‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 170 sur 282 · POUX · texte numérisé non relu

POUX

LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

Jésus ergo rum cognovksct , quta venturi essent ut râpèrent eum et facerent eum regem , fugit iterum in montent ipse soins.

Jésus ayant connu que le peuple viendrait pour l'en lever et le faire roi , s'enfuit encore A la montagne tout seul. Joan. vi, 15.

Toujours le silence et In solitude auront de grands charmes pour notre Sauveur; toujours la montagne et le désert donneront à cet Homme- Dieu une retraite agréable. Il ne peut oublier l’obscurité sainte de ses trente premières années ; et durant le cours des dernières , que le soin de notre salut l'oblige derendre publiques, il dérobe tout le temps qu’il peut pour se retirer avec son Père, et apprendre par son exemple à ses serviteurs qu’il n'est rien de plus désirable à un chrétien que le repos de la vie privée. Mais quoiqu'il aime toujours la retraite , jamais il ne la cherche avec tant d’ardeur que lorsqu’on lui veut donner une gloire humaine. En effet, c'est une chose digne de remarque que les saints évangélistes nous disent souvent , qu’il se retirait au désert : Secedebalin desertum • : qu’il allait à la montagne tout seul pour prier : Abiitin montent orare* ; qu’ily passait même les nuits entières : ürof pernoctansin oralione. Jiei *; mais qu’il se soilsau veau désert, ni qu’il ait fui à la montagne, nous ne le lisons nulle part , si je ne me trompe, que dans l’évangile de cette journée. Et quelle cause, messieurs, l’oblige à s'enfuir si soudainement? c’est que celui qui pénètre dans le fond des cœurs avait vu dans celui des peuples qu’ils viendraient bientôt avec grand concours pour l’enlever et le faire roi. Il a fui autrefois durant son enfance pour éviter les persécutions d'un roi-tyran qui voulait le sacrifier A son ambition et à une value jalousie : voici une nouvelle persécution qui l'oblige encore de se mettre en fuite; on veut luimême l'élever à la royauté : ne croyez pas qu'il l'endure. Vous le verrez dans quelques semaines aller au-devant de ses ennemis, pour souffrir mille indignités et des soldats et des peuples ; mais aujourd’hui , chrétiens, qu’ils le cherchent pour le revêtir des grandeurs mondaines dont il dédaigne l’éclat, dont il déteste le faste et l'orgueil, pour éviter un si grand malheur il ne croit point faire assez s'il ne prend In fuite dans une montagne déserte , et où il veut si peu être découvert

* Luc. v, 10.

* V»rr. vi, il.

* Lmc. vi, 12.

SUR L'AMBITION

qu’il ne souffre personne en su compagnie : fugit iterum in mon (cm ipse salua. Si nous sommes persuadés qu'il est la parole éternelle, nous devons croire aussi, rtmes saintes, que toutes ses oeuvres nous parlent , que toutes ses actions nous instruisent. Et aussi Tertullien a-t-il remarqué, dans le livre de l'Idolâtrie , qu'en fuyant ainsi le titre de roi , lui qui savait si bien ce qui était dû à sou autorité souveraine, il a laissé aux siens un pnrfait modèle de la conduite qu’ils doivent tenir touchant les honneurs et la puissance : S* regern denique fart, comte tus su» regnire fugit , pie n i.u i me dédit forma m suis, dirigendn omni fastigio et suggeslu Uim dignilatis qua/n potrstatis ' . C'est ce qui m’a donné la pensée de traiter cette matière Importante, après a\oir imploré le sccoursd’en haut par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.

C’est une règle infaillible, pour les lettres sacrées et les mystères de Dieu , que lorsque nous trouvons dans la vie ou dans la doctrine du Fils de Dieu quelque contrariété appareidc , ce n'est pas une contrariété, mais un mystère. Il ne le fait pas de la sorte pour confondre notre raison, mais pour l’avertir qu'il nous cache quelque grand secret et quelque vérité importante sous cette obscurité mystérieuse; et il nous invite, mes sœurs, à le rechercher sous sa conduite. Car comme le Fils de Dieu est la sagesse éternelle, et que c’est en sa divine personne que s’est faite In réunion et In paix des choses les plus éloignées , on voit assez, chrétiens, qu’il faut que tous s<s ouvrages s’accordent ; et d’ailleurs il est évident qu'il ne peut pas être contraire à lui-même, lui qui nous a été envoyé comme le centre de la réunion et de la réconciliation universelle. Mais le voile qu’il met dessus n’est pas destiné pour nous en ôter la connaissance, mais pour nous inviter à ta recherche. Ce n’est pas pour nous la faire perdre , mais plutôt il veut nous la faire trouver avec plus de goût et l'imprimer dans les esprits avec plus de force ;ou , comme dit saint Augustin , il ne nous déguise pas la vérité , mais il l’apprête, il l’assaisonne, il In rend plus douce : non obscuritate substracta , sed dfficuUate condita \

Après «voir posé cette règle , dont la vérité est connue de tous ceux qui ont goûté les livres sacrés, remarquons maintenant, mes sœurs, deux faits particuliers de l’histoire de notre Sauveur, qui semblent d’abord assez répugnants.

