‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 168 sur 282 · PRÊCHÉ A LA COUR · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ A LA COUR

SUR L’AMBITION

Deux choses nécessaires» à la félicité. Dérèglement de nos alféclion», et corruption de no* Jugements. Conduite que Dieu nous prescrit, alln que nous devenions grands. Quelle est la puissance que nous devons délirer. Comment les vices croissent avec la puissance. Réponse aux vains prétextes des ambitieux. Inconstance et malignité de la fortune Étrange aveuglement de» ambitieux : leur Juste et déplorable confusion ; inutilité de leurs folles précautions.

Jésus ergo cum cognovisset quia venturi essent ut ra perçu I cum et facerent cum regera , subiit ilcrum in montem ipse soins.

Jésus ayant connu que tout le peuple viendrait pmir l’enlever et le faire roi , s'enfuit à la montagne tout seul. Joau. vi, 15.

Je reconnais Jésus- Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu’on lai prépare. Celui qui venait se charger d’opprobres devait éviter les grandeurs humaines. Mon Sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d’exaltation que celle qui l’élève A sa croix; et comme il s’est avance quand on eut résolu son supplice , il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu’on lui destinait un trdue.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus- Christ dans une montagne déserte , où il veut si peu être découvert , que l’évangéliste remarque qu’il ne souffre personne en sa compagnie, iptn solut, nous fait voir qu’il se sent pressé de quelque danger extraordinaire ; et comme il est toutpuissant et ne peut rien craindre pour Ini-mème, nous devons conclure très-certainement, messieurs , qnc c’est pour nous qu’il appréhende.

En effet , chrétiens , lorsqu’il frémit , dit saint Augustin 1 , c’est qu’il est indigné contre nos péchés; lorsqu’il est troublé, dit le même Père, c’est qu’il est ému de nos maux : ainsi lorsqu'il craint et qu’il prend In fuite, c’est qu’il appréhende pour nos périls. Jésus-Christ voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l'amour des grandeurs; c'est pourquoi il fuit devant clics, pour nous obliger à les crain. dre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes , Il nous apprend tout ensemble que le devoir essentiel du ohrétlen est de réprimer son ambition. Ce n’est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour ; et nous devons plus que

1 /. J Min. tract. XLIX, a' 19, t- lU, [‘Art. Il, col. S27.

SUR L'AMBITION

jamais demander la grâce du Saint-Esprit par l'Intercession de Marie. Ave.

C’est vouloir en quelque sorte déserter la cour, que de combattre l'ambition , qui est l’âme de ceux qui la suivent; et il pourrait même sembler que c’est ravaler quelque chose de la majesté des princes , que de décrier les présents de la fortune , dont Ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s’efface en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s’offenser que l’on diminue leur puissance dans cette vue , ils savent qu'on ne les honore jamais plus intimement que quand on les rabaisse de la sorte. Ne craignons donc pas , chrétiens, de publier hautement dans une cour si auguste , qu'elle ne peut rien faire pour des chrétiens qui soit digue de leur estime. Détrompons , s'il se peut , les hommes de cette attache profonde â ce qui s'appelle fortune; et pour cela faisons deux choses. Faisons parler l’Evangile contre la fortune ; faisons parler la fortune contre elle-même : que l'Évangile nousdéconvresesillusions, qu'ellemême nous fasse voir ses légèreté»; que l'Évangile nous apprenne combien elle est trompeuse dans ses faveurs, ellc-méme nous convaincra combien elle est accablante dans ses revers : ou plutôt voyons l’un et l'autre dans l'histoire du Fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent A lui , et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu’un trône , cependant U méprise tellement toute cette vainc grandeur, qu’il déshonore et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, la fortune dans ses faveurs, Il veut être lui-même l'exemple de l'inconstance des choses humaines; et dans l’cspnee de trois jours on a vu la haine publique attacher A une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n'est rien ; et que nonseulement quand elle ôte , mais même quand elle donne, non-seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable : c'est tout le sujet de ce discours.

PBEMIEB POI VI.

J’ai donc A faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue lors même qu’elle nous est libérale. Je pourrais mettre ses tromperies dans un grand jour., en prouvant, comme il est aisé, qu’elle ne tient jamais ce qu’elle promet; mais c'est quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne dounc pas, quand même elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c’est celui qu’elle nomme puissance , c'est cclul-IA qui

enchante les ambitieux , c'est celui-là dont ils sont le plus jaloux , si petiteque soit la part qu'elle leur en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n’est point peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades.

Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant celte vie. Mais comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet examen , .V, Jï-j tâchons de le ramener A la droite voie par une excellente doctrine de saint Augustin, au livre treizième de la Trinité : là ce grand homme pose pour principe une vérité importante; que la félicité demande deux choses, pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut : Passe quart velit, vclk quud oporlef. Le dernier est aussi nécessaire [ que le premier ]. Que le concours de ces deux choses soit absolument nécessaire pour nous rendre heureux , il parait évidemment par cette raison : car comme si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n'est pas satisfaite ; de même si vous ne voulez pas ce qu'il faut , votre volonté n'est pas réglée, et l'un et l’autre l'empêche d'être bienheureuse, parce que si la volonté qui n'est pas contente est pauvre , aussi la volonté qui n'est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité , qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que l'affluencc universelle du bien. Donc il est également nécessaire de désirer ce qu'il faut , que de pouvoir exécuter ce qu'on veut.

Ajoutons, si vous le voulez, qu’il est encore sans difficulté plus essentiel de désirer ce qu'il faut que de jjouyoir ce qraej'on désire; car l'un vous trouble (laits l'éxcctftion , l’autre porte le mal jusques au principe. 'Lorsque vous ne pouvez pas cc que vous voulez, c'est que vous eu avez été empêché par une cause étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas cc qu'il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n'est tout au plus qu'un pur malheur, et le second, toujours une faute; et en cela même que c'est une faute, qui ne voit, s’il a des yeux , que c'cst sans comparaison un plus grand malheur? Ainsi l'on ne peut nier, sans perdre le sens, qu'il ne soit bien plus nécessaire A la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée, que d’avoir une puissance bien étendue.

Et c'est ici, chrétiens, que je ne puis assez m'étonner des dérèglements de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin * , et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu'entreprenuns-

1 Cap. xill, n* 17, t vin, col. 938.

* Loco mox citdlu , col. 9‘ÎH.

SUR L'AMBITION

nous . La félicité a deux parties , et nous croyons la posséder tout entière , pendant que nous faisons V une distraction violente de ses deux parties. Eni x eore rejetous-nous la plus nécessaire; et celle que nous choisissons étant séparée de sa compagne, bien loin de nous rendre heureux , ne fait qu'augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée , sinon qu'étant misérable en voulant le mal , elle le devient encore plus en l'exécutant? Ne disionsnous pas dimanche dernier quu le grand crédit ( c des pécheurs est un jléau que Dieu leur envoie? pourquoi , sinon , chrétiens , qu'enjoignant l'exécution nu mauvais désir, c'est donner le moyen à un malade de jeter du poison sur une plaie déjà mortelle; c'est ajouter le comble? N'cst-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne , dont le venin nous dévore déjà les entrailles? Le Fils de Dieu reconnaît que Pilate a reçu d’en haut une grande puissance sur sa divine personne. Si la volonté de cet homme eût été réglée , il eût pu s'estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l’injustice et la calomnie, du moins à délivrer l'innocence. Mais parce que sa volonté était corrompue par une lâcheté honteuse à son rang , cette puissance ne lui a servi qu’à l'engager contre sa penséedansle crime du déicide. C'est donc le dernier desaveuglements, avantquenotre volonté soit bien ordonnée , de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes et sera fatale à notre bonheur, parce qu'elle sera funeste à notre vertu. /

Notre grand Dieu , messieurs , nous donne une autre conduite , parce qu’il veut nous mener par cv. A. des voies unies, et non pas par des précipices. C’est pourquoi il enseigne à ses serviteurs , non à , désirer de pouvoir beaucoup , mais à s'exercer à vouloir le bien, à régler leurs désirs avant de songer à les satisfaire; à commencer leur félicite par une volonté bien ordonnée , avant que de la consommer par une puissance absolue. Ou je ne puis assez admirer l'ordre merveilleux de sa sagesse; en ce que la félicité étant composée de deux choses , la bonne volonté et la puissance , il les donne l'une et l'autre à ses serviteurs , mais il les donne chacune en son temps. Si nous voulons ce qu'il faut dans la vie présente , nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Le premier est notre exercice , l'autre sera notre récompense. Que désirons-nous davantage? Dieu ne vous envie pas la puissance , mais il a voulu garder l'ordre, qui demande que la Justice marche la première : Aon quod potentia quasi mali aliquid fugienda sit, sedordo servaitdus est, quo prior est justifia' , Réglons donc

1 S. Au g ubi supra.

notre volonté par l'nmour de Injustice , et il nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer nos mœurs, il donnera l’éternité tout entière à contenter nos désirs.

