MOT
LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME
SUR LA PAROLE DE DIEU
Rapport admirable entre le myatere de r eucharistie et le wlniatere de In parole. Diepoaitiona nécessaires pour l'entra, dre avec fruit : comment le» prédicateur» doleent l'annoncer : ou il faut qu'elle »o)t entendue de» auditeur». Obéissance fidèle S ce qu’rlle prescrit, preuve certaine et esacnUeüc qu'on e»t rnwlRnÉ de Dieu.
Iliccsl Kiliuc meus dileclua , in quo mflii bcnc compüriri : ipsum audite.
Celui-ci est mon Fils bieneiime, dans lequel Je me suis plu : éeoutesde. Mallli. xvii , SI.
ic n'entreprends pas de vous raconter toute la gloire du Thabor, ni toute la magnificence de la transfiguration de noire Sauveur; je ne m'arrêterai pas à cette lumière, à celte majesté, A ce éclat qui éblouit les yeux des apôtres ; je ne vous dirai pas, avec saint Itazile de Sélcucie ' , que le soleil, plus surpris qu'au jour qu’il fut arrêté par Josué , fut étonné d’apercevoir un autre soleil plus resplendissant que lui, et ce qu'il n’avait jamais vu jusqu'à ce temps , de se voir obscurci lui-même par une lumière étrangère, lui devant qui toute autre lumière cède et disparaît.
Je m'arrête à écouter cette voixdu Père céleste : C’est ici mon Fils blen-aimé, dans lequel je me suis plu : écoutez-le. Mais je ferai une remarque qui me semble très- Importante. Moïse et Elle avaient paru auprès du Sauveur en grande majesté : Vtsf in majeslate » : la loi et les prophètes viennent lui rendre témoignage et le reconnaître. Mais ce qui nous doit faire entendre l'autorité du Seigneur Jésus, c'est que saint Marc et saint Luc ont observé qu'en même temps que fut entendue cette voix du Père céleste qui nous commande d'écouter son Fils, Moïse et Élie disparurent; ils entrèrent dans une nuée , et Jésus se trouva tout seul : Et dum Jieret vox, inrentus est Jésus soins J. Que si vous me demandez d'où vient que Moise et Élie se cachent à cette parole , je vous en expliquerai le mystérieux secret , tel qu'il nous est exposé par le docteur des gentils dans la divineépitreaux Hébreux. ■ Dieu , dit le grand ■ apôtre4, ayant parlé autrefois à nos pères en
' Oral, in Trantfigur. Donùn.
* Luc. n , 31.
* Jbid 30. Marc, n , 7.
* Mrfcr.1,1
< différentes manières par la bouche des prophè- « tes (remarquez ces mots : autrefois, mainte- « n ont, dans les derniers temps), il nousa parlé » par son propre Fils. • C'est pourquoi , dans le même temps, Jésus-Christ parait comme maître. Moïse et Élie se retirent; la loi, tout impérieuse qu’elle est , tient à gloire de lui céder : les prophètes, tout clairvoyants qu'ils sont, se vont néanmoins cacher dans la nuée, comme s'ils disaient audivin Jésus, par cette action : Nous avons parlé autrefois au nom et par l'ordre de votre Pcre ; Olim Drus ; maintenant que vous ouvrez votre bouche , et que « ('Unique qui était dans le sein « du Père ' » vient lui-même expliquer les secret» du ciel , notre commission est expirée, notre autorité se confond dans l'autorité supérieure; et n'étant que les serviteurs, nous cédons humblement la parole ou Fils.
Chrétiens, c’est cette parole du Fils qui résonne de tous côtés dans les chaires évangéliques. Ce n’est plus sur la chaire de Moïse que nous sommes assis , mais sur la chaire de J èsus-Christ , d’où nous faisons retentir sa voix et son Évangile. [Venez] apprendre dans quel esprit on doit écouter notre parole, ou plutôt la parole du Fils de Dieu même; [et demandons] les prières de celle qui le conçut, dit saint Augustin, premièrement par l’ouïe ; et qui , par l'obéissance qu'elle rendit, à la parole éternelle, se rendit digne de la concevoir dans ses bénites entrailles. Ave, Maria.
Le temple de Dieu, chrétiens, a deux places augustes et vénérables , je veux dire l'autel et In chaire. Là se présentent les requêtes, Ici se publient les ordonnances ; là les ministres des choses sacrées parlent à Dieu de la part du peuple, ici ils parient au peuple de la part de Dieu ; là Jésus- Christ se fait adorer dans ta vérité de son corps , il se fait reconnaître ici dans la vérité de sa doctrine. Il y aune très-étroite alliance entre ces deux places sacrées, et les œuvres quls'y accomplissent ont un rapport admirable. De l'un et de l’autre de ces deux endroits est distribuée aux cnfhnts de Dieu une nourriture céleste : Jésus-Christ prêche dans l'un et dans l'autre. Là , rappelant en notre pensée la mémoire de sa passion , et nous apprenant par même moyen à nous sacrifier avec lut, fl nous prêche d'une manière muette; ici il nous donne des instructions animées par la vive voix. Et si vous voulez encore un plus grand rapport, là, par l'efficace du Saint-Esprit et par des paroles mystiques, auxquelles on ne doit point penser sans tremblement , se transforment les dons proposés au corps deNotre-Seigneur Jésus-Christ ; ici, par le même esprit et encore par la puissance de
' Jaan. I. tS.
SUR LA PAROLE DF. DIEU
la parole divine, doivent tire secrètement transformes les fideles de Jésus-Christ, pour être faits lou corps et ses membres.