Nous lisons dans l’évangile de cette journée que prévoyant que les peuples allaient s'assembler pour le faire roi , il se retire tout seul au désert ; et montre par cette retraite, qu’il rejette tous

' De tdol. n* 18.

* In Put Int. Clll , Scrnt. Il , Q* I , t. IV , Oûi 1)41.

j les titres de grandeur humaine. Mais dans quinze I jours, chrétiens, nous lirons un autre évangile, où nous verrons ce même Jésus faire son entrée dnns Jérusalem nu milieu des Déclamations de tout un grand peuple qui crie de toute sa force : > Béni soit le lils de David ! vive le roi dlsral‘1 ' ! . Et bien loin d'empéchcr ces eris, étant pressé pâlies pharisiens de réprimer ses disciples (|ui semblaient offenser par leur procédé In majesté de l'empire, il prend hautement leur défense : las pierres le crieront, dit-il, si ceux-ci ne rendent pas un assez public témoignage a ma royauté : Dico rubis quia si hi laeuerint, lapides clamabunf. Ainsi , v ous voyez qu'il accepte alors ce qu'il refuse aujourd'hui. Qui lui fait changer ses desseins et l'ordre de sa conduite? quel nouveau goût trouve-t-il dans la royauté qu'il n autrefois dédaignée? Sans doute il y n ici quelque grand secret que le Saiul-Esprit nous veut découvrir. Cette oppositiou apparente n’est pas pour troubler notre intelligence , mais pour l’éveiller saintemeut en IVotre- Scigneur : cherchons et pénétrons le mystère.

Le voici en un mot , mes sœurs , et je vous prie de le bien entendre ; c'est que Jésus ne veut point de titre d’honneur qui ne se trouve joint nécessairement à l'utilité de son peuple. Quand 11 fait entrée dans Jérusalem, il y entre pour consommer l’œuvre de notre rédemption par sa passion douloureuse. Comme c’est la le principe de ses bienfaits, il ne refuse pas , chrétiens, la juste reconnaissance que rendent ses peuples à sa puissance royale. Alors il confessera qu’il est roi : il le dira b Pilate, luiqui ne l’a jamais dità sesdisciplcs; il le publiera parmi scs supplices , lui qui n'en ajnmais parlé parmi ses miracles, lœ titre de sa royauté sera écrit en trois langues au haut de sa croix , nfm que toute la terre en soit informée ; et il v eut bien accepter un nom de puissance pourvu qu'il ouvre à ses peuples dans le même temps une source infinie de grâces. Mais aujourd’hui , âmes saintes, que la royauté qu'on lui donne n’est qu’un honneur inutile, qui ne contribue rien au salut des hommes, il ne faut donc pass'éumnejrs'il fuit et se retire, s'il se cache dans un désert. C'eut qu’il a dessein de vous faire entendre, par sot> exemple, que hors la nécessité d'employer sa puissance pour le bien du monde , ses enfants doivent préférer à tous les titres de grandeur humaine la paix d'une vie privée, où l'on vit en soi-même, ou l'onsc règle soi même, où l'on règue enfin sur soi-même.

Si cet exemple du Fils de Dieu était , comme il le doit être, la règle de notre vie, nons aurions les sentiments véritables que doiveut avoir les

' Mntlh. xxi , 9- Joa*. XII, IJ.

* Luc. XIX , 40.

Sun L'AMBITION.

chrétiens touchant la puissance : le désir et l'n- ! sage en seraient réglés; elle 11e serait pas désirée i avec ambition ni exercée avec injustice. Le désir de s'agrandir ne produirait pas tant de perlidies, ni celui de soutenir sa grandeur tant d'oppressions et de violences. Chacun se croirait assez puissant , pourvu qu'il eût du pouvoir sur soi-méme; et s’il en avait sur les antres, il ne s'en servirait que |xmr leur bien. Comme ees deux choses, mes sœurs , règlent parfaitement notre conscience touchant l’amour des grandeurs humaines, je réduirai aussi a ces deux maximes tout ce que j'ai à vous dire sur cc sujet-là, en vous montrant dans le premier point que le chrétien véritable ne doit désirer de puissance que pour en avoir sur lui-même, et en vous faisant voir dans le second que si Dieu lui en a donné sur les autres, Il leur en doit tout l'emploi et tout l'exercice : maximes saintes et apostoliques, qui feront le partage de ce discours ; la première réglera le désir, la seconde prescrira l’usage.