Mais il est temps , chrétiens , que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que demandez-vous, d mortels? quoi? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi je réponds avec le Sauveur que « vous ne savez pas ce que vous demandez ". • Considérez bien où vous êtes, voyez la mortalité qui vous accable , regardez cette « flgurc du monde « qui passe’.» Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : et que trou verezvous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux , pénétrez lecorçe , la plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que d’ôter la vie à un homme : est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel , que de hâter de quelques moments le cours d’une vie qui se précipite d'elle-mème? Ne croyez donc pas, chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité, Nam quanta potentia potest esse mortalium f C’est une sage providence : et ainsi , dit saint Augustin 1 , le partage des hommes mortels est d’observer la justice; la puissance leur sera donnée au séjour d'immortalité : Tentant mariales justitiam , po tentia immortalibus dalritur.

Aspirons , messieurs , à cette puissance. Si nous sentons d'une foi vive que nous sommes étrangers sur la terre , nous ne désirerons pas avec ambition de gouverner où nous n'avons qu’un lieu de passage , d'étre les maîtres où nous ne devons pas meme être citoyens. Songeons en quelle cité nos noms sont écrits, songeons qui est celui à qui nous demandons tous les jours que son règne advienne. Si c'est celui que nous appelons notre Père , ne prétendons pas être tout-puissants avant que le règne de notre Père soit arrivé; ce serait un contre-temps trop déraisonnable. Ainsi, pour aspirera la puissance, attendons patiemment que “ son règne advienne, et contentons-nous, en attendant, de lui demander que sa volonté soit faite. Si nous faisons sa volonté , en nous laissant diriger par sa justice , le règne arrivera où nous participerons à sa puissance.

Je crois que vous voyez maintenant, messieurs, quelle sorte de puissance nous devons désirer du-

' MatlS. xi, n.

1 I. Car. VU, 31.

1 S. Aug. N&i supra

CGiXxj

SIR L'AMBITION

rant cette vie : puissance pour régler dos mœurs, pour modérer nos passions , pour nous composer selon Dieu ; puissance sur nous-mêmes , puissance contre nous-mêmes ; ou plutôt , dit saint Augustin', puissance [mur nous-mêmes contre nousmêmes: Velit homo prudent esse , velit fortis, velil tempérons. .. ah/ ne ut base veraciterpossit , potentiam plane optet, atque appelât ut potens sit in seipso, et mira modo advenus seipsum pro seipso. O puissance peu enviée ! et toutefois c'est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes , ou bien en nous empêchant dans l'exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous ayons de nous fJ- résoudre; on attaque dans ce dernier l'autorité même du commandement , et c'est la véritable servitude. Voyons l'exemple de l’un et de l'autre dans une même maison.

Joseph était esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d’Égypte y est la maîtresse. Celui-là dans lejong de la servitude n'est pas maître de scs actions , et celle-ci tyrannisée par sa passion n’est pas même maîtresse de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour infâme. Ah! sans doute , à moins que d'avoir un front d'airain , elle avait honte en son cœur de cette bassesse; mais sa passion furieuse lui commandait au dedans comme à une esclavo : appelle ce jeune homme , confesse ton faible , abalsse-toi devant lui , rends-toi ridicule. Que lui pouvait conseiller de pis son plus cruel ennemi? c'est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que dans cette femme la puissance est lice bien plus fortement qu elle ne l'est dans son propre esclave?

Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne soupirons pas. Nous gémissons quand on lie nos mains, nous portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos cœurs sont enchaînés. Nous croyons qu'on nous violente quand on enchaîne les ministres, les membres qui exécutent ; et nous ne soupirons pas quand on met dans les fera la maîtresse même, la raison et la volonté qui commande. Éveille-toi, pauvre esclave, qui songe à sauver quelques soldats, et laisse prendre le roi prisonnier ; et reconnais enfin cette vérité, que si c’est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins, la grande et la véritable c’est de régner sur ses volontés.

Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire, se souciera peu, chrétiens, du crédit et de la puissance que peut donner la fortune ; et en voici la raison : c'est qu’il n'y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même , que d’avoir autorité sur les autre^Car considérez

1 Ubi Supra, col. 939-

' quelle est la condition des grands de la terre?

qu'est-ce qui grossit leur cour, et qui fait la foule autour d’eux? N'écoutons pas ce qu'ils disent, voyons ce qu’ils portent au dedans du cœur. Chacun a ses intérêts et ses passions, l'un sa vengeance, [l’autre], son ambition, son avarice; et I pour exécuter leurs desseins, ils tâchent de ménager les puissances. Celui qui est obligé , pour se faire des créatures , de satisfaire les passions d'autrui , quand prendra-t-il la pensée de donner des bornes aux siennes? Qui rompe serre debuisti cupiditates tuas, explore cogeris aliénas

Mais entrons plus avant encore dans ces ressorts secrets et imperceptibles qui font remuer le cœur humain , afin , s'il se peut , de vous faire voir comment les vices croissent avec la puissance. En effet, il y a en nous une certaine malignité qui a gâté notre nature jusqu’à la racine , qui a répandu dans nos cœurs le principe de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux , et ils ne demandent qu’à montrer la tête. Le meilleur moyen de les réprimer, c’est de leur ôter le pouvoir; c'est ce qui fait dire à saint Augustin , qui l'avait bien compris , en l'une de ses épltres à Macédonius , si je ne me trompe , que pour « guérir la volonté il faut réprimer « la puissance : » Fnenalur facilitas... ut sanetur voluntas'. Eh quoi doncl des vices cachés en sont-ils moins vices? est-ce l'accomplissement qui en fait la corruption ? Comment donc ! est-ce guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du cœur? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l'impossible, de faire toujours des desseins à faux, de n’avoir que la malice du crime. C’est pourquoi une malice frustrée commence à déplaire, on se remet, on revient à soi à la faveur K de son impuissance, on prend aisément le parti de modérer ses désirs. On le fait premièrement par nécessité; mais enfin comme la contrainte est importune, on y travaille sérieusement et de bonne foi , et on bénit son peu de puissance , le premier appareil qui a donné le commencement à la guérfen. '

Par une raison contraire, qui ne voit que plus on sort de la dépendance , plus on rend ses passions Indomptables? Nous sommes des enfants qui avons besoin d’un tuteur sévère , la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire , et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée; comme des voleurs dispersés par la crainte de ceux qui les poursuivaient, troupe sanguinaire qui va désoler toute la province. Ah I nous ne le voyons que trop tous

i 5. Aug. Epiât . CCXX, ad Bontf. n’6, t. Il, col. Bit.

1 Ad Mactd. Ep. eu», n* 16, t fl, col. MO.

' \tul

ll V

SIR L'AMBITION

les jours. Ainsi vous voyez, chrétiens, combien l.i fortune est trompeuse, puisque, bien loin de nous donner lu puissance , elle ne nous laisse pas même lu liberté. Que si je pouvais vous découvrir •aujourd'hui le cœur d'un Nabucbodonosor dans l'Histoire sainte, d'un Néron ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête , et à pro-

portion ce qui en approche. C’est là que la con- ; t ypitlsevatouslesjourssesubtilisant,etseiënviant pour' ainsi dire sur elle-même. De la naissent des vices inconnus , des monstres d’avarice , des raffinements de volupté, des délicatesses d’orgueil qui n’ont point de nom. Et qui les produit , chrétiens? la grande puissance féconde en crimes, la licence mère de tous les excès.

Ce n’est pas sans raison, messieurs, que le fils de Dieu nous instruit à craindre les grands aç.' emplois; c’est qu'il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l’eptrcmefit ; qu’en l’exerçant sur les autres , on la perd souvent sur soi-même ; enfin qu’elle est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là seul est maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition , qui se croira assez puissant, poiirvu qu’il puisse régler ses désirs , et être assez désabusé des choses humaines, ponr ne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune. \ \ , wvjvài,*. •• là

Mais écoutons , chrétiens , ce que nous opposent les ambitieux*. Il faut, disent-ils, se distinguer;

* Mais écoutons , chrétiens , ce que disent ici les ambitieux : Je me modérerai : et comment ? ?ie porterez-vous pas toujours avec vous cette humeur inquiète et remuante ? comme si nous nous gouvernions par raison , et non par humeur ; ou comme si l’ambition n’était pas sans comparaison moins traitable, quand on lui laisse prendre goût aux honneurs du monde. Il faut se distinguer par quelque moyen : il leur semble que c'est la marque de |m»u de mérite, de demeurer dans le commun : les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe, et forcent la destinée. Les exemples les inquiètent.