C’est à cause de ce rapport admirable entre l'autel et la chaire , que quelques docteurs anciens n'ont pas craint de prêcher aux fidèles qu’ils doivent approcher de l'un et de l'autre avec une vénération semblable; et sur ce sujet , chrétiens, vous serez bienaisesd'entendre des paroles remar quabies de saint Augustin , qui sont renommées parmi les savants , et que je rapporterai en leur entier dès le commencementdeeediseours, auquel elles doivent servir de fondement. Voici comme parle ce grand évêque : Interroge/ vos, Fratres : (licite miki, quid vobis plue videlur, veri/um Dci, an corpus Christ/? Si verum vultis rcsjxmdere, hoc utique diccre debetis, quod non siminus verbum Dci, quam corpus Christi; le idca quanta sotticitudine observamus, quando nobis corpus Christi ministratur, ut nihil ext ipso de nostris manibus in terrain cadat, tanta sotticitudine observemus ne verbum Dci quodl nobis erogatur, dum atiquid aut coyitamus aul loquimur, de noslro corde cadat : quia non minus reus eril qui verbum Dci negligenter audicrit, quam ille qui corpus Christi in terram cadere negligentia sua permiscrit '. « Je vous
■ demande, mes frères, laquelle de ces deux « choses vous semble de. plus grande dignité , la
• parole de Dieu ou le corps de Jésus-Christ? SI
• vous voulez dire la vérité, vous répondrez sans
• doute que la parole de Jésus-Christ ne vous
■ semble pas moins estimable que son corps ; ainsi
• donc, autant que nous apportons de précaution
• pour ne pas laisser tomber à terre le corps de
■ Jésns-Christ qu'on nous présente, autant en > devons-nous apporter pour ne pas laisser tomber
• de notre cœur la parole de Jésus-Christ qu'on « nous annouce, parce que celui-là n'est pas moins
■ coupable, qui écoute négligemment la sainte
• parole , que celui qui laisse tomber par sa faute
■ le corps même de Jésus-Christ. ■ Voilà les propres termes de saint Augustin’, qui me donnent lieu, chrétiens, d’approfondir aujourd'hui ce secret rapport entre le mystère de l’eucharistie et le ministère de la parole, parce que je ne trouve rien de plus efficace pour attirer le respect à la sainte prédication , ni rien aussi de plus convenable pour expliquer les dispositions avec lesquelles il la faut entendre.
Ce rapport dont nous parlons consiste en trois
1 Ajppenâ Srrm. ccc, n* 2, 1. T, col. BAI.
' IjF sermon d’ou et paa&agc est lire , avait été mal a propos attribué A saint Augustin fiat» quelques anciennes éditions de M*s oeuvres. Lfs liénédlrlln» Tout rejrlé dans l'Appendiv, comme n'appartrrsnt pas à ce saint docteur, mais plutôt A Mbit Osaire d'Arles, mort en Ml ( fait, rfr r maille» »
choses que je vous prie d’écouter attentivement. Je dis premièrement , chrétiens , qu’avec In même religion que vous désirez que l'on vous donne à l'autel la vérité du corps de Notre-Seigneur, vous devez désirer aussi qu’on vous prêche eu la chaire la vérité de sa parole : c’est la première disposition. Mais il faut encore passer plus avant; car comme il ne suffit pas que vous receviez au dehors la vérité de ce pain céleste , et que vous vous sentiez obligés d'ouvrir la bouche du cœur plutét même que celle du corps ; ainsi , pour bien entendre la sainte parole , vous devez être attentifs au dedans et prêter l'oreille du cœur. Ce n'est pus assez , chrétiens, et voici la perfection du rapport, et la consommation du mystère. Comme en recevant dans le cœur cette nourriture sacrée , vous devez tellement vous en sustenter, qu’il paraisse à votre bonne disposition que vous avez été nourris à la table du Fils de Dieu , ainsi vous devez profiter de sorte de sa parole divine, qu’il paraisse par votre vie que vous avez été instruits dans son ecole. Si vous vous mettez aujourd’hui dans ees saintes dispositions, vous écouterez Jésus-Christ de la manière qu’il veut qu’on l’écoute : Ipsum audite. Vous écouterez au dehors la vérité de sa parole, vous écouterez au dedans sti prédication intérieure; enfin vons l'écouterez par une fidèle pratique, en vous montrant scs disciples par l’obéissance: Ipsum audite.
Madame’, cette matière est dignedel'aadience que nous donne aujourd'hui Votre Majesté. C'est principalement aux rois de la terre qu'il faut apprendre à écouter Jésus-Christ dans les saintes prédications , afin qu’ils entendent dn moins en public cette vérité qu'on leur déguise en particulier par tant de sortes d’artifices; et que la parole de Dieu , qui est un ami qui ne flatte pas , les désabuse des flatteries de leurs courtisans. Votre Majesté , madame , y donne peu d’attention ; et comme elle est déjà prévenue d'un grand amour pour la vérité , elle croira facilement ce que je vais tâcher de prouver, qu’il ne faut chercher dans les chaires que la vérité éternelle.
PlKHtER POINT.
Les chrétiens délients, qui , ne connaissant pas la croix du Sauveur, qui est le grand mystère de son royaume, cherchent partout ce qui les flatte et ce qui les délecte , même dans le temple do Dieu , s’imaginent être innocents de désirer dans les chaires les discours qui plaisent , et non ceux qui touchent et qui édifient; etenervent parce moyen toute l'efficace de l'Évangile. Pour les désabuser aujourd'hui de cette erreur dangereuse , voici In proposition que j’avance : que comme il
' La rt’liir int-rc.
SUR LA PAROLE DK DIEU
ii'y a aucun homme assez insensé pour ne cher- I cher pas à l’autel la vérité du mystère, aussi aucun ue doit être assez téméraire pour ne chercher pas en la chaire la pureté de la parole; c’est ce que j’ai à faire voir dans ce premier point. J’espcre que la preuve sera coueluante.
Pour établir ce rapport, je pose ce fondement nécessaire, que selon le conseil de Dieu dans la dispensation du mystère du Verbe incarné, Il devait se montrer aux hommes en deux manières différentes. Premièrement il devait paraître en la vérité de sn chair, secondement il devait paraître la vérité de sa parole ; et voici la raison solide de ces différentes apparitions, c'est qu'étant le Sauveur du monde, il devait nécessairement se manifester par tout le monde. Par conséquent il ne suffit pas qu’il se montre dans la Judée et dans un coin de la terre, il faut qu’il paraisse par tous les endroits où la volonté de son Père lui a prédestiné des élus. Si bien que ce même Jésus, qui s'est montré seulement dans la Palestine par la vérité de sa chair, a été ensuite porté par tout l’univers par la vérité de sa parole ; et c’est en cet état, chrétiens, qu’il se découvre maintenant à nous, en attendant le jour bienheureux où nous le verrons dans sn gloire.
