OMI’VT. — T. II. K
SUR L'IMPÊMTENCE FINALE.
pourraient aussi détacher ccs choses , qui ne sont pour notre malheur que trop enchaînées, et qu'une espérance présomptueuse de corriger à la mort ce qui manquerait à la vie, nourrirait leur impénitencc. Je me suis donc résolu de leur taire considérer, dans ce discours comme, par une chute insensible, on tombe d'une vie licencieuse a une mort désespérée; afin que contemplant d’une même vue ce qu'ils font et ce qu'ils s'attirent , où ils sont et où ils s'engagent , ils quittent la voie en laquelle ils marchent, par la crainte de l'abîme ou elle conduit. Vous donc , ô divin Esprit , sans lequel toutes nos pensées sont sansîorce et toutes nos paroles sans poids , donnez efficace à ce discours, touché des saintes prières de la bienheureuse Marie, à laquelle nous allons dire : Ave, Maria.
C’est trop se laisser surprendre aux vaines descriptions des peintres et des poètes , que de croire la vie et la mort autant dissemblables , que les uns et les autres nous les figurent. Pour les peindre an naturel , pour les représenter chrétiennement , Il leur faut donner les mêmes traits. C'est pourquoi les hommes se trompent , lorsque , trouvant leur conversion si pénible pendant la vie, ils s’imaginent que la mort aplanira ces difficultés, se persuadant peut-être qu'il leur sera plus aisé de se changer, lorsque la nature altérée touchera de prés a son changement dernier et irrémédiable : car ils devraient penser au contraire que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie ; mais qu'elle n'est autre chose, sinon une vie qui s'achève. Or qui ne sait, chrétiens, qu’à la conclusion de la pièce, on n’introduit pas d'autres personnages que ceux qui ont paru dans les autres scènes; et que les eaux d'un torrent, lorsqu’elles se perdent, ne sont pas d'une autre nature que lorsqu'elles coulent ?C'est donc cet enchaînement qu'il nous faut aujourd'hui comprendre : et afin de concevoir plus distinctement comme ce qui se passe en la vie porte coup au point de la mort, traçons icien un mot la vie d'un homme du monde.
Scs plaisirs et ses affaires partagent ses soins ; par l'attache à ses plaisirs, il n'est pas a Dieu; par l’empressement de ses affaires, il n’est pas à soi ; et ces deux choses ensemble le rendent insensible aux malheurs d’autrui. Ainsi notre mauvais riche , homme de plaisirs et de bonne chcre , ajoutez , si vous le voulez , homme d’affaires et d'intrigues, étant enchanté par les uns et occupé par les autres , ne setait jamais arrêté pour regarder en passant le pauvre Lazare qui mourait de faim A sa porte.
Telle est la vie d'un homme du monde; etpresque tous ceux qui m’écoutent se trouveront
tantôt , s'ils y prennent garde , dans quelque partie de la parabole. Mais voyons enfin , chrétiens , quelle sera la fin de cette aventure. La mort, qui s'avancait pas à pas, arrive, imprévue et inopinée. On dit à ce mondain délicat, à ce mondain empressé, à ce mondain insensible et impitoyable, que sou heure dernière est venue : il se réveille en sursaut , comme d'un profond assoupissement ; il commence à se repentir de s’être si fort attaché au monde , qu’il est enfin contraint de quitter : Il veut rompre en un moment ses liens, et il sent, si toutefois il sent quelque chose , qu’il n'est pas possible , du moins tout à coup , de faire une rupture si violente : Il demande du temps en pleurant, pouraecompllr un si grand ouvrage, et il volt que tout letempslui est échappé. Ah ! dans une occasion si pressante , où les grâces communes ne suffisent pas, il implore un secours extraordinaire; mais comme il n’a lui-même jamais eu pitié de personne, aussi tout est sourd a l'entour de lui au jour de son affliction : tellement que par ses plaisirs, par ses empressements, par sa dureté, Il arrive enfin , le malheureux , à la plus grande séparation, sans détachement ; premier point : à la plus grande affaire , sans loisir; second point : à la plus grande misère , sans assistance ; troisième point. O Seigneur, Seigneur tont-puissant, donnez efficace à mes paroles , pour graver dans les coeurs de ceux qui m’écoutent des vérités si importantes 1 Commençons à parler de l'attache au monde.
PKEUIXa POIÏIT.
L’abondance , la bonne fortune , la vio délicate et voluptueuse sont comparées souvent dans les saintes Lettres a des fleuves impétueux , qui passent sans s'arrêter, et tombent sans pouvoir soutenir leur propre poids. Mois si la félicité du monde imite uu fleuve dans son inconstance , elle lui ressemble aussi dans sa force; parce qu'en tombant elle nous pousse , et qu’en coulant sllc nous tire : Attendis quiatabitur , cave quia trahit, dit saint Augustin
Il faut aujourd'hui, messieurs, vous représenter cct attrait puissant. Venez et ouvrez les yeux , et voyez les liens cachés dans lesquels votre cœur est pris : mais pour comprendre tous les degrés de cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde , contemplez ce que fait en nous l’attache d'un cœur qui les possède , l'attache d’un cœur qui en use , l’attache d’un.cœur qui s’y abandonne. O quelles chaînes! ôquel esclavage! Mais disons les choses par ordre.
Premièrement, chrétiens, c’est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la posses-
' In Pi cxxxti , n* 3 , t. iv, col. 1514.