Donnons quelque conseil aux grands de la terre. Que leur condition est périlleuse ! ce que c’est que d’agir par humeur, et non par raison! c’est ce qui cause que les passions sont insatiables, parce que 1'bumeur nous demeure. Et il faut considérer en ce lieu ce que c'est que l’avarice des passoins.

Tel qu’est le péril d’un homme qui , ayant épousé une femme d'une rare et rav Usante beauté , serait obligé néanmoins de vivre avec elle comme avec sa menr, et même de ne la regarder qu'avec réserve ; vous ne comprenez que trop son péril : autant est-il diflicile de garder la modération dans les dignités 1 II y en a néanmoins [qui le font] ; Dieu prête de ses serviteurs à l’ordre du siècle. Que feront-ils, chrétiens? il ne tant pas se permettre toutes choses ; qu’ils 6e prêtent au monde, qu'ils se donnent b Dieu; qu’ils m prêtent aux affaires , qu’ils se donnent au ciel. (Qu’il6 imi-

c’est une marque de faiblesse de demeurer dans le commun : les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe et forcent les destinées. Les exemples de. ceux qui s’avancent semblent reprocher aux autres leur peu de mérite ; et c’est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l’ambition aux derniers excès. Je pourrais combattre par plusieurs raisons cette pensée de so discerner. Je pourrais vous représenter que c’est ici un siècle de confusion , où toutes choses sont mêlées ; qu’il y a un jour arrêté à la fin des siècles pour séparer les bons d’avec les mauvais , et que c’est à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais ajouter encore que c’est en vain qu’on s’efforce de se distinguer sur la terre où ia mort nous vient bientôt arracher de ces places éminentes, pour nous abîmer avec tous les [autres] dans le néant commun de la nature ; de sorte que les plus faibles , se riant de votre pompe d’un Jour et de votre discernement imaginaire, vous

tent la comluite d’Kstlier, qui disait à Dieu :) « Vous sa- « vez, Seigneur, que je hais la gloire des injustes .... vous « savez la nécessité où je me trouve, et qu’aux jours où

■ je |iarais dans la magnificence et dans l'éclat, j’ai en « abomination la marque superbe de ma gloire , que je « porte sur ma tète; que je la déleste comme un linge « souillé, et qui fait horreur ; que je ne la porte point dans

■ les jours de mon silence; que je n’ai poiut mangé à la

« table «l'Aman , ni pris plaisir au festin du roi et que

« depuis le temps que j’ai été amenée en ce palais jus- « ques aujourd’hui, jamais votre servante ne s’csl réjouie - qu’en vous senl , 0 Seigneur Dieu d'Israël : » Fl nosti

quiaodevimglortaminiquorum tu scis necessita-

tan ineam , quart abominer signum super turc quod est super caput meum in diebus ostentationis meœ ; et quod non comederim in mensa Aman , nec mifii planter itconririum regis et nunyuam lœtata sit an -

cilla tua .... nisi in te, Drus Israël *.

Mais pour cela, que faire? elle évite ce qu’elle peut; ce qu’elle ne peut éviter, elle en éloigue son cœur ; elle fuit les délicatesses exquises et plus que royales de la table du favori ; et pour la table du roi , elle ne pouvait l’éviter étant son épouse; mais elle détourne son cœur, et au milieu de ses délices royales , «lie ne trouve sa joie qu’au Dieu d'Israël. [11 faut] s’examiner de tous côtés, pour voir si l’orgueil ne lève point la tête par quelque endroit. « Seigneur, « disait le prophète roi *, mon cœur ne s’est poiut enflé d’or- « Cueil , et mes yeux ne m sont point élevés : » Domine, non est exaltatum cor meum, neque elati sunt oculi «ici. ( 11 nous marque tous les degrés de l’orgueil ). Enflure du coeur, les yeux élevés, se méconnaître, point de réflexion sur soi-même, s’entretenir dans sa grandeur : Ambulnvi in magnis ; des desseinsd emportement : neque in mirabit/bus super me. Et enfin il la déracine : « Vous « savez, Seigneur, que j’ai eu d'humbles sentiments de n moi-même; mon àme, qui s'appuie entièrement sur « vous , est semblable à un enfant nouvellement sevré , qui m sc n*|*ose uniquement sur sa mère : » JSi non humilités sentiebam, sed exaltavi animam meam ; sicut ablactal us est super maire sua, ita retributio in anima me a.