Ce mystère que je vous prêche , parait assez clairement dans notre évangile de In Transfiguration; car c’est une chose digne de remarque, que dans le même moment que saint Pierre , admirant Jésus environné de lumière , se veut faire un domicile sur le Thabor pour jouir éternellement de sa vue ; dans le même moment , chrétiens, arlhuc eo toguenle *, - tandis qu’il parlait * encore , ■ la gloire de Jésus-Christ disparaît , un nuage couvre les disciples, d’où sortit cette voix du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : éeou- « tez-le. » Comme s'il eût dit ù saint Pierre , ou plutût en sa personne aux fidèles qui devaient suivre : Cette vie mortelle et caduque n’est pas le temps de voir Jésus-Christ ; un nnage le dérobera à vos yeux lorsqu'il viendra prendre sa place dans la gloire du sein paternel. Mais ne croyez pas toutefois que vous en perdiez tout à fait la vue , car en cessant de voir dans la vérité de son corps, vous le pourrez toujours contempler dans la vérité de sa doctrine. Écoutez-le seulement , et regardez ce divin Maître dans son Évangile, dans lequel il s’est lui-même renfermé : Ipsum audite. C'est ce qui a fuit dire à Tertullien , dans le livre de la Résurrcetion , que la parole de vie est comme la chair du fils de Dieu : Hague, sermonem constituons vivificatorem.... eumdcm etiam camcin tuant di.i it ’; et au savant Origènc : que In parole
' ifaf/A. xvii, s.
1 Dr Retur. earn. 37, p. *06.
qui nourrit les âmes est une espèce de second corps dont le Fils de Dieu s'est revêtu : Panis guem Deus verbum corpus suum esse fatetur, verbum est nutritorium animarum'. Que veulent-ils dire, messieurs, et quelle ressemblanceontils pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Évangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que le Fils de Dieu retirant de nous cette apparence visible, et désirant néanmoins demeurer encore avec ses fidèles , a pris comme une espece de second corps, je veux dire la parole de son Évangile , qui est en effet comme un corps dont la vérité est revêtue ; et par le moyen de ce nouveau corps, âmes saintes, Il vit et il converse encore avec nous, il agit et il travaille encore pour notre salut, Il prêche et il nous donne tous les jours des enseignements de vie éternelle, il renouvelle à nos yeux tous scs mystères.
Maintenant, pour ne rien confondre, faisons cette réflexion sur toute la doctrine précédente. Si vous l'avez assez entendue, vous devez maintenant être convaincus que les prédicateurs de l’Évangile ne montent pas dans les chaires, pour y faire de vains discours qu'il faille entendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous le crevions ! Ils y montent, dans le même esprit qu'ils vont à l’autel, pour y célébrer un mystère, et un mystère semblable il celui de l’eucharistie; car le corps de Jésus-Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable, que la vérité de Jésus- Christ est dans la prédication évangélique. Dans le mystère de l'eucharistie , les espèces que vous voyez sont des signes; mais ce qui est enfermé dedans , c’est le corps même de Jésus-Christ : et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez sont des signes ; mais la pensée qui les produit et celle qu'elle porte dans vos esprits, c’est la doctrine même du Fils de Dieu.
Que chacun porle ici à sa conscience , et s’interroge soi-même en quel esprit il écoute : que chacun pèse devant Dieu si c'est un crime médiocre de ne faire plus , comme nous faisons , qu'un divertissement et un jeu du plus grave , du plus important, du plus nécessaire emploi de l’Égliscl car c’cst ainsi que les saints conciles nomment le ministère de la parole. Mais pensez maintenant, mes frères, quelle est l’audace de ceux qui attendent, ou exigent même des prédicateurs autre chose que l’Évangile; qui veulent qu'on leur aduueisse les vérités chrétiennes; ou que , pour les rendre agréables , on y mêle les inventions de l'esprit humain. Ils pourraient avec la même licence souhaiter de voir violer la sainteté de l’autel , en falsifiant les mystères. Cette pensée vous fait horreur : mais sachez qu'il y a
1 Htm. XXIV, in .Vaflfi. t. ni, p. ww.
SU II LA PAROLE DE DIEU
pareille obligation de traiter en vérité la sainte parole et les mystères sacres : d'ou il faut tirer cette conséquence , qui doit faire trembler tout ensemble et les prédicateurs et les auditeurs ; que tel que serait le crime de ceux qui feraient ou exigeraient la célébration des divins mystères autrement que Jésus-Christ ne les a laissés, tel est l'attentat des prédicateurs et tel est celui des auditeurs, quand ceux-ci désirentet que eeux-la donnent la parole de l’Évangile autrement que ne l’a déposé entre les mains de sou Église le céleste prédicateur, que le Père nous ordonne aujourd'hui d'entendre : Ipsum audite.
C'est pourquoi l’apàtre saint Paul enseigne aux prédicateurs, qu’ils doivent s'étudier non à se faire renommer par leur éloquence mais à se « rendre recommandables à la conscience des
• hommes par la manifestation de la vérité ' : • ou il leur enseigne deux choses ; en quel lieu et par quel moyen ils doivent se rendre recommandables. Ou? dans les consciences. Comment? par la manifestation de la vérité; et l'un est une suite de l'autre. Car les oreilles sont llattées par l'académie et l’arrangement des paroles, l'imagination réjouie par la délicatesse des pensées , l'esprit gagné quelquefois par la \ raisemblance du raisonnement : la conscience veut la vérité ; et comme c'est à la conscience que parlent les prédicateurs , ils doivent rechercher non un brillant et un feu d'esprit qui égaie, ni une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent; mais des éclairs qui percent , un tonnerre qui émeuve , un foudre qui brise les cœurs. Et ou trouveront-ils toutes ces grandes choses, s'ils ne font luire la vérité, et parler Jésus-Christ lul-méme? Dieu a les orages en sa main , il n'appartient qu'à lui de faire éclater dans les nues le bruit du tonnerre : il lui appartient beaucoup plus d'éclairer et de tonner dans les consciences , et de fendre les cœurs endurcis par des coups de foudre : et s'il y avait un prédicateur assez téméraire pour attendre ces grands effets de son éloquence , il me semble que Dieu lui dit comme à Job : Ht si habes brachium sicut Deus , et si voce simili tonus' : -Si tu crois « avoirun bras comme Dieu, et tonner d'une voix
• semblable, - achève, et fuis le Dieu tout à fait : ■ élève-toi dans les nues, parais en ta gloire, ren-
• verse les superbes en ta fureur, » et dispose à ton gré des choses humaines-: Grcumtla libi decorem, et in sublime erigere, et esta gloriosus : ... disperge superbos in furorc luo 3. Quoi , avec cette faible voix imiter le tonnerre du Dieu vivant! M'affectons pas d’imiter la force toutc-
' II. Cor. IV, a
* Job. VL, 4.
