Cor. i, 13.
SUR LA PREDICATION
« rité; pourquoi le partagez-vous par votre men- « songe? - comme si son saint Évangile n’était qu'un assemblage monstrueux de vrai et de faux , ou comme si la justice même avait laissé quelque crime qui eût échappé à sa censure : Qui il dimidias mendacio Chrislum ? lotus veritas fuit
D'où vient un si grand désordre , si ce n'est que les vérités sont diminuées; diminuées dans leur pureté , parce qu’on les falsifie et on les mêle ; diminuées dans leur intégrité , parce qu’on les tronque et on les retranche ; diminuées dans leur majesté , parce que, faute de les pénétrer, on perd le respect qui leur est dû , on les rnvilit , on leur ôte tellement leur Juste grandeur qu'à peine les voyons-nous : ces grands astres ne nous semblent qu'un petit point ; tant nous les mettons loin de nous, ou tant notre vue est troublée par les nuages épais de nos ignorances et de nos opinions anticipées : diminutœ sunl veritates afiliis hominum?
Puisque les maximes de l'Évangile sont si fort diminuées dans le siècle, puisque tout le monde conspire contre elles, et qu'elles sont accablées par tant d'iniques préjugés, Dieu, par sa justice suprême , a dû pourvoir à la défense de ces illustres abandonnées, et commettre des avocats pour plaider leur cause. C’est pour cela , chrétiens , que ces chaires sont élevées auprès des autels; afin que, pendant que la vérité est si hardiment déchirée dans les compagnies des mondains , il y ait du moins quelque lieu ou l'on parle hautement en sa faveur, et que la cause la plus juste ne soit pas la plus délaissée. Venez donc écouter attentivement la défense de la vérité, dans la bouche des prédicateurs: veuez recevoir par leurministère la parole de Jésus-Christ condamnant le monde et ses vices, et ses coutumes, et ses maxlmesantiehrétiennes : car, comme ditsaint Jenn-Chrysostôme *, Dieu nous ayant ordonné deux choses, d'écouter et d'accomplir sa sainte parole; quand aura le courage de la pratiquer, relui qui n’a pas la patience de l'entendre? quand lui ouvrira-t-il son cœur, s'il lui ferme jusqu’à sesoreilles?quand lui donnera-t-il sa volonté, s’il lui refuse même son attention? Mais , messieurs , cette attention , c’est ce que nous avons à considérer dans la deuxième partie.
OEUXIÈHK POINT.
Lorsque la vérité jugera les hommes , il ne faut pas croire, messieurs, ni qu'elle paraisse au dehors, ni quelle ait besoin, pour se fnire entendre, de sonsdislincts et articulés. Elle est dans les consciences, je dis mêmedanslesconsciencesdcsplus
1 Trrtull, lie Cam. C h risl. n* 6.
* De Muta hou. A omin. I, I. m, p. Iu7, itw, lin»
grands pécheurs ; mais elle y est souvent oubliée durant cette vie. Qu’arrlvcra-t-il après la mort? la vérité se fera sentir , et l’arrêt en même temps sera prononcé. Qucllcscra cettcsurprise, combien étrange, combien terrible, lorsque ces saintes vérités, auxquelles les pécheurs ne pensaient Jamais, et qu'ils laissaient inutiles et négligées dans un coin de leur mémoire, enverront tout d’un eoupà leurs yeux un trait de (lammesi vif, qu'ils découvriront d'une même vue la loi et le péché confrontés ensemble ; et que , voyant dans cette lumière l'énormité de l'un par sa répugnance avec l’autre, ils reconnaîtront en tremblant la honte de leurs actions et l’équité de leur supplice!
Sachant cela, chrétiens, je reviens encore a l’apôtre : • Étant persuadés de ces choses , nous • venons enseigner aux hommes la crainte de ■ Dieu : ■ Seientes ergo, ttmorem Domini hominibus suademus. Nous venons les exhorter de sa part qu’ils souffrent qu’on les entretienne des vérités de l'Évangile, et qu'ils préviennent le trouble de cette attention forcée par une application volontaire.
Vous qui dites que vous savez tout , et que vous n’avez pas besoin qu'on vous avertisse , vous montrez bien par un tel discours que même vous ne savez pas quelle est la nature de votre esprit. Esprit humain, abîme Infini, trop petit pour toi-même et trop étroit pour te comprendre tout entier , tu as des conduites si enveloppées , des retraites si profondes etsi tortueusesdans lesquelles tes connaissances se recèlent , que souvent tes propres lumières ne te sont pas plus présente? que celles des autres. Souvent ce que tu sais , tu ne le sais pns;ce qui est en lot, est loin de toi ; tu n’as pas ce que tu possèdes : • Donc, dit execllem- » ment saint Augustin, notre esprit est trop étroit « pour se posséder lui-même tout entier : • Ergo animus ad hubendum seipsum angustus est *. Prouvons ceci par quelque exemple.
En quels antres profonds s'étaient retirées les lois de l'humanité et de la justice, que David savait si parfaitement, lorsqu'il fallut lui envoyer Nathan le prophète, pour les rappeler en sa mémoire? Nathan lui parle, Nathan l'entretient, et il entend si peu ce qu'il faut entendre , qu'on est enfin contraint de lui dire : O prinee ! c'est à vous qu'on parle * ; parce qu’enchanté par sa passion , et détourné par les affaires, il laissait la vérité dans l’oubli. Alors savait-il ce qu'il savait? entendnit-il ce qu'il entendait? Chrétiens, ne m’en croyez pas ; mais croyez sa déposition et son témoignage. C'est lui-même qui s'étonne que ses propres lumières l’avaient quitté dans cet état
' Confis, III». x . cap. lai, 1. 1 , col. 17s.
* II. Hry, xa, 7.