* Bsth. 14-1».

* Pt. cwx.

‘ S. Chryt. Homil. XL, in Natlh. t. vil, n° 443 et seq.

SUR L'AMBITION

diront avec lo prophète : O homme poissant et superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, ■ vous voilà blessé comme nous,

■ et vous êtes fait semblable à nous : * Et lu vulneratus es sicul et nos, nostri similis effectuées'.

Mais sans m'arrêter à ces raisons , je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent se distinguer. - Faisons

■ tomber, disent les impies , le juste dans nos pié- - ges, parce qu’il nous est incommode : » Circumveniamus Justum, quoniam invlilis est nobis'. L’injuste peut entrer dans tous les desseins , trouver tous les expédients, entrer dans tous les intérêts : à quel usage pout-on mettre cet homme si droit, qui ne parle que de son devoir? Il n’y a rien de si sec , ni de moins flexible; et il y a tant de choses qu’il ne peut pas faire, qu’à In lin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien, entièrement inutile. Ainsi, étant inutile, on se résout facilement à ic mépriser, ensuite à le sacrifier à l’intérêt du plus fort , et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours qui n’épargne ni le saint ni le profane pour entrer dans nos desseins, qui sait remuer les intérêts et les passions, ces deux grands ressorts de la vie humaine. Confortati su n i in terra , quia de maJo ad malum egressi sont 3 : « ils ont cber- « ché à se fortifier sur la terre , parce qu’ils ne « font que passer d’un crime à un autre. > [ Le vice sait couvrir] une médisance secrètement semée par une calomnie encore plus ingénieuse ; une première injustice , par une corruption : il enveloppe in vérité dans des embarras infinis; il a l’art de faire taire et parler les hommes, parce qu’il sait les flatter, les intimider, les intéresser par toutes sortes de voies.

Que fera ici la vertu avec sa froide et Impuissante médiocrité? à peine peut-elle se remuer, tant elle s'est renfermée dans des limites étroites. Elle se retranche tout d'un coup plus de la moitié des moyens ; j’entends ceux qui sont mauvais ou suspects , et c’est-à-dirc assez souvent les plus efficaces. La voie du vice est honteuse , celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n’est pas assez souple pour ménager la faveur des hommes ; et le vice, qui met tout en oeuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt, et ensuite il réussit mieux que la vertu , qui ne sort point des régies, qui ne marche qu’a pas comptés, qui ne s’avance que par mesure. Ainsi , vous vous ennuierez d’une si grande lenteur; peu à peu votre vertu se relâchera, et après elle aban-

' h. Itv , 10.

» Sap. Il, 13.

* Jertm. il, 3.

donnera tout à fait sa première régularité pour s'accommoder à l’humeur du monde. Ah ! que vous feriez bien plus sagement de renoncer tout a coup à l’ambition I peut-être qu’elle vous donnera de temps en temps quelques légères inquiétudes, mais toujours en aurez-vous bien meilleur marché; et il vous sera bien plus aisé de la retenir, que lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et aux dignités. Vivez donc content de ce que vous êtes , et surtout que lo * . désir de faire du bien ne vous fasse pas désirer une condition plus relevée. C'est l'appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ilss’érigent en réformateurs des abus , ilsdeviennent sévères censeurs de tous ceux qu'ils voient dans les grandes places. Pour eux que do beaux desseins ils méditent) que de sages conseils pour l’État I que de grands sentiments pour l’Église ! que de saints règlements pour un diocèse! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent dans l'amour du monde, ils prennent insensiblement l’esprit du siècle, et puis , quand ils sont arrivés au but, il faut attendre les occasions , qui ne marchent qu’à pas de plomb , pour ainsi parler, et qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins, et s'évanouissent comme un songe toutes ces grandes pensées.

Par conséquent, chrétiens, sans soupirer ardemment après une plus grande puissance, songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve pour faire do bien n'a que faire de passer scs bords ni d’inonder la campngnc : en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d’arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre. en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses , tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté; et dans des éthpiois bornés, ayons une charité Infinie. Telle doit être l'ambition du chrétien, qui, méprisant la fortune, se rit de ses vaines promesses et n'appréhende pas ses revers, desquels il me reste a vous dire un mot dans ma dernière partie.