» Ibid, s, s.
puissante de la voix de Dieu par notre fuible éloquence.
Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut donc avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu’il ne lui est pas permis d'y paraître qu'à la suite de la sagesse : Sapienliam de dorno sua , id est, pectore sapientis procedere inCettigas, et tanquam inseparabilem famutam eliam non vocatam sequi eloquentiam'. Il y a ici un ordre à garder: la sagesse marche devant, comme la raaitres.se; l’éloquence s'avance après, comme la suivante. Mais ne remarquez-vous pas , chrétiens , la circonspection de saint Augustin , quidit qu elle doit suivre sans être appelée? Il veut dire que l’éloquence , pour être digne d'avoir quelque place dans les discours chrétiens , ne doit pas être recherchée avec trop d'étude; il fautqu’elle vienne comme d’ellernème, attirée par la grandeur des choses , et pour servir d'interprète a la sagesse qui parle. Mais quelle est cette sagesse, messieurs, qui doit parler dans les chaires, sinon Motre-Seigneur Jésus- Christ, qui est la sagesse du Père, qu'il nous ordonne aujourd’hui d'entendre? Aiusi le prédicateur évangélique est celui qui fait parler Jésus- Christ; mais II ne lui fait pas tenir un langage d’homme ; il craint do donner un corps etranger à sa vérité éternelle. C’est pourquoi il puise tout dans les Écritures, il en emprunte même les termes sacrés, non seulement pour fortifier, mais pour embellir son discours. Dans le désir qu'il a de gagner les âmes, il ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin ■, qu'il néglige quelques ornements de l'élocution , quand il les rencontre en passant, et qu’il les voit comme lleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent, mais aussi n’affectc-t-il pas de s’ea trop parer; et tout npparcii lui est bon , pourvu qu'il soit un miroir ou Jésus- Christ paraisse en sa vérité, un cunol d'obsortent en leur pureté les eaux vives de son Évangile : ou s'il faut quelque chose de plus animé , un interprèle fidèle qui n’altère, ni ne détourne, ni ne mêle, ni n'affaiblisse sn sainte parole.
Vous voyez par là, chrétiens, ce que vous devez attendre des prédicateurs. J’euten s qu on se plaint souvent qu'il s'en trouvu peu de la sorte : mais, mes frères, s’il s'en trouve peu, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes , car c’est à vous de les faire tels. Voici un grand mystère que je vous annonce : oui, mes frères, c'est aux auditeurs de faire les prédicateurs. Ce ne sont pas les prédicateurs qui se font eux-mêmes; ne vous persuadez pas qu 'on attire du ciel quand on veut
1 Dr Dort. Chriil. lit», iv, ig 10, ni, pari, i col. M.
5 Ibid. ïT b7 , Col. HO.
SUR LA PAROLE DE DIEU
cette divine parole ; ce n'est ni la force du génie , ni le travail asaidu, ni la véhémente contention qui la font descendre. On ne peut pas la forcer, dit un excellent prédicateur, il faut qu'elle se donne elle-même : Vos... exigttur, sed... clonal ■ . Dieu n'a pas résolu de parler toujours qnand il plaira à l'homme de lui commander : • il souf- . De où il veut’ , » quand il 'eut; et la parole de vie qui commande à nos volontés, ne reçoit pas la loi de leurs mouvements : Uominatur divinus ferma, non servit, et ideo non , cum jubetur, loquitur, sed jubet3. Voulez-vous savoir, chrétiens, quand Dieu se plaît de parler? quand les hommes sont disposés à l'entendre. Cherchez en vérité la saine doctrine , Dien vous suscitera des prédicateurs. Que le champ soit bien préparé, ni le bon grain, ni le laboureur, ni la rosée du ciel ne manqueront pas. Que si au contraire vous êtes de cens qui détournent leur oreille de la vérité , i et qui demandent des fables et d'agréables rêveries : Ad fabulas autem converlentnr *; Dieu commandera à scs nues [de ne point pleuvoir sur vous1]; il retirera la saine doctrine de la I touche de ses prédicateurs [et vous livrera à cette terrible famine de an parole, dont le prophète vous men me]. Il enverra en sa fureur des prophètes insensés et téméraires," qui disent ; La paix,
« où il n'y a point de paix* ; qui disent : Le Sei- > gneur, le Seigneur; et le Seigneur ne leur a « point donné de commission ’. » Voilà le mystère que je promettais. Ce sont les auditeurs fldcles qui font les prédicateurs évangéliques ; parce que les prédicateurs étant pour les auditeurs, les uns reçoivent d'en haut ce que méritent les autres : Hue doctor accipil , quod merctur audilnr* . Aimez donc la vérité, chrétiens, et elle vous sera annoncée : ayez appétit de ce pain celeste, et il vous sera présenté : souhaitez d'entendre parler Jésus-Christ , et il fera résonner sa voix jusqu'aux oreilles de votre cœur. C'est là que vous devez vous rendre attentifs ; et c'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans ma seconde partie.
second roi NT.
Le second rapport , chrétiens , que nous avons remarqué entre la parole de Dieu et l'eucharistie, c'cst.que l'une et l'autre doit aller au cœur, quoique par des voies différentes ; l'une par la bouche, l'autre par l'oreille. C'est pourquoi comme celui-
1 S. Petr. ChryuU. Srrm. LUX VI.
• Joan. III , S.
» S. Pelr. CkrytoL Srrm. UUVI.
« I. Tint, nr, 4.
• Jcmn. vin. 11.
» Eiech. VIII , 6
• S. Pttr. Chryvyl. ubt tupr n.
là boit et mange son jugement, qui approchant du mystère prépare seulement la bouchedu corps , et ferme à Jésus-Christ la bouche du coeur; ainsi celui-là reçoit sa condamnation, qui écoutant parler Jésus-Christ, lui prête l’oreille au dehors , et bouche l'ouie au dedans à cet enchanteur céleste : Incantantis sapienter- .
Que si vous me demandez ici, chrétiens, ce que c'est que prêter l'oreille au dedans, je vous répondrai en nn mot que c'est écouter attentivement. Mais l’attention dont Je parle n'est peutêtre pas celle que vous entendez : et il nous faut ici expliquer deux choses ; combien est nécessaire l'attention , et en quelle partie de l'âme elle doit être.