FRAGMENT

SUR LE MÊME SUJET

Moyens iU* sancUlier 1 1 gramli-ur par In Uni tiangi' nu.!* miilt 1rs dru, Ira tirs grands du moudra l'égard dr la Jualkvrl tins misérables. Faussr Idée que les hommes w foenienl île In puissance. Oiuiliien t’esprtl lie grandeur est oppose a l'esprit du clirlsUanlsme.

Mais je n'aurais fait , chrétiens, que la moitié de mon ouvrage, si apres vous avoir montré pnr l’Écriture divine les périls extrêmes des grandes fortunes , je ne tâchais aussi de vous expliquer les moyeus que nous donne la même Écriture pour santitler la grandeur par un bon usage ; et c'est pourquoi je ramasserai en peu de paroles les instructions les plus importantes que le Salnl- Ksprit a données aux grands de la terre pour bien user de leur puissance.

La première et la capitale, d'où dérivent toutes les autres , c'est de faire servir la puissance h la loi de Dieu. « Afin , dit saint Grégoire , que « les grands rendent leur puissance salutaire , il

- faut qu’ils sachent ce qu’ils peuvent ; mais afin

- qu’ils ne s’élèvent pas , il faut qu’ils ignorent ce • qu’ils peuvent : « lit protles.se debeal pos.se sc sciai, et ul cxlolli non tlcbeal posse sc ncscial '. Toute puissance vient de Dieu’, donc [elle doit être] ordonnée. L’ordre, que ce soit pour le bien ; autrement nul ordre , de faire tant de différence entre de la boue et de la boue. Toute ta nature image de la libéralité divine. Tout cc qui porte

1 5. Grryor. May. Jib. v, Mural, in Job. cap. VIII, I. I , O» il. 140.

1 /loin, xill, I.

ie caractère de ta puissance divine , le porte de sa munificence; et il n’y aurait point dans le monde de puissance malfaisante , si le péché n'avait perverti l'ordre et l’institution du Créateur.

Nous lisons dens le second livre des Chroniques une belle cérémonie qui sc pratiquait dans le sacre des rois de Juda. Au jour qu’on les oignait de l’huile sacrée, ainsi que Dieu lavait commandé , on leur mettait en même temps le diadème sur la tête, et la loi de Dieu dans la main : hninsucrunlei tliatlema, et Uetleranl in manu ejus tenendam legem, et constilucrunl eum regem ' ; afin de leur faire entendre que leur puissance est établie pour affermir le règne de Dieu parmi les hommes , que l’exécution de scs saintes luis ne leur doit être ni moins chère ni moins précieuse que leur couronne.

De tons les rois de Juda aucun n’a mieux pratiqué cette divine leçon que Josnphat, princu incomparable, non moins vaillant que religieux , et père de ses peuples autant que victorieux de scs ennemis. L’Écriture nous fait souvent remarquer que les prospérités corrompent les hommes, enflent leur cœur par la vanité, et leur font oublier la loi de Dieu. Mais, au contraire, la prospérité, qui donnait de l’orgueil aux autres, n’inspira que du courage à celui-ci pour marcher vigoureusement dans les voies de Dieu et établir son service : t'aclœguc sunt ei infinitie divitiæ et muita gloria , sumpsilque cor ejus andaciam propter vias Üomini * : . Il se trouva comblé

■ d'une infinité de richesses et d'une très- grande « gloire, et son cœur fut rempli de force et de

■ zèle pour l'observation des préceptes du Sei- - gneur. •

Cc prince considérant que tout bien lui venait de Dieu, et touché d'une juste reconnaissance, entreprit de le faire régner dans tout son empire. F.t l'Écriture remarque : que, pour accomplir un si beau dessein, il nvait un soin particulier de choisir entre les lévites et les ministres de Dieu ceux qui étaient les mieux versés dans sa sainte loi , qu'il envoyait dans les villes afin que le peuple fut instruit : Circuibant cunctas urbes Juda, et eradiebant popu/um K Et cc n'est pas sans raison que les anciens conciles de l'Église gallicane 4 ont souvent proposé à nos rois l'exemple de ce grand monarque , dont la conduite fut suivie d'une bénédiction de Dieu toute manifeste. Car écoutez ceqne dit l'Écriture sainte t Josapliat marchant ainsi dans les voies de Dieu , il le ren-

1 II. Par. xxiii. II.

a Ibid, xvil, 0.

* Ibid. 10.

* Cou cil. Pari*, vil, cnp. XXIII. I. vit, col. IM», f fcü» 1 Aquityrau. u, cap. \i ; ibid. cul. 17 'il.

Page 1