DEOXIBMI POINT.

La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci, qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire, elle lesétale dans le plus grand Jour, et, outre ses légèretés ordinaires , elle se plaît de temps en temps d'étonner le monde par des coups d'une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes, et de peur qu’ils n’oublient jamais ses inconstances, sa malignité, ses bizar-

SUR I/AMRi nOY

■tsi

«ries. C'est ce qui m'a fait souvent penser que i petits, étaient attachés a sa fortune : ni les cèdres toutes les complaisances de la fortune ne sont pas ni les pins, c'cst-à-dire, lesplus "ronds de la cour, des faveurs, mais des trahisons; qu'elle ne nous ne l'égalaient pas : Abietes non attaqunverunt donne que pour avoir prise sur nous, et que les suminilalem ejns... wmulaia sunt ci im omnia biens que nous recevons de sa main ne sont pas ligna voluptatis quie crant in paradiso Dci • tant des présents qu'elle nous fait que des gages Autant que ce grand arbre s'était poussé en haut , que nous lui donnons pour être éternellement ses autant semblait-il avoir jeté en luis de fortes et captifs assujettis aux retours fâcheux de sa dure i profondes racines.

et malicieuse puissance. /*v-- < > .<- ; Voilà une grande fortune , tin siècle n'en voit

Cette vérité établie sur tant d'expériences con- ; pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine vnincantes, devrait détromper les ambitieux de : et sa décadence. « Parce qu'il s'est élevé superbetous les biens de la terre; et c'est nu contraire j • ment, et qu'il a porte son faite jusqu'aux nues, ce qui les engage. Car au lieu d'aller à un bien \ ■ et que son coeur s'est enflé dans sa hauteur : solide et éternel sur lequel le hasard ne domine j ■ pour cela, dit le Seigneur, je le couperai par lu lias, et de mépriser par cette vue la fortune tou- , ■ racine ; je l'abattrai d'un grand coup et le porjourschangeante, la persuasioiule son inconstance , « terai par terre : il viendra une disgrâce et il ne fait qu'on se donne tout à fait à elle, pour trou- • pourra plus se soutenir; il tombera d'une grande ver des appuis contre elle-même. Car écoutez - chute. Tous ceux qui se reposaient sous son parler ce politique habile et entendu : la fortune - ombre se retireront do lui , de peurd'étre aeenl'a élevé bien haut , et dans cette élévation il se « blés sous sa ruine ; • H ecedent de umbraciUo moque des petits esprits mil donnent tout au de- ; ejns omîtes popu/i terne, et relinquent envi. hors, et qui sc repaisse i it ucfltres et d'une belle 1 - Cependant on le verra couché tout de son long montre de grandeur ; il sc croirait peut-être assez I • sur la montagne, fardeau inutile de la terre : .. grand , s'il ne voulait chercher des appuis A sa j Projicienl eum super montes ■ , ou , s’il se sou grandeur. Pour lui il appuie sa famille suc des ; tient durant sa vie , it mourra nu milieu de scs fondements plus certains , sur des cjuigés consi- i grands desseins, et laissera A des mineurs des dérables, sur des richesses immenses qui soutien- affaires embrouillées qui ruineront sa famille;

(Iront éternellement la fortune de sa maison. Il ou Dieu frappera son (ils unique, et le fruit de ' pense s'être affermi contre toutes sortes d'ntto- son travail passera en des mains étrangères; ou ques ; aveugle et malavisé ! comme si ces soutiens Dieu lu* fera succéder un dissipateur qui, se troutnngniflqurs qu'il cherche contre la puissance de la fortune n'étaient pas encore de son ressort r et de sa dépendance, et pour le moins aussi fragiles i.-.C'j-iü-1-' *iuc l'édifice même qu'il croit chancelant.