Pour bien entendre, messieurs, quelle doit être votre attention à la divine parole, il faut s'imprimer bien avant crtte vérité chrétienne; qu'outre le son qui frappe l'oreille, Il y a une voix secrète qui parle intérieurement , et que ce discours spirituel et intérieur, c’est la véritable prédication, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile. Nous devons donc être auditeurs dans l'intérieur : Intas omnes auditores surnus1. Le fils de Dieu ne nous permet pas de prendre le titre de maîtres : ■ Que
• personne , dit-ll , ne s'appelle maître ; car il n’v
• a qu’un seul maître et un seul docteur : > Vnus est enim magister vester3. SI nous entendons cette parole, nous trou verons , dit snl nt A ugust i n 4 , que nul ne nous peut enseigner que Dieu ; ni les hommes ni les anges n'en sont point capables : ils peuvent bien nous parler de la vérité, Ils peuvent, pour ainsi dire, la montrer au doigt; Dieu seul la peut enseigner, parce que lui seul nous éclaire pour discerner les objets : ce que saint Augustin éclaircit par ht comparaison de la vue. C’est en vain que l’on désigna avec le doigt les peintures de cette églbe; c'cst en vain que l'on remnrquc la délicatesse des traits et la beauté des couleurs , où notre a-il lie distingue rien , si le soleil ne répand sa clarté dessus. Ainsi , parmi tant d'objets qui remplissent notre entendement , quelque soin que prennent les hommes de démêler le vrai d'avec le faux, si celui dont il est écrit, « qu’il éclaire tout homme venant au monde1 , « n'envole une lumière invisible sur les objets et
• l'intelligence , jamais nous ne ferons le discernement. Je puis bien vous montrer au doigt l'objet de la vue, et adresser votre vue; puis-je vous donner des yeux pour les regarder? C'est donc
1 Ps. LVU, s.
* S. S '“J Srnw. CI. 'III , n" 7, L V, col. SB7.
* Villlh. XXIII, s.
* De ierr.il. mer. et remise, lib. I , n" 37, t. * , col. 30, SI.
‘ Joütr. 1,11.
SUR LA PAROLE DE DIEU
en sa lumière que nous découvrons In différence des choses : c’est lui qui nous donne un certain sens qui s’appelle le ■ sens de Jésus-Christ • par lequel nous goûtons ce qui est de Dieu. C'est lui qui ouvre le cœur, et qui nous dit au dedans : Cest la vérité qu'on vous prêche; et c'est 14, comme je l'ai dit , la prédication véritable. C’est ce qui a fait dire à saint Augustin : « Voici, mes
• frères , un grand secret : » ilagnum sacramentum, fratres; « Le son de la parole frappe les - oreilles, le maître est au dedans : > on parle dans la chaire, la prédication se fait dans le cœur; Sanus verborum nostrorum auras pereuht, magister intus est ' : car il n’y a qu'un maftre , qui est Jésus-Christ, et lui seul enseigne les hommes. C'est pourquoi ce maître céleste a dit tant de fois: ■ Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute*. ■ Certainement, chrétiens, il ne parlait pas 4 des sourds; mais il savait, ce divin docteur, qu'il y eu a « qui en voyant ne voient pas, et qui en
• écoutant n'écoutent pas 1 * * 4 *; qu'il y a des oreilles intérieures où la voix humaiue ne pénètre pas , et où lui seul a droit de se Caire entendre. Ce sont ces oreilles qu’il faut ouvrir pour écouter la prédication. Mc vous contentez pas d'arrêter vos yeux sur celte chaire matérielle; ■ celui qui en- > teigne les cœurs a sa cliaire au ciel *; ■ Il y est assis auprès de son Père, et c'est lui qu'il vous faut entendre : Ipsum audite.
Ne croyez pas toutefois que vous deviez mépriser cette parole sensible et extérieure que nous vous portons de sa part. Car, comme dit excellemment saint Jean-ChrysostAme 6, Dieu nous ayant ordonné deux choses, d’entendre et d’accomplir sa sainte parole, combien est éloigné de la pratique celui qui s’ennuie de l'explication? quand aura le courage de l'accomplir, celui qui n’a pas la patience de l'entendre? quand lui donnera son eœur, celui qui lui refuse jusqu'à ses oreilles? C'est une loi établie pour tous les mystères du christianisme, qu’en passant à l'intelligence, ils se doivent premièrement présenter aux sens ; et i| l'a fallu en cette sorte, pour honorer celui qui, étant invisible par sa nature, a voulu paraître pour l'amour de nous sous une forme sensible. C’est pourquoi nous respectons , et l'eau qui nous lave, et l’huile sacrée qui nous fortifie, et la forme sensible du pain spirituel qui nous nourrit pour la vie éternelle. Pour la même raison , chrétiens, vous devez entendre les prédicateurs en bénissant ce grand Dieu qui a tant voulu honorer les
1 1. Cor. Il, la
* In Kp. Joan. Tract, m, n* 13, t. ni, part- n , col. 849.
» Va/M. Xlll, 9,
* Ibid. 13.
*5. Jug. loto mox citato.
* b. Chryt. de Mutai. Xomin. I. lit, p. lu? H wtj-
hommes, que, sans avoir besoin de leur secours, il les choisit néanmoins pour être les instruments dé sa puissance. Assistez donc saintement et fidèlement à la sainte prédication. Mais cette assistance extérieure n’est que la moindre partie de notre devoir; il faut prendre garde que de vains discours, ou des pensées vagues, ou une imagination dissipée, ne fassent tomber du eœur la sainte parole. SI, dans la dispensation des mystères, il arrive par quelque malheur que le corps de Jésus-Christ tombe à terre, toute l’Église tremble, tout le monde est frappé d’une sainte horreur ; et saint Augustin vous a dit que ce n’est pas un moindre mal de laisser perdre inutilement la parole de vérité.
Et en effet, chrétiens, Jésus-Christ, qui est la vérité même , n'aime pas moins la vérité que son propre corps : au contraire, c’est pour sceller de son propre sang la vérité de sa parole , qu'il a bien voulu sacriiler son propre corps. Un temps il a souffert que son corps fût infirme et mortel , et c’est volontairement qu'il l'a exposé à tant d'outrages : il a voulu au contraire que sa vérité fût toujours immortelle et inviolable. Par conséquent il ne faut pas croire qu’il se sente moins outragé quand on écoute sa vérité avec peu d’attention , que quand on manie son corps avec peu de soin. Tremblons donc, chrétiens, tremblons, quand nous laissons tomber a terre la parole de vérité que l'on nous annonce ; et comme il n'y a que nos cœurs qui soient capables de la recevoir, ouvrons-lui-en toute l'étendue , et écoutons attentivement Jésus-Christ qui parle : Ipsum audite.
Mais il me semble que vous me dites que nous n'avons pas sujet de nous plaindre du peu d'attention de nos auditeurs ; bien loin de laisser perdre les sentiments , ils pèsent exactement toutes les paroles : non-seulement ils sont attentifs , mais ils mettent tous les discoure & la balance , et ils en savent remarquer au juste le fort ou le faible. Pendant quenous parlons, ditsaintChrysostûme', on nous compare avec les autres et avec nousmêmes ; le premier discours avec les suivants , le commencement avec le milieu ; eomme si la chaire était un théâtre où l'en monte pour disputer le prix du bien dire. Ainsi je confesse qu'on est attentif, mais ce n'est pas l'attention que Jésus demande. Où doit-elle être, mes frères, où est ce lieu caché dans lequel Dieu parle? où se fait cette secrète leçon dont Jésus-Christ a dit dans son Évangile : • Quiconque a oui de mon Père et ■ a appris, vient à moi *7 » où se donnent ces enseignements, et ou se tient cette école dans laquelle le Père céleste parle si fortement de son
1 Or Sonné llb. V, n* I, «. I . p. SIS.
’ Joou. n. M
SUR LA PAROLE DE DIEU
Fils , où le Fils enseigne réciproquement à connaître son Père céleste? Écoules saint Augustin là-dessus, dans cet ouvrage admirable de la prédestination des saints : Valde remota est a sensibus carnis hacschota, in qua Pater auilitur tel docet, ut veniatur ad Filium ' : ■ Que cette « école céleste, dans laquelle le Père apprend à « venir au Fils , est éloignée des sens de la chair I . encore une fois, nous dit-il, qu’elle est éloignée
• des sens de la chair, cette école ou Dieu est le
• maître! » Valde, inquam , remota est a sensibus carnis hœc schola , in qua Deus audilur et docet !
Mais quand Dieu même parlerait à l’entendement par la manifestation de la vérité, il faut encore aller plus avant. Tant que les lumières de Dieu demeurent simplement à l'intelligence, ce n’est pas encore la leçon de Dieu , ce n est pas l'école du Saint-Esprit; parce qu'alors, dit saint Augustin ’, Dieu ne nous enseigne que selon la loi, et non encore scion la grâce; selon la lettre qui tue, non selon l'esprit qui vivifie. Donc, mes frères, pour être attentif à la parole de l'Évangile , il ne faut pas ramasser son attention an lieu où sc mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs : il ne faut pas se recueillir au lieu où l'on goûte les belles pensées, mais nu lieu où se produisent les bons désirs : ce n'est pas même assez de se retirer nu lieu où se forment les Jugements , Il faut aller à celui où sc prennent les résolutions. Enfin, s’il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré où sc tienne le conseil du cœur, ou se déterminent tous ses desseins, où se donne le branle à ses mouvements; c’est là qu'il faut se rendre attentif pour écouter Jésus-Christ. Si vous lui prêtez ectte attention, c’est-à-dire, si vous pensez à vous-mêmes, nu milieu du son qui vient à l'oreille et des pensées qui naissent dans l’esprit, vous verrez partir quelquefois comme untndt de flamme qui viendra
tout a coup vous percer le cœur, et ira droit aux principes de vos maladies. Car ce n’est pas en vain que saint Paul a dit 3, que « la parole de Dieu . est vive, efficace, plus pénétrante qu'un glaive . tranchant des deux cùtés; qu’elle va jusqu'à la . moelle du cœur, et jusqu’à la division de l’âme . et de l’esprit; c’est-à-dire, comme il l'explique, . qu’elle discerne toutes les pensées et les plus . secrètes intentions du cœur. » Et c’cst cc qui fait dire au même apôtre que la prédication est une espèce de prophétie : Qui prophetat, hominibus loquiturad œdificationcm, et exhortationem, et consolationem 4 : « Celui qui prophétise,
• Br Prvii. SS. n* 13, t. S, a>! 1»-
• Or Oral. Chr. n* IS , l. X , col. 337.
• llthr. IT. 13.
• l. Cer VIT, 3.
« parle aux hommes pour les édifier, les exhorter, • et les consoler; » parce que Dieu fait dire quelquefois aux prédicateurs je ne sais quoi de tranchant, qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées, va trouver ce péché que nous dérobons, et qui dort dans le fond du cœur. C’est alors, c’est alors, mes frères, qu’il faut écouter attentivement Jésus-Christ , qui contrarie nos pensées, qui nous trouble dans nos plaisirs, qui va mettre la main sur nos blessures : c’est alors qu’il faut faire ce que dit l’Ecclésiastique : Verbum sapiens qiwdcumgueaudierit scius, landabit, et ad se adjiciet 1 : • Que l’homme habile entende une n parole sage, il la louera aussitôt, et il se l’appli- « quera. « Si le coop ne va pas encore assez loin , prenons nous-mêmes le glaive, et enfonçons-le plus avant. Que plût à Dieu que nous portassions le coup si avant, que la blessure allât jusqu'au vif, que le sang coulât par les yeux ,’je veux dire les larmes, que saint Augustin appelle si élégamment le sang de l’âme ’. Mais encore n'est-ce pas assez ; il faut que de la componction du cœur naissent Ire bons désirs, en sorte que les bons dé-sirs se tournent en résolutions déterminées, que les saintes résolutions se consomment par les bonnes œuvres, et que nous écoutions Jésus-Christ, par une fidèle obéissance à sa parole. C’est mon troisième point.
troisikme roiftT.
Le Fils de Dieu n dit dans son Évangile : « Celui
■ qui mange ma chair et boit mon sang , demeure
■ en moi, et moi eu lui3 : » c’est-à-dire, que si nous sortons de la sainte table dégoûtés dre plaisirs du siècle, si une sainte douceur nous attache constamment et fidèlement à Jésus-Christ et à sa doctrine; c’est une marque certaine que nous y avons goûté véritablement combien le Seigneur est doux. Il en est de même, messieurs, de la parole céleste , qui a encore ce dernier rapport avec la divine eucharistie, que comme nous ne connaissons si nous avons reçu dignement le corps du Sauveur, qu’en nous mettant en état qu’il paraisse qu'un Dieu nous nourrit; ainsi nous ne remorquons que nous ayons bien éeoutésa sabite parole, qu'en vivant de telle manière qu’il paraisse qu’un Dieu nous enseigne. Car il s’élève souvent dans lecœur certaines imitations des sentiments véritables , par lesquelles un homme se trompe lui-même; si bien qu’il n’eu faut pas croire certaines ferveurs, ni quelques désirs imparfaits; et afin de bien reconnaître si l’on est touché véritablement, il ne faut interroger que
‘ Keel. XXI, IS.