C'est trop parler de la fortuite dans la chaire nérntlon, le mauvais ménage et les dettes au- ’ ' de vérité. Ecoute, homme sage, homme pré- ront consumé tous ses héritages. «Les branches voyant , qui étends si loin aux siècles future les " de c® grand nrbre se verront rompues dans précautions de ta prudence; c’est Dieu même qui "toutes les vallées : » In cunctis eonva/libus te va parler, et qui va confondre tes vaines peu- eorruent rami ejns J, je veux dire , ces terres sées par la bouche de son prophète Ézcchiel : et ces seigneuries qu’il avait ramassées comme

Pulchcr rnmis, et frondibus nemorosus, cxrrl- une province , avec tant de soin et de travail, se susque idlitudine, et inter condensas J. rondes partageront en plusieurs mains, et tous ceux qui elccatum est cacumen ejus • : Assur, dit ce saint verront ce grand changement diront en levant prophète, s'est élevé comme un grand arbre, ,es épaulés, et regardant avec étonnement les comme les cèdres du Liban : le ciel fa nourri de restes de cette fortune ruinée : Est-ce IA que de- .(.u t su rosée, la terre l'a engraissé de sa substance ; vnit aboutir toute cette grandeur formidable au les puissances l’ont comblé de leurs bienfaits, et monde? est-ce IA ce grand arbre dont l'ombre ilsuçaitdc son côté iesangdu peuple. C'est pour- couvrait toute la terre? il n’en reste plus qu’un quoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en tronc inutile : est-ce la ce fleuve impétueux qui , sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses semblait devoir inonder toute la terre? je n'aperï - rejetons : les oiseaux faisaient leurs nids sur scs ǰis plus qu'un peu d'ccume. O homme, que branches; les familles de scs domestiques, les penses-tu faire? et pourquoi te travailles-tu vaipeuples se mettaient à couvert sous son ombre ; un nement ? grand nombre de créatures, et les grands et les

1 F.zech. mi, ft, o.

, r . * tbid w-

1 Esech. XXXI ,3. Il

■USSIKT. — T. U.

vaut tout d’un coup dans de si grands biens dont l'amas ne lui «a coûté aucunes peines, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche : et devant la troisième oé-

SUR L'AMBITION

Mais je saurai bien m'affermir, et profiter de l’exemple des autres; j'étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite , et c'est là que j’apporterai le remède. Kolle précaution; car ceux-là ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précédent? 0 homme, ne te trompe pas, l'avenir a des événements trop bizarres ; et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits | dnus la fortune des hommes , pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne même par-dessous la terre. Vous croyez être bien muni aux environs , le fondement manque par en bas, un coup de foudre [frappe] par en haut. Mais Je jouirai de mon travail. Eh quoi ! pour dix nns de vie! Mais je regarde ma postérité et mon nom. Mais peut-être que ta postérité n’en jouira pas. Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes , et tant d'injustices , sans pouvoir jamais arracher de la fortune , à laquelle tu te dévoue», qu'un misérable peut-être! Regarde qu’il n’ÿ a rien d’assuré pour toi , non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes , seuls restes de ta grandeur abattue. L'avarice ou In négligence de tes héritiers le refuseront peutêtre à ta mémoire ; tant on pensera peu à toi quelques année» après ta mort! Ce qu'il y a d'assuré , c’est la peine de tes rapines , la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. O les dignes restes de ta grandeur I ô les belles suites de ta fortune ! ô folie ! ô illusion ! 6 étrange aveuglement des enfants des homme» !

Chrétiens , méditez ces choses; chrétiens , qui que vous soyez, qui croyez vous nffermir sur la terre, servez-vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l'homme doit s'affermir; il ne doit pas borner ses desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie : qu'il pense hardiment à l’éternité. En effet, il tâche , autant qu’il peut, que le fruit de son travail n’ait point de lin ; il ne peut pas toujours vivre , mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours ; son ouvrage, c’est sa fortune qu’il tâche, autant qu'il est possible, de faire voir aux siècles futurs tellequ'il l’a faite. Il y a dan- l'esprit de l'homme un désir avide de l’éternité; si on le sait appliquer, c’est notre salut. Mais voici l'errenr, c’est que l’homme l’attache à ce qu’il aime ; s’il aime les biens périssables , il y médite quelque chose d'éternel ; c’est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc , soutiens aussi caducs que l’édifice même qui lui parait chancelant. O homme, désabuse-toi: si tu aimes l’éternité chcrchc-la donc en elle-même , et ne crois pas |miuvoir appliquer sa consistance Inébranlable a cette

eau qui passe et à ce sable mouvant. O élemilé, tu n’es qu’en Dieu , mais plutôt , ô éternité , tu es Dieu même; c’est là que je veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune, mon repos assure en cette vie et en l'autre. Amen.

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