• Serm. rxr.ti, n* 7, I. v, col.
* Jttftn. il, W.
SUR LA PAROLE DE DIEU
scs œuvres : Operibus crédité • : ■ Croyez aux I
■ œuvres. »
J'ai observé, à ce propos, qu'un des plus illustres prédicateurs, et sans contredit le plus éloquent qui ait jamais enseigné l’Église, je veux dire saint Jcan-Chrysostôme 1 , reproche souvent à ses auditeurs, qu'ils ccoutent les discours ecclésiastiques de même que si c 'était une comédie. Comme je rencontrais souvent ce reproche dans scs divines prédications, j’ai voulu rechercher attentivement quel pouvait être le fond de cette pensée , et voici ce qu’il m’a semblé : c’est qu’il y a des spectacles qui n’ont pour objet que le divertissement de l'esprit , mais qui n’excitent pas les affections , qui ne remuent pas les ressorts du cœur. Mais il n’en est pas de la sorte de ces représentations animées qu’on donne snr les théâtres, dangereuses en ce point, qu’elles ne plalseut point, si elles n’émeuvent, si elles n’intéressent le spectateur, si elles ne lui font Joner aussi son personnage, sans être. de l’action, et sans monter sur le théâtre. C’est en quoi ces spectacles sont à craindre , parce que le cœur apprend Insensiblement à se remuer de bonne foi. Il est donc ému , il est transporté , il se réjouit, il s’afflige de choses qui au fond sont indifférentes. Mais une marque certaine que ces mouvements ne tiennent pas au cœur, c’est qu’ils s’évanouissent en changeant de lieu : cette pitié qui causait des larmes, cette colère qui enflammait et les yeux et le visage , n’étaient que des images et des simulacres par lesquels le cœur se donne la comédie en lui-même , qui produisaient toutefois les mêmes effets que les passions véritables ; tant il estaiséde nous imposer, tant nous aimons à nous jouer nous-mèmes I
Saint Augustin appréhende que • les choses • inutiles ne deviennent agréables : > AV fiant detectabilia quœ sunt inulilia; combien plus que tes objets ne plaisent; • s’ils sont dange-
■ reux 1 • si pcricutosa 3 1 Et on ne veut pas que nous disions que ces représentations sont très-dangereuses. Combien de plaisirs et de charmes imagine-t-on dans la chose dont l'imitation même est si agréable! Les impressions demeurent des passions du théâtre : celles de la parole spirituelle sont bien plus tôt enlevées, le temporel les étouffe. Ou nous écoutons froidement, ou il s'élève seulement en nous des affections languissantes, faibles imitations des sentiments véritables , désirs toujours stériles et Infructueux. La forte émotion s'écoule bientôt; la secrète impression demeure , qui dispose le cœur par une ecr-
' Joan. x , 38-
* De Sacerd. lib. y, n* l, t. I, p. 415.
• Dt mhHn. et ejna orig. llb. l, n* 3, t. X , col. 339.
taine pente. L’impression des sermons, qui ne trouve rien de sensible à quoi elle puisse se prendre, est bien plus tôt emportée. De telles émotions, faibles, imparfaites, qui se dissipent en un moment, sont dignes d’être formées dans un théâtre ou l'on ne voit que des choses feintes, plutôt que devant les chaires évangéliques, où la sainte vérité de Dieu parait dans sa pureté. Quand le docte saint Chrysostôme craignait que scs auditeurs n’assistassent à ses sermons de même qu'à la comédie , c'est que souvent ils semblaient émus ; il s'élevait souvent dans son auditoire des cris et des voix confuses , qui marquaient que scs paroles excitaient les cœurs. Un homme un peu moins expérimenté aurait cru que scs auditeurs étaient convertis; mais il appréhendait, chrétiens, que ce ne fussent des affections de théâtre excitées par ressorts et par arti. lices : il attendait à se réjouir, quand il verrait les mœurs corrigées ; et c'était en effet la marque assurée que Jésus-Christ était écouté.
Ne vous liez donc pas , chrétiens , à ces émotions sensibles, si vous en expérimentez quelquefois dans les saintes prédications. Si vous en demeurez à ces sentiments, ce n’est pas encore Jcsus-Christ qui vous a prêché; vous n’avez encore écouté que l'homme; sa voix peut aller jusque-là; un instrument bien touché peut bien exciter les passions. Comment saurez-vous , chrétiens, que vous êtes véritablement enseignés de D.eu? vous le saurez par les œuvres. Car il faut apprendre de saint Augustin la manière d’enseigner de Dieu , cette manière si haute , si intérieure. Elle ne consiste pas seulement dans la démonstration de la vérité, mais dans l’infusion de la charité : elle ne fait pas seulement que vous sachiez ce qu’il fautoimer, mais que voua aimiez ce que vous savez : Si doctrina dicenda est,... altius elinlerius,... ut non ostendat tantummodo veritatem, verum etiam impertiat charitatem'. De sorte que ceux qui sont véritablement de l’école de Jésus-Christ, le montrent bien tôt par leurs œuvres. Et c'est la marque certaine que saint Paul nous donne , lorsqu’il écrit aux fidèles de Thessalonlquc : De charitate autem fratemitatis non necesse habemusscribere vobis : « Pour la charité « fraternelle, vous n’avez pas besoiuque l’on vous
• en parle : »/p.ti en im vos a Deo didicistis ut diligatis invicem : ■ car vous avez vous-mêmes
• appris de Dieu à vous aimer les uns les autres ; » et il en donne aussitôt la preuve : • en effet , vous s le pratiquez fidèlement envers les frères de Ma- « cédoine : • elenim illud facitis •. Ainsi la marque très-assurée que le Fils de Dieu vous ensei-
• De Çmt. Chr. n* »*,!. I, col. 330.
1 * I. Thnt. it, », iü.
oogle
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gne, «'est lorsque vous pratiquez ces enseignements j c'est le caractère de ce divin Maître. Les hommes qui se mêlent d'enseigner les autres , leur montrent tout au plus ce qu’il faut savoir ; il n'appartient qu'à ce divin Maître, que l'on nous ordonne d'entendre , de nous donner tout ensemble et de savoir ce qu'il faut , et d’accomplir ce qu'on sait : Si mut douant et quid agent sdre, etquod sciunt agert'. Si donc vous voulez être de ceux qui l’écoutent, écoutcz-le véritablement, et obéissez à ses paroles: /psumaudite. Ne vous contentez pas de ces affections stériles et Infructueuses , qui ne se tournent jamais en résolutions déterminées ; de ces fleursqut trompenttoujourslcsespéranccs qui ne se nouent jamais pour donner des fruits; ou de ces bruits qui ne mûrissent point, qui sont le jouet des vents et la proie des animaux. Dieu ne veut point de tels arbres dans son jardin de délices : Jésus-Christ rejette de tels disciples de son école , et de tels soldats de sa milice. Ecoutez comme il s'en moque , si je l'ose dire , par la bouche dudivin Psalraiste, Fitii Ephrem intendantes et mittentes arcum, converti sunt in die belti ■ : • Les enfants d'Éphrem qui bandaient « leurs arcs et préparaient leurs flèches, Ils ont « été rompus et renversés au jour de la bataille. . En écoutant la prédication , ils semblaient aiguiser leurs traits et préparer leurs arm es contre leurs vices ; au jour de la tentation , ils les ont rendues honteusement. Ils promettaient beaucoup dans l’exercice , Ils ont plié d'abord dans le combat : ils semblaient auimés quand on sonnait la trompette , ils ont tourné le dos tout à coup quand il a fallu venir aux mains : Fitii Ephrem intende ntesel mittentes artum, converti tant in die belti.
Mais concluons enfin ce discours, duquel vous devez apprendre que pour écouter Jésus-Christ il faut accomplir sa sainte parole : il ne parle pas pour nous plaire , mais pour nous édifier dans nos consciences : il n’élablit pas des prédicateurs pour être les ministres de la volupté, de la délicatesse, et les victimes de la curiosité publique ; c’est pour affermir le régne de sa vérité ; de sorte qu'il ne veut pas voir dans son école des contemplateurs oisifs, mais de fidèles ouvriers : enfin iy veut voir des disciples qui honorent , par leur bonne vie, l'uutorité d'un tel maître. • Je suis le - Seigneur, dit-il , qui vous enseigne des choses • utiles , et qui vous conduit dans la voie : > Ego Dominas Deus tuas docens te utitia, gubemans te in via qua ambutns '. Et afin que nous craignions désormais de sortir de son ecole sans être !
* & Aug. Ittco moi t citato.
* Pt. UITII, 0.
* /*. it.Tin , 17.
1 meilleurs , écoutons comme il parle à ceux qui ne profitent pas de ses saints préceptes : Ipsum audite : Écoutez ; c’est lui-même qui vous parle : « Si quelqu'un écoute mes paroles , et n’est pas * soigneux de les accomplir; ■ Non judico eum : « Je ne le juge pas, car je ne viens pas pourju- « ger le monde, mais pour sauver le monde : . Non enim veni ut judicem mundum, sed ut satvificem mundum ■. Qu’il ne s’imagine pas toutefois qu'il doive demeurer sans être jugé : ■ Celui > qui me méprise et ne reçoit pas mes paroles , ■ il a un juge établi : * Habetqui judicet eum. Quel sera ce juge? « La parole que j'ai préchée le « jugera au dernier jour : » Sermo quem tocutus sum, itte judicabit eum in novissimodie ■ : c’està-dire , que ni on ne recevra d’excuse , ni ou ne cherchera de tempérament. La parole, dit-il, vous jugera ; la loi elle-même fera la sentence selon sa propre teneur, dans l’extrême rigueur du droit : et de là vous devez entendre que ce sera un jugement sans miséricorde. Ceci nous manquait encore pour établir l'autorité sainte de la parole de Dieu : il fallait encore ce nouveau rapport entre la doctrine sacrée et l’eucharistie : celle-ci , s'approchant des hommes , vient discerner les consciences avec une autorité de juge : elle couronne les uns , elle condamne les autres : ainsi la divine parole, ee pain des oreilles, ce corps spirituel de la vérité, ceux quelle ne touche pas, elle les juge; ceux qu’elle ne convertit pas, elle les condamne; ceux qu'elle ne nourrit pas, elle les tue.
Je ne pense pas qu’il soit necessaire que je vous exhorte maintenant par un long discours. Ceux qui ont des oreilles chrétiennes préviennent par leurs sentiments ce que je puis dire; etjem’assure que ces vérités évangéliques sont entrées bien avant dnns leurs consciences. Mats si J’ai prouvé quelque chose , si je vous ai fait voir aujourd'hui cette alliance sacrée qui est entre la chaire et l’autel , au nom de Dieu , mes frères, n'en violez pas la sainteté. Quoi , pendant qu’on s'assemble pour écouter Jésus-Christ, pendant que l’on attend sa sainte parole, des contenances de mépris, un murmure et quelquefois un ris scandaleux déshonore publiquement la présence de Jésus-Christ ! Temples augustes , sacrés autels, et vous saints tabernacles du Dieu vivant, faut-il donc que la chaire évangélique fasse naître une occasion de manquer à l'adoration qui vous est due ! Et nous, chrétiens, à quoi peusons-nous ? quoi! voulonsnous commencer d'honorer la chaire par le mépris de l'autel ? est-ce pour nous préparer à recevoir la sainte parole , que nous manquons de res-
' Joan. *||, 47.
» Ibid. ta.
SUR L'HONNEUR
pect à l'eucharistie? Si vous le faites désormais, j'ai parlé en l'air, et vous ne croyez rien de ce que j'ai dit. Mes frères , ces mystères sont amis ; ne soyons pas assez téméraires pour en rompre la société. Adorons Jésus-Christ avant qu'il nous parle : contemplons en respect et en silence ce Verbe divin à l’autel , avant qu’il nous enseigne dans cette chaire. Que nos coeurs seront bien ouverts à la doctrine céleste par cette sainte préparation ! Pratiquez-la, chrétiens; ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ puisse être votre docteur; ainsi les eaux sacrées de son Évangile puissent tellement arroservos Urnes, qu'elles y deviennent une fontaine qui rejaillisse à la vie éternelle, que je vous souhaite , au nom du Père , et du Fils et du Saint-Esprit I Amen.
SERMON
roua iæ mardi